‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 21 sur 134 · XXVII. Aux MANES DE M. DE GENONVILLE · texte numérisé non relu

XXVII. Aux MANES DE M. DE GENONVILLE

JL 01 que le ciel jaloux ravit dans son printemps, Toi de qui je conserve un soutenir fidèle Vainqueur de la mort et du temps, Toi dont la perte , après dix ans , INI'est encore affreuse et nouvelle; Si tout ïi'est pas détruit, si sur les sombres bords Ce souffle si caché, cette faible étincelle , Cet esprit, le moteur et l'esclave du corps, Ce je ne sais quel sens qu'on nomme ame immortelle, Reste inconnu de nous , est vivant chez les morts ; S'il est vrai que tu sois, et si tu peux m'entendra, O mon cher GenonviJle, avec plaisir recoi Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre. Monument d un amour immortel comme toi. Il te souvient du temps où laimable Egérie,

Dans les beaux jours de notre vie , Ecoutait nos chansons, partageait nos ardeur'. Nous nous aimions tous trois ; la raison , la folie , L'amour, l'enchantement des plus tendres erreurs.

Tout réunissait nos trois coeurs.

Que nous étions heureux! même cette indigence,

Triste compagne des beaux jours, "Ne put de notre joie empoisonner le cours. Jeunes, gais, satisfaits, sans soins, sans prévoyance, Aux douceurs du présent bornant tous nos désirs. Quel besoin avions-nous d'une vaine abondance?

Nous possédions bien mieux , nous avions les plaisirs!

Ces plaisirs, ces beaux jouis codés dans la mollesse ,

Ces ris, enfants de l'alégresse.

Sont passés avec toi dans la noit du trépas. Le ciel , en récompense, accorde à ta maîtresse

Des grandeurs et de la richesse , Appuis de l'âge miir , éclatant embarras , Faible soulagement quand on perd sa jeunesse»* La fortune est chez elle où fut jadis l'amonr. Les plaisirs ont leur temps ; la sagesse a son tour. L'amour s'est envolé sur l'aile du bel âge ; Ma s jamais l'amitié ne fuit du cœur du sage. Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens; De ton aimable esprit nous célébrons les charmes ; Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens; Nous lisons tes écrits . nous les baignons de larmes : Loin de nous à jamais ces mortels endurcis, Indigues dn beau nom , du nom sacré d'amis , On toujours remplis d'eux , ou toujours hors d'eux

même.

Au monde , à l'inconstance ardents à se livrer, Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime, Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer!

XXVIIL A Madame DE G***.

Epitre connue sous le nom des Vous et des Tu.

Jr HiLis, qn'est devenu ce temps Où dans un fiacre promenée , Sans laquais ,sans ajustements, De tes grâces seules ornée, Contente d'un mauvais soupe Qae ta changeais en ambrosie,

EPURES. 47

Tu te livrais dans ta folie ■

A l'amant heureux et trompe Qui t'avait consacré sa vie?

Le ciel ne te donnait alors.

Pour tout rang et pour tous trésors, Que les agréments de ton âge , Un cœur tendre, un espnt volage , Un sein d'albâtre et de beaux yeux. Avec tant d'attraits précieux , Hélas! qui n'eût été fripponne?

Tu le fus , objet gracieux !

Et . que l'amour me le pardonne!

Tu sais que je t'en aimais mieux.

Ah, madame ! que votre vie.

D'honneurs aujourd'hui si remplie ,

Diffère de ces doux instants .'

Ce large Suisse à cheveux blancs

Qui ment sans cesse à votre porte,

Philis, est l'image du Temps:

On dirait qu'il chasse l'escorte

Des tendres Amours et des Ris ;

Sous vos magnifiques lambris

Ces enfants tremblent de paraître.

Hélas ! je les ai vus jadis

Entrer chez toi par la fenêtre ,

Et se jouer dans ton taudis.

Non , madame , tous ces tapis

Qu'a tissus la Savonnerie,

Ceux que les Persans ont onrdis ^

Et tonte votre orfèvrerie ,

Et ces plats si chers que Germain

A gravés de sa main divine ;

Et ces cabinets où Martin

A surpassé l'art de la Chine ;

Vos vases japonais et blancs ,

Toutes ces fragiles merveilles ;

Ces deux lustres de diamants Qui pendent à vos deux oreilles; Ces riches carcans , ces colliers , Et cette pompe enchauteresse.

Ne valent pas un des baisers Que tu donnais dans ta jeunesse.

XXIX. A Mademoiselle DE LUBERT, qu'on appelait Muse et Grâce. (1732.)

Xj e curé qui vous baptisa

Du beau surnom de Muse et Grâce ^

Sur vous un peu prophétisa;

Il prévit que sur % otre trace

( Croîtrait le laurier du Parnasse

Dont la Suze se couronna ,

Et le myrte qu'elle porta.

Quand, d'amour suivant la Déesse,

Les tendres feux elle mêla

i\.ux froides ondes du Permesse.

Mais en un point il se trompa ;

Car jamais il ne devina

Qu'étant si belle elle sera

Ce que les sots appellent sage,

Et qu'à vingt ans et par de là

Muse et Grâce conservera

La tendre fleur du pucelage,

Fleur délicate qui tomba

Toujours au printemps du bel âge.

Et que le ciel fit pour cela.

Quoi , vous en êtes encor ]à !

Muse et Grâce, que c'est dommage ! /

Tous me répondez doucement

Que les neuf bégueules savantes , Toujours chantant, toujours rimant, Toujours les yeux au firmament , Avec leurs têtes de pédantes.

Avaient peu de tempérament; Et que leurs bouches éloquentes S'ouvraient pour brailler seulement, Et non pour mettre tendrement Deux lèvres fraîches et charmantes Sur les lèvres appétissantes De quelque vigoureux amant.

Je veux croire chrétiennement Ces histoires impertinentes ; Mais, ma chère Lubert, en cas Que ces filles sempiternelles Conservent pour ces doux ébats Des aversions si fidèles.

Si ces Déesses sont cruelles , Si jamais amant dans ses bras '-''• v 1^'a froissé leurs gauches appas, Si les neuf Muses sontpucelles.

Les trois Graèss ne le sont pas.

Quittez donc votre faible excuse ; Vos jours languissent consumés Dans l'abstinence qui les use:

Un faux préjugé vous abuse.

Chantez , et , s'il le faut , rimez ; Ayez tout l'esprit d'une Muse :

Mais, si Vous êtes Grâce, aimez.

5o EPITRES.

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