I. Mousso : femme, en bambara
quand ils rencontrent du dolo, la bière fabriquée avec du mil, leur boisson nationale. Resteraientils insensibles aux séductions de Falcool, s'Us le connaissaient et avaient le moyen de s en procurer ? Beaucoup ont appris à l'apprécier, parmi ceux qui ont tenu garnison à Dakar ou à Saint- Louis.
Le vieux caporal Moktar-Kari le prouva bien, le jour de l'embarquement de la compagnie Mangin à Dakar, en 1896.
Au matin, il manquait à Fappel. Où était-il? Nul n eût pu le dire, mais tout le monde s en doutait. Moktar, parfait dans la brousse, ne pouvait s'empêcher dans les villes de sacrifier à la civilisation ; et boire est. hélas, le propre de l'homme civilisé. Bref, Moktar demeurant introuvable, le lieutenant Mangin se décida à se rendre au paquebot sans lui. Fièrement, la compagnie défilait dans les rues. Soudain, les spectateurs manifestèrent une vive hilarité. Mangin se retourna. Que vit-il ? Moktar 1 Moktar qui avait enfin rallié; et dans quelle tenue !
Réveillé sans doute par les clairons, comprenant que sa compagnie s'en allait, il avait été mis subitement debout par 1 instinct du devoir et de la discipline ; mais le cerveau encore embrumé par l'orgie de la veille, il s était précipité dans le cos-
l'intelligence des noirs 4i
tume où il s'était couché, c'est-à-dire sans aucun costume ! Toutefois, il portait, fièrement plantée sur sa tête, la chéchia dont un tirailleur ne se sépare jamais. Sur le flanc de la colonne, il marchait raide, le front haut, et comptait d'une voix retentissante : un, deux; donnant aux jeunes recrues Texemple d'une correction parfaite... quant aux principes du pas accéléré.
Il fallait d'ailleurs que Moktar fût dans un état absolument anormal, car Sénégalais ou Soudanais ont une pudeur extrême. Je me souviens d'une punition infligée par le capitaine Marchand sur le Congo. Nous remontions le fleuve, et Marchand eut un jour l'idée de vérifier l'état de certains colis précieux. De ce nombre étaient les caisses de lait concentré destiné aux malades.
Les boîtes étaient bien à leur place mais elles étaient vides ! Le lait est déjà très goûté des tirailleurs, le sucre l'est encore plus, la réunion de ces deux tentations avait été trop forte.
Les coupables furent vite découverts, et comme il n'y avait pas de prison à bord, Marchand les fit exposer nus aux regards de tous.
Si extraordinaire que cela paraisse, dans un pays oij tant de races ignorent l'usage du vêtement, particulièrement celles du Congo, cette punition était la plus terrible de toutes. C'est que
précisément les tirailleurs ont conscience de leur supériorité sur ces peuplades, sur ces « sauvages » . La nudité devient pour eux un symbole de la sauvagerie. Etre exposés nus, les raA^alait au dernier degré de Téchelie humaine, constituait une sorte de dégradation.
Ce même sentiment de leur dignité fait qu'ils ne veulent pas être qualifiés de « nègres ». Ce mot est pour eux synonyme de « sauvages », il est une insulte sanglante. En vain essaierait-on de leur prouver que la langue française n'a pas d'autre terme pour désigner la race noire. Peine perdue 1 D'où est né l'ostracisme dont jouit cette dénomination ? Il est en partie mérité, je suis obligé de le reconnaître. La première fois qu'un blanc voulut manifester son déplaisir à un noir, il l'appela tout naturellement « sale nègre ». Les tirailleurs n'eurent guère l'occasion d'entendre le mot de nègre, sans qu'il fût précédé d'un qualificatif désobligeant.
Alors, direz- vous, comment les appeler?
Us sont des noirs Et ne vous avisez jamais de les traiter de nègres, fût-ce de beaux nègres, ils vous feraient un mauvais parti. Ils excuseront les insultes, les coups, ils ne pardonneront pas cette épithète. Ce substantif est tellement honni au Soudan, que les Européens finissent par lui accor-
der le même sens comminatoire, leurs oreilles en sont choquées, presque autant que des oroilîes de tirailleurs.
Est-il étonnant que des « noirs » détournent un mot de son sens littéral ? Bien souvent nous en faisons autant !
Par contre, il leur arrive de prendre d'autres expressions trop à la lettre.
Témoin, ce chef à qui un administrateur essayait d'expliquer comment on allait diviser le pays en deux régions. Désespérant d'y parvenir, le pauvre administrateur eut une idée de génie.
— Fais-lui comprendre ceci, dit-il à l'interprète : tous ceux qui boivent Feau de telles rivières appartiennent à tel poste, et tous ceux qui boivent leau de telles autres rivières dépendent de moi.
Après une longue traduction, il demanda :
— Est-ce que le chef a saisi ?
— Oui, répondit l'interprète, mais lui dire, ça y a rien faire pour lui, parce que lui y a boire dans une mare.
Ce brave chef était-il dénué d'intelligence, ou était-il un humoriste supérieur ? Etait- il bête ou simplement naïf? Qui déterminera la limite entre la bêtise et la naïveté ? La dernière n'a rien de commun avec la première. Il est de délicieuses naïvetés, résultat de l'inexpérience, de l'ignorance
de la langue, de 1 incompréhension, bien compréhensible souvent, de la civilisation; et si parfois, dans ce chapitre de Finteliigence des noirs, il y a doute entre la bêtise et la naïveté, surtout quand il s'agira de tirailleurs, je croirai toujours à celleci, jamais à celle-là.