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LIEUTENANT MARITZ

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sont parvenus à gagner du terrain à travers. les abatis ; Maritz veut commander à la baïonnette ; il reçoit une deuxième balle. En avant tout de même. . . une troisième baUe le traverse et le couche à terre ; deux hommes l'emportent en arrière. Il se sent frappé mortellement ; il va abandonner ses tii^ailleurs... avant, du moins, il verra leur victoire. Il appelle le sergent :

-— Dirige 1 assaut.

Puisqu'il ne peut plus commander, qu'on lui donne le fusil d un mort. Adossé au tronc d'un arbre, il se prépare à tirer.

Subitement le soleil se lève. Dans les ombres qui se meuvent là-bas, derrière les abatis, et sur lesquelles les tirailleurs se disposent à se lancer, Maritz distingue des figures. . . il lui semble que ces ombres portent un uniforme... que des baïonnettes brillent au bout des fusils... Est-ce la lièvre qui trouble sa vue ? Mais le vêtement clair de ce chef ^u'û vise n'est pas un boubou... Ce chef n'est pas un noir, c'est un Européen ! Ces ennemis ne sont pas des sofas... On l'a trompé !

Un suprême effort le soulève pour commander : (( Cessez le feu ! En retraite ! »

Les tirailleurs n'ont pas compris, cependant ils ont obéi.

Autour de leur lieutenant, farouches, prêts à le

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défendre de leurs baïonnettes puisqu'il a interdit de tirer, ils reçoivent sans bouger les dernières j balles de l'ennemi. |

Sur trente, ils ne sont plus que vingt, dont dix-huit grièvement blessés, mais ils ont enlevé les cadavres des dix tués qui. devant leur officier, forment un rempart : morts, ses hommes le défen- 1 dent encore.

Bientôt, ceux qu'on a dit à Maritz être des sofas, j suspendent leur tir. Etonnés du recul subit des assaillants, après la furie de leur offensive, sans que leur retraite ait été protégée par un seul coup de fusil, ils pensent que des adversaires aussi redoutables se sont dérobés pour attaquer sur un autre point. Une compagnie se lance à leur poursuite.

A cent mètres , elle se trouve en présence de tirailleurs, baïonnette au canon, retenus à grand'peine j par un officier mourant... Celui qui commande arrête brusquement ses hommes. Lui aussi croyait avoir affaire à des sofas, il reconnaît des Fran- ] çais ; il s attendait à rencontrer une troupe nombreuse... il a devant lui vingt hommes, dont quelques-uns seulement peuvent se soutenir. Il s'approche et salue 1 héroïsme et la mort. C'est un Anglais î

Le gouverneur de Sierra-Leone, inquiet des brigandages commis par les bandes de Kemoko-Bilali

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sur son territoire, avait envoyé contre elles une expédition commandée par le colonel Ellis. Cette colonne comptait, outre les détachements de police de la frontière, quatre cents hommes du régiment de West India, envoyés d'Angleterre. C'est sur ces cinq ou six cents hommes que les trente tirailleurs de Maritz s'étaient précipités à la baïonnette.

Trente hommes, contre six cents ! car les auxiliaires dès le début de l'action avaient disparu. Et ces trente hommes avaient forcé toute la colonne anglaise à prendre les armes, à se déployer; ces trente hommes avaient tué quatre officiers ! et combieri'de soldats ? les rapports ne Font pas dit. Ces trente hommes avaient attaqué avec une telle force qu'un officier anglais écrivait :

a En moins de deux minutes, les coups de feu devinrent si rapides que je ne pouvais pas entendre ma propre voix, alors que je criais de toutes mes forces. Je pris mon revolver, et je courus au feu, étonné de la rapidité avec laquelle l'ennemi nous fusillait. En passant je vis le pauvre Liston étendu mort. Le capitaine Lendy était également tué... »

Si les abatis n'avaient pas arrêté lélan de ces trente hommes, les réduisant à tirer, les empêchant de se jeter sur le camp à la baïonnette, combien de morts cette terrible erreur eùt-elle coûté à la

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colonne EUis? Quel eût été le résultat de cette surprise ?

Chacun des deux adversaires s'était cru sur un terrain appartenant à sa nation, car la question de délimitation commune au Soudan et à Sierra- Leone avait été maintes fois agitée, mais aucun accord n'était intervenu.

Transporté au camp attaqué par lui, Maritz y reçut en vain tous les soins que lui prodiguèrent les médecins anglais. Il vécut encore quelques heures ; assez, pour exprimer sa douleur de la triste méprise qu'un faux renseignement lui avait fait commettre.

A côté des corps des officiers anglais fut déposé celui de Maritz, et sur leurs tombes des salves furent tirées.

Près d'eux dorment ensemble tirailleurs soudanais et tirailleurs du West India, inhumés avec tous les honneurs militaires.

LE COMBAT D'ACHORAT

LAzalay, la grande caravane trans-saharienne, le train du désert, VÊrpasser.

Tous les ans, pendant les mois les moins chauds, les Azalays partent de Tombouctou pour se rendre à Taoudenni, le pays du sel. Chargées de vivres de toutes sortes, mil, riz, karité, manioc, noix de kola, poteries et calebasses, approvisionnées de tissus soudanais, pagnes de Ségou et couvertures de .Macina, récoltant sur leur passage les troupeaux des nomades, elles vont porter la vie au centre du Sahara. Elles y prennent en échange le précieux sel extrait des mines sous forme de plaques longues de i'°,2o, larges de o'°,/|0, et semblables à de grandes plaques de marbre ; le précieux sel que les pirogues, de Tombouctou distribueront ensuite dans tous les ports du Niger et de ses affluents, d'où il se répandra à travers le Soudan par des convois d ânes, de bœufs ou de porteurs .

Taoudenni, disent les indigènes, est un nom composé de trois mots arabes : Ta ou denni, chai'ge et cours.

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Ce jeu de mots pourrait être justifié par la valeur du sel inappréciable dans toutes les régions qui en sont dépourvues. La bai're qui pèse de trente à trente-cinq kilos et vaut déjà 3o francs à Tombouctou, se vend jusqu'à 70 et 80 francs aux environs du Tchad. « Emporte ces barres de sel. et va vers ceux qui les attendent et les achèteront au poids de l'or ! »

La traduction arabe s'expliquerait aussi par la pau^Teté, laridité deTaoudenni : Charge, et quitte ce triste séjour où les dunes de sable gris sont tellement dépourvues de toute trace de terre, de toute végétation, que les maisons construites en blocs de sel sont recouvertes de peaux de chameau, et que les habitants vivent uniquement des dattes du Maroc ou des grains du Soudan.

Mais le véritable sens paraît être donné par le danger toujours présent sur la route de Taoudenni : Prends et cours, afin d'échapper aux pillai'ds marocains et tripolitains, toujours en quête de caravanes à détrousser, de troupeaux et de chameaux à voler.

Dans ces parages, en efi'et, les caravanes, avant notre occupation, étaient constamment la proie des rezzous, Aujourd hui, si nous n'avons pu encore supprimer ces bandes, qui sont parfois de véiitabies expéditions, du moins, nous en surveil-

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Ions la formation, et les escortes fournies assurent la sécurité des convois.

Au mois de novembre 1909, FAzalay était parvenue à Araouan, à peu près à moitié route de Tombouctou et de Taoudenni ; le i4, la coinpagTiie du capitaine Grosdemange se préparait h la précéder.

Dans la soirée, un courrier rapide envoyé du Nord par le chef du Bou-Djebiha annonça quun fort rezzou venu du Taûlulet se trouvait dans le Nord-Est.

Le renseignement manquait de précision, il pouvait n'être qu'une ruse de pillards essayant de détourner Tescorte de la protection immédiate de TAzalay, car le bruit courait également de la présence d'un autre rezzou dans lOuest. Les dispositions prises par le capitaine ne furent pas modifiées. Le 16, à 9 heures du matin, 3 sections de la compagnie, 71 méharistes, partaient vers Tacjudcnni, une section restait à Araouan, à la garde du poste et des animaux au pâturage, prête à marcher lorsque la caravane s'ébranlerait à son tour.

Le long de la route, les courriers se succèdent; le rezzou existe, sa direction se précise, le capitaine reconnaît la nécessité d'en purger la région. Des traces ont été relevées dans lEst, au puits d'Anefis, il décide de s'y porter.

La poursuite d'un rezzou marocain dans le Sahara, c est une chasse donnée à des voleurs, à des assassins, mais à des hommes hraves, qui sont des guerriers plus nombreux et aussi bien armés que leurs poursuivants. C est une chasse à travers une immensité aride, tantôt au milieu de dunes mouvantes, tantôt en terrain plat, monotone, recouvert de gravier et de cailloux roulés, tantôt sur un plateau largement ondulé, auquel succèdent des collines rocheuses coupées de ravins aux pentes rapides ; il arrive même que les collines se transforment en montagnes, car l'immense Sahara n'est pas seulement une mer de sable. Et cette chasse de puits à puits, commencée sur des renseignements vagues, se continue sur des indices plus vagues encore. Le dire d'un habitant oriente les méharistes vers un point d eau ; là ils découvrent des traces déjà anciennes qu'il faut interpréter, dont ils déduisent la race des anciens occupants, leur nombre, les prises qu ils ont déjà faites. De quel côté l'ennemi s'est-il échappé ? La piste effacée par le vent, ou invisible sur les rochers, est aussitôt recoupée par des patrouilles lancées dans toutes les directions. Et la course reprend. Le rezzou se sent menacé, il cherche à donner le change à ceux qui le poursuivent, il presse sa marche, mais les troupeaux qu'il a raz-

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ziés Talourdissent. De leur côté, les méharistes ne peuvent se passer d'un convoi, et quelle que soit leur hâte, eux aussi sont ralentis.

Pourtant ils se rapprochent des pillards, les indices deviennent plus fréquents ; enfin les traces apparaissent, nettes, fraîches, c'est 1 hallali courant, puis c'est la « vue »; lennemi fait tête, c'est le combat.

Le 20 novembre, le capitaine Grosdemange s'était porté de Bou-Djebiha sur le puits d'Anefis. 11 y arrive le 21 à une heure de l'après-midi, ayant couvert quatre-vingt-cinq kilomètres. Des indigènes affirment avoir vu le rezzou ; mais d'après les uns, celui-ci ne possède que des montures ruinées, une trentaine d'ânes, et se déplace lentement ; suivant les autres, il est monté sur des chameaux nombreux et vigoureux.

La compagnie reprend sa course ; elle se dirige au Nord-Ouest vers le puits d'In-Etissam, à 145 kilomètres. Elle l'atteint en trois étapes.

Autour du puits les traces abondent. Plus de doute, le rezzou est passé là. Des chameaux ont été « baraqués » * à l'intérieur d'un carré dont les côtés sont marqués par les cendres de vingt feux et

I. Expression qui désigne la façon dont les chameaux entravés sont parqués.

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des OS de mouton. Il y a des empreintes d'ânes et de bœufs, des morceaux de sangles en poils de chameau, des débris de selles recouverts dune peau comme seuls en emploient les hommes du Tafilalet. Ces traces ne remontent pas à plus de deux jours.

Aux environs, une patrouille a découvert la piste au milieu d un campement targui qui vient d'être razzié ; elle obtient des renseignements. Le rezzou compte au moins cent fusils à tir rapide, il entraîne cent chameaux de prise, deux cents ânes, il va vers les puits d'Ali-Badan à 80 kilomètres, un Beraber est à sa tête.

En chasse! A 6 heures du soir, le 23, les tirailleurs repartent : ils sont arrivés à une heure de raprès-midi, mais on n'a pas le loisir de se reposer ; on mangera et on dormira plus tard. Un guide indique un raccourci. Le chemin est mauvais, à cause des lignes de dunes à traverser. N importe, il faut gagner du temps. Vingt-quatre heures après, la compagnie retrouve la piste qu'elle avait abandonnée. Les traces datent de la veille.

A dix heures du soir, le guide déclare que les puits sont proches. Le capitaine arrête la colonne, fait baraquer les chameaux et désigne une section de garde. Avec deux sections il part à pied. Mais il est encore à dix-sept kilomètres du but ; le guide a

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commis une erreur. En trois heures la distance est franchie ; cette fois, voilà les puits. A la baïonnette !

Les tirailleurs donnent dans le vide ; le rezzou a déjà disparu.

Le lendemain 27, la poursuite recommence. Maintenant on suit facilement les traces des Berabers. Cependant à minuit on les perd. A l\ heures du matin, les tirailleurs bivouaquent.

Dans la matinée, le capitaine fait rechercher la piste, l'après-midi la voie est retrouvée : en avant !

A 2 heures du matin, on approche du puits d Achorat. Un feu brille à 800 mètres de la colonne ; c'est le rezzou. Il faut agir rapidement.

Le convoi est assez loin derrière avec ses treize hommes d escorte ; il n'est pas possible de Tattendre.

Le capitaine laisse douze hommes auprès des chameaux de selle baraques, et divise les quarante-cinq tirailleurs restants en deux sections : la première sous le commandement de Tadjudant Rossi, la deuxième sous celui du lieutenant Morel. Chaque homme porte 2.5o cartouches, mais défense formelle de tirer est faite ; on attaquera à la baïonnette.

Encore une fois les tirailleurs rencontre le vide. Mais à 5oo mètres, au Nord, d'autres feux appa-

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laissent ; celui que les sections ont trouvé désert a dû être allumé par un petit poste placé en avant du bivouac pour le protéger. Depuis quand est-il abandonné? L'arrivée des méharistes a-t-elle été signalée ? Les Berabers sont-ils sur la défensive ? ou, se croyant gardés, dorment-ils ?

Là-bas, autour des lueurs indiquant le campement, rien ne bouge.

Le capitaine donne le signal ; la deuxième section se dirige sur le feu de gauche, la première sur celui de droite, un caporal et quatre hommes assurent la liaison avec le convoi. Quarante tirailleurs marchent sur lerezzou évalué à plus de cent fusils.

D'un bond le lieutenant Morel est sur un groupe de dix hommes endormis. Les baïonnettes les clouent à terre; mais les cris ont jeté l'alarme. Deux groupes en retrait, abrités derrière leurs chameaux et une ligne de charge, ouvrent le feu. a En avant ! A la baïonnette ! » Les tirailleurs foncent sur les éclairs qui cinglent la nuit ; leur élan est brisé parles animaux couchés et les bagages entassés devant Tennemi. Quatre tirailleurs sont tués, plusieurs blessés. Une balle troue le casque du capitaine, une autre son pantalon. Le lieutenant veut pénétrer dans le retranchement; en un instant, il est cerné. Ali Bokou se précipite devant

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lui, sa baïonnette plonge dans les poitrines, élargit le cercle des agresseurs... Son officier est dégagé. Alors il se couche aux pieds du lieutenant, lui tend son fusil et ses cartouches. Il est blessé à mort.

Le lieutenant Morel, grâce à l'obscurité, parvient à reculer et à se reformer pour soutenir la section de droite près de succomber sous le nombre.

L'adjudant Rossi a été accueilli par une violente décharge ; il y a répondu par le commandement : En avant! Là aussi les Berabers sont retranchés. A la tête de la première escouade il franchit la ligne des chameaux et des charges. C'est le corps à corps dans le tumulte du fer, des détonations, des cris de fureur et d'agonie. L'adjudant reçoit un coup de crosse en pleine poitrine ; de son revolver il abat son adversaire ; une balle lui traverse la cuisse et le jette à terre; à ses côtés le caporal Moro Sidi Bé et six tirailleurs sont tués, le caporal Suleyman Sissoko a le pied fracassé. L'adjudant essaie de se relever, mais en vain ; le caporal Bandiougou Sissoko le saisit dans ses bras et le transporte en arrière. Le sergent Diara Fofona, avec la deuxième escouade couvre le caporal Bandiougou, deux fois il enlève ses hommes, deux fois il est blessé. La deuxième section n'a plus un gradé !

La surprise a échoué. Le capitaine rassemble les deux groupes et les reporte à la lisière dune brousse d arbustes de 5o à 60 centimètres de hauteur ; il fait en même temps reculer les chameaux jusqu'au convoi arrêté à un kilomètre au Sud.

Il est 3 heures du matin. Une accalmie se produit. Au puits d'Achorat des appels se font entendre, auxquels répondent d'autres appels dans le Nord-Est. G est un second campement beraber qui va venir à la rescousse. Peut-être aussi, le rezzou songe-t-il à prendre la fuite? Il ne faut pas qu'il échappe. Cette troupe déjà décimée ne renonce pas à la victoire.

Le lieutenant Morel se glisse derrière une petite crête à cent mètres du puits. Son premier feu de salve arrache des cris à Tennemi ; mais quelques tireurs lui font face aussitôt. Du campement une voix s'élève, un chant retentit: grave et lent, il domine le crépitement des balles; c est le chant de la mort des guerriers ; car les Berabers sont forcés de vaincre ou de mourir. Arrivés seulement la veille au puits d'Achorat, ils n'ont pas eu le temps dabreuver tous leurs animaux ; ils ont six jours de marche jusqu'au puits suivant; ils ne peuvent pas céder le terrain.

Au bout dune demi-heure, le lieutenant est obligé de se replier sur le capitaine. Le feu se tait.

Départ et d'autre, on attend le jour. Des 45 tirailleurs, II sont tués et 12 sont blessés,

A 5 h. 3o le jour parait, les lueurs naissantes laissent voir le puits organisé défensivement ; lennemi, en dépit de ses pertes semble avoir augmenté de nombre ; le campement voisin auquel il a fait appel a dû se joindre à lui.

Au moment où les premières clartés dissipent l'ombre, les Berabers lancent vers le ciel une invocation : leur fanatisme implore Allah et lui demande la victoire. Le combat va reprendre.

Cinq cents mètres séparent les adversaires. Les tirailleurs se sont creusés des trous pour s'abriter. Les Marocains sont invisibles, terrés dans le sable. Les détonations se croisent, se mêlent, seules elles animent cette plaine déserte ; ni d'un côté, ni de l'autre, la fumée des fusils ne révèle la position des tireurs, les Berabers, eux aussi, ont des armes de petit calibre et de la poudr« sans fumée.

Les balles pleuvent autour des tirailleurs ; pas un pli de terrain ne leur permet de manœuvrer j ils .sont immobilisés.

L'ennemi plus favorisé peut, en rampant, étendre ses ailes. Le crépitement de ses feux gagne vers l'Est et vers l'Ouest. Il cherche évidemment à déborder le capitaine. A droite, un tirailleur s'écroule, la balle qui a traversé son crâne trans-

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perce le bras du sergent Develotte ; deux autres tirailleurs tombent, puis un troisième. Avec le caporal Bandiougou et quelques hommes, le sergent Fadiala s'efforce d'arrêter la progression des Berabers; une grave blessure le jette à terre, près de lui, le clairon Moussa Sidi Bé s'affaisse. Mais Bandiougou tient bon, A gauche, le sergent Diara et trois hommes se défendent avec énergie. Il faut résister ; le convoi où a été transporté l'adjudant Rossi connaît la situation, une partie de Fescorte, que commande le sergent Rolland, va arriver.

Soudain de tous côtés, éclate un feu rapide, les deux ailes des Berabers qui ont réussi à dissimuler leur mouvement, surgissent dans le flanc des tirailleurs, dans leur dos, elles les enserrent, elles vont se rejoindre et fermer le cercle.

Bandiougou et Diara se replient sur le centre ; le plomb crible les broussailles, fustige le sable ; dans la ligne écarlate des chéchias de nouveaux vides se creusent.

Le capitaine dirige tout Feffort du feu sur ces deux bras près de se refermer sur lui. Une balle lui fracasse la cheville. Il se couche et continue de commander. Trente hommes sont encore vivants ; combien restent assez valides pour tirer ? Le sergent Diara Fofona est blessé une troisième fois, puis une quatrième, le fusil échappe à ses mains.

A ce moment le sergent Fadiala Keita se présente au capitaine et porte l'arme :

— Mon capitaine, mon ventre y a crevé.

Il tombe sans connaissance, ayant une horrible blessure dans Faine.

Les Berabers se rapprochent, ils ne sont plus qu'à cinquante mètres. En même temps des détonations lointaines retentissent. . . le convoi est attaqué ! Son escorte ne viendra pas !

Le capitaine appelle un homme et se fait porter près du lieutenant Morel. Dans les bras de Lamine Kitessa, il reçoit une balle qui lui brise la colonne vertébrale et ressort au-dessous du cœur.

Etendu près du lieutenant, malgré Tatroce douleur, il plaisante et encourage les tirailleurs.

Les Berabers pour avancer sont obligés de se découvrir ; le lieutenant a pris le fusil d'un mort ; chacun de ses coups jette un ennemi à terre ; sous ce feu meurtrier les deux ailes reculent.

Le capitaine se sent mourir. Il se tourne vers le lieutenant : « Battez en retraite sur le convoi. Abandonnez-moi. » Le lieutenant refuse. Lamine JKitessa s'écrie : « Nous y a pas moyen, capitaine ; nous y a tous morts ici. » « Abandonnez-moi », ^répète le capitaine. Et voyant que l'officier refuse d'obéir : a Bien. Tenez encore un peu. »

Il montre son revolver vide et demande qu'on le

charge ; mais il entre en agonie, son regard se trouble, tout oscille autour de lui : là-bas, dans le fond de la plaine étincelante, le puits flamboie d'éclairs ; de chaque côté, les deux ailes des Berabers s'étendent, elles se rapprochent, elles vont écraser sa compagnie, ses tirailleurs... des lueurs se lèvent des baïonnettes ; il veut commander, en avant î le désert tourbillonne, des rumeurs emplissent ses oreilles : crépitements, vociférations ; quelques paroles inarticulées s échappent de ses lèvres : « A Tombouctou... cimetière... sous des pien'es... » Sa tête se soulève, ses yeux s'éclairent du soleil répandu sur le désert, son âme s'illumine de la suprême lumière. . . le capitaine Grosdemange a cessé de vivre.

Les Berabers ont vu tomber le chef ; ils redoublent d efforts ; ils s'excitent par des cris de victoiie, leur exaltation de guerriers, leur haine de musulmans passent dans la foudre de leurs armes ; leur mouvement de recul causé par le tir mortel du lieutenant s'est arrêté. De leur côté les tirailleurs sont enflammés par la mort de leur capitaine ; maintenant c est pour le chef mort qu'ils se battent. Le clairon Moussa Sidi Bé, jeté à terre par sa première blessure se redresse, et debout, près du cadavre, insulte les meurtriers. Le lieutenant lui ordonne de se coucher. Il montre l'en-

CAPITAINE GROSDEMANGE

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iiemi : « Non. Lui y a croire moi y a peur. » Une balle lui brise la cuisse ; il se relève ; il tombe la jambe fracturée en trois endroits.

Sur 45 hommes 16 sont tués, 22 sont blessés. L'ennemi les croit à sa merci.

Cependant des coups de feu résonnent à TEst ; à 800 mètres, des fuyards remontent en courant vers le puits ; ce sont les agresseurs du convoi qui ont échoué, ils sont poursuivis par les tirailleurs du sergent Rolland. Les Berabers craignent d être tournés à leur tour ; ils hésitent ; en même temps des signaux faits du campement les rappellent; ils se replient.

Pendant le combat, le rezzou a pu charger ses chameaux, remplir ses peaux de bouc ; il n'a plus qu'à fuir.

Depuis vingt-quatre heures les tirailleurs n'ont pas mangé, ils sont épuisés par les marches forcées de jour et de nuit qui ont précédé l'attaque, ils se battent depuis une heure du matin, et il est dix heures ; ils se tiennent debout par la force de la volonté, mais l'ennemi recule ; ils veulent se jeter à sa poursuite. Le lieutenant Morel, pour les retenir, est obligé de leur montrer le corps du capitaine dont ils ne doivent pas se séparer.

De loin, ils tirent sur le rezzou en retraite et sur l'arrière-garde qui protège ce mouvement.

Les chameaux s'éloignent ; bientôt sur le ciel bleu pale du désert, ils ne forment plus qu'un feston mouvant; la plaine se vide, les dernières salves des tirailleurs s'éteignent. Dans le campement hâtivement évacué, le sol se soulève par endroits sous des groupes de cadavres à peine recouverts de sable, quelques corps gisent épars çà et là, les derniers tombés et qui n'ont pas pu être enterrés ; les bagages délaissés encombrent le sol ; dans les pâturages environnants errent 200 chameaux, 3oo bœufs, 275 ânes, toutes les prises que les Berabers ont dû abandonner et que les méharistes vont traîner derrière eux sur la route de retour, pour les rendre à leurs propriétaires.

Le capitaine Grosdemange avait mission de couvrir l'Azalay, d'arracher aux pillards le fruit de leurs rapines, et de les anéantir, s il le pouvait. Les deux premiers buts sont atteints, le dernier seul ne lest pas entièrement ; mais du rezzou il ne reste que des débris, le chef Abiddin est parmi les morts, et les survivants n ont plus qu'une idée : regagner au plus tôt le Tafilalet.

Maintenant la compagnie rentre à Bou-Djebiha ; seize tirailleurs dorment sous les sables du puits d'Achorat. Le capitaine, au moment de mourir, a.

prononcé des mots où le lieutenant a discerné le vœu d'être enterré dans le cimetière de Tombouctou ; son corps enseveli dans des couvertures, enfermé dans des sacs de cuir, repose sur un méhari. Chaque Européen à tour de rôle veille sur la dépouille dont le tirailleur INIamady Keita, aveuglément attaché à son chef, refuse de s'écarter. Derrière, les vingt-deux blessés cramponnés à leurs selles forment au mort une glorieuse escorte. Glorieuse, et triste 1

Cette marche est épouvantable. L'état de ces hommes exigerait des soins sur place, tout au moins une allure lente, des précautions minutieuses. Ils ont ^oo kilomètres à parcourir, à dos de chameau ; les étapes sont réglées par Téloignement des puits, il n'y a pas de médecin, et il est nécessaire d'en trouver un le plus vite possible. Un courrier est parti à cet effet vers Tombouctou, mais le médecin ne rejoindra la compagnie quà Bou-Djebiha. Jusque-là les blessés endureront les tortures provoquées par les secousses de leurs montures.

Au passage des dunes mouvementées, ils ne résistent pas aux heurts, aux cahots, ils tombent à *erre, et les tirailleurs valides, déjà épuisés, sont obligés pour les relever de courir d'un bout à l'autre de la colonne, La température elle-même s'ajoute aux souffrances, un vent glacé souflle qui paralyse

ies hommes et les animaux, multiplie les faux pas des chameaux, rend les chocs plus sensibles et les plaies plus douloureuses.

Le sergent Rolland prodigue son dévouement. H fait des pansements ; mais les médicaments de la compagnie ont été tout de suite épuisés ; il n'a plus que des antiseptiques destinés aux animaux, des bandes coupées dans le linge des Européens. Et peut-il extraire des balles? soulager le sergent Fadiala Keita qui souffre atrocement de sa blessure à Taine ? sauver le sergent Diara Fofona ? Il est impuissant! Ses efforts ne parviennent pas à empêcher la gangrène de se mettre dans la jambe du clairon Moussa Sidi Bé, fracturée en trois endroits, et dans la cuisse également brisée.

Pourtant, pas une plainte ne s'élève de ce lugubre convoi, plusieurs tirailleurs plaisantent même sur leur mal.

— Moi y a trompé les mouches, dit en riant Moussa Sidi Bé ; avant, lui y a vienne sur mon figure, maintenant lui y a vienne sur mon jambe.

Tous montrent dans la douleur le même courage que dans le combat; ils ne se plaignent pas, ils ont seulement hâte d être au terme du voyage.

Diara Fofona ne devait pas voir la fin de cette longue route. Le 7 décembre il succomba à ses quatre blessures. Le lieutenant ne voulut pas

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abandonner son corps. Bou-Djebiha n était plus qu'à trois étapes; là on l'enterrerait avec les honneurs qu'il avait mérités.

Sur sa tombe, dans le cimetière musulman, les officiers ont élevé un petit monument ; à côté est une autre tombe, celle de Moussa Sidi Bé. Le médecin était arrivé trop tard pour sauver le brave clairon ; la gangiène avait fait son œuvre.

L'opération fut tentée malgré tout ; et pendant cette opération, rendue plus horrible encore par la gangrène, le lieutenant Morel voulut être là. En se livrant au docteur, Moussa Sidi Bé prit la main de son officier, la garda dans la sienne.. . puis son éti'einte se desserra; il était mort.

Il pouvait dire ce que répètent souvent ses camarades à leurs officiers :

— Moi, noir, mais comme toi y a cœur blanc.

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