PARIS
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35, QOA.I DES GKANDS-AUCU8TINS, 35
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MORIBA KEITA
MORIBA KEITA
Lorsque parurent les récits contenus dans A travers l'Afrique, à plusieurs reprises on me demanda ce qu était devenu Moriba, le fidèle sergent de tirailleurs, dont le dévouement m'avait permis de traverser le marais du Bahr-el- Ghazal.
Je ne pouvais réponde e exactement à cette question. Je savais seulement que, nommé souslieutenant, Moriba faisait partie d'une colonne de répression dans le Baoulé, à la Côte d Ivoire ; G est là que je lui avais adressé, avec une véritable joie, les pages dans lesquelles j'avais essayé de lui payer ma dette de reconnaissance.
En racontant la traversée du marais, j'avais revécu les jours d angoisse, jours heureux, uiaigrc tout, puisqu ils représentaient la période des grands espoirs, et devant mes yeux s'était replacée, avec son regard droit, la figure ouverte du plus brave, du plus dévoué des tirailleurs.
Pourquoi ne m avait- il jamais donné de ses nouvelles ? Si l'instruction ne lui était pas venue
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avec son premier galon, il eût pu recourir à la plunie d un camarade. Je devinais la raison de son silence : il n'avait pas osé m écrire. Il y avait pensé, je nen doutais pas, mais il s'estimait si peu de chose dans sa modestie d humble héros !
L héroïsme 1 Ce mot lui était inconnu, et si on le lui eût appliqué, après lui en avoir appris le sens, il eût souri en haussant ses épaules de bon colosse. Se sacrifier, se dévouer, pour lui, rien n'était plus naturel.
11 était bien à sa place au Baoulé ; sa bravoure calme et dédaigneuse du danger le désignait pour ce pays d'embuscades. Les nerfs y sont à une terrible école : au milieu des savanes, les ruisseaux coulent dans une gaine de verdure impénétrable, les villages sont entourés d'une muraille d'arbres aussi inattaquable par 1 incendie que par le canon, et le long des sentiers qui traversent ces massifs de forêt vierge, on ne sait si chaque point d'ombre entre deux feuilles n'est pas une meurtrière d oii jaillira subitement un éclair. Les coups partent à bout portant, on riposte au hasard, généralement dans le vide, car les indigènes, intangibles derrière leur rempart végétal, ont pris, par surcroît, la précaution de se creuser des trous, et là, pnisiblement, ils rechargent leur arme pendant que la rafale des salves passe au-dessus d'eux.
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Moriba était lliomme de cette guerre déconcertante, susceptible d'entamer le moral des troupes les plus aguerries. Je me le représentais superbe d'insouciance, souriant au danger, calmant les tirailleurs exaspérés par cette lutte contre un invisible ennemi. Je l'entendais répéter ces mots qu'il m'avait dits au milieu du marais : « En avant seulement, y a bon pour tirailleurs. »
Il s'était peut-être perfectionné dans la langue française en devenant officier ; sa façon de s'exprimer s'était peut-être modifiée ? Je n'imaginais pas la réponse qu'il m'avîut faite, conçue en d autres termes.
Cette réponse était Moriba lui-même ; en changeant de forme, elJe eût perdu sa vigueur, son caractère, elle eût perdu son âme. Je désii'ais qu'elle fût restée la même ; si brève, si laconique, je la trouvais plus belle.
Où mon livre allait-il le rejoindre ? A Thiassalé, à Toumodi, parmi les N'Gouans ? Plus à 1 Ouest, chez les Gouros ? chez les Faafouès ?
Je lui avais parlé de toutes ces peuplades, quand il traitait de sauvages les habitants de l'Oubangui ou du Bahr-el-Ghazal. « Moriba, lui disais je, les vrais sauvages, tu ne les connais pas, ils sont à la Côte d'Ivoire. Pourtant il ne faut pas plaisanter avec eux; ils sont tous chasseurs de
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singes, c'est le commerce du pays, et ce métier les a rendus des tireurs redoutables. »
Il demeurait un peu incrédule. Maintenant, il connaissait ces sauvages ; il avait sans doute apj)ris à les respecter comme ennemis, sans avoir appris à les craindre. ^
Je me souvenais de ses accès de gaieté, quand ■ je lui signalais telles ou telles mœurs bizarres du Baoulé, de son indignation devant le récit des sacrifices humains, des massacres d'esclaves sur la tombe des chefs, afin d'assurer à ceux-ci un service convenable dans 1 autre monde.
Sur l'autre monde, Moriba n'avait pas d'absolue certitude. Sa vieille foi bambara avait déjà été battue en brèche, avant l'arrivée des Français, par la pénétration des musulmans au Soudan ; il admettait bien la possibilité d'un paradis, mais sa croyance, d'origine musulmane, en lexistence présumée d'un séjour de repos et d'éternel bonheur, l'incitait précisément à espérer mieux que de vils esclaves pour le servir dans la vie future.
Il avait d'ailleurs quelque peine à renoncer aux idées de ses ancêtres. Il m'expliquait, sans trop oser l'affirmer, le dédoublement de son être, en « niama » et en « dya » : le niama, l'âme qui se dégage du corps et qui tantôt reste près de lui, tantôt s'en éloigne pour errer dans les villages
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autour des vivants ; le dya, le souffle de vie, qui, à peine sorti du cadavre, entre dans le corps d'un nouveau-né.
Quels que fussent ses doutes sur ces divers points de métaphysique, quel que fût 1 endroit oiî son âme irait un jour, il avait la conviction que l'âme d'un guerrier serait toujours la mieux partagée.
Brave Moriba I Tous ces souvenirs m'étaient revenus le jour où je lui avais envoyé les récita dont il était un des héros. S il était incapable de les lire, je savais bien qu'il trouverait un camarade pour lui rendre ce service. Heureux, j "avais lancé vers la Côte d Ivoire ces feuilles, un peu écrites à son intention.
Deux mois plus tard, elles m'étaient retournées ; une lettre les accompagnait... Ace moment, une vision funèbre passa devant mes yeux ; l'étoile qui le protégeait, et dans laquelle il avait foi, Favait-elle abandonné ?
... J'ouvris la lettre ! Mon pressentiment ne m'avait pas trompé : Moriba était mort, tué à l'ennemi.
En présence de cette nouvelle, profondément attristé, douloureusement ému, je ne pouvais que répéter : « Mon pauvre Moriba ! » Puis comme lui. je m'écriai : « Ah ! les sauvages! »
Assurément cette mort était bien celle dont il
était digne. Moriba était un soldat et ne devait tomber qu'en soldat... Mais sauvages, ceux qui n'avaient eu raison de lui, j'en étais sûr, qu'en le guettant dans une embuscade, en le tuant sans défense. Sauvages, ceux qui avaient suj^primé ce cœur de guerrier, ce modèle de bravoure et de dévouement.
Le jour oiî je l'avais quitté me semblait encore tout proche. Au retour delà mission, en 1899, nos IDG tirailleurs, débarqués avec nous à Toulon, avaient été amenés à Paris pour défiler à Longchamp ; et le lendemain de ce i4 juillet, où ils avaient été l'objet d'une splendide ovation, le Châtelet avait donné en leur honneur une soirée de gala. A la fin de la représentation, on les avait réunis dans le foyer. Là, nous avions dû leur faire nos adieux ; en sortant, ils prenaient le train pour Marseille.
Ils étaient tous rangés dans ce foyer de théâtre, ceux qui, pendant trois ans, nous avaient suivis à travers la brousse. Nous les avions commandés sous le soleil, nous avions entendu avec eux éclater les obus des Derviches à Fachoda... nous passions leur dernière revue sous des lustres éblouissants d'électricité, au bruit du Champagne débouché.
Ils auraient pu être gais, ils allaient retrouver
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leur village, leurs amis, leurs parents, quelquesuns leur femme, pourtant la joie avait été effacée de leurs regards par la tristesse qu'ils lisaient dans les nôtres.
A tous, successivement, nous serrions la main. Quand l'heure de la séparation fut venue, au milieu du tumulte de ces visages amis qui se pressaient autour de nous, je vis Moriba devant moi dans l'attitude militaire : « Adieu, mon capitaine. »
J'essayai de ne pas être trop ému, je pris ses mains.
— Adieu, Moriba, je ne sais si je te reverrai. Je ne t'oublierai jamais. Merci.
Pouvais-je espérer le revoir? Les autres officiers de la mission repartiraient en Afrique, mais moi?... J appartenais à l'armée de terre ! Au moment de sortir, je me retournai. Parmi les vareuses bleues et les chéchias rouges, la médaille militaire et la croix de la Légion d honneur de Moriba scintillaient, tremblaient derrière un brouillard tendu devant mes yeux. . . le voile tendu désormais entre l'Afrique et moi, entre ces braves gens et moi... Je ne devais pas revoir Moriba.
Je voulus savoir comment il était mort. J'écrivis. Un officier de la Côte d'Ivoire m'envoya la lettre suivante :
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« Au moment où s organisait la colonne de repression du Haut-Bandama, jMoriba se trouvait à Toumodi, capitale du Baoulé Sud, sous les ordres du capitaine Jacobi. Celui-ci, avant de rejoindre la colonne d opérations, reçut Tordre d'exécuter, en cours de route, une démonstration dans la région Nord des Nanafoués qui manifestaient des sentiments hostiles.
« Le brave Moriba était très connu des indigènes du Baoulé, il en était particulièrement redouté. En apprenant sa présence dans le pays, les rebelles résolurent de s'en débarrasser.
« Pendant une reconnaissance du côté d'Alombo, il tomba dans une embuscade, en pleine forêt.
« Les révoltés invisibles laissèrent passer les sept tirailleurs qui marchaient devant lui, et quand il arriva à leur hauteur, ils le mitraillèrent à vingt mètres . Moriba roula foudroyé . On releva sur lui sept blessures dont trois mortelles.
« Son corps fut transporté à Toumodi oii les honneurs militaires lui furent rendus. Toute la population européenne suivit le convoi jusqu'au cimetière.
a Moriba était brave jusqu'à la témérité. Au combat, jamais il ne voulait se coucher ou seulement se mettre à genoux. Lorsque les balles sifflaient à ses oreilles, il leur souriait sans broncher.
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(( Quelques mois avant sa mort, il marchait avec un lieutenant européen dont la section se trouva subitement aux prises avec lennemi. Il força son camarade à se coucher ; lui, resta debout, disant : « Les balles me connaissent, elles ne me (( feront pas de mal. Et puis, ajouta-t-il, la vie « d un officier européen est précieuse, la mienne « ne Test pas. »
Tout Moriba était dans ce mot, toute sa modeslie, toute son abnégation, toute sa vie !
La lettre que je venais de poser devant moi se terminait par cette phrase :
« Le fils de Moriba a débarqué à Dakar, le i""" septembre 1910, et a été dirigé sur Saint- Louis. Je souhaite que le gouvernement soit reconnaissant au fils du dévouement du père. »
Moriba avait un fils ! C est pour cet enfant que j'écris ces lignes, quand il sera en âge de les lire et de les comprendre. Ou il ne cherche pas d'autre modèle à suivre que son père, dont la droiture, la bravoure, le dévouement renaîtront en lui. Qu'il ne croie pas, comme ses frères de race, que Fâme de son père est restée à la Côlc d Ivoire, qu'elle revient de temps en temps errer dans le village où Moriba n'a pu rentrer vivant; l'âme de son père est en lui et revivra par lui.
Moriba est tombé foudroyé, mais s'il eût pu
prononcer une parole avant de mourii-, il se fut tourné vers son chef et eût répété : a Ma mort n'est rien, je ne compte pas... » et rassemblant ses dernières forces, il se fût dressé pour commander à ses hommes : « En avant! En avant seulement, y a bon pour tirailleurs 1 »
.___JililiH
Sur mon bureau, dans ma petite garnison, une lettre et une brochure m'attendent. Elles arrivent d'Afrique. Je reconnais le timbre de la poste. A leur vue tout le passé remonte à ma mémoire.
Ceux qui ont bu le philtre versé par l'Afrique restent intoxiqués pour la vie ; le venin subtil et tenace a pénétré dans leurs veines, il ne cesse de courir avec leur sang, et le moindre incident ressuscite les souvenirs ineffaçables.
Je nai pas échappé à ce charme. Sur le bord d'une route, il suffit de lodeur acre de bois brûlé répandue par des tisons éteints, reste d'un feu allumé par quelque errant, pour transformer autour de moi, comme sous le coup d'une baguette magique, les champs environnants en une brousse incendiée.
Dans les prairies que traverse la rivière, si mon pied foule les herbes jaunies sous le soleil de juillet, je ne vois plus que les crevasses ouvertes dans un sol argileux, vnondé 1 hiver, brûlé 1 été, et fendu par la chaleur. . . le sol du « >ahr-el-Giiazal.
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Je ferme les yeux à demi, je veux retrancher de ma .vision l'horizon d arbres et de maisons qui rétablirait la réalité, et je laisse le passé m'envelopper; Tabîme qui m'en sépare a disparu. Cette rivière aux bancs de sable recouverts, c'est le Soueh ou le Baro, je vais entendre le cri d un aigle pêcheur, le grognement d un hippopotame. Et voici que derrière moi le sifflet enroué d'un vapeur retentit, une hélice frappe Teau, un bruit de pistons répercuté par une coque métallique ébranle Tair... le bruit des pistons de notre vieux Faidherhe... Je m'arrête, je ferme complètement les yeux pour ne pas voir passer le remorqueur, pour être tout à révocation, tout au rêve, tout aux regrets.
Partir j cest mourir un peu.
Etjusquà l'adieu suprême C'est son âme que l'on sème Que Ion sème à chaque adieu...
Nulle part nous ne semons notre âme autant que sur la terre d'Afrique. Nous en partons le cœur serré, comme on s'éloigne de ce qu'on aime; et lorsque plus tard nous y pensons et nous nous reportons aux jours, qui étaient peut-être des jours de souffrance, mais qui étaient avant tout des jours d'espoir et de joie, la vie sédentaire de France,
avec ses horizons étroits, nous paraît un appauvrissement de notre destinée. Nous éprouvons une sensation de vide, le vague de lame privée de son but, ce trouble qui nous saisit après 1 arrachement de notre corps d un être qui garde notre cœur.
Charme étrange qui ne résulte pas seulement de la vie libre, indépendante, mais de ce besoin inné dans l'homme de créer, ce besoin que nous ne satisfaisons pleinement qu'en Afrique où tout est à faire. Plus on a soufTert pour créer, plus on s'attache à son œuvre.
Pourtant, on nous plaint quelquefois d'avoir sacrifié à un pays sauvage les plus belles années de notre jeunesse ! Ceux qui raisonnent ainsi ne connaissent pas plus 1 essence de la vie, que celle de la jeunesse !
Vivre, c'est agir. Etre jeune, c'est être sang cesse dans l'attente d'un lendemain inconnu et plein de promesses.
Seuls, ont vécu toute leur vie et toute leur jeunesse, les hommes qui, lancés à travers des terres nouvelles, ont marché vers un but, décidés à 1 atteindre, à vaincre tous les obstacles ; les hommes qui, la pensée constamment tendue vers un résultat, ont traversé des jours d'angoisse où de la décision à prendre instantanément dépend le salut ou la mort.
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Se dire : demain, je verrai ce que nul n'a encore vu, je ferai ce que nul n'a encore fait, je jouerai ma tête au milieu de peuplades hostiles, mais j'aurai avancé d'un pas vers le but; cela ne vaut-il pas de braver le soleil, la faim ou la soif? Et toutes les difficultés, toutes les peines, toutes les souffrances ne disparaissent-elles pas noyées dans l'émotion des découvertes, dans l'excitation du danger couru, dans la gloire de la marche en avant vers linconnu, vers le rêve à réaliser ?
La jeunesse est la fraîcheur d'âme, la puissance d'espérer, la foi dans la vie. S'assurer l'éternelle jeunesse, c'est produire des actes tels que le jour où nous relirons les pages de notre passé, nous ne les trouvions pas vides et froides . Assurément, nous n'échapperons pas à quelques désillusions, nous n'éviterons pas certains déboires. Du moins, nous pourrons nous dire que si la réalité a été inférieure au rêve, les actes accomplis pour matérialiser ce rêve ont été de la vie quand même, de la vie d'espoir, de la jeunesse.
Nous ne sacrifions pas, en Afrique, nos plus belles années; nous les employons. Notre âme s'ouvre à toutes les beautés de la nature, elle vibre à tous les dangers où se trempe la volonté dans l'ardente envie de monter, de voir au delà, toujours plus loin ; la volonté qui fait tout naître,
qui engendre tout, et dont Fauréole est nne aurore .
Cette lettre posée sur mon bureau a réveillé les vieux souvenirs. Son auteur, un lieutenant de Tarmée coloniale, sait bien les regrets, mais aussi le plaisir qu il me donnera.
Il me fera vivre un moment de sa vie et me i transportera au milieu de ses camarades, au milieu de ses tirailleurs.
Je devine le contenu de cette lettre, une histoire touchante sur les braves gens que nous aimons tous deux, une anecdote, un complément au récit historique renfermé dans la brochure dont elle est accompagnée et qui a pour titre : les ïomas. Les Tomas ! la peuplade irréductible de la Haute-Guinée.
Cette histoire d une pacification à laquelle il a pris une large part, le lieutenant Bouet l'a écrite à Bonzi, dans ce poste de la Côte d'Ivoire où il est resté cerné pendant trois mois. Là, du i5 août au 10 novembre 1909 — je cite Tordre quil mérita — « il dut livrer plus de quinze combats, au cours desquels il donna lexemple du plus héroïque courage, malgré les pertes cruelles subies ; [\i tués ou blessés, sur un effectif de 87 hommes ». Mais la citation ne peut tout dire ; a garnison bientôt réduite à la famiae fut d'abord
rafioTinée à I2:> grammes de riz. puis elle vécut de ce -qu elle trouva : racines de papayers, choux palmiste, grenouilles pêchées avec le plus grand risque dans un marais qui sétalait devant le poste : à la fin. les tirailleurs allaient fouiller les tas d'ordures pour y chercher les restes de manioc pourri, jetés là depuis plusieurs mois.
Et pendant que le lieutenant Bouet luttait héroïquement, il songeait à divulguer les actions d'éclat de ses camarades,, à les empêcher de sombrer dans Toubli oij tant d'autres ont sombré ; il pensait à révéler ces tirailleurs qu'il voyait tomber chaque jour, qui mouraient en lui donnant leur dernier regard, leur dernier sourire.
Sa lettre ne me parle que d eux, et l'idée de la fusion de Farmée coloniale dans Tarrnée métropolitaine, lui arrache un cri de détresse. Ce projet risquerait de le séparer de ses hommes, ou de mettre à leur tête des chefs qui ne les connaîtraient pas. qui ne les aimeraient pas comme lui. Ecrivez, me dit-il, pour montrer ce que sont nos tirailleurs, pour expliquer ce qui les unit à leurs officiers, ce qui nous attache à eux : écrivez, pour qu'on ne nous sépare pas d'eux.
C'est le cri de tous les « marsouins », cri justifié en ces termes par le rapport du colonel Gouraud : a La guerre au Soudan a un caractère par-
LIEUTENANT BOUET
LE SIEGE DE BOUSSEDOU ai
ticulier, que nous avons appris à connaître depuis vingt ans. Les nouveaux venus ignorent les traditions ainsi acquises, ils sont portés à s exagérer les difficultés, n'ont pas la sûreté de jugement de leurs camarades, et ont de la peine à conserver leur entrain dans une besogne où ils restent inexpérimentés. »
Les c( marsouins » tiennent à ce surnom, à ce titre plutôt, dont ils sont fiers, et qui représente tout un passé de sacrifices et de gloire ; ils veulent le garder, mais ils veulent surtout garder le commandement de leurs tirailleurs ; ils savent que pour bien employer le soldat, il faut le connaître et laimer, que la confiance des indigènes n ira pas au premier venu.
Je ne peux mieux prouver et faire comprendre cet attachement réciproque des tirailleurs et de leurs officiers, qu'en racontant ce siège de Boussédou, dont le lieutenant Bouet a été Ihistorien et dont sa lettre complète le récit. Nulle action, je crois, dans nos guerres coloniales, n'offre déplus bel exemple de dévouement mutuel.
Boussédou, dans la Haute-Guinée, appartient à cette bande de terrain qui s'étend au Nord de la
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République de Libéria et qui sert de ligne départage entre les rivières libériennes et les affluents du iNiger. Ce pays, engendré par une tempête sismique, est un chaos d'énormes vagues figées dans leur élan, et dont les crêtes se sont solidifiées en dentelures, dont les rejaillissements ont fusé et se sont pétrifiés en cimes de toutes formes. La nature bouleversée y présente toutes les oppositions : les fonds bourbeux voisinent avec les torrents, les vallées luxuriantes avec les précipices ; parfois même des transpositions bizarres se sont opérées, et des mers de vase soulevées ont pris sur les sommets la place des rochers descendus dans les fonds. Une pareille région ne peut donner asile qu'à une race indépendante, farouche, difficile à réduire.
Sur ces hauteurs, dans ces ravins, au milieu de forêts alternant avec une brousse épaisse, se dissimulent les villages Tomas dont les plus importants, entourés de ta tas ^ ou de saniés '. sont de véritables forteresses.
La soumission des Tomas ne fut guère entreprise qu'à partir de 1899; elle le fut avec des
I. Tatn : !\fur dcnccinle de 2 à 3 mètres d'c'oais>cnr à 'n base et de 6 à 7 mètres de hauteur.
a. Santé : Palissade for mue de troncs d'arbres.
LE SIÈGE DE BOUSSEDOU l'i
effectifs si restreints que 1 occupation se limita longtemps à quelques postes avancés sans liaison les uns avec les autres. Cette liaison, qui pouvait seule assurer la conquête, fut entamée en igoS et 1906, années fécondes en surprises audacieuses, en coups de mains hardis : surprise de Paie, par le lieutenant Guignard ; prise de M'Balasso et de M Baléma, par le capitaine Auvigne et le lieutenant Bouet, après deux combats acharnés ; enlèvement de quatre autres repaires emportés dans un raid fantastique de trois jours par les lieutenants Caresche et Bouet. Mais les Tomas sont opiniâtres ; à peine dispersés, ils se reforment, les places fortes démolies sont aussitôt reconstruites.
Nos officiers pourtant ne se découragent pas. Malheureusement, à la fin de 1906, 1 insuffisance de nos ressources oblige le commandement à interdire pour un temps toute action offensive; l'ennemi, enhardi par notre immobilité forcée, devient de plus en plus audacieux ; les insultes, les provocations partent de tous côtés, particulièrement du village de Boussédou, devenu le centre de la résistance.
Telle est la situation, lorsque le 16 février 1907, le commandant Mourin, commandant militaire de la Guinée, arrive à Kiionkan, le poste voisin de
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Boussédou. Il a enfin obtenu Tautorisation de tenter un coup de force. Le i8, avec i5o tirailleurs, 6 officiei's, et 6 sous-officiers, il marche contre la forteresse Toma.
Cent cinquante tirailleurs pour enlever d'assaut une ville réputée imprenable, située en pleine forêt, défendue par un millier d'indigènes ! Cent cinquante tirailleurs pour crever un ta ta, sans avoir un canon qui puisse y faire brèche ! . . . mais ces mêmes hommes n'ont-ils pas enlevé déjà des villages fortifiés au moyen de saniés presque infranchissables ? Saniés ou tatas, peu leur importe ! On s est si souvent battu en Guinée avec une poignée d'hommes que ces cent cinquante tirailleurs prennent la proportion d'une « colonne ».
Une colonne ! Seuls des Soudanais peuvent comprendre toute la signification de ce mot, ce qu'il réalise d'espoirs, ce qu il renferme de promesses, ce qu'il représente de force !
Mot prestigieux, qui depuis trente ans, au Soudan, fait accepter la longue attente au fond d'un poste, durant les mois d'hivernage. Mot magique vers lequel se tendent toutes les pensées, qui soutient les énergies, les galvanise et dompte la fièvre. Il réveille tout le pays, le jour où il éclate comme une fanfare, un chant de guerre !
D'un bout à Tautre du Soudan, court le cri joyeux : « la colonne » se forme ! « la colonne » va partir î Hymne de joie, ivresse de Faction prochaine ; le sang bouillonne en un renouveau de vie ; les regards brillent d'une vision de combats, d'assauts, de victoires, car la « colonne » est invincil^le .
Les officiers du commandant Mourin, qui depuis cinq mois rongeaient leur frein, ont dit : « c est « la colonne ». Les tirailleurs ont répété : « Ça, y en a colonne 1 » Gomment douteraient-ils du succès?
Et les cent cinquante tirailleurs s'avaiicent vers Boussédou. La route directe est semée d'embuscades, hérissée d'obstacles, le commandant Mourin 1 abandonne, il se lance à travers bois, en dehors des sentiers : si la marche est pénible, il économise ainsi des existences précieuses, de plus, il attaquera par l'Est, alors que l'ennemi 1 attend par le Nord.
A dix heures du matin, il arrive au pied des ouvrages détachés de Boussédou. L'avant-garde se heurte à une première ligne de hautes paîanques, « un sanié ». Le capitaine Auvigne est en tète. Un sanié n'est pas fait pour 1 arrêter. « Lui, y a bien connaître », comme disent ses hommes.
Un commandement, un geste, et tous se prcci-
pitent sur la palissade ; les uns l'escaladent, les autres passent au travers, en un clin d'œil toute la compagnie est de l'autre tôté, jouant de la baïonnette ; il ne reste en arrière que les morts et les blessés.
Les pertes sont déjà sérieuses, et deux autres saniés barrent encore la roule. Du même élan, le capitaine Au vigne les enlève. Sans souci des longs fusils qui se montrent entre les troncs d'arbres de la barricade, et des projectiles qui pleuvent, Favant-garde déferle contre l'obstacle, le disloque, le troue, et rejette l'ennemi éperdu sur la ville.
Le mur d enceinte se dresse maintenant devant ft la colonne » .
Le voilà enfin ce village ! Une ondulation permet de voir seulement la partie supérieure de la muraille, et masque un redoutable retranchement percé de meurtrières, précédé d'un large fossé rempli d'eau. Le capitaine Auvigne s'élance sur la porte qui se trouve en face de lui. Les meurtrières flamboient, de la crête s'envole une nuée de flèches ; le capitaine a l'épaule traversée par une balle, le lieutenant Rouget a trois chevrotines dans le bras et dans la poitrine, le sergent Finoël reçoit plusieurs flèches dans le genou. Des tirailleurs tombent, mais cette défense excite
l'ardeur des survivants qui se ruent sur la porte lattaquent à coups de hache.
La porte, comme presque toutes celles de ces villages fortifiés, est triple, formée de trois panneaux successifs encastrés dans Tépaisseur du mur.
Le commandant Mourin, en présence de cette position formidable, veut la tourner. Il donne Tordre au lieutenant Caresche de faire une diversion vers le Nord. Toute la forêt est gardée;, retranchements, saniés, trous de tireurs arrêtent la section, trois hommes sont frappés à mort, le lieutenant Caresche est repoussé. Une tentative analogue vers le Sud échoue de même.
Il est midi. Sous les efforts des tirailleurs la porte s'ébranle. A tout prix il faut entrer, cette porte est la seule brèche par où 1 assaut puisse être donné.
Pour en protéger la destruction , le commandant Mourin déploie toutes ses troupes ; un feu denfer s'abat sur Ténorme muraille que les balles égratignent sans lui causer plus de mal que ne le feraient les ongles des tirailleurs exaspérés et qu'on a peine à retenir.
Le premier panneau de la porte cède enfin. Sa chute a coûté trop cher; le commandant Mourin refuse d'attaquer le suivant de la même manière ; il ordonne d'y mettre le feu.
iS EPOPEES AFRICAINES
La fusillade reprend plus terrible des deux côtés. En moins d une demi heure 3o.ooo balles sont tirées sur ce tata, comme si la masse de plomb projetée par les fusils était capable de remplacer des obus.
Le nombre des blessés augmente: ladjudant Escande et le sergent Raymond sont atteints; le commandant Mourin a le bras traversé, mais personne ne s en aperçoit car il reste à son poste.
Cependant la deuxième porte flambe ; elle disparaît dans des tourbillons de fumée, au-dessus du rempart, elle secoue ses flammèches comme une torche géante, le bois pétille, éclate, le mugissement des flammes se mêle au déchirement des feux de salve, au sifflement des balles, aux hurlements des Tomas, au vacaime de leurs tamtams, de leurs trompes, à toute 1 infernale musique dont rugit la fournaise.
Enfin un craquement se fait entendre, la porte jette sur le ciel une dernière langue de feu et ses débris calcinés s'écroulent au milieu des cris de victoù-e des tirailleurs. Derrière, apparaît le troisième et dernier panneau.
Le commandant Mourin se décide à le faire sauter. Le temps presse, les munitions vont manquer.
LE SIEGE DE BOUSSEDOU ag
— Un homme de bonne volonté.
Un homme ? Il y en a cent ! Tous ceux que l'ennemi n'a pas couchés à terre.
M«(is le sergent Raymond, malgré sa blessure, a revendiqué Thonneur de porter Fexplosif. Il saisit la charge de mélinite, et calme, sous les halles, les flèches qui pîeuvent autour de lui, il va placer les pétards au pied du panneau, allume le cordeau Bickford et s'éloigne rapidement.
Les tirailleurs, qui sont face à la porte, n'ont pas compris ce qu'a fait le sergent. Ils ne voient que cette porte. Placée devant leurs efforts, elle les sépare de l'ennemi et excite leur fureur ; ils veulent l'enfoncer, la crever, ils se ruent sur elle. Ils sont quinze. Déjà leurs haches sont plantées dans l'obstacle au pied duquel le cordeau Bickford crache sa petite fumée... ils sont perdus ! Ils vont sauter !
Le sergent a vu le danger; il s'est élancé.
Le cordeau a presque entièrement brûlé, le séparer de la charge, c'est risquer la mort!... Le sergent ne pense qu'à ses hommes ; et sans hésiter, en quelques bonds terribles, il est sur eux, les écarte, se jette sur les pétards, arrache la mèche du détonateur.
Il a sauvé ses tirailleurs, mais la porte ne sau-
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tera pas î Le commandant n'a plus d'autre cordeau-.
On dirait que Tennemi a deviné le succès inespéré qu'il vient de remporter ; ses coups redoublent ; le tam-tam bat une marche enragée, la muraille est illuminée de flammes, les coups secs des Winchester, fournis pcU' Libéria, éclatent au milieu du tonnerre des fusils à pierre ; de l'autre côté du tata, les flèches s'élèvent en fusées, retombent verticalement sur les assaillants, clouent à terre les cadavres, percent les têtes, les épaules des combattants, hérissent le sol de piquets empennés.
Les tirailleurs n ont plus de cartouches. Ils en réclament en vain, l'approvisionnement de la colonne est épuisée. Alors, dans leur héroïsme exaspéré, plutôt que de reculer, ils vamassent des pierres et les lancent contre le tata ! La force de leur âme devrait donner à ces cailloux la puissance d'un boulet.
Us se battent depuis dix heures du matin ; il est deux heures; 8i hommes sur i5o sont hors de combat. Et voilà que derrière eux résonne au loin le son des trompes d'ivoire des guerriers de Gobahoéla, le village voisin qui apporte un renfort aux Tomas.
Une retraite immédiate peut seule prévenir un
LE SIÈGE DE BOUSSÉDOU 3l
désastre ; la rage au cœur, le commandant Mourin est obligé de se replier.
Les tirailleurs, arrachés à ce retranchement qui les a défiés, reculent... mais ils reviendront! Et leurs poings se tendent vers ce village d'ori s'élèvent déjà des cris de victoire, mais d'où pas un guerrier n'ose sortir et se risquer à les poursuivre. Tout à l'heure seulement, quand la colonne sera loin, les Tomas exultants se répandront, tels des chacals, sur le champ de bataille pour se disputer les lambeaux de chaii" des cadavres qui n'ont pu être enlevés ; ce soir, ils promèneront des têtes de héros dans Boussédou.
Silencieux, les vaincus d'un jour sont rentrés à Kuonkan.
Presque tous sont blessés, il n'y a pas de médecin, lesofFiciers blessés, eux-mêmes, ne suffisent pas à soigner leurs hommes. Le lieutenant Bouet s'approche de l'un des nombreux tirailleurs qui attendent sans une plainte. Il veut panser Sory Kamara dont le genou droit a été fracassé par une balle. Mais, doucement, Sory Kamara le repousse :
— Non, yeutenant, mon camarade, y en a malade plus que moi.
Et il montre un tirailleur qu'on vient d'apporter couvert de blessures ; c'est de celui-ci
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d'abord qu'il faut s'occuper; lui, Sory, doit passer aprèsi, puisqu il souffre moins et a donné moins de son sang à la France. Tous ces tirailleurs, fiers de leurs blessures, envieraient les plus grièvement atteints d entre eux, s'ils n'avaient l'espoir d'être plus vite guéris pour retourner plus vite venger lalTront qu'ils ont reçu.
Comment en serait-il autrement? Tels officiers, tels soldats.
Est-il étonnant que ces Soudanais, au sang guerrier, se transforment en héros au contact d'hommes ayant autant le mépris de la souffrance que du danger, soubliant eux-mêmes pour les autres, exposant leur propre vie, pour défendre celles qui leur sont confiées ? Ces Soudanais n'ontils pas vu, dans une seule journée, le sergent Raymond courir à la mort pour les sauver d'une explosion, et le commandant Mourin, le bras traversé d'une balle, ne révéler sa soafi'rance qu'au poste de Kuonkan ? N ont-ils pas vu les officiers panser les blessures de leurs hommes avant de songer aux leurs ? Sory Kamara est entraîné par cette contagion de dévouement lorsqu'il répond au lieutenant Bouet: « Non, yeutenant, mon camarade, y en a malade plus que moi... »
Aussi, tous se redressent, la flamme du coeur jaillissant pai' les yeux, lorsque le commandant
Mourin, le bras en écharpe, au milieu de ses officiers, presque tous blessés comme lui, s'avance pour leur apporter la vraie parole réconfortante, le vrai remerciement du soldat.
« Mes amis, les blessés d'aujourd hui auront 1 honneur de marcher en tète à la première attaque de Boussédou. »
Le commandant Mourin tint sa parole. Deux mois plus tard, la « colonne » marchait de nouveau contre Boussédou, mais cette fois elle possédait « une artillerie », la pièce de 80 de montagne que le commandant avait demandée.
Les premiers postes sont enlevés rapidement. A travers la forêt, on taille une route pour amener le canon à sa position de batterie ; il ne peut ouvrir le feu avant une heure de Faprèsmidi.
Après quatre heures de tir, la brèche est jugée suffisante. Le heutenant Guignard reçoit Tordre de donner Tassant. Avant de s'élancer, il veut reconnaître la position, il se découvre, une balle le frappe mortellement. Quand la section est de nouveau prête à marcher, la nuit tombe, Tallaque est remise au lendemain.
I/ennemi est terrorisé par les pertes déjà subies, par la furie de ces hommes que rien
n'arrêtera maintenant qu ils ont fait un trou dans le tata ; il se dérobe pendant la nuit, abandonnant la ville jonchée de cadavres.
Au matin, le commandant Mourin entrait dans
BouoscJou.
Ce titre ne renferme aucune ironie ; il ne précède pas non plus une leçon de philosophie, ou une étude comparative, entre le cerveau des blancs et celui des noirs; je ne me propose pas davantage de rechercher si le noir est un primitif, ou s il a dégénéré après avoir eu des ancêtres mieux doués pour Tintelligence. Je veux simplement, au milieu des actes d'héroïsme de ces tirailleurs que j'aime et que j'admire, raconter quelques traits de leur caractère, quelques-unes de leurs naïvetés, certaines de leurs réflexions amusantes comme on cite des mots d'enfants.
N'est-ce pas sous Taspect d'enfants que ces héros se présentent hors du combat ? Ayant vécu dans la nature, sans avoir eu à résoudre les difficiles problèmes de Texistence, sans avoir subi les épreuves qui mûrissent, sans avoir lutté pour la vie, ils ont conservé de Fenfant Finsouciance, la spontanéité, le besoin de s'attacher, de se donner à qui les aime, la faculté de s'amuser de tout et de rien.
Ecouiez-ies parler, le soir, à Fintérieur d'un bivouac, ces hommes qui vous ont ébloui de leur vaillance. Tanl que Textinction des feux n'a pas jeté dans lair ses notes mélancoliques, ce ne sont que babillages et fusées de rires ; et si les clairons ne les forçaient au silence, ils bavarderaient, sans souci du lendemain, jusqu'au moment oii la fatigae fermerait leurs yeux. De quoi parlent-ils ? Du moindre incident qui les a frappés, d'un mot, d'un geste de leur officier, et pendant des heures, le même sujet alimentera leurs conversations et leur gaieté. Ah ! les enfants terribles ! Ils ont vite fait de saisir nos petites manies, nos attitudes piuticulières, nos expressions de prédilection. Que de fois je les ai surpris, singeant la marche ou l'accent de l'un de nous !
C'est surtout en temps de paix durant 1 hivernage consacré à l'instruction des recrues ou au perfectionnement des anciens, qu'ils donnent libre carrière à leur talent d imitation. Dès qu'ils sont rentrés de la manœuvre , le village , camp de leur smala qui remplace le quartier, retentit de tous les commandements entendus quelques instants plus tôt. Quelle joie, lorsque l'un d'eux a réussi à reproduire l'intonation de son lieutenant ou de son capitaine !
Ils ne se contentent pas de répéter les com-
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mandements, ils se réunissent souvent pour recommencer entre eux la manœuvre. Mais ce n'est pas seulement enfantillage, c'est passion de tout ce qui touche à la guerre ; et dans ces jeux, l'escrime à la baïonnette occupe une place d'honneur, ils y dépensent leur ardeur, le trop plein de leur jeunesse, ils y trouvent un avant- goût de la charge.
Ils ont bien le droit d'être enfants ; presque tous sont très jeunes, et quand, leur divertissement terminé, ils deviennent pères de famille, ils ont l'air de jouer au papa comme ils semblaient jouer au soldat. La plupart paraissent les grands frères de ces négrillons joufflus, dodus, à qui la houppe conservée sur le sommet de la tête déjà rasée, donne un aspect de petits clowns. Mais ils prennent leur rôle au sérieux, et c'est gravement, que tenant dans leurs grosses mains les menottes des bambins, ils vont surveiller la confection du couscous par leurs moussos^ L'escrime à la baïonnette leur a servi d'apéritif, c est le seul qui soit à leur disposition.
Grâce à Dieu, ils n'en absorbent pas d'autre; il n'y a pas do cabarets pour les induire en tentation. D'ailleurs les Bambaras boivent peu, sauf