CI. AU ROI DE LA CHINE
sur sou recueil devers qu'il a fait imprimer.
11 EçoTs mes compliments , charmant roi de la Chine, i on trône est donc placé sur la double colline !
On sait daus l'Occident que, malgré mes travers, J'ai toui'our.s fort aime les rois qui l'ont des vers. David même me plut, quoiqu'à parler sans feinte II prône trop souvent sa triste cité sainte. Et que d'un même ton sa muse à tout propos Fasse danser les monts et reculer les flots. Frédéric a plus d'art, et connaît mieux son monde; Il est plus varié , sa veine est plus féconde : Il a lu son Horace , il l'imite; et vraiment Ta majesté chinoise en devrait faire autant.
Je vois avec plaisir que sur notre hémisphère L'art de la poésie à l'homme est nécessaire ; Qui n'aime point les vers a l'esprit sec et lourd. Je ne veux point chanter aux oreilles d'un sourd. Les vers sont en effet la musique de l'ame.
O toi que sur le trône un feu céleste enflamme , Dis-moi si ce grand art dont nous sommes épris Est aussi dlflicile à Pékin qu'à Paris; Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure Qui veut qu'avec six pieds d'une égale mesure. De deux alexandrins côte à côte marchants , L'un serve pour la rime, et l'autre pour le sens .'' Si hien que , sans rien perdre , en hravant cet usage , On pourrait retrancher la moitié d'un ouvrage.
Je me flatte , grand roi , que tes sujets heureux Ne sont point opprimés sous ce joug onéreux. Plus importun cent fois que les aides , gabelles. Contrôle, édits nouveaux, remontrances nouvelles. Bulle Unigenitiis ^ billets aux confessés , Et le refus d'un gîte aux chrétiens trépassés.
Parmi nous le sentier qui mené aux deux collines Ainsi que tout le reste est parsemé d'épines. A la Chine , sans doute, il n'en est pas ainsi. Les biens sont loin de nous, et les maux sont ici: C'est de l'esprit français la devise éternelle. Je veux m'y conformer , et d'un crayon fidèle
J78 EPITJIES.
Peindre notre Parnasse à les regards chinois. Ecoute ; mon partage est d'ennm-er les rois. 'Tu sais ( car l'univers est plein de nos querelles ) Quels débats inhumains . quelles guerres cruelles Occupent tous les mois l'infatigable main Des sales héritiers d'Etienne et de Plantin. Cent rames de journaux , des rats fatale proie. Sont le champ de bataille où le sort se déploie. C'est là qu'où \h briller ce grave magistrat Qui \int de Montauban pour gouverner l'Etat. Il donna des leçons à notre académie.
Et fut très mal pavé de tant de prud'hommie. Du jjiusénisme obscur le fougueux gazetier Aux beaux esprits du temps ne fait aucun quartier. Hayer poursuit de loin les encyclopédistes ; Liuguet fond en courroux sur les économistes ; A briller les païens Ribalier se morfond; Beaumont pousse à Jean-Jacque, et Jean-Jacque à
Keaumont ; PaUssot contre eux tous puissamment s'évertue : Que de liel s'évapore, et que d'encre est perdue .' Pjirmi les combattants vient un rimenr gascon, Prédicaiit pelit-maître, ami d'Aliboron, Qui ]iour se signaler refait la Henriade; Et taudis qu'en secret chacun se persuade De voler en vainqueur au haut du mont sacré , On vit dans Tamertume , et l'ou meurt ignoré ; La discorde est par-tout, et le public s'en raille. On se hait au Parnasse encor ])lns qu'à Versaille. Grand roi, de qui les vers et l'esprit sont si doux. Crois-moi, reste à Pékin, ne viens jamais chez nous. Aux bords du lleuve jaune un peuple entier t'admire ; Tes vers seront toujours très bons dans ton empire ; Wais gare que Paris ne flétrit tes lauriers ! Les Français sont malins et sont grands chansonniers.
Les trois rois d'Orient que l'on voit chaque année , Sur les pas d'une étoile à marcher obstinée , Combler l'enfant Jésus des plus rares piésents. N'emportent de Paris, pour tous remercîmeuts. Que des couplets fort gais qu'on chante sans scrupule; Collé dans ses refrains les tourne e-n ridicule. Les voilà bien payés d'apporter un trésor ! Tout mon étonnement est de les voir encor.
Le roi , me dii-as-tu , de la zone cimbrique , Accompagné par-tout de Testirae publique , "Vit Paris sans rien craindre , et régna sur les cœurs ; On respecta son nom comme on chérit ses maurs. Oui : mais cet heureuxroi , qu'on aimeet qu'on révère , Se connaît en grands vers , et se garde d'en faire. Nous ne les aimons plus; notre goût s'est usé, Boileau , craint de son siècle , au nôtre est méprisé : Le tragique, étonné dé sa métamorphose , Fatigué de rimer , va ne pleurer qu'en prose. De MoUere oublié le sel s'est affadi.
En vain, pour ranimer le Parnasse engourdi , Du peintre des saisons la main féconde et pure Des plus brillantes fleurs a paré la nature ; Vainement, de "Virgile élégant traducteur. De Lille a quelquefois égalé son auteur : D'un siècle dégoûté la démence imbécille Préfère les remparts et Vaux -hall à Virgile; On verrait Cicérou sifflé dans le palais.
Le léger vaudeville et les petits couplets Maintiennent notre gloire à l'opéra comique ; Tout le reste est passé ; le sublime est gothique. N'expose point ta muse à ce peuple inconstant. Les l'réron^ te loùraient pour quelque argent comptant ; Mais tu serais peu lu, malgré tout ton génie. Des gens qu'on nomme ici la bonne con ..agnie. Pour réussir en l'rance il faut prendre son temps.
i8o EPITRES.
Tu seras bien reçu de quelques grands savants
Qui pensent qu'à Pékin tout monarque est athée, .
Et que la compagnie autrefois tant vantée,
En disant à la Chine un éternel adieu.
Vous a permis à tous de renoncer à Dien.
Mais, sans approfondir ce qu'un Chinois doit croire ,
Séguier t'affublerait d'un beau réquisitoire;
La cour pourrait te faire un fort mauvais parti.
Et blumer-\^AT arrêt tes vers et ton Changti. La Sorboune en latin (mais non sans solécismes)
Soutiendra que ta muse a besoin d'exorcismes ;
Qu'il n'est de gens de bien tfice nous et nos amis;
Que l'enfer , grâce à Dieu , t'est pour jamais promis.
Dispensateurs fourrés de la vie éternelle.
Ils ont rôti ïrajan et bouilli Mare-Aurele.
Ils t'en feront autant; et, par-tout condamné,
Tu ne seras venu que pour être damné.
Le monde en factions dès long-temps se partage; Tout peuple a sa folie ainsi que son usage. Ici les Ottomaus, bien sûrs que l'Eternel Jadis à Mahomet députa Gabriel, Vont se laver le coude aux bassins des mosqnées; Plus loin du grand lama les reliques musquées Passent de son derrière au cou des plus grands rois. Quand la troupe écarlate à Rome a fait un choix, L'élu , fùt-il un sot , est dès lors infaillible. Dans l'Inde le Veidam , et dans Ijondres la Bible , A l'hôpital des fous ont logé plus d'esprits Que Grizel n'a trouvé de dupes à Paris.
Mouarque au nez camus des fertiles rivages Peuplés , à ce qu'on dit , de frippons et de sages , Règne en paix, fais des vers, et goûte de beaux jours* Tandis que, sans argent, sans amis, sans secours , Le mogol est errant dans l'Inde ensanglantée, Que d'orar;,''s nouveaux la Perse est agitée, Qu'une pipe à la maiu, sur un large sofa
EPITRES. i8i
Mollement étendu, le pesant Moustapha Voit le Russe entasser des victoires nouvelles Des rives de l'Araxe an bord des Dardanelles , Et qu'un bâcha du Caire à sa place est assis Sur le trône où les chats régnaient avec Isis.
Nous autres cependant , au bout de l'hémisphcrc , Nous , des Velches grossiers postérité légère , Livrons-nous en riant, dans le sein des loisirs, A nos frivolités que nous nommons plaisirs ; Et puisse, en corrigeant trente ans d'extravagances. Monsieur l'abbé Terrai rajuster nos finances !