‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 22 sur 134 · XXX. A UNE DAME OC SOI-DISANT TELLE · texte numérisé non relu

XXX. A UNE DAME OC SOI-DISANT TELLE

X u commences par me louer.

Tu veux fiuir par me connaître.

Tu me loûras bien moins ; mais il faut t'avouer

Ce que je suis, ce que je voudrais être. J'aurai vu dans trois ans passer quarante hivers; Apollon présidait au jour qui m'a vu naître; Au sortir du berceau j'ai bégayé des vers ; Bientôt ce dieu puissant m'ouvrit son sanctuaire ; 1 Mon cœur, vaincu par lui , se rangea sous sa loi. D'autres ont fait des vers par le désir d'en faire ;

Je fns poète malgré moi.

Tous les goûls à la fois sont entrés dans mon ame ; Tout art a mon hommage, et tout plaisir m'enflamme: La peinture nie charme; on me voit quelquefois , Au palais de Philippe, ou dans celui des rois, Sous les efforts de l'art admirer la nature , Du brillaut Cagliari saisir l'esprit divin , Et dévorer des yeux la touche noble et sûre

De Raphaël et du Poussin.

De ces appartements qu'anime la peinture Sur les pas du plaisir je vole à l'opéra.

J'applaudis tout ce qui me touche,

La fertilité de Campra , La gaîté de Mouret, les grâces de Destouche: Pélissier par son art, le Maure par sa voix. Tour à tour ont mes vœux et su.spendent mon choix. Quelquefois, embrassant la sciewce hardie Que la curiosité Honora par vanité Du nom de philosophrle ,

EPITRES. 5i'

Je cours après Newton dans l'abyme des cieaix ; Je veux voir si des nuits la courriere inégale. Par le pouvoir changeant d'une force centrale , En gravitant vers nous s'approche de nos yeux , Et pesé d'autant plus qu'elle est près de ces lieux

Dans les limites d'un ovale.

J'en entends raisonner les plus profonds esprits , Manpertuis et Clairanlt, calculante cabale ; Je les vois qui des cieux franchissent l'intervalle , Et je vois trop souvent que j'ai très peu compris. De ces obscurités je passe à la morale; Je lis au cœur de l'homme , et souvent j'en rougis; J'examine avec soin les informes écrits. Les monuments épars , et le style énergique De ce fameux Pascal , ce dévot satirique ; Je vois ce rare esprit trop prompt à s'enflammer;

Je combats ses rigueurs extrêmes :

Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes; Je voudrais , maigre lui, leur apprendre à s'aimer. Ainsi mes jours égaux, que les Muses remplissent. Sans soins , sans passions , sans préjugés fâcheux , Commencent avec joie , et vivement finissent

Par des soupers délicieux.

l'amour dans mes plaisirs ne mêle plus ses peines-; La tardive raison vient de briser mes chaînes: J'ai quitté prudemment ce dieu qui m'a quitté ; J'ai passé l'henreux temps fait pour la volupté. Est-il donc vrai , grands Dieux , il ne faut plus que

j'aime.'' La foule des beaux arts , dont je veux tour à tour

Remplir le vide de moi-même , N'est pas encore assez pour remplacer l'amour.

52 EPURES.

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