CIL A HORACE
XouJOURS ami des vers, et du diable poussé , Au rigoureux Boileau j'écrivis Tan passé. Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire ; Mais il me répondit par un plat secrétaire. Dont récrit froid et long , déjà mis en oubli , Ne fut jamais connu que de l'ablié Mabli.
Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace, A toi qui respiras la mollesse et la grâce. Qui, facile en tes Ters et gai dans tes discours , Chantas les doux loisirs , les vins , et les amours , Et qui connus si bien cette sagesse aimable Que n'eut point de Quinault le rival intraitable.
Je suis un peu fâché pour Tirgile et pour Joi Que tous deux nés Romains vous flattiez tant un roi. Mon Frédéric du moins, né roi très légitime , Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime. Ton maître était uu fourbe, un tranquille assassin; Pour voler son tuteur il lui perça le sein ;
ÉpiTRES,etC. itt
i82 EPITRE'^.
Il triiliit Cicéron père de la patrie ;
Amant incestueux de sa Jiile Julie,
De son rival Ovide d proscrivit les vers ,
Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
Je sais que prudemment ce politique Octave
Payait Theureux encens d'un plus adroit esclave.
Frédéric exigeait des soins moins complaisants ;
Nous soupions avec lui sans lui donner d'encens;
De sou goût délicat la liuesse agréable
Faisait , sans nous gêner, les honneurs de sa table;
Nul roi ne fut jamais plus fertde eu bons mots
Contre les préjugés . les frippons , et les sots.
Maupertuis gâta tout. L'orgueU philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique.
Le plaisir s'envola ; je partis avec hii.
Je cherchai la retraite. On disait que l'ennui ' De ce repos trompeur est l'insipide frcre. Oui, la retraite pesé à qui ne sait rien faire ; Mais l'esprit qni s'occupe y goûte un vrai bonheur. Tibur était pour toi la cour de l'empereur; Tibur , dont tu nous fais l'agréable peinture , Surpassa les jardins vantés par Epicnre. Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés, Sur cent vallons fleuris doucement promenés. De la mer de Genève admirent l'étendue; Et les Alpes de loin , sélevant dans la nue . D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux Où !e pampre en festons rit parmi les ormeaux. Là quatre Etats divers arrêtent ma pensée ; •Te vois de ma terrasse , à l'équerre tracée. L'indigent Savoyard, utile en ses travaux , Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts Des riches Genevois les campagnes brillantes, Des Bernois valeureux les cités florissantes , Enfin cette Comté , franche .lujonrd hui de nom , Qu'avec l'or de Louis conquit le grand Bourbon :
EPITRES, i83
Et i3u bord de mon lac à tes rives du Tibre Je te dis , mais tout bas. Heureux un peuple libre !
Je le huis en secret dans mon obscurité. Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté. D'un pédant d'Annecy j'ai confondu la rage, J'ai ri de sa sottise ; et quand mon hermitage "Voyait dans son enceinte arriver à grands flots De cent ilivers pays les belles , les béros , Des ; imeurs , des savants , des têtes couronnées , Je laissais du vilain les fureurs aobarnées Hurler d'une voix rauque au bruit de mes plaisirs. Mes sages voluptés n'ont po nt de repentirs. J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage. Mon s.'jour est charmant; mais il était sauvage : Depuis le grand édit , inculte , inhabité , Ignoré des humains dans sa tnste beauté, La nature y mourait : je lui portai la vie ; J'osai ranimer tout. Ma pénible industrie Rassembla des colons par la misère épars; , J'apj>elai les métiers qui précèdent les arts ; Et, pour mieux cim< nter mon utile entreprise, J'un.'S le protestant avec ma sainte église.
Toi qui vois d'un même œil frère Ignace et Calvin , Dieu tolérant , Dieu bon, tu bénis mon dessein : André Ganganelli, ton sage et doux vicaire, Sait m'appiouver en roi , s'il me blâme eu saint-pere. L'ignorance en frémit : et Nonotte hébété S'indigue en son taudis de ma félicité.
Ne me demande pas ce que c'est qu'un Nonotte , Un Ignace, un Calvin, leur caliale bigotte , Un prêtre roi de Rome , un pape, un vice-dieu , Qui , deux clefs à la main, commande au même lieu Où tu vis le sénat aux genoux de Pompée, Et la terre en tremblant par César usurpée; Aux champs élysiens tu dois en être instruit; Vingt siècles descendus daus l'éternelle nuit
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T'ont dit comme tout change , et par quel sortbizarre
Le laurier des ïrajans fit place à la tiare ;
Comment ce fou d'Ignace, étrillé dans Paris,
Fut mis au rang des saints , même des beaux esprits ,
Comment il eu déchut, et par quelle aventure
iNous vint l'ahbé Xouotte après l'abbé de Pure.
Ce monde , tu le sais , est un mouvant tableau , Tantôt gai, tantôt triste, éternel et nouveau. L'empire des Romains finit par Augustule ; Aux horreurs de la fronde a succédé la bulle : Tout passe , tout périt , hors ta gloire et ton nom. C'est là le sort heureux des vrais fils d'Apollon. Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge.
Hélas! je n'aurai point un pareil avantage. Notre langue un peu secbe et sans inversions Peut-elle subjuguer les autres nations ? IN'oTis avons la clarté , l'agrément , la justesse ; Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce .•* Est-ce assez en effet d'une heureuse clarté , Et ne péchons-nous pas par l'uniformité.' Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre > J'entends ta Lalagé , je vois son doux sourire ; Je n'ose te parler de ton Ligurinns, Mais j'aime ton Mécène , et ris de Catius. Je vois de tes rivaux l'importune phalange : Sous te^ traits redoublés enterrés dans la fange, Quç pouvaient contre toi ces serpents ténébreux .' Mécène et PoUion te défendaient contre eux. Il n'en est pas ainsi chez nos Velches modernes.
Un vil tas de grimands , de rimcurs subalternes , A la cour quelquefois a trouvé des prôneurs ; Ils font dans l'antichambre entendre leurs clameurs , Souvent en balayant dans une sacristie, \
Ils traitent uu grand roi d'hérétique et d'impie. L'uu dit que mes écrits, à Cramer bien vendus. Ont fait dans mon épargne entrer cent mille écus;
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L'autre, que j'ai traité la Genèse de fahle , Que je n'aime point Dieu, niaisque je crains le diable; Soudain Fréron l'imprime ; et l'avocat IMarchand Prétend que je suis mort, et fait mon testament. Un autre, moins plaisant , mais plus hardi faussaire, Avec deux faux témoins s'en va chez un notaire, Au mépris de la lane;ue,au mépris de la liart, Rédiger mon symbole en patois savoyard.
Ainsi lorsqu'un pauvre homme, au fond de sa chaumière , En dépit de Tissot , finissait sa carrière, On vit avec surprise une troupe de rats Pour lui ronger les pieds se glisser dans ses draps.
Chassons loin de chez moi tous ces rats du Parnasse; Jouissons, écrivons , vivons, mon cher Horace. .T'ai déjà passé l'âge où ton grand protecteur, Ayant joué son rôle en excellent acteur. Et sentant que la mort assiégeait sa vieillesse. Voulut qu'on l'applaudît lorsqu'il finit sa pièce. J'ai vécu jilus que toi ; mes vers dureront moins ; Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins A suivre les leçons de ta philosophie , A mépriser la mort en savourant la vie , A lire tes écrits pleins de grâce et de sens , Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence , A jouir sagemeut d'une honnête opulence , A vivre avec soi-même , à servir ses amis , A se moquer un peu de ses sots ennemis, A sortir d'une vie ou triste ou fortunée En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée. Aussi , lorsque mon pouls inégal et pressé Faisait peur à Tronchin, près de mon lit placé. Quand la vieille Atropos ,aux humains si sévère, Approchait ses ciseaux de ma trame légère, Il a vu de quel air je prenais mon congé.
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Il sait si mon esprit, mon cœur était change.
Hubert me faisait rire avec ses pasquinades.
Et j'entrais dans la tombe au son de ses aubades.
Tu dus Unir ainsi. Tes maximes , tes vers, Ton esprit juste et vrai, ton mépris des enfers, Tout m'assure qu'Horace est mort en honnête homme; Le moindre citoyen mourait ainsi dans Rome.
Là jamais on ue vit monsieur l'abbé Gri^el Ennuyer un malade ;iu nom de l'Eternel , Et, fatiguant en vain ses oredles lassées , Troubler d'un sot effroi ses dernières pensées.
Voulant réformer tout, nous avons tout perdu. Quoi donc! pn vil mortel , un ignorant tondu, Au chevet de mon lit viendra sans me connaître Gonrmander ma faiblesse et me parler en maître ! Ne suis-je pas en droit de rabaisser son ton En lui faisant moi-même un plus sage sermoii ,*' A qui S8 porte bien qu'on prêche la morale 5 Mais il est ridicule en notre heure fatale D'ordonner l'abstinence à qui ne peut manger; Un mort dans son tombeau ne peut se corriger. Profitons bien du temps; ce sont là tes maximes.
Cher Horace , plains-moi de les tracer en rimes : La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux , Enfants denii-polis des Normands et des Goths; Elle flatte l'oreille ; et souvent la césure plaît, je ne sais comment , en rompant la mesure. Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé. Corneille , Despréaux et Racine ont rimé. Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomene propose D'abaisser son cothurne , et de parler en prose.
EPITRES. ig^
cm. BENALDAKI A CARAMOUFTEE,
FEMME DE GIAFAR LE EARMÉcIDE.
-L/E Barmécide épouse généreuse, Toujours aimable et toujours vertueuse, Qnaud vous sortez des rives de Ragdat,
■ Quand vous quittez leur faux et triste éclat,
Et que, tranquille aux champs de la Syri^, Vous retrouvez votre belle patrie ; Quand tous les cœurs en ces climats heureux Sont sur la route , et vous suivent tous deux , Votre départ est un triomphe auguste; • Chacun bénit Barmécide le juste; Et la retraite est pour vous une cour. Nul intérêt : vous régnez par Tamour ; Un tel empire est le seul qui nous flatte. Je vis hier sur les bords de TEuphrate Gens de tout âge et de tous les pays ; Je leur disais . Qui vous a réunis?'
— C'est Barmécide. Et toi , quel dieu propice • T'a relevé du fond du précipice?
— C'est Barmécide. Et qui t'a décoré De ce cordon dont je te vois paré .'' Toi, mon ami, de qui tiens-tu ta place, Ta pension.' Qui t'a fait cette grâce?
— C'est Barmécide. Il répandait le bien • De son calife, et prodiguait le sien.
Et les enfants répétaient, Barmécide!
Ce nom sacré sur nos lèvres réside Comme en nos cœurs. Le calife à ce bruit , Qui redoublait encor pendant la nuit,
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Nous défendit de crier davantage:
Chacun se tn^, ainsi qu'il est d'usage ; Mais les échos répétèrent cent fois :
C'est Barmécide ; et leur bruyante voix Du doux sommeil priva , pour son dommage, Le commandeur des croyants de notre âge. An point du jour alors qu'il s'endormit, Tout en rêvant , le calife redit :
C'est Barmécide; et bientôt sa sagesse A ranimé sa première tendresse.