‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 76 sur 134 · XCV. A BOILEAU, ou MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

XCV. A BOILEAU, ou MON TESTAMENT

Jj oiLKAU, correct auteur de quelques bons écrits ,

Zo'de de Quinault, et flatteur de Louis,

Mais oracle du goût dans cet art difficile

Où s'égayait Horace , où travaillait Virgile ,

Dans la cour du Palais je naquis ton voisin :

De ton siècle brillant mes yeux virent la fin ;

Siècle de grands talents bien plus que de lumière.

Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière.

Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil ,

Qui chez toi, pour rimer, planta le chevre-feuil.

Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance ,

Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance.

Je veux t'écrire un mot sur tes sots ennemis,

A l'hôtel Rambouillet contre toi réunis.

Qui voulaient pour loyer de tes rimes sincères,

Conronné de lauriers, t'envoyer aux galères :

Ce^ petits beaux eçprits craignaient la vérité

Et du sel de tes vers la piquante àcreté.

Louis avait du goût, Louis aimait la gloire:

D voulut que ta muse assurât sa mémoire;

Et satirique heureux , par ton prince avoué,

Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué

iGo EPITRES.

Bientôt les courtisans , ces singes de leur maître Surent tes vers par cœur, et crurent s"v connaitre: On admira dans toi jusqu'au styie un peu dur Dont tu défiguras le vainqueur de Namur; Et sur l'amour de Dieu ta triste psalmodie , Du haineux janséniste en son temps applaudie ; Et l'Equivoque même, enfant pins ténébreux, D'un père sans vigueur avorton malheureux. Des muses dans ce temps au pied du trône assises. On aimait les talents, on passait les sottises. Un maudit Ecossais, chassé de son pays. Vint changer tout en France, et gâta nos esprits. L'espoir trompeur et vain, l'avarice au teint blême, Sous l'abbé Terrasson calciilant son système. Répandaient à grands flots leurs papiers imposteurs. Vidaient nos coffres forts, et corrompaient nos mœurs Plus dfe goût , plus d'esprit : la sombre arithmétique Succéda dans Paris à ton art poétique.

Le duc et le prélat, le guerrier, le docteur. Lisaient pour tons écrits des billets au porteur. On passa du Permesse au rivage du Gange , Et le sacré vallon fut la place du change.

Le ciel nous envoya , dans ces temps corrompus Le sage et doux pasteur des brebis de Fréjus, Econome censé, renfermé dans lui-même.

Et qui n'affecta rien que le pouvoir suprême. La France était blessée : il laissa ce grand cor[)s Reprendre un nouveau sang, raffermir ses ressorts. Se l'établir lui-même en vi\ ant de i-égime. Mais si Fleuri fut sage , il n'eut rien de sublime ; 11 fut loin d'imiter la grandeur des Colberts; Il négligeait les arts, il aimait peu les vers. Pardon , si contre moi son ombre s'en irrite ! Mais il fnt, en secret, jaloux de tout mérite. .Je t'ai vu refuser, poliment iuhumain, Une place à Racine, à Crébillon du pain.

EPITRES. i6i

Tout empira depuis. Deux partis fanatiques, De la droite raison rivaux évangéliques, Et des dons de l'esprit dévots persécuteurs. S'acharnaient à l'envi sur les pauvre* auteurs. Du fauxbourg saint Médard les dogues aboyèrent. Et les renards d'Ignace avec eux se glissèrent. J'ai vu ces factions, semblables aux brigands Eassemblés dans un bois pour voler les passants ; Et, combattant entre eux pour diviser leur proie, De leur guerre intestine ils m'ont donné la joie. J 'ai TU l'un des partis , de mon pays chasaé , Maudit comme les Juifs, et comme eux dispersé; L'autre plus méprisé tombant dans la poussière. Avec Guyon, Fréron, Wonotte, et Soriniere.

Mais parmi ces faquins l'un sur l'autre expirants , Au milieu des billets exigés des mourants. Dans cet amas confus d'opprobre et de misère Qui distingue mon siècle et fait son caractère , Quels chants pouvaient former les enfants des neuf

Sœurs .-' Sous un ciel orageux, dans ces temps destructeurs, Des chantres de nos bois les voix sont étouffées; Aux siècles des Midas on ne voit point d'Orphées. Tel qui dans l'art décrire eût pu te défier Va compter dix pour cent chez Rabot le banquier ; De dépit et de honte il a brisé sa lyre.

Ce temps est, réponds-tu, très bon pour la satire. Mais quoi! puis-je en mes vers, aiguisant un bon mot. Affliger sans raison l'amour-propre d'un sot, Des Cotins de mon temps poursuivre la racaille. Et railler un Coger dont tout Paris se raille ? ]Non, ma muse m'appelle à de plus hauts emplois ; A chanter la vertu j'ai consacré ma voix. Vainqueur des préjugés que l'imbécille encense^ J'ose aux persécuteurs prêcher la tolérance ; J e dis au rich* avare , Assiste l'indigent ;

i()2 EPI TRES.

Au niiaistre des lois , Protège l'innocent ;

Au docteur tonsuré , Sois humble et charitable.

Et f;arde-toi sur-tout de damner ton semblable.

Malgré soixante hivers escortés de seize ans ,

.Te fais au monde encore entendre mes accents.

Du fond de mes déserts aux liialhenreux propice.

Pour Sirven opprimé je demande justice :

Je Tobtiendrai, sans doute , et cette même main

Qni rauima la veuve et vengea l'orphelin ,

Soutiendra jusqu'au bout la famille éplorée

Qu'un vil juge a jiroscrite et non déshonorée.

Ainsi je fais trembler, dans nies derniers moments ,

Et les pédants jaloux, et les petits tyrans.

J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire.

Je fais le bien que j'aime ; et voilà ma satire.

Je vous ai confondus , vils calomniateurs ,

Détestables cagots , infâmes délateurs ;

Je vais mourir content. Le siècle qui doit naître

De vos traits empestés me vengera peut-être.

Oui , déjà Saint-Lambert , en bravant vos clameurs.

Sur ma tombe qui s'ouvre a répandu des fleurs;

Aux sons harmonieux de sou luth noble et tendre

Mes mânes consolés chez, les morts vont descendre-,

jVous nous verrons, Boileau; tu me présenteras

Chapelain, Scudéri, Perrin , Pradoa, Coras :

Je pouiTais t'amener enchaînés sur mes traces

IN os Zoïles honteux, successeurs des Garasses;

Minos entre eux et moi va bientôt prononcer :

Des serpents d'Alecton nous les verrons fesser;

Mais je veux avec toi baiser dans l'Elysée

La main qni nous peiguit l'éponse de Thésée.

.T'embrasserai Quinault, en dnsses-tii crever.

Et si ton goiit sévère a pu désapprouver

Du brillant Torquato le séduisant ouvrage ,

Entre Homère et Tirgile il aura mon hommage.

Tandis que j'ai vécu , l'on m'a vu hauiemcut

EPITRES. i63

Aux badauds effarés dire mon sentiment; Je veux le dire eneor dans ces royaumes sombres ; S'ils ont des préjugés, j'en guérirai les ombres. A table avec Vendôme, et Cbapelle , et Chanlieu, M'euivraut du nectar qu'on boit en ce beau Ijeu, Secondé de Ninon , dont je fus légataire , J'adoucirai les traits de ton humeur austère. Partons ; dépèclie-toi , curé de mon hameau , Viens de ton eau bénite asperger raon caveau.

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