‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 40 sur 134 · LU. AU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LU. AU ROI DE PRUSSE

Ce 5.0 avril 1741-

AXÉ bien, mauvais plaisants, critiques obstinés ^ Prétendus beaux esprits à médire acharnés , Qui, narlaut sans penser, fiers avec ignorance, Mettez légèrement les rois dans la balance, Qui d'un ton décisif .aussi hardi que faux ,^ Assurez qu'un savant ne peut être un héros ; Ennemis de la gloire et de la poésie.

Grands critiques des rois, allez en Silésie; Voyez cent bataillons près de Neiss écrasés : C'est là qu'est mon héros. Venez, si vous l'osez. Le voilà ce savant que la gloire environne, Qui préside aux combats, qui commande à Bellone, Qui du lier Charles douze égalant le grand cœur Le surnasse en prudence, eu esprit, eu douceur. C'est lui-mèine. c'est lui dont l'ame. universelle Courut de tous les arts la carrière immortelle; Lui qui de la ualure a vu les profondeurs, Des charlatans dévots confondit le^ erreurs; Lui qui , dans un repas, sans soins et sans affaire , Passait les ignorants dans l'art heureux de j, luire; Qui sait tout, qui fait tout, qui s'élance à graniLs pas Du Parnasse à l'Olympe, et des jeux aux combats.

Je s.iis que Charles douze, et Gustave, et Tureune, jN'outpoiutbu dans les eanx qu'épanche l'Hippocrene, Mais enlin ces gnerriers , illustres itjnorauts , En éiant moins polis, n'eu étaient pas plus ç;rands. Mon prince est au-dessus de leur gloire vulgaire ; Quand il n'est point Achille, il sait être un Hoiuere; Tour à tour la terreur de l'Autriche et des ots, Fertile en grands projets aussi-bien qu'en bons mots ; Et, riant à la fois de Genève et de Rome, Il parle , agit , combat , écrit . règne en grand homme. O vous qui prodiguez i'rsprit et les vertus , Reposez-vons, mon prince, et ne m'effrayez plus; Et, quoique vous sachiez tout penser et tout faire. Songez que les boulets ne vous respectent guère. Et qu'un plomb dans un tube entasse par des sots Peut casser d'un seul coup la t«He d'un héros Lorsque, raultlpliaut sou poids par sa vitesse, Il feud l'air qui résiste et pousse autant qu'il presse. Alors , privé de vie et chargé d'un grand nom , Sur un lit de parade étendu tout du long, Vous iriez tristement revoir votre patrie; O ciel , que ferait-on dans votre académie ? Un dur anatomiste, élevé d'Atropos, Viendrait, scalpel en main, disséquer mon héros; Ija voilà, dirait-il, cette cervelle uuique, Si belle , si féconde, et si philosophique ; Il montrerait aux yeux les fibres de ce cœur Généreux , bienfaisant , juste , plein de grandeur ;

Il couperait Mais non, ces horribies images

Ne doivent point souiller les lignes de nos pages.

Conservez, 0 mes dieux, l'aimable Frédéric,

Pour son bonheur, pour moi , pour le bien du public ;

Vivez, prince, et passez dans la ])aix, dans la guerre,

Sur-tout dans les plaisirs, tous les ics de la terre,

Théodoric, Ulric , Genseric, Alaric,

Dont aucun ne vous vaut selon mon pronostic.

Mais lorsque vous aurez , de victoire en victoire , Augmenté vos états ainsi que votre gloire , Daignez vous souvenir que ma tremblante voix , En chantant vos vertus, présagea vos exploits; Songez bien qu'en dépit de la grandeur suprême Votre main mille fois m'écrivait. Je vous aime. Adieu , grand politique , et rapide vainqueur : Trente états subjugués ne valent point un cœur.

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