‹ Épopées Africaines: ouvrage inéditChapitre 1 sur 5 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

IHOQBHIi-BIBIlIOTHÈeUH

ARTHEME FAYARD, ÉDITEUR

l8-aO, BUI DO ÏAINT-QOTHAHD, l8-ao CapyHgtt by TaytrJ i^ii.

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1 y avau pense, je ii cii

Mort de Horibl.

doutais pas, mais il s'estimait si peu de chose dans sa modestie d'humble héros!

L'héroïsme ! Ce mot lui était inconnu, et si on le lui eût appliqué, apfès lui en avoir appris le sens, il eût souri en haussant ses épaules de bon colosse. Se sacrifier, se dévouer, pour lui, rien n'était plus naturel.

Il était bien à sa place au Baoulé; sa bravoure calme et dédaigneuse du danger le désignait pour ce pays d'embuscades.

Les nerfs y sont à une terrible école : au milieu des savanes, les ruisseaux coulent dans une gaine de verdure impénétrable, les villages sont entourés d'une muraille d'arbres aussi inattaquable par l'incendie que par le canon, et le long des sentiers qui traversent ces massifs de forêt vierge, on ne sait si chaque point d'ombre entre deux feuilles n'est pns une meurtrière d'où laillira subitement un éclair. Les coups partent à bout portant, on riposte au hasard, généralement dans le vide, car les indigènes, intangibles derrière leur rempart végétal, ont pris par surcroît, la précaution de se creuser des trous, et là, paisiblement, ils rechargent leur arme pendant que la rafale des salves passe au-dessus d'eux.

Moriba était l'homme de cette guerre déconcertante, susceptible d'entamer le moral des troupes les plus aguerries. Je me le représentais superbe d'insouciance, souriant au danger, calmant les tirailleurs exaspérés par cette lutte contre un invisible ennemi. Je l'entendais répéter ces mots qu'il m'avait dits au milieu du marais : « En avant ; seulement y a bon pour tirailleurs. »

Il s'était peut-être perfectionné dans la langue française en devenant officier; sa façon de s'exprimer s'était peut-être modifiée? Je n'imaginais pas la réponse qu'il m'avait faite, conçue en d'autres termes.

Cette réponse était Moribn lui-même ; en changeant de forme, elle eût perdu sa vigueur, son caractère, elle eût perdu son âme. Je désirais (]u'elle fût restée la même ; si brève, si laconique, je la trouvais plus belle.

Où mon livre allait-il le rejoindre?

A Thiassalé, à Toumodi, parmi les N'Gouans? Plus à l'Ouest, chez les Gouros? chez les Faafouès?

Je lui avais parlé de toutes ces peuplades, quand il traitait de sauvages les habitants de rOubangui ou du Bahr-el-Gha- «al. « Moriba, lui disais- je, les vrais sauvages, tu ne les connais pas, ils sont à la Côte d'Ivoire. Pourtant il ne faut pas plaisanter avec eux ; ils sont tous chasseurs de

singes, c'est le commerce du pays, et ce métier les a rendus des tireurs redoutables. »'

Il demeurait un peu incrédule. Maintenant il connaissait ces sauvages, il avait san.^ doute appris à les respecter comme ennemis, sans avoir appris à les craindre.

Je me souvenais de ses accès de gaieté, quand je lui signalais telles ou telles mœurs bizarres du Baoulé, de son indignation devant le récit des sacrifices humains, des massacres d'esclaves sur la tombe des chefs, afin d'assurer à ceux-ci un service convenable dans l'autre monde.

Sur l'autre monde, Moriba n'avait pas d'absolue certitude. Sa vieille foi bambara avait déjà été battue en brèche avant l'arrivée des Français, par la pénétration des musulmans au Soudan ; il admettait bien la possibilité d'un paradis, mais sa croyance, d'origine musulmane, en l'existence présumée d'un séjour de repos et d'éternel bonheur, l'incitait précisément à espérer mieux que de vils esclaves pour le servir dans la vie future.

Il avait d'ailleurs quelque peine à renoncer aux idées de ses ancêtres. Il m'expliquait, sans trop oser l'affirmer, le dédoublement de son être, en « niama • et en f dya • : le niama, l'âme qui se dégage du corps et qui tantôt reste près de lui, tantôt s'en éloigne pour errer dans les villages autour des vivants; le dya, le souffle de vie, qui, à peine sorti du cadavre, entre dans le corps d'un nouveau-né.

Quels que fussent ses doutes sur ces divers points de métaphysique, quel que fût l'endroit où son âme irait un jour, il avait la conviction que l'âme d'un guerrier serait toujours la mieux partagée.

Brave Moriba! Tous ces souvenirs m'étaient revenus le jour où je lui avais envoyé les récits dont il était un des héros.

S'il était incapable de les lire, je savais bien qu'il trouverait un camarade pour lui rendre ce service. Heureux, j'avais lancé vers la Côte d'Ivoire ces feuilles, un peu écrites à son intention.

Deux mois plus tard, elles m'étaient retournées; une lettre les accompagnait... A ce moment, une vision funèbre passa devant mes yeux ; cette étoile qui le protégeait et dans laquelle il avait foi l'avait-elle abandonné?

... J'ouvris la lettre! Mon pressentiment ne m'avait pas trompé : Moriba était mort, tué à l'ennemi.

En présence de cette nouvelle, profondément attristé, douloureusement ému, je ne

pouvais que répéter : ■ Mon pauvre Mbriba ! > Puis comme lui, je m'écriai : ■ Ah i les sauvages ! ■

Assurément cette mort était bien «lie Jont il était digne. Moriba était un soldat et ne devait tomber qu'en soldat... Mais

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lui, j'en étais sûr, qu'en le guettant dan.s une embuscade, en le tuant sans défense.

Sauvages, ceux qui avaient supprimé ce cœur de guerrier, ce modèle de bravoure et de dévouement,

Le jour où je l'avais quitté me semblait encore tout proche. Au retour de la mission, en 1899, nos 150 tirailleurs, débarqués avec nous à Toulon, avaient été amenés à Paris pour défiler à Longchamp ; et le lendemain de ce 14 juillet où ils avaient été l'objet d'une splendide ovation, le Châtelet avait donné en leur honneur une soirée de gala. A la fin de la représentation, on les avait réunis dans le foyer. Là, nous avions dû leur faire nos adieux ; en sortant, ils prenaient le train pour Marseille.

Ils étaient tous rangés dans ce foyer de théâtre, ceux qui pendant trois ans nous avaient suivis à travers la brousse. Nous les avions commandés sous le soleil, nous avions entendu avec eux éclater les obus des Derviches à Fachoda... nous passions leur dernière revue sous des lustres éclatants d'électricité, au bruit du Champagne débouché.

Ils auraient pu être gais, ils allaient retrouver leur village, leurs amis, leurs parents, quelques-uns leur femme, pourtant la joie avait été effacée de leurs regards par la tristesse qu'ils lisaient dans les nôtres.

A tous successivement nous serrions la main. Quand l'heure de la séparation fut venue, au milieu du tumulte de ces visages amis nui se pressaient autom' de nous, je vis Moriba devant moi dans l'attitude militaire : < Adieu, mon ca»

pitaine. »

J'essayai de ne pas être trop ému, je pris ses mains.

— Adieu, Moriba, je ne sais si je te reverrai. Je ne t'oublierai jamais. Merci.

Pouvais- je espérer le revoir ? Les autres officiers de la mission repartiraient en Afrique, maïs moi?... J'appartenais à l'armée de terre! Au moment de sortir, je me retournai. Parmi les vareuses bleues et les chéchias rouges, la médaille militaire et la rroix de la Légion d'honneur de Moriba scintillaient, tremblaient derrière un brouillard tendu devant mes yeux... le voile tendu désormais entre l'Afrique et moi, entre ces

braves gens et moi... Je ne devais pas revoir Moriba.

Je voulus savoir comment il était mort.

J'écrivis. Un officier de la Côte d'Ivoire m'envoya cette lettre :

■ Au moment où s'organisait la colonne de répression du Haut-Bandama, Moriba se trouvait à Toumodi, capitale du Baoulé Sud sous les ordres du capitaine Jacobi. Celuici, avant de rejoindre la colonne d'opérations, reçut l'ordre d'exécuter en cours de route une démonstration dans la région Nord îles Nanafoués qui manifestaient des sentiments hostiles.

« Le brave Moriba était très connu des indigènes du Baoulé, il en était particulièrement redouté. En apprenant sa présence

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dans le pays, les rebelles résolurent de s'en débarrasser.

€ Pendant une reconnaissance du côté d'Alombo, il tomba dans une embuscade, en pleine forêt.

« Les révoltés irn'isibles laissèrent passer les sept tirailleurs qui marchaient devant lui, et quand il arriva à leur hauteur, ils le mitraillèrent à vini;t mètres. Moriba roula foudroyé. On releva sur lui sept blessures dont trois mortelles.

« Son corps fut transporté à Toumodi oïl

les honneurs mititaires lui fuient i»idus.

Toute la population européenne suivit le convoi jusqu'au cimetière.

« Moriba était brave jusqu'à la témérité.

Au combat, jamais il ne voulait se couchei ou seulement se mettre à genoux. Lorsque les balles sifflaient à ses oreilles, il leur souriait sans broncher.

■ Quelques mois avant sa mort, il marchait avec un lieutenant européen dont la section se trouva subitement aux prises avec l'ennemi. 11 força son camarade à se coucher , lui, resta debout, disant : i Les bal-

■ les me connaissent, elles ne me feront

■ pas de mal. Et puis, ajouta-t-il, la vie € d'un oftîcier européen est précieuse, la ( mienne ne l'est pas. ■

Tout Moriba était dans ce mot, toute sa modestie, toute son abnégation, toute sa vîel

La lettre que je venais de poser devant moi se terminait par cette phrase :

t Le fils de Moriba a débarqué à Dakar,

le i" septembre 1910, et a été dirigé sur Saint-Louis. Je souhaite que le gouvernement soit reconnaissant au fils du dévouement du pète. »

Moriba avait un fils ! C'est pour cet enfant que j'écris ces lignes, quand il sera en ùge de les lire et de lescomprendre Qu'il ne cherche pas d'autre modèle à suivre que son père, dont la droiture, la bravoure, le dévouement renaîtront en lui. Qu'il ne croie pas, comme ses frères de race, que l'âme de son père est restée à la Côte d'Ivoire, qu'elle revient de temps en temps errer dans le village où Moriba n'a pu rentrer vivant; l'âme de son père est en lui e1 revivra par lui.

Moriba est tombé foudroyé, mais s'il eût pu prononcer une parole avant de mourir, il se fût tourné vers son chef et eût répété ; « Ma mort n'est rien, je ne compte pas... 1 et rassemblant ses dernières forces, il se fût dressé pour commander à ses hommes ; c En avant! En avant, seulement y a bon pour tirailleurs! >

vent d'Atrique. Je

reconnais le timbre de la poste. A leur vue

tout le passé remonte à ma mémoire.

Ceux qui ont bu le philtre versé pas l'Afrique restent intoxiqués pour la vie, le venin subtil et tenace a pénétré dans leurs veines, il ne cesse de courir avec leur sang,

et le moindre incident ressuscite les souvenirs ineS'açables.

Je n'ai pas échappé à ce charme. Sur le bord d'une roule, il suffit de l'odeur acre de bois brûlé répandue par des tisons éteints, reste d'un ieu allumé par quelque

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erranty pour transformer autour de moi ocxnme sous le coup d'une baguette magique, les champs environnants en une brousse incendiée.

Dans les prairies que traverse la rivière, si mon pied foule les herbes jaimies sous le soleil de juillet, je ne vois plus que les crevasses ouvertes dans un sol argileux, inondé l'hiver, brûlé Tété, et fendu par la chaleur... le sol du 6ahr-el-Ghazal. Je ferme les yeux à demi, je veux retrancher de ma vision Thorizon d'arbres et de maisons qui rétablirait la réalité, et je laisse le passé m'envelopper ; l'abîme qui m'en sépare a disparu. Cette rivière aux bancs de sable découverts, c'est le Soueh ou le Baro, je vais entendre le cri d'un aigle pêcheur, le grognement d'un hippopotame.

Et voici que derrière moi le sifflet enroué d'un vapeur retentit, une hélice frappe l'eau, un bruit de pistons répercuté par une coque métallique ébranle l'air... le bruit des pistons de notre vieux Fcddherbe.., Je m'arrête, je ferme complètement les yeux pour ne pas voir passer le remorqueur, pour être tout à l'évocation, tout au rêve, tout aux regrets.

Partir y c'est mourir un peu.

Et jusqu'à l'adieu suprême C'est son âme que l'on sème Qui Von sème à chaque adieu...

Nulle part nous ne semons notre âme autant que sur la terre d'Afrique. Nous en partons le cœur serré, comme on s'éloigne de ce qu'on aime ; et lorsque plus tard nous . y pensons et nous reportons aux jours de souffrance, peut-être, mais aux jours d'espoirs et de joie, la vie sédentaire de France, avec ses horizons étroits, nous paraît un appauvrissement de notre destinée. Nous éprouvons une sensation de vide, le vague de l'âme privée de son but, ce trouble qui nous saisît après l'arrachement de notre corps d'un être qui garde notre cœur.

Charme étrange qui ne résulte pas seulement de la vie libre, indépendante, mais de ce besoin inné dans l'homme de créer, ce besoin que nous ne satisfaisons pleinement qu'en Afrique où tout est à faire. Plus on a souffert pour créer, plus on s'attache à son œuvre.

Pourtant, on nous plaint quelquefois d'avoir sacrifié à un pays sauvage les plus belles années de notre jeunesse! Ceux qui raisonnent ainsi ne connaissent pas plus l'esç^nce de la vie, que celle de la jeunesse!

Vivre, c'est agir. Etre jeune, c'est être sans cesse dans l'attente d'un lendemain inconnu et plein de promesses.

Seuls, ont vécu toute leur vie et toute leur jeunesse, les hommes qui, lancés à travers des terres nouvelles, ont marché vers un but, décidés à l'atteindre, à vaincre tous les obstacles; les hommes qui, la pensée constanmient tendue vers un résultat, ont traversé des jours d'angoisse où de la décision à prendre instantanément dépend le salut ou la mort.

Se dire : demain, je verrai ce que nul n'a encore vu, je ferai ce que nul n'a encore fait, je jouerai ma tête au milieu de peuplades hostiles, mais j'aurai avancé d'un pas vers le but ; cela ne vaut-il pas de braver le soleil, la faim ou la soif? Et toutes les difficultés, toutes les peines, toutes les souffrances, ne disparaissent-elles pas noyées dans l'émotion des découvertes, dans l'excitation du danger couru, dans la gloire de la marche en avant vers l'inconnu, vers le rêve à réaliser?

La jeunesse est la fraîcheur d'âme, la puissance d'espérer, la foi dans la vie. S'assurer l'éternelle jeunesse, c'est produire des actes tels que le jour où nous relirons les pages de notre passé, nous ne les trouvions pas vides et froides. Assurément, nous n'échapperons pas à quelques désillusions, nous n'éviterons pas certains déboires. Du moins, nous pourrons nous dire que si la réalité a été inférieure au rêve, les actes accomplis pour matérialiser ce rêve ont été de la vie quand même, de la vie d'espoir, de la jeunesse.

Nous ne sacrifions pas, en Afrique, nos plufe belles années ; nous les employons.

Notre âme s'ouvre à toutes les beautés de la nature, elle vibre à tous les dangers où se trempe la volonté dans l'ardente envie de monter,* de voir au delà, toujours plus loin : la volonté qui fait tout naître, qui engendre tout, et dont l'auréole est une aurore.

Cette lettre posée sur mon bureau a réveillé les vieux souvenirs. Son auteur, un lieutenant de l'armée coloniale, sait bien les regrets, mais aussi le plaisir qu'il me donnera.

Il me fera vivre un moment de sa vie et me transportera au milieu de ses camarades, au milieu de ses tirailleurs.

Je devine le contenu de cette lettre, une histoire touchante sur les braves gens que nous aimons tous deux, une anecdote, un complément au récit historique renfermé

dans la brochure dont elle est accompagnée et qui a pour titre : les Tomas. Les Tomas !

la peuplade irréductible de la Haute-Guinée.

Cette histoire d'une pacification à laquelle il a pris une large part, le lieutenant Bouet l'a écrite à Bonzi, dans ce poste de la Côte d'Ivoire où il est resté cerné pendant trois mois. Là, du 15 août au 10 novembre 1909 — je cite l'ordre qu'il mérita — t il dut livrer plus de quinze combats, au cours desquels il donna l'exemple du plus héroïque courage, malgré les pertes cruelles subies ; 42 tués ou blessés, sur un effectif de 87 hommes. > Mais la citation ne peut tout dire; la garnison bientôt réduite à la famine fut d'abord rationnée à 125 grammes de riz, puis elle vécut de ce qu'elle trouva : racines de papayers, choux palmiste, grenouilles pêchées avec le plus grand risque dans un marais qui s'étalait devant le poste; à la fin, les tirailleurs allaient fouiller les tas d'ordures pour y chercher les restes de manioc pourri, jeté là depuis plusieurs moifi.

Et pendant que le lieutenant Bouet luttait héroïquement, il songeait à divulguer les actions d'éclat de ses camarades, à les empêcher de sombrer dans l'oubli où tant d'autres ont sombré; il pensait à révéler ces tirailleurs qu'il voyait tomber chaque jour, qui mouraient en lui donnant leur dernier regard, leur dernier sourire.

Sa lettre ne me parle que d'eux, et l'idée de la fusion de l'armée coloniale dans l'armée métropolitaine, lui arrache un cri de détresse. Ce projet risquerait de le séparer de ses hommes, ou de mettre à leur tête des chefs qui ne les connaîtraient pas, qui ne les aimeraient pas comme lui. Ecrivez, me dit-il, pour montrer ce que sont nos tirailleurs, pour expliquer ce qui les unit à leurs officiers, ce qui nous attache à eux : écrivez pour qu'on ne nous sépare pas d'eux.

C'est le cri de tous les a marsouins », cri justifié en ces termes par le rapport du colonel Gouraud : t La guerre au Soudan a un caractère particulier, que l'on a appris à connaître depuis vingt ans. Les nouveaux venus ignorent les traditions ainsi acquises, ils sont portés à s'exagérer les difficultés, n'ont pas la sûreté de jugement de leurs camarades, et ont de la peine à conserver leur entrain dans une besogne où ils restent inex. périmentés. »

Les a marsouins » tiennent à ce surnom, à ce titre plutôt dont ils sont fiers, et qui représente tout un passé de sacrifices et de

gloire; ils veulent le garder, mais ils veulent surtout garder le commandement de leurs tirailleurs, ils savent que pour bien employer le soldat, il faut le connaître et l'aimer, que la conliance des indigènes n'ira pas au premier venu.

Je ne peux mieux prouver et faire comprendre cet attachement réciproque des tirailleurs et de leurs officiers, qu'en racontant ce siège de Boussédou, dont le lieutenant Bouet a été l'historien et dont sa lettre complète le récit. Nulle action, je crois, dans nos guerres coloniales, n'ofifre de plus bel exemple de dévouement mutuel.

Ik>ussédou, dans la Haute-Guinée, appartient à cette bande de terrain qui s'étend au Nord de la République de Libéria et qui sert de ligne de partage entres les rivières libériennes et les affluents du Niger. Ce pays, engendré par une tempête sismique, est un chaos d'énormes vagues figées dans leur élan, et dont les crêtes se sont solidifiées en dentelures, dont les rejaillissements ont fusé et se sont pétrifiés en cimes de toutes formes. La nature bouleversée y présente toutes les oppositions : les fonds bourbeux voisinent avec les torrents, les vallées luxuriantes avec les précipices; parfois même des transpositions bizarres se sont opérées, et des mers de vase soulevées ont pris sur les sommets la place des rochers descendus dans les fonds. Une pareille région ne peut donner asile qu'à une race indépendante, farouche, difficile à réduire.

Sur ces hauteurs, dans ces ravins, au milieu de forêts alternant avec une brousse épaisse, se dissimulent les villages Tomas dont les plus importants, entourés de tatas (i) ou de saniés (2), sont de véritables forteresses.

La soumission des Tomas ne fut guère entreprise qu'à partir de 1899; elle le fut avec des effectifs si restreints que l'occupation se limita longtemps à quelques postes avancés sans liaison les uns avec les autres. Cette liaison, qui ix>uvait seule assurer la conquête, fut entamée en 1905 et 1906, années fécondes en surprises audacieuses, en coups de main hardis : surprise de Paie, par le lieutenant Guignard ; prise de M'Ba-

(1) ^ Tata: Mur d*enceint« de 2 c. 3 m^res d'épaisseur à la base et de 6 à 7 mètres de hauteur

(2) SanU : Palissade formée de troncs d'arbr^

lasso et de M'Baléma, par le capitaine Auvigne et le lieutenant Bouet, après deux combats acharnés ; enlèvement de quatre autres repaires emportés dans un raid fantastique de trois jours par les lieutenants Caresche et Bouet. Mais les Tomas sont opiniâtres; à peine dispersés, ils se reforment, les places fortes démolies sont aussitôt reconstruites.

Nos officiers pourtant ne se découragent pas. Malheureusement, à la fin de 1906, Tinsuffisance de nos ressources oblige le commandement à interdire pour un temps toute action offensive; Tennemi, enhardi par notre immobilité forcée, devient de plus en plus audacieux ; les insultes, les provocations partent de tous côtés, particulièrement de Boussédou, devenu le centre de la résistance.

Telle est la situation, lorsque le 16 février 1907, le commandant Mourin, commandant militaire de la Guinée, arrive à Kuonkan, le poste voisin de Boussédou. Il a enfin obtenu l'autorisation de tenter un coup de force. Le 18, avec 150 tirailleurs, 6 officiers, et 6 sous-oifficiers, il marche contre la forteresse l'oma.

Cent cinquante tirailleurs pour enlever d'assaut une ville réputée imprenable, située en pleine forêt, défendue par un millier d'indigènes! Cent cinquante tirailleurs pour crever un tata, sans avoir un canon qui puisse y faire brèche!... mais ces mêmes hommes n'ont-ils pas enlevé déjà des villages fortifiés au moyen de saniés presque infranchissables? Saniés ou tatas, peu leur importe ! On s'est si souvent battu en Guinée avec une poignée d'hommes que ces cent cinquante tirailleurs prennent la proportion d'une « colonne •.

Une colonne ! Seuls des Soudanais peu- \'ent comprendre toute la signification de ce mot, ce qu'il réalise d'espoirs, ce qu'il renferme de promesses, ce qu'il représente de force!

Mot prestigieux, qui depuis trente ans, au Soudan, fait accepter la longue attente au fond d'un poste, durant les mois d'hivernage. Mot magique vers lequel se tendent toutes les pensées, qui soutient les énergies, les galvanise et dompte la fièvre. Il réveille tout le pays, le jour où il éclate comme une fanfare, un chant de guerre ! D'un bout à l'autre du Soudan, court le cri joyeux :

€ la colonne » se forme! « la colonne »

va partir! Hvmne de joie, ivresse de l'action prochaine; le sang bouillonne en un renouveau de vie; les regards brillent d'une

vision de combats, d'assauts, de victoires^ car la c colonne > est invincible.

Les officiers du commandant Mourin,.

qui depuis cinq mois rongeaient leur frein,, ont dit : c c'est c la colonne ». Les tirailleurs ont répété : « Ça, y en a colonne ! 9- Comment douteraient-ils du succès?

Et les cent cinquante tirailleurs s'avancent vers Boussédou. La route directe est semée d'embuscades, hérissée d'obstacles, le commandant Mourin l'abandonne, il se lance à travers bois, en dehors des sentiers; si la marche est pénible, il économise ainsi des existences précieuses, de plus, il attaquera par l'Est, alors que l'ennemi l'attend par le Nord.

A dix heures du matin, il arrive au pied des ouvrages détachés de Boussédou. L'a vant- garde se heurte à une première lig^^ de hautes palanques, c un sanié >. Le capitaine Auvigne est en tête. Un sanié n'est pas fait pour l'arrêter, c Lui, y a bien connaître » , comme disent ses hommes.

Un conunnndement, un geste, et tous se précipitent sur la palissade ; les uns l'escaladent, les autres passent au travers, en uni clin d'oeil toute la compagnie est de l'autre côté, jouant de la baïonnette ; il ne reste en arrière que les morts et les blessés.

Les pertes sont déjà sérieuses, et deux, autres saniés barrent encore la route. Du.

même élan, le capitaine Auvigne les enlève.

Sans souci des longs fusils qui se montrent entre les troncs d'arbres de la barricade, et des projectiles qui pleuvent, l' avant-garde déferle contre l'obstacle, le disloque, le troue, et rejette l'ennemi éperdu sur la ville.

Le mur d'enceinte se dresse maintenant devant c la colonne ».

Le voilà enfin ce village! Une ondulation permet de voir seulement la partie supérieure de la muraille, et masque ua redoutable retranchement percé de meurtrières, précédé d'un large fossé rempli d'eau. Le capitaine Auvigne s'élance sur la porte qui se trouve en face de lui. Les meurtrières flamboient, de la crête s'en'ole une nuée de flèches ; le capitaine a l'épaule traversée par une balle, le lieutenant Rouget a trois chevrotines dans le bras et dans la poitrine, le lieutenant Fînoël reçoit plusieurs flèches dans le genoii. Des tirailleurs tombent, mais cette défense excite l'ardeur des survivants qui se ruent sur la porte et l'attaquent à coups de hache.

La porte, comme presque toutes celles de ces villages fortifiés, est triple, formée

de trois panneaux successifs encastrés dans répaisseur du mur.

Le commandant Mourin, en présence de cette position formidable, veut la tourner. Il donne l'ordre au lieutenant Caresche de faire une diversion vers le Nord. Toute la forêt est gardée; retranchements, saniés, trous de tireurs arrêtent la section, trois hommes sont frappés à mort, le lieutenant Caresche est repoussé. Une tentative analogue vers le Sud échoue de même.

Il est midi. Sous les efforts des tirailleurs la porte s'ébranle. A tout prix il faut entrer, cette porte est la seule brèche par où l'assaut puisse être donné.

Pour en protéger la destruction, le commandant Mourin déploie toutes ses troupes ; un feu d'enfer s'abat sur l'énorme muraille que les balles égratignent sans lui causer plus de mal que ne le feraient les ongles des tirailleurs exaspérés et qu'on a peine à retenir.

Le premier panneau de la porte cède enfin. Sa chute a coûté trop cher; le commandant Mourin refuse d'attaquer le suivant de la même manière; il ordonne d'y mettre le feu.

La fusillade reprend plus terrible des deux côtés. En moins d'une demi-heure 30.000 balles sont tirées sur ce tata, comme si la masse de plomb projetée par les fusils était capable de remplacer des obus.

Le nombre des blessés augmente : l'adjudant E scande et le sergent Raymond sont atteints, le commandant Mourin a le bras traversé, mais personne ne s'en aperçoit car il reste à son poste.

Cependant la deuxième porte flambe; elle disparaît dans des tourbillons de fumée, au-dessus du rempart, elle secoue ses flammèches comme une torche géante, le bois pétille, éclate, le mugissement des flammes se mêle au déchirement des feux de salve, au sifflement des balles, aux hurlements des Tomas, au vacarme de leurs tam-tams, de leurs trompes, à toute l'infernale musique dont rugit la fournaise.

Enfin un craquement se fait entendre, la porte jette sur le ciel une dernière langue de feu et ses débris calcinés s'écroulent au milieu des cris de victoire de- tirailleurs. Derrière, apparaît le troisième et dernier panneau.

Le commandant Mourin se décide à le faire sauter. Le temps presse, les munitions vont manquer.

— Un homme de bor.ne volonté.

Un homme? Il y en a cent! Tous ceux que l'ennemi n'a pas couchés à terre.

Mais le sergent Raymond, malgré sa blessure a revendiqué l'honneur de porter l'explosif. Il saisit la charge de mélinite, et calme sous les balles, les flèches qui pieuvent autour de lui, il va placer les pétards au pied du panneau, allume le cordeau Bickford et s'éloigne rapidement.

Les tirailleurs, qui sont face à la porte, n'ont pas compris ce qu'a fait le sergent.

Ils ne voient que cette porte. Placée devant leurs eflForts, elle les sépare de l'ennemi et excite leur fureur; ils veulent l'enfoncer, la crever, ils se ruent sur elle. Ils sont quinze. Déjà leurs haches sont plantées dans l'obstacle au pied duquel le cordeau Bickford crache sa petite fumée.... ils sont perdus ! Ils vont sauter I

Le sergent a vu le danger; il s'est élancé.

Le cordeau a presque entièrement brûlé, il est trop tard pour le séparer de la charge sans risquer la mort!... Le sergent ne pense qu'à ses hommes ; et sans hésiter, en quelques bonds terribles, il est sur eux, les écarte, se jette sur les pétards, arrache la mèche du détonateur.

Il a sauvé ses tirailleurs, mais la porte ne sautera pas! Le commandant n'a plus d'autre cordeau.

On dirait que l'ennemi a deviné le succès inespéré qu'il vient de remporter; ses coups redoublent ; le tam-tam bat une marche enragée, la muraille est illuminée de flammes, les coups secs des Winchester, fournis par Libéria, éclatent au milieu du tonnerre des fusils à pierre; de l'autre côté du tata, les flèches s'élèvent en fusées, retombent verticalement sur les assaillants, clouent à terre les cadavres, percent les têtes, les épaules des combattants, hérissent le sol de piquets empennés.

Les tirailleurs n'ont plus de cartouches.

Ils en réclament en vain, l'approvisionnement de la colonne est épuisé. Alors, dans leur héroïsme exaspéré, plutôt que de reculer, ils ramassent des pierres et les lancent contre le tata! La force de leur âme devrait donner à ces cailloux la puissance d'un boulet.

Ils se battent depuis dix heures du matin ; il est deux heures ; 8 1 hommes sur 1 50 sont hors de combat. Et voilà que derrière eux résonne au loin le son des trompes d'ivoire des guerriers de Gobahoela. le village voisin qui apporte un renfort aux Tomas.

Une retraite immédiate peut seule sau-

ver d'un désastre les débris de la colonne ; la rage au cœur, le commandant Mourin est obligé de s'y résoudre.

Les tirailleurs, arrachés à ce retranchement qui les a défiés, reculent... mais ils reviendront! Et leurs poings se tendent vers ce village d'oii s'élèvent déjà des cris de victoire, mais d'où pas un guerrier n'ose sortir et se risquer à les poursuivre. Tout à rheure seulement, quand ils seront loin, les Tomas exultants se répandront, tels des chacals, sur le champ de bataille pour se disputer les lambeaux de chair des cadavres que la colonne n*a pu enlever; ce soir, ils promèneront des têtes de héros dans Boussédon.

Silencieux, les vaincus d'un jour sont rentrés à Kuonkan.

Presque tous sont blessés, il n'y a pas de médecin, les officiers blessés eux-mêmes ne suffisent pas à soigner leurs hommes. I^ lieutenant Bouet s'approche de l'un des nombreux tirailleurs qui attendent sans une plainte. Il veut panser Sory Kamara dont le genou droit a été fracassé par une balle.

Mais, doucement, Sory Kamara le repousse :

— Non, yeutenant, mon camarade, y a na malade plus que moi.

Et il montre un tirailleur qu'on vient d'apporter couvert de blessures; c'est de celui-ci d'abord qu'il faut s'occuper; lui, Sory, doit passer après, puisqu'il souffre moins et a donné moins de son sang à la France. Tous ces tirailleurs, fiers de leurs blessures, envieraient les plus grièvement atteints d'entre eux, s'ils n'avaient l'espoir d'être plus vite guéris pour retourner plus vite venger l'affront qu'ils ont reçu.

Comment en serait-il autrement? Tels officiers, tels soldats.

Est-il étonnant que ces Soudanais, au sang guerrier, se transforment en héros au contact d'hommes ayant autant de mépris de la souffrance que du danger, s'oubliant eux-mêmes pour les autres, exposant leur propre vie, pour sauver celles qui leur sont confiées. Ces Soudanais n'ont-ils pas vu, dans une seule journée, le sergent Raymond

courir à la mort pour les sauver d'une explosion, et le commandant Mourin, le bras traversé d'une balle, ne révéler sa souffrance qu'au poste de Kuonkan I N'ont-ils pas vu les officiers panser les blessures de leurs hommes avant de songer aux leurs? Sory Kamara est entraîné par cette contagion de dévouement lorsqu'il répond au lieutenant Bouet : t Non, yeutenant, mon camarade, y a na malade plus que moi... •

Aussi, tous se redressent, la flamme du cœur jaillissant par les yeux, lorsque le commandant Mourin, le bras en écharpe, au milieu de ses officiers, presque tous blessés comme lui, s'avance pour leur apporter la vraie parole réconfortante, le vrai remerciement du soldat. • <

« Mes amis, les blessés d'aujourd'hui auront l'honneur de marcher en tête à la première attaque de Boussédou. »

Le commandant Mourin tint sa parole.

Deux mois plus tard, la « colonne • marchait de nouveau contre Boussédou, mais cette fois elle possédait € une artillerie », la pièce de 80 de montagne que le ccxnmandant avait demandée.

Les premiers postes sont enlevés rapidement. A travers la forêt, on taille une route pour amener le canon à sa position de batterie ; il ne peut ouvrir le feu avant une heure de l'après-midi.

Après quatre heures de tir, la brèche est jugée suffisante. Le lieutenant Guignard reçoit l'ordre de donner l'assaut. Avant de s'élancer, il veut reconnaître la position, il se découvre, une balle le frappe mortellement. Quand la section est de nouveau prête à marcher, la nuit tombe, l'attaque est remise au lendemain.

L'ennemi est frappé de terreur par les I)ertes déjà subies, par la furie de ces hommes que rien n'arrêtera maintenant qu'ils ont fait un trou dans le tata; il se dérobe pendant la nuit, abandonnant la ville jonchée de cadavres.

Au matin, le commandant Mourin entrait dans Boussédou.

que j'admire, raconter quelques traits de leur caractère, quelques-unes de leurs naïvetés, certaines de leurs réflexions amusantes comme on cite des mois d'enfants.

N'est-ce pas sous ras|)ect d'enfants que ces héros se présentent hors du combat ?

Av&nt vécu dans la nature, sans avoir eu

à résoudre les difficiles problèmes de Texistence, sans avoir subi les épreuves qui mûrissent, sans avoir lutté pour la vie, ils ont conservé de Tenfant l'insouciance, la spontanéité, le besoin de s'attacher, de se donner à qui les aime, la faculté de samuser de tout et de rien.

Ecoutez-les parler, le soir, à l'intérieur d'un bivouac, ces hommes qui vous ont ébloui de leur vaillance. Tant que l'extinction des feux n'a pas jeté dans l'air ses notes mélancoliques, ce ne sont que babillages et fusées de rire ; et si les clairons ne les forçaient au silence, ils bavarderaient, sans souci du lendemain, jusqu'au moment où la fatigue fermerait leurs yeux. De quoi parlent-ils? Du moindre incident qui les a frappés, d'un mot, d'un geste de leur officier, et pendant des heures, le même sujet alimentera leurs conversations et leur gaieté. Ah ! les enfants terribles ! Ils ont vite fait de saisir nos petites manies, nos attitudes particulières, nos expressions de prédilection.

Que de fois je les ai surpris, singeant la marche ou l'accent de l'un de nous!

C'est surtout en temps de paix qu'ils donnent libre carrière à leur talent d'imitation, durant l'hivernage consacré à l'instruction des recrues ou au perfectionnement des anciens. Dès qu'ils sont rentrés de la manœuvre, le village, le camp de leur smala qui remplace le quartier, retentissent de tous les commandements entendus quelques instants plus tôt. Quelle joie, lorsque l'un d'eux a réussi à reproduire l'intonation de son lieutenap* ou de son capitaine I

Ils ne se contentent pas de répéter les commandements, ils se réunissent souvent pour recommencer entre eux la manœuvre.

Mais ce n'est pas seulement enfantillage, c'est passion de tout ce qui touche à la guerre; et dans ces jeux, l'escrime à la baïonnette occupe une place d'honneur, ils y dépensent leur ardeur, le trop plein de leur jeunesse, ils y trouvent un avant-goût de la charge.

Ils ont bien le droit d'être enfants; presque tous sont très jeunes, et quand, leur divertissement terminé, ils deviennent pères de famille, ils ont l'air de jouer au papa comme ils semblaient jouer au soldat. La plupart paraissent les grands frères de ces négrillons joufflus, dodus, à qui la houppe conservée sur le sommet de la tête déjà rasée, donne un aspect de petits clowns. Mais ils prennent leur rôle au sérieux, et c'est gravement, que tenant dans leurs grosses mains les menottes des bambins, ils vont surveiller

la confection du couscous par leurs mous- SOS (i). L'escrime à la baïonnette leur a servi d'apéritif, le seul à leur disposition.

Grâce à Dieu, ils n'en absorbent pas d'autre; il n'y a pas de cabarets pour les induire en tentation. D'ailleurs les Bambaras boivent peu, sauf quand ils rencontrent du dolo, la bière fabriquée avec du mil, leur boisson nationale. Resteraient-ils insensibles aux séductions de l'alcool, s'ils le connaissaient et avaient le moyen de s'en procurer? Beaucoup ont appris à l'apprécier, parmi ceux qui ont tenu garnison à Dakar ou à Saint-Louis.

Le vieux caporal Moktar-Kari le prouva bien, le jour de l'embarquement de la compagnie Mangin à Dakar, en 1896.

Au matin, il manquait à l'appel. Où était-il? Nul n'eût pu le dire, mais tout le monde s'en doutait. Moktar, parfait dans la brousse, ne pouvait s'empêcher dans les villes de sacrifier à la civilisation; et boire est, hélas, le propre de l'homme civilisé.

Bref, Moktar demeurant introuvable, le lieutenant Mangin se décida à se rendre au paquebot sans lui. Fièrement, la compagnie défilait dans les rues. Soudain, les spectateurs manifestèrent une vive hilarité.

Mangin se retourna. Que vit-il? Moktar!

Moktar qui avait enfin rallié; et dans quelle tenue!

Réveillé sans doute par les clairons, comprenant que sa compagnie s'en allait, il avait été mis subitement debout par l'instinct du devoir et de la discipline; mais le cerveau encore embrumé par l'orgie de la veille, il s'était précipité dans le costume où il s'était couché, c'est-à-dire sans aucun costume! Toutefois, il portait, fièrement plantée sur sa tête, la chéchia dont un tirailleur ne se sépare jamais. Et sur le flanc de la colonne, il marchait raide, le front haut, et comptait d'une voix retentissante : un, deux ; donnant aux jeunes recrues l'exemple d'une correction parfaite...

quant aux principes du pas accéléré.

Il fallait d'ailleurs que Moktar fût dans un état absolument anormal, car Sénégalais ou Soudanais ont une pudeur extrême. Je me souviens d'une punition infligée par le capitaine Marchand sur le Congo. Xous remontions le lleuve, et Marchand eut un jour ridée de vérifier l'état de certains colis précieux. De ce nombre étaient les caisses de lait concentré destiné aux malades.

Les boîtes étaient bien à leur place.

(i) Mousso : femme, en bambara.

mais elles étaient vides I Le lait est déjà très goûté des tiraitleuis, te sucre l'est en-, ciore plus, la réunion de ces deux tentatiotis avait été trop forte.

Les coupables fujent vite découverts, et comme il n'y avait pas de prison à boid.

Marchand les fit exposer nus aux regards de tous.

Si extraordinaire que cela paraisse, dans un pays où tant de races ignorent l'usage du vêtement, particulièrement celles du Congo, cette punition était la plus terrible de toutes. C'est que précisément les tirailîeurs ont conscience de leur supériorité sur ces peuplades, sur ces ■ sauvages ■. La nudité devient pour eux un symbole de la sauvagerie. Etre exposés nus, les ravalait au dernier degré de l'échelle humaine, constituait une sorte de dégradation.

Ce même sentiment de leur dignité fait qu'ils ne veulent pas être qualifiés de « nègres i. Ce mot est pour eux synonyme de ■ sauvages », il est une insulte sanglante. En vain essaierait -wi de leur prouver que la langue française n'a pas d'autre terme pour désigner la race noire. Peine perdue ! D'où est né l'ostracisme dont jouit celte dénomination? Il est en partie mérité, je suis obligé de le reconnaître; son origine est justifiée. La première fois qu'un blanc voulut manifester son déplaisir à un noir, il l'appela tout naturellement « sale nègre i. Les tirailleurs n'eurent guère l'occasion d'entendre le mot de nègre, sans qu'il fût précédé d'un qualificatif désobligeant.

Alors, direz-vous, commMit les appeler?

Ils sont des noirs. Et ne vous avisez jamais de les traiter de nègres, fût<e de beaux nègres, ils vous feraient un mauvais parti. Ils excuseront les insultes, les coups,

ils ne pardonneront pas cette épithète. Ce substantif est tellement honni au Soudan, que les Européens finissent par lui accorder le même sens comminatoire, leurs oreilles en sont choquées, presque autant que des oreilles de tirailleurs.

Est-il étonnant que des < noirs > détournent un mot de son sens littéral 7 Bi^i souvent nous en faisons autant !

Par contre, il leur arrive de prendre d'autres expressions trop à la lettre.

Témoin, ce chef à qui un administrateur essayait d'expliquer ccarunent on allait diviser le pays en deux régions. Désespérant d'y parvenir, le pauvre administra* teur eut une idée de génie.

— Fais lui ccmiprendre ceci, dit-il à l'interprète : tous ceux qui boivent l'eau de telles rivières appartiennent à tel poste, et tous ceux qui boivent l'eau de telles autre?

rivières dépendent de moi.

Après une longue traduction, il demanda :

— Est-ce que le chef a saisi ?

— Oui, répondit l'interprète, mais lui dire, ça y a rien faire pour lui, parce que lui y a tioire dans une mare.

Ce brave chef était-il dénué d'intelligence, ou était-il un humoriste supérieure Etait-il bête ou simplement naïf? Qui déterminera la limite entre la bêtise et la naïveté ? La dernière n'a rien de commun avec la première. Il est de délicieuses naïvetés, résultat de l'inexpérience, de l'ignorance dela langue, de l'incompréhension, bien compréhensible souvent, de !a civilisation ; et si parfois, dans oe chapitre de l'intelligenoî des noirs, il y a doute entre la bêtise et la naïveté, surtout quai>d il s'agira de tirailleurs, je croirai K>ujours à celle-ci, jamais à celle-là.

lia leçon de français.

Les tirailleurs parlent-ik français?

Telle est la demande de tous ceux qui ne connaissent pas nos braves Soudanais. Il me souvient qu'un de nos généraux les plus en vue de l'armée de terre ne manqua pas de poser cette question certain jour, déjà lointain, où il passait en revue une compagnie à peu près exclusivement composée de Bambaxas, l'élément le plus brave, le plus fidèle, mais assurément le moins intellectuel des régions comprises entre le Sénégal et le Niger.

Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, le général s'approcha d'un homme :

— Eh bien ! mon ami, lui dit-il, quelles impressions de voya[,e avez-vous rapportées ?

Le pauvre tirailleur roula des yeux effarés et resta bouche bée, bien que lèvres closes.

— Il n'est pas très fort celui-là, reprit le général, se tournant vers le commandant de la compagnie. Est-ce que les autres ne comprennent pas mieux?

— Ma foi, mon général, ils ne sont pas habitués à un langage aussi académique; nous employons avec eux des expressions courantes, nous les tutoyons...

— Ah! bien. Et s'avançant vers un autre tirailleur :

— Bonjour, mon amî, comment vas- tu ?

Présentant l'arme qui claqua énergique-

ment dans la madn gauche (à cette époque préhistorique on présentait encore l'arme), 6xant son interlocuteur droit dans les yeux, d'une voix terrible, le brave noir répondis sans hésitation :

— Pas mal, et toi?

Ce jour-là, le général ne posa pas d'autres questions. Il se jugea sans doute suffisamment édifié sur les connaissances linguistiques des Soudanais. Il ne songea même pas à s'enquérir de l'école où ils avaient fait leur instruction. Peut-être craignait-il de rendre les officiers responsables d'une éducation aussi défectueuse, tant en matière de langue qu'en matière de discipline.

Sur ce dernier point, je reconnais que le règlement, dans sa lettre, avait subi une légère atteinte ; mais dans son esprit, il demeurait intact. Ce brave noir eût été bien surpris d'apprendre qu'il n'avait pas eu toute la correction désirable! La faute en est assurément à nous. Mais est-ce une

faute ? Quel maître a jamais songé à réprimer l'élan d'un bon chien dévoué qui, dans sa joie de le voir, bondit sur lui, au risque même de le bousculer un peu? Les noirs, les Bambaras surtout, je l'ai déjà dit, sont de bons chiens dévoués. Lorsqu'ils retrouvent, même après une longue absence, leurs anciens officiers, c'est la main tendue qu'ils se précipitent au-devant d'eux. Jamais nous n'avons pensé à les prier de rester à six pas, les mains dans le rang. Ils ne comprendraient pas et s'en iraient tout tristes, quelque chose serait brisé entre eux et nous ; ils nous serviraient encore, mais comme les noirs de Sierra-Leone ou de la Nigeria servent les Anglais. La discipline britannique maintient les distances, et elle n'obtient rien de ces mêmes hommes qui nous donnent jusqu'à leur vie; en étouffant leur expansion, elle éteint leur flamme. Les Anglais s'imaginent qu'en agissant autrement, le prestige de l'officier serait atteint. Ils se trompent, la familiarité, chez ces cerveaux primitifs et incapables de calculs, n'est que la manifestation d'une exubérance de dévouement, elle renforce la discipline, bien loin de lui porter préjudice. Il faut traiter les hommes suivant leur caractère; ce qui serait un danger avec des blancs, n'en est pas un avec des noirs.

Si je défends l'éducation militaire des Soudanais, je ne dirai pas que leur science grammaticale est irréprochable. Quelquesuns, élevés par les frères de Saint-Louis ou les missionnaires du Soudan, parlent correctement, savent même lire et écrire, mais ils sont l'exception, une très rare exception.

En fait d'école, les tirailleurs n'ont guère suivi que 1* instruction mutuelle. Si celle-ci donne parfois des résultats imprévus pour la parole, elle n'en donne pas de moins remarquables pour l'écriture. Je le constatai pendant que j'étais aux spahis soudanais.

Mon ordonnance avait retenu les titres de quelques journaux, et, d'un esprit curieux, il avait résolu de trouver la relation qui existait entre ces grandes lettres, signes cabalistiques, et les mots qu'elles représentaient. Aidé probablement d'un camarade un peu plus savant que lui, il était parvenu à identifier certnines lettres à certains sons. Mais, chose curieuse, il s'était borné

i idefaiiîer les consonnes. Est-ce vraiment curieux ? Son travail était basé sur la consonance; et dans consonance il y a consonne ; il n'est pas question de voyelle.

Bref, mon spahi s'était ainsi créé une représentation de la parole.

Je l'ignorais. Un jour, je trouvai sur ma table un papier portant les inscriptions suivantes :

2 P T L M 4PRDCRCT

Je demeurai rêveur en présence de ce rébus. Mon ordonnance en était sûrement l'auteur. Qu'avait-il voulu dire?

11 y avait un troisième mot; et celuid avait une voyellel

Cette voyelle me livra la clé du mystère. J'avais sous les yeux une note de blanchissage! 11 fallait simplement lire :

2 pantalons et 4 paires de chaussettes, que le brave spahi prononçait : 1 petelems et 4 paires de œrcettes.

Somme toute, ce n'était pas si mal. L'insuffisance de la rédaction tenait surtout à l'incorrection de la prononciation.

De ce dernier défaut, l'instructeur de mon ordonnance était responsable ; mais lui-même, sans doute,' ■n'était guère plus versé que Sion élève dans la langue française.

Tous les professeurs noirs ne possèdent pas la science et les dons spéciaux qui caractérisaient te vieux sergent Dialiké Taraoré de la ccmnpagnie Mangin. Je ne manquais jamais, lorsque je le pouvais, d'assister à ses leçons. J'étais sûr d'y recueillir quelque perle.

C'est dans cet espoir, qu'à Fort-Desaix je m'étais, un soir, dirigé vers le cercle au milieu duquel professait Dialilcé,

La bouche ouverte, les yeux écarquillés, le front plissé par l'effort, les jeunes élèves

buvaient les gestes et les paroles de leur

sous-officier.

Montrant son oeil, le vieux Dialiké disait : ■ Ça, y a œil. ■. Et chacun mettant le doigt sur son œil, répétait : « Ça, y a œil. >

Une minute plus tard, après avoir exploré tous tes détails du visage, le doigt de Dialiké descendit:, se posa sous ton mentcm et tous répétèrent après lui : ■ Ça, y a cou. ■

Mais le professeur jugea utile d'ajouter une explication, un commentaire :

— Y a pas se tromper, dit-il gravement, ça, y a cou, et y a pas dire : ça y a... et son doigt désigna une partie inférieure et postérieure !

On r»e saurait prendre trop de précautions avec cette diablesse de langue française! elle est pleine de pièges! Dialiké connaissait les embûches tendues par notre langue à tous les néophytes; sa méthode était pleine de prudence autajit que de sagesse.

Quand je le quittai, il était en train d'expliquer l'usage des prortoms possessifs : mon, ton, son, notre, votre, leur. Je regagnai ma case, tierce, rajeuni par la douce musique de Noël et Chapsal, et je me demandais s'il ne serait pas juste de proposer Dialiké pour les palmes! Il me paraissait y avoir tous tes droits.

J'en fus bien plus convaincu le lendemain matin.

Je regardais te médecin de la mission passer ta visite. Un des plus brillants élèves de Dialiké s'approcha.

— Qu'est-ce que tu as? interrogea le docteur.

Sérieux, concentrant toute son attention pour s'exprimer de correcte façon, le tirailleur répondit de sa voix la plus claire :

— Doctoro, moi y en a mal à ton C.ou. Mais hélas I après s'être trompé de possessif, il avait encore oublié l'ol

lie plus intelligent des noirs.

Si dans la suite de cette histoire, mon héros ne semble pas justifier complètement le titre que je lui décerne, loin de moi pourtant l'intention de le diminuer dans l'esprit ae ceux qui l'ont connu. Intelligent, certes, ii l'était. Il lui est arrivé parfois de prêter à rire; mais dans les occasions où pareille éventualité s'est produite, mon ami a seulement été victime de son désir de comprendre trop vite; j'admettrai donc qu'il a été victime d'une intelligence trop impétueuse. En tout cas, il fut un bon et brave serviteur de la France, il nous rendit de réels services, et la place, un peu à part, que nous lui avions faite au Soudan, était absolument méritée.

Elevé à Saint-Louis dans une de nos écoles, il parlait le français avec une pureté digne d'un « Immortel i.

Comme il me le disait un jour, il connaissait tous les a nuages > de la langue française. Et j'estime qu'il employait le mot propre. Certaines finesses d'expressions n'ont-elles pas quelque chose de plus inappréciable, de plus fugace, de plus impalpable qu'une nuance?

Il était d'ailleurs polyglotte et, Yolof de naissance, il possédait également bien l'arabe, le bambara, le toucouleur, le soninké, bref, toute la collection des idiomes en usage au Soudan.

A le juger sur les apparences, il avait complètement dépouillé l'indigène. A mon arrivée à Kayes, je me souviens d'être resté confondu devant le luxe des réceptions offertes par ce civilisé.

Les mets les plus choisis, pour le pays, étaient servis dans la plus fine porcelaine, et le Champagne coulait à flots dans des coupes du plus pur cristal. Seule la tenue du personnel se trouvait en contravention avec les règles du protocole européen. Mais je m'empresse d'ajouter que cette infraction était justifiée par la couleur locale. S'il est naturel que chez les blancs les maîtres d'hôtel soient en habit noir, logiquement chez les noirs, ils doivent servir en habit blanc.

Là encore se révélait la pénétration, la sûreté de jugement de l'amphitryon.

D'ailleurs, ses boys n'étaient pas seulement correctement vêtus, ils étaient encore admirablement stvlés. ils ne se seraient pas permis une erreur. Jamais ils n'eussent commis bévue pareille à celle dont furent vic-

times les autorités belges au Congo pendant le festin d'inauguration de la voie ferrée. Les convives étaient ncxnbreux ; il avait fallu racoler des serveurs de fortune, et le maître d'hôtel n'ayant pas le temps de les dresser, leur avait dit simplement : « Vous me regarderez et vous ferez comme moi. »

Devant chaque invité s'étalait une série de verres destinés aux crus les plus variés ; mais les grands verres avaient été proscrits, comme le vin banal auquel ils eussent été destinés. Il est inutile de dire que pas une goutte d'eau ne figurait sur la table. Or, le colonel représentant de la France ne buvait que de l'eau. Vers le milieu du repas, il en réclama. Le maître d'hôtel s'en fut quérir et déboucher une bouteille d'Evian. Incontinent, tous les boys quérirent et débouchèrent une bouteille semblable. Le maître d'hôtel, jugeant superflu de laisser des petits verres devant un homme qui ne s'en servait pas, les enleva et n'en laissa qu'un approprié au liquide demandé par cet étonnant invité. En un tour de main les boys raflèrent tous les petits verres. Puis, continuant à reproduire fidèlement chacun des gestes de leur modèle, ils mirent subitement les Belges en face d'un breuvage auquel beaucoup, paraît-il, ne se souciaient pas de coûter.

Ce fut un moment de stupeur impossible à rendre, «me raconta le colonel, stupeur qui ne tarda pas à se transformer en fureur ; la belle eau du lac de Genève fut traitée de j)oison, et les malheureux boys d'empoisonneurs !

Dans la maison de mon brave ami on n'était pas exposé à d'aussi pénibles accidents; sous les larges coups d'aile du Panka, on pouvait s'abandonner en toute sécurité aux douceurs de la civilisation.

Et la maîtresse de maison, me demanderez- vous? Il n'y en avait pas; il y en aurait eu trop. Un nègre a beau être civilisé, il se renferme toujours dans ce raisonnement : si une fenrnie est bonne, deux sont meilleures, et le plus grand nombre doit forcément procurer la plus grande somme de plaisirs. C'est clair comme 2 et 2 font 4 ; l'argument est irréfutable, il est mathématique. Au reste, la multiplicité des épouses étant une loi naturelle, la logique est impuissante à la combattre. Mais si un noir admet que, pour des raisons oui lui échappent, nous nous soyons dérobés à cette loi,

il ne comprend pas comment la coutume si avantageuse de la dot ne nous a pas ramenés dans la voie tracée par la nature. Quand on a la chance de pouvoir prendre de l'argent en même temps qu'une femme, on ne saurait prendre trop de femmes ! Si une dot est bonne, deux dots sont meilleures!

Vraiment ces nègres ont Tesprit trop pratique.

Mon ami, comme tous ses concitoyens, nous trouvait certainement remplis d'illogisme, bourrés de préjugés ; toutefois il n'en laissait rien paraître; il était trop bien élevé. Sa correction allait même jusqu'à reléguer ses femmes sur la rive droite alors qu'il habitait la rive gauche. Etait-ce réellement pour ne pas froisser nos préjugés? Etait-ce le souvenir de Paris où il était allé qui lui avait donné l'idée de faire t la fête » sur la rive droite et de se montrer sur l'autre on ne peut plus « faubourg Saint-Germain »?

N'était-ce pas plutôt la prudence qui lui avait conseillé de mettre entre ses richesses et nous la largeur du Sénégal? Il est douteux qu'il eût prévu dès cette époque l'impôt sur le revenu et qu'il ait cherché à se dérober à l'inquisition du fisc, il est plus probable qu'il avait essayé de prévenir certains commentaires sur l'origine de sa fortune.

Le bruit courait, en effet, que de l'autre côté du fleuve un village entier lui appartenait. Je ne parle pas seulement de la terre ou des cases, je parle aussi des habitants.

La France fermait les yeux sur cette rive droite, elle la considérait, je crois, comme une dotation, permettant à son vieux serviteur de tenir son rang vis-à-vis des indigènes. Au début de l'occupation, il était nécessaire qu'il eût un certain prestige dans notre propre intérêt.

D'ailleurs, pour posséder des captifs, on n'est pas un négrier! En France, le mot captif évoque immédiatement les souvenirs de la case de l'oncle Tom. La captivité, au Soudan, n'a rien de commun avec l'esc^lavage, tel que nous le dépeint M™** Beecher Stovve. La captivité est une forme, je dirai même une forme adoucie, de la domesticité; au bout de quelque temps, hommes et femmes deviennent captifs de case, c'est-àdire qu'ils ne peuvent plus être vendus, ni renvoyés; ils font partie de la famille.

Sous prétexte de liberté, nous avons parfois une propension exagérée à vouloir astreindre du jour au lendemain à nos us et coutumes des gens rui n'y sont nullement préparés. Il est vrai que si nous ne les oblîgîons pas à accepter notre manière de voir,

il y aurait bien des chances pour qu'ils persistent dans la leur. Il est encore vrai que ne tenant pas précisément le pouvoir de leur consentement, nous n'avons pas à nous occuper de leurs goûts particuliers. Nous sommes, là pour leur imposer ce qui est notre bonheur et ce qui doit être le leur par conséquent.

Si nous les élevons peu à peu à la dignitéd'électeurs, il est bien entendu que leur élu n'aura jamais le mandat de travailler à la réalisation de leurs désirs. Cette condition est même essentielle! Sans elle où en arriverions-nous? Les noirs, par exemple, demanderaient tout de suite la suppression du travail des hommes et la réglementation du* travail des femmes; car ils n'ont qu'un rêve : ne rien faire, et autant que possibleêtre payés pour ne rien faire.

Comme le disait mon bon camarade nègre, que j'étais en train de perdre de vue : t Les noirs ne comprennent pas que la liberté est dans le travail ! i

Je l'entends encore, je vois encore son regard errer sur les « lougans » (i) de la rive droite, en même temps qu'un ineffable sourire de propriétaire se dessinait sur ses lèvres. Ce jour-là, je compris que Tégalité est absolue entre les noirs et les blancs, quant à la compréhension de la liberté et de la fraternité. L'optique d'un homme arrivé est la même dans tous les pays, le pigment de la peau n'influe pas sur elle.

J'avais conçu une haute idée de cet homme d'une intelligence si supérieure- Pourquoi par deux fois détruisit-il une partie de mes illusions?

Quelles furent les causes de ce revirement?

Un soir, après un de ces dîners, comme lui seul était capable d'en offrir à Kayes,.

nous étions restés à philosopher en achevant une cigarette. Mon noir ami paraissait inquiet ; il soulevait et replaçait le couvercle du sucrier d'une main nerveuse.

Je l'interrogeai sur le motif de sa perplexité.

— Voilà, me dît-il ; je suis certain que tous les jours on me vole du sucre, et je ne sais par quel moyen m'en assurer. Ah ! si le sucre était comme en France, en morceaux f que faire avec du sucre cristallisé, en poudre ?

— Il faut le peser.

— J'y ai songé, mais si mes boys me voient aller chez le trait nnt pour me servir de sa balance, ils se méfieront, et cette nuit ils ne me voleront pas!

(1) Les champs.

Une mouche qui voltigeait me suggéra ila solution du problème,

— C'est bien simple, affirmai- je; prenez une mouche, enfermez-la dans le sucrier, et si demain elle n'y est plus, vous pourrez être sûr que vos boys vous ont volé.

Il se frappa le front, émerveillé de tant d'astuce, et me serra chaleureusement les mains, ne tarissant pas de remerciements :

— Jamais je n'aurais pensé à çal

Je le laissai tout à la joie, et plongé ■dans l'admiration de mon génie.

Le lendemain, je le vis passer l'air sou-

— Eh bieni criai- ie, et la mouche?

— Eh bien! eh bien!... je ne comprends pas... car je suis convaincu que cette nuit encore on m'a volé.

— Et la mouche était restée dans le sucrier?

— Oui, elle y était ; c'est-à-dire la croûte de pain que j'avais mise à la place, n'avant pas trouvé de mouche. Elle y était, et pourtant on m'a volé! Oui. Vous êtes aussi étonné que moi, je le vois bien.

Il se trompait, je l'étais bien plus que lui, mais mon étonnement était aussi joyeux que le sien était lamentable.

A quelque temps de là, nous nous retrouvâmes au poste où tout le monde affluait pour l'ouverture de la ligne téléphonique entre Kayes et Bafoulabé.

C'était l'événement du jour; on faisait queue devant l'appareil. Les distractions n'abondent pas au Soudan, et celle-ci vous avait un petit parfum d'outre-mer qui amenait sur les lèvres le sourire que seule provoque l'arrivée du courrier de France.

L'air vaguement inquiet, le digne propriétaire de la rive droite tournait autour du téléphone sans oser y toucher. Son amour-propre l'empêchait de demander des

explications, i! s'efforçait même de prendre des allures de conn&isseur. Les mains derrière le dos, il semblait passer l'inspection de l'appareil plutôt qu'en chercher le secret !

Ayant pitié de lui, je tentai de lui donrwr un aperçu du phénomène qui l'intriguait, mais sans paraître douter de la superfluitê de mes explications ; je tenais à ménager une intelligence . justement susceptible, et dont j'avais eu tant de preuves.

Il m 'écoutait avec la plus grande attention, je sentais qu'il buvait mes paroles, qu'il s'en pénétrait, que sous son front plissé par l'effort, le cerveau s'ouvrait à la lumière ; et, quand la figure radieuse il s'écria : • Oh! j'ai bien compris maintenant! J'ai bien compris I > je fus certain de lui avoir révélé les mystères de la pile et de l'éJectro-aimant. Je me pwis même à en conceroir une certaine fierté. Il appuyait déjà îur le bouton d'appel comme un vieil ibonné ; c'est à peine si je l'aidai d'un petit conseil pour se placer devant la plaque; bravement, d'une voix de tonnerre, il interpella le commandant de Bafoulabé. Sa conversation terminée, je ne sais quel démon me poussa à lui dire : ■ Demandez donc l'interprète du poste. > Ce dernier, sachant à qui il parlait, jugea plus commode de converser dans sa langue m.iternelle, c'est-à-dire en bambara. A peine mon élève eut-il entendu les premiers mots qu'il laissa tomber les récepteurs, recula terrifié, et l'œil fixé tout rond sur l'appareil ;

— Ohî fit-il! que le téléphone parle le français ; ça je le cfflnprends, mais qu'il parle aussi le bambara!...

Quelle leçon pour Torgueil du professeur? Etait-ce moi qui n'avais pas su lui expliquer? Etait-ce lui qui était incapable de (XOTprendre?

-fe,

lia captuire d'uti éléphant.

Dans le Haut-Oubangui, je cheminais lentement à travers la brousse. Afin de raccourcir ma route, j'avais abandonné le sentier qui zigzaguait de-ci delà, s'écartait de sa direction à tout propos, et surtout hors de propos.

La ligne droite est une invention d'homme pressé. Un Européen compte les mois, les jours, les minutes, découpe le temps en tranches, et s'efforce d'y faire tenir autant d'actes qu'il peut. Il en rend ainsi la fuite plus sensible. Un noir, au contraire, ne calcule pas les années, il les laisse couler; et les jours, vides d'occupations, sans points de repère qui en fixent la durée, prennent une allure d'éternité. Aussi, nul, en Afrique, ne pense à se hâter. A quoi bon diminuer la longueur d'une route?

Pourquoi se fatiguer à contrarier la nature en supprimant un obstacle placé sur le chemin? Il est si simple de le tourner! D'ailleurs, un indigène ne se déplace jamais pour une affaire urgente; il sort de son village uniquement dans le but d'aller bavarder avec des amis du hameau voisin, et dans l'espoir de vider en leur compagnie quelques calebasses de bière de mil.

A la réflexion, il me semble même que ces sentiers ont dû être tracés à la suite de fréquentes libations; ils reflètent trop fidèlement l'état d'âme d'un joveux buveur!

Ils ne serpentent pas, ils titubent !

Bref, en civilisé, pour qui le temps est précieux, j'avais profité d'une brousse favorable, et me fiant à ma boussole, j'avais piqué droit sur le poste vers lequel je me dirigeais. De temps en temps, un massif de mimosas me forçait à faire un détour, mais je reprenais aussitôt ma direction. L'herbe était courte, peu épaisse ; récemment incendiée, elle commençait seulement à repousser.

Tout à coup, mes porteurs s'arrêtent; je les vois figés, en extase. Devant eux, à cent mètres, quatre éléphants broutent paisiblement, balançant leurs trompes, s'éventant de leurs larges oreilles.

Pour moi, le spectacle n'est pas nouveau et n'offre aucun attrait; mais pour mes porteurs il n'en est pas de même. Ces animaux représentent de la viande !

De la viande! Les pauvres gens en savent à peine le goût. Peut-être parmi eux beaucoup le connaissent seulement par ouïdire? Ils sont des « captifs •, et les captifs

de rOubangui ne sont pas traités comme ceux du Soudan. ix)rsque leur maître s'offre le luxe de tuer un animal, ce qui est rare, ils n'ont guère, en fait de reliefs du festin, que les os rongés jusqu'à la moelle.

A ma dernière étape, le chef du village ayant donné des vivres pour les tirailleurs^ j'en réclamai pour les porteurs. Il jeta un regard de commun mépris sur moi et sur le vil troupeau des captifs : • Ça, dit-il, ça ne mange pas. i

Je dus menacer pour obtenir une maîgrç pitance qui me fut apportée accompagnée de ces mots : t Si tu t'occupes de nourrir des captifs, ils ne marcheront pas. >

Aussi, la vue des éléphants a fasciné ces malheureux; ils savent que d'un coup de fusil je peux leur assurer une bombance comme ils n'en ont jamais fait, comme ils n'en feront plus jamais. Leur estomac est passé dans leurs yeux qui vont alternativement des éléphants à moi et passent de la convoitise à la supplication. Je me laisse toucher ; je pense qu'ils pourront revenir dépecer l'animal abattu en rentrant chez eux et que, pour le moment, la marche de mon convoi ne sera pas retardée ; je tire.

L'éléphant blessé barrit douloureusement, s'enfuit et, après quelques centaines de mètres, tombe mort. Ses compagnons, affolés, se sont sauvés. Seule, une petite masse noire a suivi ma victime en galopant gauchement... j'ai tué une mère!

Et le pauvre orphelin gémit plaintivement. Il trottine autour du grand corps couché sur l'herbe ; de sa petite trompe, il essaie de le réveiller, de le sortir de ce sommeil inconnu de lui. Notre arrivée l'effare, il se serre contre le cadavre pour lui demander protection, il geint lamentablement.

Je suis désespéré. De mon adresse, le sort a fait une maladresse!

Un tirailleur sanguinaire, ou simplement gourmet, exprime son opinion.

— Petit tout seul y a crever. Y a tuer lui aussi, ça y a bon !

Et les porteurs d'approuver! Je croîs bien! Un éléphanteau ! Un morceau de choix ! Une aubaine inattendue.

Un autre tirailleur au coeur tendre me dit :

— Y a emmener ce petit au poste. Ça y a bon captif.

Epopées Atricaines

Evidemment; c'est la solution à laquelle je songe. Mais on n'emporte pas un éléphant sous son bras, si jeune soit-il.

Conunent résoudre la question? Sans se soucier de nous, sans se douter que son sort est en train de se décider, l'orphelin continue de tourner autour de sa mère.

En vain mes hommes essaient de le

du cadavre, ces quelques crins noirs auxquels l'éléphant n'a rien ajouté, malgré les conseils du bon La Fontaine.

Maintenant, penché sur la morte, il entreprend de la traire et il arrose de lait le tronçon couvert de poils rudes I Je me demande s'il est fou.

Gravement, il fixe au bout d'une ficelle l'appendice ruisselant, se l'attache dans le , . .. ... ... , g( ,g

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prendre avec des cordes. Cet enfant à la

mamelle les envoie rouler d'un coup d'épaule.

Un troisième tirailleur, à l'esprit subtil me dit alors :

— Moi, y a bien connaître manière pour emmener ce petit captif.

Je lui donne aussitôt carte blanche, assez curieux de voir son procédé.

Mon tirailleur, fécond en ruses, tranquillement, de son couteau, coupe la queue

nier trop jeune ne pouvait se nourrir d'herbe, et nous n'avions pas de lait à lui donner.

Pour lui éviter les affres d'une cruelle agonie, il fallut recourir à la solution proposée tout d'abord par le tirailleur sanguinaire. Le petit captif eut, du moins, de belles funérailles ; plusieurs services culinaires furent célébrés en son honneur, ef la délicatesse de sa chair servit de thèm** à de longs et éloquents panégyriques.

IWoussa à Paris

On prétend que pour connaître un peuple il faut l'étudier dans son pays. C'est une erreur. J'en suis convaincu depuis le voyage accompli en France par mon fidèle Moussa. Jamais je n'aurais discerné au Soudan, comme en î'rance, toutes les bizarreries de son caractère.

Un homme, chez lui, est toujours à sa place, sa vie est adaptée à son milieu, les points saillants de ses mœurs ne ressortent pas. De même que dans la brousse nos petitesses de civilisés tranchent fortement sur la nature, les actes d'un noir, les conceptions de sa bonne cervelle, apparaissent avec toute leur splendeur dans un cadre européen. C'est la loi des contrastes, la loi des oppositions. L'ombre produit le relief.

Telles idées, tels gestes, en accord avec ce qui entoure leur auteur, ne font pas ombre au tableau, ne se remarquent pas. Sur les sentiers d'Afrique, il me semblait naturel de voir les indigènes en file, et s'il leur arrivait de s'en aller dans le même ordre sur des espaces découverts où ils eussent pu marcher de front, je n'y prêtais pas attention. Le jour où j'aperçus à Paris, le long d'un trottoir, quatre Soudanais rêve nant de faire des emplettes et savançant l'un derrière l'autre, je songeai pour la première fois que ce dispositif n'est pas normal là où il n'est pas obligatoire. Lorsque je donnais une chemise à Moussa, et qu'il la portait par-dessus son pantalon, à l'exemple de ses congénères, je ne m'en apercevais même pas; ce port inusité m'eût sauté aux yeux sur le boulevard. Et quand sur le reproche de m' avoir servi une assiette sale, Moussa tranquillement la reprenait et ressuyait avec le pan flottant de sa chemise, je me contentais de lui faire observer l'usage insolite qu'il faisait de ce vêtement. En France, j'aurais été frappé de stupeur et d'indignation.

Si je n'avais pas amené Moussa en France, je n'aurais pas connu toutes les idées susceptibles de germer dans la tête d'un noir, et qui valent bien les honneurs d'un récit.

A la vérité, j'avais essayé de le détourner de ses projets d'exploration continentale, roe doutant qu'il serait probablement très encombrant. Je lui avais présenté un aperçu rapide et pittoresque de la vie européenne, j'avais même exagéré sournoise-

ment les désagréments des villes. Je n'avais réussi qu'à provoquer en lui du désespoir, de la révolte, sans anéantir sa curiosité.

Je le vois encore cabré devant les renseignements que je lui donnais, tous puisés, d'ailleurs, aux meilleures sources, et extraits de la civilité puérile et honnête ! Parmi les principes que j'avais à lui exposer, le premier de tous était, sans contredit, celui qu'on inculque aux petits enfants dès qu'ils ont l'âge de comprendre; en un mot celui qui contrarie directement la satisfaction des besoins les plus naturels. Ce fut un véritable ahurissement, un effondrement ! Moussa n'en revenait pas ! Il ne pouvait se figurer que dans les rues de Paris il ne trouverait pas un coin de brousse ! Et ces lois lui parurent barbares qui réglementaient le geste le plus simple, condamnaient le rite traditionnel, le reléguaient au fond d'un chalet! Mais en apprenant qu'il fallait payer, il bondit : « Quoi 1 Cette naïve offrande à la nature était frappée d'une taxe de 15 centimes, et devenait une opération commerciale I »

Tragique, il jeta ce cri lamentable :

t Alors, pour ça, y a plus cher que pour manger! »

J'eus beau rétablir la balance entre les deux actes, et lui indiquer les prix de quelques hôtels, il resta atterré; j'avais porté dans son esprit un coup funeste à la civilisation! Le mouvement qui agitait sa tête de gauche à droite dénotait bien certaine inquiétude pour lui, mais par-dessus tout de la pitié pour nous. Cependant rien ne le rebuta, il n'abandonna pas son idée et finalement, je l'emmenai.

Je ne fus pas longtemps avant de constater l'insuffisance des notions sommaires de savoir-vivre que je lui avais enseignées.

Combien j'eus de peine à diriger son choix lorsqu'il s'agit de lui fournir une tenue décente et tant soit peu européenne! Il se serait habillé dans les tartans les plus voyants, où le jaune, le vert, et le rouge se disputaient la prédominance.

Que de trous dans son éducation ! Quel travail pour le transformer en un gentleman accompli !

Je crois qu'il eut son plus beau succès à la gare de Bordeaux, le jour de notre départ pour Paris. Son esprit d'observation avait découvert immédiatement le but

de l'institution des bagages : c'était là que chaque voyageur se débarrassait de ce qui le gênait le plus. Gravement, il se déchaussa et tendit ses souliers à Templové complètement ahuri.

Du moins, ces bizarreries n'étaient encore qu'amusantes ; ce fut dans le train que commencèrent réellement mes tribulations.

Je partais par le rapide, Moussa également, car je ne pouvais l'abandonner. Bravement, j'avais pris pour lui un billet de i** classe; moins bravement, je le casai dans le coin d'un compartiment, lui enjoignant de ne pas en bouger; puis, fuyant lâchement devant les réflexions désobligeantes que je ne manquerais pas d'entendre, je montai moi-même dans le wagon voisin.

L'heure du départ approchait, le train se remplissait. Un ami, qui voyageait avec moi, ne put résister au désir de voir comment Moussa se comportait. Horreur! Moussa dormait déjà, mais avant de s'endormir, il avait retiré ses souliers et s'était conforta blement allongé, ses deux énormes pieds posés sur l'accoudoir. En face de lui, les voyageurs effarés, se tassaient prêts à réclamer. Je bondis, saisis Moussa, le rejetai dans son coin, tandis que mon ami riait à gorge déployée et répétait : t II va bien le prince! Il va bien! • Ce titre me sauva.

Les Français sont remplis de mansuétude pour les princes exotiques? Les fronts se déridèrent, un sourire bénévole erra sur les lèvres, d'un geste de sympathique indulgence, les mains repoussèrent les excuses que je présentais. Rentré dan? mon compartiment, je m'endormis, tel Moussa, mais sans être aussi bien installé que lui, moi, je ne jouissais pas de l'immunité accordée à un fils de roi! A Poitiers je m'éveillai, mon ami aussi. Allons voir le prince, me dit-il. Avec précaution j'entr 'ouvris la portière. J'avais à peine plongé mon regard dans le wagon que je me sauvai éperdu : les pieds de Moussa avaient repris possession de l'accoudoir, et les voyageurs s'étaient de nouveau tassés respectant le repos du rejeton royal. Il n'y avait rien à faire! Je retournai à ma place, renonçant pour cette nuit à l'éducation de mon boy.

Ce n'était que le début. J'allais passer par bien d'autres épieuves!

Pourrais- je dire quelle suite de raison nement conduisit Moussa, le premier soir à l'hôtel, à ne pas se servir du lit mis à sa disposition? Etait-ce par mépris ou par respect? Toujours est-il qu'après s'être dûment et entièrement dévêtu, il se roula

dans la couverture et se coucha sur le plancher. C'est là que le garçon de l'hôtti 1^ trouva le lendemain; et plus stupéfait par ce que lui avait révélé le manque de costume du dormeur que par cette manière insolite de dormir, il se précipita tout ému dans ma chambre, m 'annonçant cette étrange nouvelle : c Moussa n'était pas seulement noix de visage, il l'était du haut en bas ! •

Les civilisés ont parfois leurs naïvetés; ils sont même aussi naïfs que les sauvages, mais ils le sont à rebours. Les uns ne peuvent sortir de la nature pour monter jusqu'à la civilisation; les autres n'arrivent pas à s'évader de la civilisation pour descx'udre jusqu'à la nature. Les seconds sontils supérieurs aux premiers? Un sage répondrait peut-être : l'excès en tout est un défaut.

Cependant, si indifférent qu'il fût aux raffinements. Moussa n'en appréciait pas moins certaines douceurs. Sans être un disciple d'Epicure, il avait le droit de ne mépriser aucun des sens donnés par la nature.

Il lui était licite d'entretenir en joie son goût et son odorat. Aussi choisit-il tout de suite la cuisine comme séjour de prédilection, et s'il était déjà le protégé de toute la maison depuis le patron jusqu'au dernier des gâte-sauce, il avait l'amitié particulière du t chef 1. Assis à côté des fourneaux, il passait la plus grande partie de ses journées à écouter le dîner chanter sur le feu, à humer le parfum qui se dégageait des casseroles ; il n'abandonnait le soin de les surveiller et de les vider que pour s'occuper de les remplir. Chaque matin, levé dès l'aube, il montait en voiture avec le chef et l'accompagnait aux halles. Il était devenu un habitué du carreau et sa bonne figure ouverte et souriante y trouvait l'accueil le plus sympathique.

Un jour le clief ne se rendit pas aux halles. Moussa partit seul de son pied léger, pour y faire son habituelle tournée.

Que lui advint-il? Comment s'y prit-il?

L'enfant de la brousse se perdit dans les dédales de choux et de carottes; il sortit sans doute par le Nord, croyant sortir par le Sud. Le ciel couvert ne lui permettait pas de s'orienter. Bref, il s'égara, et trop i.er pour demander sa route, il ronti'iiîi cle marcher droit devant lui, autant du moins rue les détours des rues lui en lai^-jaienl In possibilité, se disant qu'il finirait bien par trouver avec la rivière le quai sur \eqvt\ c'ait « son case ».

Et pendant que Moussa cheminait, l'ia

— Prends, dit-il, (V. p. 8»)

Epopées Afiicaines

quiétude régnait parmi ses amis! A midi, comme je revenais déjeuner, je remarquai de loin devant 1 hôtel un rassemblement.

l'anxiété était peinte sur les visages :

Moussa n'était pas rentré! Moussa devait s'être égaré! Deux heures sonnèrent lugubiement; les trois coups de l'heure suivante tintèrent comme un glas; le timbre de l'horloge vibrait dans un silence de mort troublé seulement par le clapotement monotone de la pluie sur la marquise, car il pleuvait à verse. Quatre heures! Bientôt il ferait nuit! Le personnel de l'hôtel était atterré. Je songeais moi-même à aller déclarer au commissariat que j'avais perdu im nègre.

Tout à coup, une rumeur à l'extérieur...

Des pas pressés se font entendre sur le trottoir. C'est Moussa escorté de tous les voisins restés aux aguets devant leurs boutiques. Un cri de délivrance et de )oîe monte de la cave au grenier, se répand dans les couloirs; on accourt, les bras s'ouvrent...

mais dans quel état revient l'enfant prodigue! Ce n'est plus un homme, c'est un fleuve. L'eau ruisselle de son chapeau, ses vêtements transpercés plaquent sur son corps, une couche de boue le recouvre des talons à la ceinture!

Je le contemple avec stupeur ;

— D'où sors-tu?

— Moi y a perdu, répond-il piteuse ment.

— - Mais oii es-tu allé?

-- Moi y a pas savoir. Quand y a quitté le grand marché, y a trompé de route, y a marché tout droit et y a passé devant la gare.

— Quelle gare?

— - Moi y a pas connaître; mais là, rnoi y a demander où ça y a l'eau, parce que mon case y a près de l'eau. Alors n'homme me dire que l'eau y a tout près, et moi aller par là; mais l'eau que n'homme y a dire était tout petit. Mais moi y a penser que l'eau tout petit va retrouver bientôt la grande eau ; et moi y a marcher encore longtemps, jusqu'à grand village ou moi voir la grande eau, et n'homme me dire :

celle-là y a même grande eau que dans Paris. Alors moi y a suivre le bord longtemps, longtemps, et enfin moi y a retrouvé ton case.

Et à ce dernier mot un large sourire éclaira la figure humide de Moussa.

Je compris I Des halles, mon brave Moussa s'était engagé sur le boulevard de Strasbourg ; à la gare de l'Est, on lui avait

indiqué l'eau la plus proche, le canal Saint-Martin i l'eau tout petit >, eir il avait longé le canal jusqu'à Saint-Denis où enfin il avait rejoint la Seine, l&ie fois la • grande eau » retrouvée, il n'awaii plus qu'à la remonter! Impossible de faire un raisonnement plus logique et plus juste, îlélas! Moussa ignorait que la S«we s'amuse à décrire un vaste demi-cercle autour de la moitié de Paris, comme si apiès en être sortie elle ne pouvait se décider à s'en éloigner; et le malheureux avait fidè lement suivi toute la boucle par Sarnt- Ouen, Asnières, Courbevoie, Puteaux, Suresnes, Saint-Cloud, Sèvres et Meudon.

Pour revenir des halles au quai Voltaire, il avait fait cinquante kilomètres!

Il était un peu vexé de s'être perdu, mais il n'était pas ému du chemin par-

couru. Ne m'avait-il pas proposé un jour, au Soudan, de retourner chercher un ob^t qu'il avait oublié à cent kilomètres! Il lui semblait tout naturel de faire deux cents kilomètres, aller et retour, pour reprendre un canif laissé dans une case. Il ne connaissait pas le proverbe : quand on n'a pas de tête, il faut avoir des jambes; il l'avait inventé.

Cinquante kilomètres! qu'était ce pour lui? 'Il ne voyait qu'une chose : il était arrivé. S'il n'avait pas pris le plus court, il avait pris le plus sflr. Son doux entêtenient ne voulait pas en démordre.

A la campagne, où je le conduisis chez des amis qui avaient bien voulu se charger de lui, il n'eut pas moins d'aventures. 11 lui fallut un certain temps pour s'habituer à sa nouvelle vie; il était devenu trop parisien; les halles et le boulevard lui manquaient. Il jugea tout de suite inutile de sortir, dédaigneux des simples villageois dont il excitait la curiosité. Cependant, en bon prince, il ne se refusa pas à leur contemplation; il s*y offrit seulement de très haut. Il logeait dans les environs des combles, et toute la journée assis sur le bord de sa fenêtre, les jambes pendant dans le vide, fumant gravement sa pipe, une boîte à musique à son côté, il écoutait les sons mélodieux de l'instrument, cadeau de ses amis de Paris. Il ne remuait que pour porter sa pipe à ses lèvres et Ten retirer, ou pour remonter le ressort de la précieuse bcMte qui jouait sans interruption.

Au-dessus du toit s'envolaient les notes grêles des valses ou des marches, et tout entouré de mélodie et de fumée, Moussa de son troisième étage, tel un Dieu du haut du ciel, regardait béatement le monde s'agiter à ses pieds. Il avait certainement réalisé le rêve de l'existence pour un noir. Mais au bout d'une semaine, j'estimai que mon boy ayant été suffisamment admiré dans sa divinité, il était temps de le faire redescendre parmi les mortels.

J'invitai donc Moussa à abandonner la musique et les régions éthérées dans lesquelles il planait, et je suppliai mes amis de lui donner, une occupation. Sa place était indiquée à la cuisine, ce fut là qu'il tomba de son ciel, sans récriminer, je le reconnais ; il entrevoyait des compensations an travail qu'il se proposait de réduire au strict minimum.

On le chargea de faire les couteaux.

Il s'acquitta de cette délicate fonction à \a satisfaction générale. Il s'en acquitta même si bien qu'il fut prié de recommencer le lendemain. Avec autant de zèle, il écrasa de nouveau la brique anglaise sous les lames d'acier qui reluisaient d'un éclat incomparable. Il semblait qu'il eût trouvé là sa véritable voie, c'ét'it une voca- 'ion ; et le surlendemain le poHssoir lui fut encore confié. Mais ce jour-là Moussa, nprès avoir longuement contemplé les couteaux, se tourna vers la cuisinière :

— Qui ça, înterrogea-t-il curieusement, qui ça y a faire les couteaux avant que moî venir ici?

La brave femme qui ne devinait pas le

but sournois de cette interrogation, répondit simplement : c'était moi.

— Eh bien ! reprit doucement Moussa, toi y a continuer.

Et d'un geste empreint d'une dignité ferme, il repoussa les couteaux vers elle.

A partir de ce jour Moussa ne fit plus rien. Il se rendait compte qu'on le traitait en grand enfant auquel on passe toutes ses fantaisies, il en usait et en abusait.

Il avait reconquis sa liberté, toutefois il n'avait pu reprendre sa place au bord de la fenêtre, la température ne le permettait plus, l'hiver approchait.

A la fin de décembre la neige tomba, et devant ce spectacle nouveau les yeux de Moussa allaient du ciel tout blanc à la terre plus blanche encore ; il regardait avec stupéfaction cette pluie de flocons mystérieux.

Longtemps, il contempla la couche immaculée. Son cerveau travaillait. Et soudain, sans rien dire, il gagna sa chambre. Une minute après, il en redescendait porteur de sa malle. Il ne rencontra personne dans l'escalier, nul ne le vit déposer cette malle devant la porte, la remplir de neige, la refermer et la remonter chez lui. Au moins, il pourrait, de retour au Soudan, montrer à ses concitoyens la pluie blanche à laquelle ils refuseraient de croire, si son récit ne s'appuyait pas sur une preuve.

Satisfait d'avoir ainsi préparé l'instruction de ses frères, Moussa fut à la cuisine réchauffer ses doigts engourdis par le froid.

Deux heures plus tard la maison s'emplissait de cris : l'escalier était transformé en cascade, les paliers en marais l On eût tôt fait de découvrir les neiges éternelles, source de ce torrent, et de deviner quelles espérances avaient guidé Moussa! Son rêve avait fondu.,., comme fondent tous les rêves ; il prenait sa première leçon de philosophie! Il lui fallait renoncer à la gloire de raconter sa découverte à ses compatriotes ! On ne le croirait jamais ; car les noirs sont aussi méfiants à l'égard des récits qui leur viennent du Nord, que les blancs vîs-à-vis de ceux qui leur arrivent du Midi.

Triste de sa déconvenue, Moussa résolut de ne plus quitter la cuisine rendue par le froid de plus en plus appréciable.

Il servait de pendant au chien roulé en boule à l'une des extrémités du fourneau.

Le bon animal ne dressait l'oreille qu'au

bruit d'un os jeté dans la boite à ordures, et n'entr 'ouvrait un œil que f)our lancer un regard oblique sur le réceptacle de toutes les friandises; de même Moussa n'avait d'ouïe que pour le grésillement des plats qui mijotaient, et ne soulevait une paupière alanguie que pour suivre les mouvements de la cuisinière tournant une sauce ou battant des œufs.

lui tenait compagnie tandis que !a cuisinière allait couper un morceau de pain.

Il avait ses protégés; d'intuition lo figures lui rei'enaîcnt ou ne lui revenaient pas.

Un beau matin, il tomba sans doute sur une physionomie qui lui parut avenante, car au moment où le mendiant s'éloignait avec son morceau de pain, il le retint d'un mot :^ « Attends. > Et il se dirigea vers la cuisine.

Pourtant, il ne vivait pas uniquement pour son estomac; il avait aussi un cœur, très pitoyable même, et très susœptible de s'attendrir sur les misèies du prochain. Il te prouvait ch.ique fois qu'un pauvre sonnait et demandait l'aumône. Renonçant à son doux farniente, il se tenait devant la Dorte, faisait la conversation au mendiant.

En dépit de son éternelle somnolence.

Moussa connaissait admirablement le con.

tenu de chaque casserole. Il savait que ce matin-là un reste de macaroni chauffait au coin du feu. C'était ce macarwii qu'il était allé quérir pour l'offrir au miséreux.

La cuisinière poussa un cri d'indignation.

— Tu es fou, Moussai

— !Non, non, moi y a pas fou, répondit-il tranquillement, tout en cherchant du regard où déposer le contenu de sa casserole.

Cette hésitation ne fut pas de longue durée. Son front s'illumina de la lueur du génie triomphant ; d'un geste aussi prompt que sa pensée, il saisit ce qui servait de coiffure au vagabond, versa le macaroni dans ce récipient improvisé, et tendant au pauvre diable le couvre-chef d'où se dégsugeait un arôme inusité : « Prends, dit-il, ça v a bon. »

L'errant eut un moment de stupeur. Il avait vu bien des choses le long des routes, il avait appris à ne s'étonner de rien; mais il n'avait jamais supposé que son chaf)eau se transformerait un jour en casserole!

Quant à la cuisinière, qui redoutait sans doute le phénomène inverse et craignait de voir la casserole se transformer en chapeau, elle entraîna rapidement Moussa que suivaient les bénédictions du naendiant revenu de sa première surprise.

, Avec le printemps, Moussa sentit renaître en lui les instincts champêtres; il abandonna les fourneaux pour le jardin ; puis, le soleil achevant de le réveiller, il se mit à courir à travers la campagne. Il ne songeait plus à sa boîte à musique, il daignait converser avec les campagnards. On le rencontrait partout, sur les talus des routes où il s'asseyait en fumant sa pipe, derrière les haies dont l'ombre protégeait sa sieste, à la ferme où on ne battait plus le beurre que pour lui fournir de larges tartines qui le laissaient luisant du menton aux oreilles.

Au bout de huit jours, il accompagnait les laboureurs et voulait bien reconnaître la supériorité de la charrue sur la «daba» (i).

Il restait des heures à contempler la batteuse. On le vit même travailler 1 mais sans utilité naturellement : il cassa quelques cailloux pour la joie de poser sur son nez les grosses lunettes du cantonnier. Il assistait souvent à la sortie de la bergerie; le va-et-vient des chiens affairés, haletants, veillant aux écarts, harcelant les retardataîres, était une chose nouvelle qui le réjouissait ; il était curieux aussi de ce manteau de laine ignoré des moutons de son pays! Car la nature a de ces bizarreries :

chez les blancs^ les hommes ont les cheveux lisses et les moutons portent une toison ; en Afrique, les hommes possèdent une toison et les moutons ont le poil lisse! Il ne s'arrêtait pas à cette comparaison; il écoutait plutôt le troupeau marteler le sol de ses petits sabots avec un bruit de grêle, et il s'imaginait entendre claquer les élytres des grandes sauterelles qui, chez lui, passent en nuées. Son esprit vagabondait, revenait à son village dont il croyait reconnaître les cases aux toits pointus dans les meules coniques dressées sur la plaine.

Ces meules remuaient en lui des sentiments que les maisons et les palais de Paris avaient été impuissants à faire naître; pour les voir et rendre l'illusion plus vivante, il allait parfois s'allonger au milieu des bœufs en train de paître, comme il le faisait dans la brousse. Les ruminements rythmés, les beuglements très doux, les clochettes des vaches l'endormaient, et dans le sommeil, son rêve se prolongeait. Le soir, il s'éveillait au souffle tiède d'un bon mufle étonné de découvrir un être d'une espèce inconnue ; alors il se levait, aidait le petit pâtre à rentrer ses animaux, et noyé dans la houle des larges croupes, il poussait le sifflement spécial aux Peuhls (i) qui savent dompter les troupeaux les plus sauvages.

Il connaissait tous les secrets des Peuhls! Il résolut même d'en faire bénéficier ses amis de la ferme avant son départ.

La fermière venait de traire une vache.

Tout à coup, elle vit Moussa saisir la queue de la bonne bête, la relever, appliquer ses lèvres sous la naissance de cette queue, et souffler de toutes ses forces.

Elle faillit lâcher ses seaux pleins de lait :

— Moussa! qu'est-ce que tu fais?

Mais lui, imperturbable :

— Ça y a manière peuhle pour avoir beaucoup du lait.

La fermière posa ses seaux pour rire à son aise, la vache dirigea vers Moussa de gros yeux stupéfaits, tandis qu'il répétait gravement : « Moi y a bien connaître. »

S'il pensait laisser ainsi à ses amis un souvenir durable de son passage, il ne se trompait pas. Comme disait Béranger :

on en parlera longtemps sous le chaume!

Le jour où Moussa se rembarqua pour le Sénégal, je croyais n'avoir plus rien à découvrir de son caractère, il me ména-

(i) Daba: petite houe dont les noirs se servent pour remuer la terre avant d'ensemencer.

(i) Peuhls, race de pasteurs dans le Soudan.

geait pourtant une dernière surprise. Je lui demandai :

— Qu'as-tu remarqué en France de plus beau, de plus étonnant 7

Il n'hésita pas. Sa bouche se fendit en un large sourire, ses yeux brillèrent d'une admiration rétrospective, et il me répondit :

— La botte 1

Je demeurai un instant sans ccnnpren dre, puis la mémoire me revint. Dans une rue voisine des halles, Moussa était un jour tombé en arrêt devant une énorme botte rouge, enseigne d'un cordonnier. Ses veux ne pouvaient s'en détacher, il n'avait tiocore rien vu d'aussi surprenant! Devant

tous les miracles de la vapeur ou de l'électricité, il était resté indifférent, du moins en apparence; tout cela n'était que i maniè^ res de blancs », et s'il avait éprouvé quelque étonnement, il avait mis son amour-propre à ne pas le laisser paraître; mais en présence de cette botte, il n'avait pu se contenir. Autant de fois il était repassé par la rue ofi se trouvait une telle merveille, autant de fois il avait été ébloui.

Au moment de quitter la France, tous les autres souvenirs dispaTaissaient, un seul demeurait, celui de la botte géante, éclatante, rutilante! Moussa n'avait rien rêvé d'aussi beau.

un laux oeparc.

Le 32 août 1894, quelques jours après mon arrivée au Congo, je m'engageais sur le sentier sablonneux par lequel débute la route de Loango à Brazzaville.

Vers une heure de l'après midi, je m'arrêtais au petit village de Binga. A l'horizon, j'aperœvais la muraille sombre de la forêt du Mayombe, effroi du voyageur ; le terrible Mayorabe, oii se trouvent accumulées toutes les difficultés qui résultent de l'union de la forêt vierge a\ec la montagne.

Le jour suivant devait m'iniiier aux mystères de ce Mayombe dont on ne m'a\'ait pas épargné, à Loango, les descriptions terrifiantes.

Pour le moment, je n'avais rien de mieux à faire qu'à rêver, et je songeais à tout ce que me promettait et me réservait cette mission Monteil dont j'avais l'honneur de faire partie.

A la suite de la convention anglo-congolaise du 12 mai 1894, le gouvernement

avait décidé l'envoi d'une colonne dans le Haut-Oubangui, sous le commandement du colonel Monteil.

Notre situation dans le Haut-Oubangui était, en effet, assez précaire ; trois ou quatre postes, dépourvus des effectifs ntcessaires, luttaient en vain contre les moyens d'action puissants dont disposait l'Etat Indépendant du Congo. Celui-ci, trouvant ces territoires à sa convenance, s'v était installé. Nos platoniques protestations n'avaient abouti qu'à la promesse d'une vague commission de délimitation, chargée de rechercher les bases d'une entente. La discussion diplomatique aurait pu durer longtemps sans l'apparition soudaine de cette convention du 12 mai 1894 : l'Angleterre cédait à bail à l'Etat Indépendant le Bahr-el-GhazaI, sut la rive gauche du Nil, en échange d'une bande de terrain le long du lac Tanganyika.

La Grande-Bretagne reliait ainsi ses pos^ sessions de l'Ouganda à la Rhodésia sei>-

tentrionale : elle préparait sa ligne Cap au, Caire, elle œupait l'Afrique orientale allemande de tout contact avec TEtat Indépendant. L'Allemagne protesta; l'Angleterre renonça à sa bande de terrain, mais maintint le bail relatif au Bahrel- Ghazal destiné à lui faire retour à la mort du roi des Belges.

L'Etat Indépendant nous barrait l'accès au Nil, il était transformé par l'Angleterre, et pour l'Angleterre, en sentinelle de bonne volonté contre nos ambitions.

La surprise causée par cette convention secoua notre apathie; le gouvernement se retourna contre les Belges; et le colonel Monteil, qui, depuis un an, demandait h partir, reçut l'ordre de se mettre en route.

Notre audace cependant n'alla pas jusqu'à l'autoriser à pousser jusqu'au Nil; nous nous bornions à protester contre la cession du Bahr-el-Ghazal à la Belgique.

Toutefois, si la reprise du Haut-Oubangui à l'Etat Indépendant était le but officiel de la colonne, l'intention de son chef était, en réalité, d'aller au Nil. Le colonel me l'avait fait suffisamment comprendre pendant la traversée.

Devant une telle perspective, mes rêveries pouvaient prendre leur essor et m 'inviter à franchir d'un bond le Congo et l'Oubangui, sans tenir compte des difficultés que nous rencontrerions entre Loango et le Bahr-el-Ghazal. Elles ne manqueraient pas, car pour atteindre le Nil, il fallait commencer par arriver à Brazzaville, et déjà les indigènes récalcitrants se refusaient à fournir des porteurs. J'étais même envoyé au poste de Loudima avec la mission d'en recruter. Y réussirais-je ?

Je me le demandais, quand un courrier me remit une lettre urgente, ainsi que l'indiquait la suscription. Je l'ouvris, et demeurai un moment perplexe en lisant :

« Au reçu de cet ordre, le lieutenant Baratier fera demi-tour et reviendra à Loango. >

Qu'était-il survenu? Je me perdais en conjectures. En tout cas, je n'avais pas à hésiter, l'ordre était formel. Laissant là mes porteurs et mes charges à la garde de mon cuisinier Moussa, je repris le sentier sablonneux dans la direction de Loango.

A la nuit, j'entrais chez le colonel Monteil qui, stupéfait, me regarda :

— Déjà de retour, je vous attendais demain seulement.

Je lui présentai l'ordre que j'avais reçu.

Un officier d'ordonnance, trop zélé, avait oublié de peser les termes de mon rappel.

Car j'étais bien rappelé, le colonel m'en donna tout de suite la raison : la colonne changeait de destination. Une dépêche du ministre nous enjoignait de rembarquer et nous dirigeait sur Grand- B assam ; de là, nous nous porterions sur Kong, que menaçait Samory.

Par 1" accord franco-congolais, signé le 14 août, l'Etat Indépendant avait renoncé à ses prétentions sur le Haut-Oubangui; l'action française, de ce côté, se trouvait donc réduite à l'occupation des provinces abandonnées par le Congo belge, puisque nous ne voulions pas marcher ouvertement au Nil. Nous reprenions l'Oubangui, et nous négligions de lui ouvrir la véritable route commerciale permettant de le mettre en valeur, celle du Bahr-el-Ghazal et du Nil.

Deux des quatre compagnies envoyées pour notre mission devaient assurer l'occupation du Haut-Oubangui, les deux autres avec la batterie de 42 "/" nous suivraient à la Côte d'Ivoire.

Une expédition contre notre vieil ennemi Samory valait bien une expédition contre l'Etat Indépendant, dont la résistance n'avait jamais été sérieusement escomptée; mais, derrière le Haut-Oubangui, nous voyions le Nil; et la déj^he anéantissait toutes nos espérances.

Le 5 septembre, nous montions à bord de la Ville-de-M aranhao et faisions route vers Grand-Bassam.

A Gratid-fiassatn.

Une bande de sable entre l'étendue vivante de la mer et la lagune stagnante qui s'étend aux pieds de la forêt vierge; sur cette bande de sable, une ligne de maisons blanches dont les toits en tôle brillent sous le ciel bleu. D'un côté, la continuelle ondulation des vagues, la grande houle venue du large, la barre qui déferle; de l'autre, l'immobilité des eaux mortes, le silence de la grande forêt massive; au milieu, des m lisons figées sous la crudité de la lumière. C'est Grand-Bassam.

Le 16 septembre, quatre jours après avoir débarqué, je suivais l'avenue qui longe les bâtiments alignés sur la grève; avenue aride, sans un arbre, prolongement de la plage où se brisent les lames. La

c barre > (i) était mauvaise, elle s'écroulait avec un bruit de tonnerre et ébranlait le sol. Quelques kroumens (2), allongés près des surf-boats (^) retournés, se reposaient.

Au large, entre deux vagues, apparaissait un vapeur, le Taygite, à l'ancre depuis deux jours. L'état de la mer ne nous avait permis d'échanger avec lui que des communications sémaphoriques. Ce mode de correspondance était insuffisant ; les demandes du colonel avaient été mal comprises. Il était nécessaire de s'entendre avec le commandant du bord, qui avait hâte de repartir, et le colonel m'avait donné l'ordre de passer la • barre » à tout prix. Je jugeais inutile d'avoir recours aux équipes de kroumens du service local, elles seraient incapables de me conduire au paquebot par un temps pareil. Les meilleurs pagayeurs et les plus audacieux étaient reux d'une maison de commerce, la maison Verdier ; j'allais trouver son représentant, M. Gauvain.

Au premier mot, il refusa net :

— C'est imTWssibîe.

— Le colonel m'a donné l'ordre de passer à tout prix.

— Pas un bateau n'a pu franchir la barre depuis deux jours ; adressez-vous au service local, vous verrez ce qu'il ïous répondra,

— Les kroumens du service local ne sont pas ceux de la maison Verdier.

(1) La banc, phénomène produit par la mer sur toute la citle et dû à une disposition du litloral, c'cat-i-dite il la pente trop r.ipîde de la p1aj;e, contre linjuclle le» lames viennent buter et se biiier. (Voir A Iravert PAirique, lîeulcnanl. colonel BaTatier.l

(j) Passeurs de barre.

(.)) Bateau de biUantt.

Les maisons de commerce mettent un point d'honneur à avoir les meilleures équipes, M. Gauvain ne fut pas insensible à ce compliment. Il rit et me montra ses pagayeurs qui se dirigeaient vers la plage :

— L'administration m'a demandé d'envoyer son courrier à bord. Mes kroumens vont essayer de passer; ce n'est pas sans danger. Ils veulent bien le tenter tout seuls ; avec un blanc, ils n'y consentiront pas.

— Dites-leur que je nage aussi bien qu'eux. Ils ne s'occuperont pas de moi.

Quand ils sauteront à l'eau, j'en ferai autant.

— Je ne doute pas de votre talent de nageur, mais vous serez assis au milieu du Iwat. il vous sera difficile de sauter à l'eau, et vous n'en avez pas l'habitude; si vous ne le faites pas à temps, vous demeurerez sous l'embarcation chavirée ; je ne peux pas prendre celte responsabilité.

Au fond, je n'avais pas une envie irrésistible de franchir la barre, mais ïl est toujours mauvais de reculer devant ce qui effraie; on cède aujourd'hui devant un danger, demain devant un autre; on arrive ainsi à s'entraîner à la peur. J'étais parfaitement capable de piquer une tête dans les vagues, s'il le fallait ; et puis, je n'exposais pas d'autre vie que la mienne.

J'insistai. Finalement M. Gauvain se rendit à mes instances. Restait à persuader les kroumens, mais j'avais des arguments souverains à ma disposition. Je glissai à l'oreille du barreur l'offre d'une caisse de gin; cet homme incorruptible demeura inébranlable; pourtant, à la promesse d'une seconde caisse, ses signes de dénégation furent moins assurés; quand je lui en eoi proposé une troisième, il me dit ; » Mtaite. »

Je devenais un colis précieux, ma vie valait une orgie.

Je saute dans la baleinière. A Tintérieur du boat, près de la place qu'ils occuperont tout à l'heure, les kroumens disposent leurs pagaies, dont la large palette est découpée en forme de trident ; le f éticheur, qui doit surveiller l'arrivée des vagues, se dirige vers un point relevé de la grève, d'où son sifflet donnera le signal du départ.

D'un élan les kroumens poussent la barque au milieu des remous produits par le choc de la lame qui se retire eontre celle qui vient de déferler. Le barreur est à son poste, debout sur le banc d'arrière, tenant le lourd aviron de queue; les dix pagayeurs rangés autour de l'embarcation, les mains crispées sur le bordage, le corps penché en avant, ramassés sur leurs jarrets, maintiennent le surf4x)at immobile, prêts à l'entraîner de toute leur vitesse lorsque le féticheur sifflera.

Nous attendons. Les trombes d'eau, se succèdent furieuses. Chaque fois qu'elles éclatent, leurs bouillonnements soulèvent le boat; il disparaît parmi des flocons d'écume; puis la nappe neigeuse se retire d'une glissade, et la quille racle le sable; mais de nouveau le flot hurlant se précipite, essayant de refouler ceux qui ont l'audace de le braver; flux et reflux vertigineux qui troublent ma vue. Je lève les yeux, et devant moi, c'est un autre spectacle : une muraille d'eau se dresse glauque, marbrée d'ombres et de lueurs, on dirait du soleil liquide enfermé au creux sombre de la vague qui se prépare à déferler.

Depuis une demi-heure, nous sommes là sans bouger, entourés de tourbillons. Les kroumens n'ont pas fait un mouvement, leurs muscles d'hercule se gonflent seulement sous l'effort; toute leur attention est fixée sur le signal qui doit les jeter à l'as saut; ils demeurent impassibles, îndîffé rents à ce fracas de torrent, à ces hurlements de l'abîme.

Derrière nous, la tête droite, hiératique, le regard dirigé sur la haute mer, le féticheur cherche à découvrir une lame favorable. Je ccmimence à désespérer Nous ne passerons pas.

Soudain, un coup de sifflet : les kroumens brusquement détendus s'élancent, se précipitent avec le reflux de la vague qui vient de se briser ; ils impriment un dernier élan au hoat, et je n'ai pas eu le temps de les voir sortir de l'eau qu'ils ont déjà bondi sur le plat bord, s'y sont assis,

ont saisi leurs pagaies, et c piochent »

l'eau avec furie. La barre accourt, nous la devancerons... sur son dos encore arrondi, nous montons doucement; nous avons passé. Je me retourne et de la main j'adresse un geste de victoire à M. Gauvain; mais il lève les bras, prend sa tête dans ses mains ; en même temps, le féticheur lance des coups de sifflet stridents, répétés. Ces coups de sifflet ont quelque chose de haletant. J'oubliais que la barre se décompose en trois rouleaux, nous n'avons franchi que le premier. Je regarde en avant : une lame monstrueuse arrive sur nous. Pourrons-nous la gagner de vitesse? C'est impossible. Mes mains se crispent sur le banc; ce n'est pas le moment, il faut au contraire me préparer à sauter. Cependant, pas un des kroumens n'a bronché. Ils ne semblent même pas se douter du danger. Ils se sont courbés un peu plus sur la mer, leur tête touche le bordage; leurs coups de pagaies se sont accélérés; ils suivent la cadence du sifflet dont là-bas les sons aigus se précipitent de plus en plus. Le boat taille droit sa route vers la montagne liquide; nous voilà sur elle; déjà elle commence à se creuser; nous sommes au bord d'un gouffre vertical, l'abîme se lève devant nous.

L'avant heurte l'obstacle; au choc, la barque se cabre; je vois les pagayeurs audessus de moi, ils continuent de frapper ce mur dont la concavité nous aspire, qui va se replier sur lui-même et nous écraser La proue dépasse la crête; dressée, elle oscille un instant, le boat vat-il se renverser? Je sens qu'un trou se fait subitement sous la quille; j'entends un fracas d'avalanche; les pagaies frappent toujours, elles s'enfoncent dans un éclatement d'écume ; il me semble que le boat est projeté par son élan dans le vide; brusquement il bascule en avant et retombe lourdement dans le creux que la lame a laissé derrière elle. Les pagaies, qui un instant ont battu Tair, replongent dans la mer, nous courons vers le troisième rouleau, le franchir n'est plus qu'un jeu. Au delà, les kroumens se reposent. Ils l'ont bien gagné. Ils viennent d'exécuter un tour de force, ils ont donné leur maximum d'effort, leur torse ruisselle d'eau et de sueur, leurs muscles saillent, mais leur respiration est aussi régulière que s'ils sortaient de leur case. Ils me regardent en riant.

Maintenant que le danger est passé, je le détaille : une hésitation, un coup de

pagaie plus faible et nous arrivions un dixième de seconde trop tard; la moindre faute dans le mouvement du lourd aviron de queue, la plus petite perte d'équilibre du barreur, et nous abordions la barre dans un léger oblique, suffisant pour être culbutés, peut-être écrasés. Le barreur se penche vers moi et me dit :

— C'est la première fois que nous y a passer comme ça. Si toi n'étais pas là, tous sauter dans l'eau.

Je le crois. Cette affirmation a, j'imagine, moins pour but de provoquer mon admiration que ma reconnaissance. Sans hésiter, je promets une caisse de plus. Quatre caisses de gin I Moi qui ai toujours bu de l'eau, qui mériterais d'être président de la ligue antialcoolique, je donne quarantehuit bouteilles de ginl Ce n'est pas sans remords, mais que faire? Si je leur distribuais de Targent, ils le convertiraient au.ssitôt en alcool.

A présent, c'est une frénésie de coups ûe pagaies, nous courons sur les longues houles bleues, nous couronnons les vagues crêtées de blanc, nous volons vers le vapeur qui se balance au large et dont la fumée noircit l'azur.

Toute notre expédition est à organiser, ou plutôt à improviser. Notre colonne du Haut-Oubangui a été disloquée comme à plaisir. Après avoir emmené de Loango 2 compagnies, le colonel a trouvé de nouveaux ordres à l'escale du Dahomey. Il a dû laisser à Cotonou une des 2 compagnies qu'après réflexion on renvoyait au Congo; une autre, destinée à la remplacer, lui serait expédiée du Sénégal.

Depuis, un nouvel ordre nous a rendu la compagnie débarquée à Cotonou, où elle a été de nouveau rembarquée pour la Côte d'Ivoire. Quant à la 3* compagnie annoncée, nous l'attendions par le Taygete, elle n'est pas arrivée. En tout cas, ce n'est pas avec 3 compagnies que nous pouvons marcher contre Samory. Le colonel en a demandé 4 pour la colonne active, 2 pour garder la ligne de ravitaillement. Il réclame, en outre, 2 sections de 80 de montagne à la place de sa batterie de 42 absolument insuffisante, un demi-escadron de spahis, des chevaux pour les officiers, 200 mulets destinés aux transports, une chaloupe à vapeur et des chalands, afin d'uti-

liser l'une des rivières qui s'offrent à nous comme ligne de ravitaillement.

Deux directions, en effet, conduisent à Kong : la vallée du Comoé et celle du Bandama. La première est la route suivie par le capitaine Binger, dans son exploration du Soudan à la Côte d'Ivoire. La seconde est la route que vient d'ouvrir le capitaine Marchand, pendant son voyage de la Côte d'Ivoire au Soudan. Jusqu'à Marchand, nul n'avait pu pénétrer dans le Baoulé, la région que traverse le Bandama. Thiassalé, à cent kilomètres de la côte, avait défié toutes les tentatives. A la tête de quelques tirailleurs, renforcés par les miliciens de la colonie. Marchand a forcé la porte du Baoulé, est devenu le maître du pays, le dieu auquel rien ne résiste, et les indigènes l'ont surnommé Paquébo, l'ouvreur de routes. C'est en poursuivant son chemin vers le Soudan, après avoir atteint Tengréla, le 12 février 1894, qu'il a appris la marche de Samory vers Kong. Il est aussitôt revenu sur ses pas, est entré à Kong et y a laissé 15 tirailleurs. De retour à Kodiokofi, il a jeté le cri d'alarme, auquel on a répondu de France par l'envoi d'une partie de notre mission.

Laquelle des deux routes le colonel Monteil choisira- 1- il ? Celle de Binger ou celle de Marchand? Avant de faire un plan de campagne, il attend les renseignements de Marchand qui accourt du fond du Baoulé. Le gouverneur de la Côte d' Ivoire, actuellement en France, désirerait nous voir prendre la route créée par lui, d'autant plus que le passage de notre colonne n'y serait pas inutile et servirait à rétablir l'ordre singulièrement troublé.

La situation politique de la Côte d'Ivoire est loin d'être aussi belle qu'on le croit en France. La colonie est dans un état d'équilibre instable qui précède les dé« sastres. Dès le jour de notre arrivée à Grand- Bassam, nous avons été reçus par les négociants comme des sauveurs. Nous n'avions pas compris tout de suite la raison de cet enthousiasme. .Aujourd'hui, nous ne sommes plus étonnés. Ce n'est pas seulement la sécurité sur les routes qui est menacée, ce sont les routes qui n'existent plus. Sur celle du Comoé, dans l'Indénîé, une série d'incidents fâcheux se sont déroulés : l'administrateur Poulie y a été tué; on s'est contenté de déplorer sa mort, on ne l'a pas vengée, les postes ont été abandonnés; à 30 kilomètres au Nord de Bettié, le poste de Zaranou a manqué

d'être enlevé; autour de Grand -Bassam, les gens d'AIopo, de Jackville, de Yocoboué ont commis tous les méfaits, pillages ou assassinats, sans avoir subi la moindre répression. Silais il y a mieux encore ; les commerçants ne tr«nblent pas uniquement devant les indignes, ils ont presque aussi peur de ceux qui sont chargés de les protéger, c'est-à-dire des miliciens. Les miliciens sont des Sénégalais comme beaucoup de nos tirailleurs (i), seulement certains d'entre eux sont les rebuts des compagnies régulières dans lesquelles ils n'ont pas été admis, et les autres, qui auraient fait de bons soldats, sont entraînés par l'indiscipline de

leurs chefs directs, ils ne sont plus que dea forbans, terreur de la colonie.

Il y a peu de temps, le fonctionnaire, grand chef de la milice, voulait mettre luimême deux hommes en prison ; à peine avait-il ouvert la porte que les deux miliciens le saisissaient chacun par un bras, le poussaient dans le local disciplinaire ot l'y enfermaient. Deux jours avant noire arrivée, le gouverneur intérimaire était assiégé dar.s sa maison par les miliciens révoltés ; baïonnette au canon, ils demandaient l'élargissement d'un des leurs emprisonné. Ils eurent gain de cause.

Telle est la situation de la Côte d'Ivoire.

elle ue la miniv iimii^i»^ a . .ntérieur.

Le colonel a cru de son deleurs camarades, ou ne sont pas commandés voir de sii^naler au ministre un pareil état de avec assez d'autorité. choses et sa dépêche se terminai par c«

Les miliciens de la Côte d'Ivoire, con- mots : . La colonne actuelle est moms desduits par Marchand, ont enlevé Thiassalé tinée à éloigner danger Samory qu a paafier

en pleine forêt vierge; sous les ordres de colonie elle-même. •

^ * Sans aucun désir de perdre son temps à

pacifier la Côte d'Ivoire, mais cédant aux supplications de tous les Européens, à celles

(t) Pieique loin not tiiailleuii étnienl Souda-

du gouverneur intérimaire en personne, il demandait la mise en état de siège et les pouvoirs les plus étendus.

Il n'a pas reçu de réponse.

Il est impossible de plaire à tout le monde. Les commerçants voient en nous des sauveurs ; et naturellement pour les gens du pays, nous sommes des gêneurs. L'optique du détrousseur ne peut être celle du détroussé. Nous venons de nous en apercevoir.

Hier matin, un indigène nous avait vendu un mouton et des oranges ; il s'était même montré assez conciliant sur le prix du marché. Un mouton ! C'est une rareté à Grand- Bassam. Pour quelle raison ce mouton ne fut-il pas abattu incontinent, dépecé et mangé? Pourquoi le cuisinier lui laissa- t-il vingt-quatre heures de plus à vivre? Comment les oranges ne furent-elles pas servies le soir même ?

C'était écrit! comme disent les musulmans. Et nous ne saurions trop en remercier le ciel. Ce matin, le mouton était mort, et cette mort paraissant suspecte, le docteur procéda à l'autopsie. Il n'y avait pas de doute, le mouton était empoisonné. Les oranges furent aussitôt examinées. Elles portaient la marque d'une multitude de piqûres. Elles étaient également empoisonnées.

Le vendeur a disparu, mais tout le monde soupçonne Amangoua, le chef de l'Akapless, dont le groupe de villages constitue une agglomération de 12.000 habitants environ, à quelques kilomètres de Grand- Bassam, sur la rive gauche du Comoé.

Allons-nous être réduits à faire analyser tout ce que nous mangerons? Il est vrai que nous n'en avons pas les moyens ; Grand- Bassam ne possède pas de laboratoire. Le coup n'ayant pas réussi, il est peu probable qu'il soit tenté de nouveau.

Nous avons débarqué il y a treize jours, et depuis, notre colonne n'a reçu aucun renfort. Cependant, le mouvement vers Kong va se dessiner : le capitaine Marchand est arrivé et le colonel a arrêté le plan de campagne. Nous délaissons le Comoé, nous nous dérobons au soin de pacifier l'Akapless et rindenié, nous prenons la route ouverte par

Marchand dans la vallée de Bandama, à travers le Baoulé.

En outre du peu de sécurité de la vallée du Comoé, ce fleuve traverse la forêt vierge sur une longueur de 300 kilomètres. Au contraire, en amont de Thiassalé, le Bandama arrose un plateau couvert de palmiers, qui s'avance en pointe dans la forêt vierge jusqu'à 100 kilomètres de la côte.

Ce plateau, le Baoulé, creuse comme un golfe dans toute cette région presque impénétrable. Pour faire passer chevaux ^ mulets, nous devrons tailler une route dans ce massif où ne circulent que de rares sentiers obstrués par une végétation prodigieuse. Ce travail peut être tenté sur 100 kilomètres, il serait irréalisable sur 300. De plus, il faudra, pour le mener à bien, le concours des indigènes. Du côté du Comoé, nous trouvons une région déjà soulevée; du côté du Bandama, le pays est calme. Toutefois, les relations entre la côte et Thiassalé n'ayant utilisé jusqu'ici que le cours du fleuve, la forêt n'a encore été traversée par personne ; le sentier part du poste de Dabou, de l'autre côté de la lagune, entre Grand-Bassam et Grand-Lahou, c'est tout ce que nous en savons. Aussi, le colonel me charge de le reconnaître, en attendant l'arrivée des renforts destinés à constituer la colonne. Il fera commencer les travaux dès que je l'aurai renseigné.

Forcer les indigènes à travailler, leur confier le soin d'élargir la route à travers la forêt, ce projet plonge Grand-Bassam dans la stupéfaction, et sa réussite inspire des doutes. Nous verrons bien, nous avons la force, et la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.

A Thiassalé.

Je l'ai traversée cette forêt, dans sa partie la plus étroite, heureusement! Si, avant d'y entrer, j'avais eu l'idée que j'aimerais, sous son ombre, à prolonger ma promenade, dès la première étape, j'ai trouvé la route interminable. Pour circuler sur ces chemins à peine frayés, il faut être un acrobate de profession. A chaque pas surgit un obstacle : tantôt des arbres abattus par la vieillesse ou étouffés par l'excès de vie qui les entoure, tantôt des lianes semblables à des bras* tendus en travers du sentier, tantôt des fondrières aux abords de ruisseaux invisibles dont on entend le mur-

mure derrière la muraille de verdure qui vous enserre de tous côtés. On escalade les troncs les plus petits; sous les plus gros (ils ont parfois 3 ou 4 mètres de diamètre), on se glisse, on rampe, le dos raclant l'écoroe, les mains plongeant dans u»ne pourriture de feuilles, de débris végétaux, d'où sortent des myriades d'êtres grouillants, fourmis noires, rouges ou blanches, scolopendres, araignées, vermines de toutes nuances et de toutes dimensions. Quand Tarbre tombé ne laisse pas entre la terre et lui un espace suffisant, on le contourne, et si nul n'est encore passé depuis sa chute, il faut creuser une trouée dans le fourré; heureusement, l'écroulement du géant a disloqué en partie cette jungle impénétrable qu'on ne pourrait forcer sans le secours de la hache. Et le sentier circule, serpente, afin de choisir le passage le plus facile, ne suivant jamais un élément de ligne droite.

Ma boussole me semble affolée, l'aiguille va du Nord au Sud, retourne au Nord, se jette à rOuest. Trouver la résultante de toutes ces directions, calculer la distance parcourue sur la vitesse de marche, sont choses impossibles.

Je suis obligé d'inscrire chacun de ces angles, de compter chacun de mes pas ; mais comment marcher avec régularité au milieu des contorsions que m'impose à chaque instant la gymnastique? C'est une dépense d'énergie et de rage! Sans la topographie, je ne m* apercevrais pas de ces tours et de ces détours, j'ignorerais que ma route revient constamment sur elle-même, que pour trois pas en avant j'en fais deux en arrière. A considérer les angles portés sur mon carnet, je crois être dans un labyrinthe. Mon carnet! les branches le froissent, les épines le déchirent, et ce qu'il en reste se détrempe dans l'humidité de la forêt. Je note un chiffre sur lui, une goutte d'eau tombe, une feuille l'effleure et l'efface, comme ferait le doigt d'un dieu malicieux, gardien de ce dédale dont nul mortel ne doit pénétrer le secret.

Il semble qu'on n'en sortira jamais.

Cette forêt, où la vie est répandue à profusion, donne l'impression de la mort.

Elle n'est pas une prison, elle est un tombeau. Un tombeau royal, immense, une colonnade d'acajou de 60 mètres de haut, mais cette colonnade porte une voûte de feuillage de 60 mètres d'épaisseur; et l'homme, écrasé sous ce poids, ne pouvant même pas se redresser, étouffe, aspire à l'air libre. Il le retrouve dans les villages. Au

milieu des clairières, où s'élèvent les huttes d'une population parfois importante, il revoit le soleil. Mais c'est seulement la pierre du tombeau qui s'est soulevée, il reste emmuré; le demi- jour dans lequel il vivait s'est éclairci, il n'a pas la joie de l'air libre, la joie d'apercevoir un horizon, de voir les herbes onduler dans la plaine, de distinguer dans le lointain la ligne bleue d'une montagne.

Les villages sont rares; exceptionnellement, j'en rencontre un dans le courant de la marche. Si, dans l'espace découpé sur le ciel par le sommet des arbres, le soleil est encore visible, je n'ai pas le temps de m 'arrêter pour le contempler; tout de suite, il faut me replonger dans la forêt, de nouveau courber le dos, me couler dans la trouée, rentrer dans l'ombre. Le soir, quand j'arrive à l'étape, le soleil a disparu ; il éclaire encore, mais sa lumière, près de s'éteindre, ne réussit pas à dissiper le malaise, à soulever le poids que la journée a fait peser sur moi. Rapidement le ciel pâlit, l'enceinte de feuillage prend une teinte ardoisée, la nuit, qui guette et rampe sous les arbres, sort de son repaire, se répand victorieuse. J'ai de cette nuit dans la tête; cette nuit accrue du silence, de l'immobilité qui m'environnent. Les indigènes curieux ont beau tourner autour de moi, mes porteurs s'agiter, mes tirailleurs parler et chanter, tous les bruits sont dominés, écrasés par le silence, l'immobilité, la mort de la forêt.

Pourtant, ces murailles qui m'enserrent cachent toutes les formes, toutes les fantaisies d'une vie colossale. Ces arbres ont un âge devant lequel l'imagination recule; à côté d'eux, nos géants d'Europe sembleraient des nains. Isolés, ils auraient la solennité d'un monument ; mais leurs cimes s'entassent les unes sur les autres, leurs troncs se pressent, s'enchevêtrent ; pas une branche ne se dégage, ils perdent leur dessin; leurs lignes disparaissent noyées, confondues dans leur grandeur même; ils ne sont plus qu'une masse pesante et muette, enfoncée dans la p)ourriture d'un sol où s'enlisent toutes les sonorités.

Chaque matin, reprenant tristement ma route, je compare l'orifice du tunnel dans lequel je m'engage, à l'entrée d'une de nos allées de futaie, où la senteur des bois nous pénètre, où les vieux arbres montent dans la lumière, éclatent en fusées, donnent, par leur élancement vers le ciel, le sentiment d'un infini d'altitude; je pense au silence

ému de l'âme qui se recueille devant ces de grandeur oppressante, le souvenir d'un arcs triomphaux, ainsi qu'au seuil d'une temple aux assises gigantesques, mais écracathédrale. Ici, la gloire du jour est lem- s&s sous la voûte qu'elles soutiennent, la placée par une demi-clarté, le parfum de sensation du trouble ressenti devant un déla verdure humide de rosée par l'haleine cor fabuleux, mystérieux. fétide d'un humus décomposé, la dou- Sans mon compagnon de route, M. Deceur , !e charme de la solitude et du si- lafosse, commise aux affaires indigènes, qui lence, par des glissements furtifs, des ram- gagne le poste de Thiassalé, la route m'eût

crâne et les brandies. Il enjambe avec précision les lianes que, courbé sur pements suspects, des visions de cauchemar ; mon carnet, je ne vols pas, et dans lesdans le jour voilé de crêpe, les lianes tor- quelles je culbute. Il n'a pas ses facultés dues se plaquent sur la profondeur de d'attention oblitérées par la rage de faire l'ombre comme une convulsion de forces un itinéraire dans des conditions impossicherchant à s'évader, à sortir de l'enseve- blés. I.e long du sentier, il peut être émerlissement. veillé par le tronc d'un colosse, en admi-

De cette forêt, je garde une impression rer les racines tordues, réjouir sa vue de

l'oidiidée piquée sur une écorce. Dans les villages, son esprit curieux a k temps de i^intéresser à tout, au type des indigènes, à leurs mœurs, à leur langue. Grâce à lui, je me déride parfois; une réflexion amusante m'arrache à la sévérité des angles et du rapporteur.

Quelle joie en arrivant à Nianwé, au bord du Bandama, en face de Thiassalé!

La forêt ne finit pas là, elle continue pendant une vingtaine de kilomètres, mais le fleuve ouvre une large trouée entre les deux clairières de Nianwé et de Thiassalé; c'est l'air qui circule enfin, c'est le soleil dans les arbres, le balancement des branches sur le ciel.

Le long des berges les géants de la forêt, contents, eux aussi, de respirer, s'élancent d'un jet rigide, ils allongent leurs membres d'athlètes à travers l'espace, les offrent à la pluie de lumière répandue sur eux ; et les rayons bienfaisants les parcourent, descendent en zigzags étincelants jusqu'aux feuilles qui baignent dans le fleuve, mettent dans la goutte d'eau suspendue à leur extrémité l'éclat d'un diamant.

Je suis sorti du silence lourd, angoissant; le Bandama glisse sur la grève avec un murmure de source, de la rive droite une pirogue s'est détachée et vient au-devant de moi, les pagayeurs chantent et

Ac MILIEU DE8 CtAIRIÉHES.

le rythme scande leurs mouvements; mes sens se grisent d'air, de mouvement, de vie.

Pourtant, en amont, j'entends un bruit sourd, <x)ntlnu; devant moi, passent quelques flocons d'écume emportés par le courant..., j'oubliais que là-bas sont les rapides et les chutes où le capitaine Manel, parti avec Marchand, a trouvé la mort, noyÙ' dès le début de la mission, le 9 septembre

Manet, un de mes anciens à Saint-Cyr.

Je l'avais retrouvé au Soudan en 1892; je le vois encore charger les Sofas de Samory à la tête de ses tirailleurs. Un an plus tard, il mourait ici, à quelques pas de l'endroit où je suis en ce moment, où je chantais tout à l'heure un hymne à la vie..., la mort ne perd jamais ses droits, elle tient à nous rappeler qu'elle est là!

A côté de ma case, sous un hangar, est dé[XJsé le chaland d'acier qui a sombré avec Manet. Ses tôles sont tordues, pliées en deux par la violence du courant qui l'a projeté contre les arbres, contre les rochers.

Mon rapport terminé et expédié à Grand-Bassam, je suis allé voir ce rapide que Manet devait remonter avec un des deux chalands de la mission. Le récit du capitaine Marchand sur le terrible accident était présent à ma mé-

A 10 kilomètres de Thiassalé, en face du petit village de Tabouatié, le Bandama d'un bond se précipite du haut des rochers qui barrent le fleuve, il se brise sur les rocs entassés au pied de la chute, rebondit, s'éparpille en écume, retombe, s'enroule en tourbillons d'eau neigeuse, se rue à travers le lit parsemé d'écueîls. Plus bas, à 2 kilomètres de Thiassalé, le courant, au moment de s'apaiser, reprend une nouvelle vitesse ; des rapides sont formés par une ligne d'îlots et de récifs parallèles à la rive droite, ils ne laissent qu'un étroit che.

nal à l'écoulement du torrent.

Trois jours avant le départ de Manet, Marchand avait fait

— Le CIPITAINB E

avec lui une première reconnaissance et avait déterminé la seule route possible à suivre, tantôt longeant une rive, tantôt côtoyant l'autre.

Le 9 septembre, tout était prêt. A dix heures et demie, vingt pagayeurs indigènes embarquaient dans le chaland d'acier, cinq autres dans une petite pirogue destinée à servir d'éclaireur. Un laptot, Mahmadou Kamara, tenait la barre, un grand aviron de queue; deux tirailleurs d'escorte, Bala et Malal Si, avec un interprète du pays, £ytoumo, accompagnaient le capitaine Maoet.

Marchand, retenu par dtes expéditions de convois, devait rejoindre son ami au-dessus des chutes. Heureux d'avoir enfin lancé vers son but la mission qui depuis six mois avait été arrêtée par la prise de Thiassalé et tous les détails d'organisation, il venait de se mettre à table avec l'administrateur de la région nouvellement conquise. Une rumeur étouffée se fait entendre du côté du fleuve, des pas se rapprochent. Marchand, tout à sa joie, n'y prête pas attention. Quelqu'un dit à côté de lui : « Le capitaine est mort. » Cette phrase inattendue, qui ne répond à rien, ne lui semble pas avoir de sens; elle ne pénètre pas dans son cerveau ; il ne bouge même pas.

Mais une voix répète, haletante : t Le capitaine est mort! »

C'est la voix de Birama, un de ses tirailleurs. Il la reconnaît ; il se retourne. Derrière Birama se tiennent sans vêtements l'interprète Eytoumo et le tirailleur Bala, ruisselants, épuisés, soutenus par des indigènes. Subitement, Marchand a compris l'atroce vérité : Manet est mort.

11 court à l'embarcadère, saute dans une pirogue avec tous ceux qui sont là, et veut gagner la rive gauche, celle que devait suivre Manet, d'après ce qui avait été décidé à la suite de la reconnaissance. Eytoumo l'arrête : « Non, c'est de ce côté que le capitaine est passé, b De ce côté?

dans ce chenal au courant de foudre?

Quelle folie ! Tous se mettent aux pagaies ; la pirogue arrive à hauteur de la pointe Nord de la première île, dont les arbres sont submergés par les hautes eaux; elle remonte encore trente mètres en serrant de près la berge. Eytoumo montre le milieu du fleuve : « C'est là! • Marchand exige des explications, maïs devant son regard l'interprète tremble; alors Bala joint les mains en pleurant : t Pardon, mon capitaine, si moi pas mort aussi; lui m'a lâché,

j'ai plongé, j'ai cherché, j'ai pas pu le trouver, j'ai pas pu mourir avec luL » Et, en larmes, il raconte comment l'accident s'est produit.

Après avoir vainement tenté d'envoyer Bala, dans la petite pirogue, attacher un câble à la pointe de la deuxième île, Manet donne l'ordre à ses pagayeurs de traverser.

Ceux-ci refusent. Manet persiste dans sa folie de vouloir passer le fleuve à cet endroit, afin de ne pas perdre de temps à revenir en arrière. A la troisième injonction, les pagayeurs obéissent. Au moment où ils entrent en plein courant, le barreur Mahmadou Kamara essaie de résister à l'effroyable pression exercée par l'eau sur l'avant du chaland; l'aviron de queue se brise net.

Pfise de travers, l'embarcation est projetée comme une flèche vers un arbre submergé dont une branche s'allonge sur la surface du fleuve et forme barrage. Manet a le temps de crier : « Tout le monde à droite »

La tête perdue, les indigènes se précipitent au contraire du côté opposé à celui qui va frapper l'obstacle. Le mouvement de bascule est irrésistible; le chaland se retourne et coule instantanément. Sur les vingt pagayeurs, dix-neuf ne reparaissent pas.

Mahmadou, le barreur, et Eytoumo, retenus sous le chaland, ne remontent pas tout de suite à la surface. Manet est entraîné par le courant. Bala, resté dans la pirogue, se jette à l'eau, crie aux pagayeurs de le suivre, et rejoint le capitaine au moment où celui-ci « buvait beaucoup d'eau • ; il le saisit par une manche, le lâche, le reprend ; Eytoumo vient à son aide. Manet leur dit :

« Je vais me soutenir avec les bras, enlevei, mes souliers, mes houzeaux. » Mais le groupe est précipité contre un arbre et séparé. Eytoumo, épuisé, s'accroche à une branche et abandonne la lutte. Manet disparaît; Bala le cherche; Mahmadou Kamara, qui a pu se sauver, arrive et plonge avec lui; vains efforts : Manet est perdu.

Où est son corps, où le courant l'a-rt-il entraîné? Anéanti par la douleur, Marchand promène ses regards sur le fleuve qui garde sa proie. En aval, quelque chose de jaunâtre flotte, accroché à une branche, au ^ milieu du courant. Marchand se lance vers cette épave, oubliant le danger, ne pensant qu'à retrouver le corps de son ami. Comme le chaland de Manet, la pirogue est emportée par le rapide; comme lui, elle vient se coller brutalement contre l'arbre; elle s'incline; l'eau, refoulée, monte le long du bord, entre dans l'embarcation; les tiraV-

leurs saisissent des branches, s'enlèvent à la force du poignet; la pirogue, délestée, se redresse. Eytoumo, accroché d'une main, plonge et ramène un pagne, puis un cahier et le livret de Manet. Marchand prend ce livret : tout ce qui reste de Tami qui devait partager avec lui les travaux, les souffrances, les dangers de la mission. £t ses yeux restent hypnotisés sur les deux lignes :

Manet (Pierre-Louis).

2 mai 1863.

9 septembre 1893.

— Mon commandant, voulez- vous me donner cinquante tirailleurs?

C'est la demande que j'adressais le 8 novembre au commandant Caudrelier.

Depuis un mois, je circulais dans le pays, reconnaissant les routes, étudiant les moyens de passage du Bandama, et le matin même, j'avais reçu du colonel l'ordre d'aller à Memené avec deux sections au-devant de Marchand. Ce dernier était parti de Grand- Lahou pour Thiassalé, à travers la forêt qui s'étend sur la rive droite du Bandama.

Le commandant Caudrelier était arrivé le 10 octobre à Thiassalé avec la 9® compagnie; mais celle-ci était déjà égrenée le long de la route à surveiller des convois. Aussi, le commandant, à l'énoncé de ma prétention, ne put me regarder sans rire.

— Cinquante tirailleurs! Où les prendrais- je? J'en ai tout juste cinq à vous offrir.

— A l'impossible nul n'est tenu. Je tâcherai de me contenter de cinq tirailleurs. J'ai besoin également d'un interprète.

— Un interprète ! Je n'en ai pas d'autre que celui du poste. Je ne peux pas le couper en deux.

— Assurément ; j'accepte le dixième de mes tirailleurs, mais il me faut un interprète entier, ainsi qu'un guide.

— Pour le guide, voyez Fatou Aka, vous pouvez emmener jusque-là mon interprète.

Fatou Aka, roi de Thiassalé, que Marchand a intronisé après avoir battu et déclaré déchu de son trône le roi Comnamboué, habite à Nianwé.

Je monte dans une pirogue, je passe le Bandama, et j'arrive chez Fatou Aka, bon petit vieux, sec, encore vert, aux yeux malins.

Je me demande ce que je ferai d'un guide sans interprète! Heureusement je me souviens qu'un tirailleur m'a parlé d'un Dioula venu du Nord, habitant à Nianwé, et parlant la langue du pays.

Dès mes premiers mots, Fatou Aka paraît embarrassé; il craint que je ne recherche si ce Dioula se trouve ici de so*»

plein gré, ou en vertu de quelles lois il 9.

été maintenu à Nianwé.

Le roi préfère éluder sa réponse.

— Tu parles la langue des Dioulas?

— Moi peu, mes tirailleurs très bien, ils sont de la même race.

— Les Dioulas, vois-tu, ce sont des commerçants, ils voyagent, ils passent, ils sont ici aujourd'hui, demain on ne sait pas où ils sont.

— Fatou Aka, celui dont je te parle est à Nianwé.

— C'est bien possible, tu sais plus de choses que moi, tu as cent ans...

— Pour la sagesse, assurément; aussi ne discute pas.

— Tu as cent ans ! seulement les Dioulas sont des marchands : les marchands ne se battent pas, tu n'en feras jamais des soldats.

— Fatou Aka, je ne veux pas faire un soldat de ce Dioula, amène-le-moi.

La réflexion suggère à Fatou- Aka qu'il n'arrivera pas à cacher la présence de son captif, et qu'il est préférable de s'en débarrasser en me rendant un service dont il sera certainement payé. Il l'envoie chercher.

Pourvu d'un interprète, j'aborde la question du guide. Je me heurte à un refus obstiné. Fatou Aka ne connaît pas Miemené, et personne à Thiassalé ne sera capable de m'en indiquer le chemin.

Je remonte dans ma pirogue sans avoir aucun renseignement. En route, je fais parler mon Dioula. Sûr de revoir avec nous son pays, il n'hésite pas à me donner le secret du refus opposé par Fatou Aka :

Memené est le nom d'un pays dont Watta est la capitale ; et Watta est un repaire de brigands, où personne ne me conduira ; lui sait que le sentier de Watta se détache à Sinderesso de la route du Baoulé, mais il ne l'a jamais pris.

Muni de ces renseignements, je me rends chez r ex -roi Comnamboué, un jeune homme à la tête énergique, au regard dur, perçant et intelligent ; il est allongé, une infirmité l'empêchant de marcher ; autour de lui est un semblant de cour qu'il a conservée mal-

gré sa déchéance. Il était le chef de la guerre contre Marchand, et je crois, à le regarder, que s'il eût été valide, la résistance aurait été plus opiniâtre. Ses troupes battues, il s'est enfui, porté sur les épaules de ses sujets, sans que les tirailleurs aient pu l'atteindre. Plus tard, il s'est rendu et on lui a fait grâce de la vie.

— Comnamboué, j'ai besoin d'un homme pour aller chez les Memenés.

Il me toise avec son air hautain et indifférent :

— Je ne les connais pas.

— Si tu ne connais pas les Memenés, tu as peut-être entendu parler de Watta.

— Tu as vu Fatou Aka?

— Je l'ai vu, il m'a donné ce que je voulais ; à toi, je demande un guide.

— Je ne sais pas où est Watta.

— Je vais te faire conduire à Sinderesso, là où commence la route des ^lemenés et tu retrouveras peut-être ta mémoire.

— Si tu sais le chemin, prends-le. Je ne suis plus rien ici. Suis-je un chef, pour le présenter à d'autres chefs? D'ailleurs, pas un homme ne consentira à aller à Watta.

Je hausse les épaules :

— Eh bien ! donne -moi une femme ou un enfant, si les hommes ont peur.

Cette insulte ne le trouble pas; mon idée lui semble même réalisable.

— Une femme de Thiassalé est mariée à Watta, me dit-il, son petit frère connaît le chemin, qu'il parte avec toi, s'il y consent.

Il envoie chercher un enfant d'une douzaine d'années et lui ordonne simplement de me montrer la route. Ce n'est pas en vain que j'ai promis un cadeau au roi si cet enfant m'accompagnait. Pourtant Comnamboué est très ridie. Quand il fuyait devant Marchand, on raconte qu'il transportait avec lui une énorme marmite remplie d'or; il a remis sa personne entre nos mains, mais il a gardé sa marmite.

A Watta.

Je suis rentré dans la vraie forêt vierge que les environs de Thiassalé, d'une végétation beaucoup moins dense, m'avaient fait oublier. J'ai retrouvé les lianes, les troncs d'arbres abattus, le poids du dais de feuillage impénétrable au soleil, le sol spongieux, le lit de feuilles détrempées, l'odeur acre des végétaux qui pourrissent, j'ai re-

trouvé tout cela, mais dans un pays plus montagneux que celui de la route entre Dabou et Thiassalé. Sur les flancs abrupts des collines, les zigzags des sentiers, de plus en plus courts, se hissent d'arbre en arbre au milieu des rochers, et les énormes racines rougeâtres qui d'un côté agrippent la paroi verticale, retombent de l'autre côté dans le vide, se recourbent, se tordent, cherchent le sol et disparaissent à travers le fouillis, la confusion des branches; on ne sait plus si ces racines, semblables à des câbles, supportent l'arbre dont elles ont jailli ou si elles retiennent celui qu'elles surplombent. Toute la journée, je monte, je grimpe, mes pieds glissent sur les rochers humides et qu'on dirait recouverts de vase, mes mains s'accrochent aux lianes, je crois ne jamais arriver en haut, puis, brusquement, le fourré s'éclaircit; encore un eflfort; voilà le sommet.

Je m'arrête. Je suis au bord d'un véritable balcon d'où je domine le pays.

Sous mes pieds dévale un océan de cimes, une tourmente de feuillage faite des couronnes échevelées des géants qui ne m'avaient encore montré que leurs pieds.

Ces remous épousent toutes les formes du terrain, ils se fondent en moutonnement à mesure qu'ils s'éloignent ; bientôt, ils ne dessinent plus que de régulières ondulations s'élevant et s' abaissant en longues houles aux creux ombrés, dont les crêtes brillent sous le soleil ; puis ces vagues se nivellent, étalent un tapis vert, uniforme, tendu sur la terre jusqu'aux dernières limites de la vue. Cette prairie suspendue, les énormes colonnes qui la supportent, me donnent maintenant l'impression de quelque chose de gigantesque. Un souffle d'air passe; la prairie vibre, la surface tremble et paraît fuir devant la brise qui la parcourt ; il s'en échappe un bruissement de respiration ; je vois enfin vivre la forêt, je vois respirer ces arbres.

La halte est courte, je me remets en marche. Je m'enfonce de nouveau sous bois, et redescends l'affreux chaos du fond. Après avoir vu la vie des sommets, j'ai l'impression de pénétrer dans les arcanes du monde végétal pour surprendre à la fois les secrets de tout ce qui se forme et de tout ce qui se désagrège, de tout ce qui naît et de tout ce qui pourrit.

Le 7 novembre j'arrivais à Zégo; je n'étais plus qu'à une courte étape de Watta.

Le lendemain, au départ, un guide s'adjoignit à l'enfant qui m'avait conduit jus-

qu'ici. Je ne fis pas d'observation. Le chemin était peut-être plus difficile à trouver? Etant donnée la réputation de Watta^ les sentiers devaient être peu frayés. En effet, nous allions de fondrière en fondrière, enfonçant dans la boue, dans la vase qui remplissait le creux des ravins, et je comprenais pourquoi, dans ce pays, le crapaud a la prétention d'avoir été créé le premier, d'être le roi du monde : t Avant ^ue la terre fût formée, dit le crapaud, dont les indigènes connaissent sans doute la langue, il n'y avait que quelques sommets entourés d'eau, et je sautais de l'un ^sur l'autre; c'est même ainsi que j'ai pris l'habitude de sauter; le jour où les sommets se sont écroulés, la boue s'est formée ; je suis le premier à avoir vu la boue. »

Hélas! bien d'autres après lui voient la boue! Il doit penser que la terre n'a p^s beaucoup changé depuis sa formation, et il peut continuer à s'en croire le roi.

Ma boussole m'inquiétait un peu; je constatais que nous montions vers le Nord, je supposais Watta plus à l'Ouest. Mais pouvais-je savoir dans quelle direction je marchais ?

A l'étape, j'appris avec stupéfection qu'au lieu d'être à Watta, chez les Memenés, j'étais à Dérébro chez les Gouros.

Quant au guide de Zégo, il avait disparu.

Evidemment il avait pour mission de me dévier de ma route. L'enfant de Thiassalé, qui s'était rendu compte de l'erreur de direction commise au départ de Zégo, n'avait pas osé protester. Ici, le pays lui était inconnu.

Les plaintes du chef de Dérébro contre Watta me montrèrent tout de suite que les deux villages étaient en guerre. Je tombais bien! Je désespérais de jamais arriver. Je ne me doutais pas que les griefs des Gouros allaient précisément être la cause de leur empressement à me fournir un guide, leur chef, Damana Kouassi» ayant l'intention de se servir de ma présence parmi ses ennemis; je devais le constater plus tard.

Le 9 novembre, au soir, je parvenais enfin à Watta. Je ne puis affirmer que l'accueil fut chaleureux, cependant j'obtins une .case à l'extrémité du village. Je préférais ne pas être au centre de ce repaire si mal famé.

Si ce repaire est mal famé, il est admirablement situé au sommet d'une haute col-

line. De la crête, où j'ai convoqué le chef dès le matin, j'admire la houle des cimes verdoyantes.

Le soleil n'est pas levé; une brume légère flotte sur la verdure qui s'éteint dans une molle clarté, une de ces clartés indécises, dont on ne peut dire qu'elles naissent ou qu'elles meurent, qu'elles sont un crépiftcule ou une aurore. Dans le lointain bleui, estompé, se dessinent quelques raies d'une lumière mouillée ; un brouillard de rêve traversé par un rayon de lune. Devant moi, les premiers arbres semblent s'étirer, sortir du sommeil.

Le chef est là, j'abandonne les visions pittoresques pour l'interroger. Je ne tarde pas à m 'apercevoir de sa mauvaise volonté, il me refuse porteurs et guides. Sur la direction que je dois prendre, ses réponses me semblent toutes fausses. Je dis à mon interprète :

— Il ment.

Le pauvre Dtoula n'a pas l'ai rassuré, il articule timidement :

— Je le crois.

— Moi, j'en suis sûr, je vais le vérifier.

Je me retourne vers le chef :

— Où est Zégo?

Il m'indique une direction tout autre que celle donnée par mon itinéraire. Je lui prouve sa mauvaise foi. Alors il reconnaît avoir fait une confusion.

— A quelle distance sommes-nous de Zégo?

— Tout près, quand le coq chante à Zégo, on l'entend ici.

Selon moi. nous en sommes à 15 kilomètres. La colère commence à me gagner.

Cependant, à travers cette forêt, j'ai pu faire des erreurs. Je réponds :

— Si Zégo est aussi près, tu vas m'y conduire.

Il me regarde avec dédain et veut s'en aller. Je le retiens et lui montre le sentier.

— Marche.

J'ai à côté de moi un tirailleur et Moussa, qui, toujours méfiant, a pris sa carabine; sur un signe, ils encadrent le chef. Subitement il perd toute arrogance.

— Je me suis trompé, Zégo est loin.

En colère, je déclare :

— Eh bien! nous le verrons.

— Ne m'emmène pas par là, on m'y

tuera.

— Tu es avec moi, on ne te tuera pas, marche.

J'ordonne aux tirailleurs de veiller pendant mon absence, et de ne pas quitter leurs armes ; du reste, tant que je tiens le chef, ils n'ont rien à craindre; et, devant le village stupéfait, je prends la route de Zégo.

J'avais raison; j'en étais bien à 15 kilomètres.

Au moment où j'arrive à l'entrée de

Nous sommes adossés à la forêt. Je laisse en arrière mes deui gardes du corps et je m'avance vers les indigènes. La vue dss carabines a ralenti leur élan, ils piétinent sur place en hurlant, on dirait une meute devant l'animal aux abois. Que va-t-il arriver?... Tout à coup, deux noirs hat»llés à la façon des Apolloniens de la côte, sortis

Zégo. toute une fourmilière sort des cases, les femmes se sauvent, les hommes sautent sur leurs fusils et se précipitent sur nous.

Cette fois, je me suis fourvoyé dans un joli guêpier I

Le chef de Watta, de qui l'apparition a provoqué cette rage, s'est caché derrière moi, ainsi que mon Dioula. Je n'aurais jamais cru représenter un abri aussi large!

je ne sais d'où, accourent, se jettent devant les énergumènes, arrachent les fusils aux plus enragés, leur adressent des objurgations véhémentes dans lesquelles le nom de « Paquebô » revient en leitmotiv, et, finalement, apaisent l'émeute. Ma foi! voilà de braves gens. Ils ont surgi fort à propos.

Leur discours terminé, ils me serrent la main', et je leur rends leur étreinte avec effusion.

Ce sont, en effet, des commerçants de la côte, venus ici pour acheter des peaux de singe. Jamais je n'ai tant apprécié le commerce! Ils sont curieux de savoir pourquoi je suis à Zégo avec le chef de Watta ; c'est, parait-il, montrer du rouge à un troupeau de taureaux I Je m'en suis aperçu I Oui, au fait, il faut expliquer cette double visite I Mais c'est très simple : les blancs n'aiment pas la guerre, je veux réconcilier le chef de Watta avec les hommes de Zégo, et nous sommes ici pour boire avec eux cet excellent vin de palme qu'ils m'ont servi il y a deux jours. Les noirs, heureusement, même les plus sauvages, sont de grands enfants, ils passent facilement d'une idée à une autre.

Mon discours à peine traduit, les auditeurs éclatent de rire et se frappent à tour de bras sur les cuisses. Ils trouvent admirable cette idée de faire 15 kilomètres dans l'unique but de boire leur vin de palme, ils courent en chercher et, le vin bu, m'invitent à passer la nuit. Je les remercie; mes tirailleurs m'attendent à Watta, il faut que je reparte tout de suite.

Je propose aux Apolloniens de m'acoompagner. Ils refusent avec énergie : t Aller à Watta! jamais! > et ils ajoutent :

c Prends garde ! >

Trois heures plus tard, je rentrais dans la capitale des Memenés. En route, le chef, devenu doux comme un mouton, m'avait promis tout ce que je désirais.

A mon retour, une certaine animosité régnait dans le village. J'en eus vite l'explication. Le chef de Dérébro était là!

Damana Kouassi, l'ennemi de Watta! Il de^ vait évidemment à l'absence du chef des Memenés d'avoir pu entrer dans le village et d'être encore en vie. Je fus tout de suite renseigné sur la raison de sa visite malencontreuse.

A peine m'eut-il aperçu qu'il commença à exposer ses plaintes, à réclamer justice contre les vols dont il avait été victime ; et il proclamait à haute voix devant tous les habitants, la liste de ses griefs. Un à un, les Memenés se retirèrent ; bientôt je restai seul en face de la députation de Dérébro.

Après avoir essayé de lui faire comprendre que, si j'apportais la paix, cette paix ne pouvait pas avoir d'effet rétroactif, et que je ne voulais rien connaître des événements ayant précédé mon arrivée, je la renvoyai.

Maintenant, un silence de mort plane sur Watta. Pas un homme hors des cases.

La nuit tombe. Je recommande à la sentinelle de m 'avertir au moindre bruit. Je ren-

tre et donne l'ordre à Moussa de plier mon lit, je ne me coucherai pas.

A neuf heures, j'entends un frôlement contre ma case; je vois entrer en rampant l'enfant de Thiassalé, dont la sœur est mariée ici. A voix basse, il dit rapidement quelques mots au Dioula et repart comme il est venu. Il a tenu à me prévenir que toutes les femmes ont évacué le village : c'est la guerre ; dans une heure je serai attaqué. Je n'ai qu'à attendre; je réveille les tirail' leurs.

Les minutes s'écoulent ; vers neuf heures et demie, un roulement sourd passe sur le village. Qu'est-ce ? Le tonnerre ? Les orages en ce moment-ci sont rares, bien qu'il n'y ait pas de saison sèche absolue dans la forêt. Un grondement plus accentué ébranle l'atmosphère; plus de doute; c'est la tornade. Qu'elle éclate, qu'elle dure, et je sui^ peut-être sauvé. Les noirs n'aiment pas la pluie; de plus, ils n'ont que des fusils à pierre, la poudre mouillée dans les bassinets ne partira pas, et ils ne sont pas assez braves pour nous attaquer au couteau.

Les roulements se rapprochent, le hurlement du vent n'arrive pas à couvrir la voix des arbres secoués par les rafales; un éclair jaillit, et presque en même temps la foudre brise les nuages, une trombe d'eau s'abat.

Autour de Watta la forêt rugit. Sous la tourmente d'eau et de feu, les cimes échevelées doivent se tordre comme des furies. J'écoute, je cherche à percevoir les rumeurs du village, c'est impossible au milieu des détonations, des sifflements, des hurlements de l'orage. Je me penche au dehors, la sentinelle est là, immobile, fouettée par l'averse, illuminée par les éclairs ; devant elle, le village semble mort.

Cette tempête est trop violente, elle ne.

durera pas. Déjà les coups de tonnerre s'espacent, leur grondement s'éloigne, le vent s'apaise; je serai attaqué avant que le jour se lève.

Seule la pluie résonne maintenant sur les toits et sur les flaques d'eau, elle tombe en gouttes larges et pressées, comme si les nuages amoncelés sur nos têtes avaient hâte de se vider. Je guette le moment où ce bruit s'affaiblira et cessera.

De temps en temps, je regarde ma montre; l'aiguille avance si lentement! Pour sortir d'ici, je connnis li route de Zéiro, celle de l'Est ; je pourrais la trouver sans guide, même dans l'obscurité, malheureusement, elle part de l'autre bout de Watta. II est possible d'y accéder en contournant le

village ; mais ce mouvement ne passerait pas inaperçu de ceux qui attendent derrière les murs de leurs cases. S 41s ne sont pas encore résolus au combat, cette retraite serait capable de les décider, et s'ils gagnaient avant moi l'entrée du sentier, ma seule chance de salut disparaîtrait. De nuit, ou de jour, il faut que je m'empare de -ce passage avant -eux ; jusqu'à la dernière minute, je dois, par conséquent, les laisser croife à mon intention de suivre la direction dont je leur ai parlé en arrivant, celle du Sud. Mon itinéraire m'a suffisamment renseigné et je suis maintenant certain qu'une erreur m'a envoyé à Watta; jamais Marchand ne remontera aussi loin dans le Nord. Il est peut-être déjà à Thiassalé? Pour y retourner, moimême, je n'ai aucun intérêt à persister dans le choix d'une route inconnue.

La pluie a diminué de force; mais fine et tranquille, elle ne cesse pas; le ciel est toujours aussi noir. Les sentinelles se relaient toutes les heures, j'ai fait allumer du feu dans une case pour les sécher; je n'ai pas à me cacher, j'ai tout intérêt à donner aux hommes de Watta l'illusion que je me crois en sécurité chez eux. Dans le village, je n'aperçois aucune lueur. Au milieu du trouble produit par la visite du chef de Dérébro, l'appel aux armes et la fuite des femmes. Les foyers se sont probablement éteints. Il ne me déplaît pas de penser que mes ennemis grelottent dans l'obscurité. Les noirs ne dorment jamais sans feu à l'Intérieur des cases, même quand les nuits ne sont pas aussi' fraîches que celle-ci ; ils ont besoin d'une bonne atmosphère de fumée pour se sentir heureux. En ce moment, je les imagine accroupis autour des cendres froides, le fusil entre les jambes, recroquevillés, engourdis, bien mal préparés à une attaque.

Cinq lieures. L'eau tombe plus lentement, paresseusement, il n'en reste plus dans les nuages. Il faut gagner cinq heures et demie ; et le temps que les guerriers transis mettront à se grouper, nous verrons tlair.

Les dernières gouttes ont fini de clapoter sur la terre inondée, le jour luit. La sentinelle m'appelle. Des ombres sortent des cases. Je rassemble mes cinq tirailleurs. Attention ! Baïonnette au canon. Je fais extir- |3er mon Dioula de la case au fond de laquelle il se terre.

— Va dire au chef qu'il vienne me parler.

Il ne peut s'y résoudre, il se croît déjà mort ; je le menace ; il me montre en trem-

blant les hommes armés qui apparaissent à Tautre bout du village. Combien sont-ils?

Une œntaine. C'est bien peu. Où sont passés les autres ? •

Je crie au chef des Memenés d'arrêter ses guerriers, et d'approcher seul.

Mon injonction ne produisant aucun effet, les tirailleurs croisent la baïonnette. Ce mouvement interrompt la marche de mes ennemis. Les guerriers hurlent et ont l'air de s'insulter. Ils tireraient bien s'ils étaient sûrs de nous tuer tous à la fois ; mais quelques-uns d'entre nous survivront, riposteront, et chacun des assaillants pense que la riposte pourrait l'atteindre.

Je demande des porteurs et un guide.

Le chef déclare qu'ils sont tous prêts à me conduire, je réponds :

— Alors, fais déposer les armes à tes hommes et qu'ils me précèdent :

Il se met à rire :

— Tu as peur?

Et sur un geste de lui, tous s'avancent vers moi. Te lève le bras : En avant I

Les baïonnettes font reculer les guerriers derrière Les cases. Pour les poursuivre en ordre dispersé à travers le village, je n'ai pas assez de tirailleurs. Je reviens à mon campement. Mon lit a disparu ! Evidemment ce ne sont pas des porteurs qui l'ont enlevé pour le porter à Thiassalé.

Je commence à deviner pourquoi j'ai un si petit nombre d'hommes devant moi ; nous sommes entourés. J'aperçois l'enfant de Thiassalé qui s'est glissé dans ma case et fait des signes. Je lui envoie le Dioula.

Beaucoup de Memenés, d'après l'enfant, sont partis sur la route du Sud, où je leur avais dit devoir m'engager; ils se sont cachés au bord du chemin.

Je n'ai pas à hésiter. Les guerriers reparaissent, et je comprends leur tactique :

ils ne tireront pas, ils se contenteront de me pousser dans le sentier du Sud où leurs camarades m'attendent. Je lance de nouveau mes tirailleurs à la baïonnette, mais cette fois plus vivement, et en faisant un rabattement sur la gauche pour dégager la direction de l'Est que je veux prendre ; dès que je vois le terrain libre, je me précipite sur le sentier de Zégo.

Watta peut hurler; maintenant je suis tranquille. Dans ce couloir où nulle embuscade ne m'est tendue, un homme en vaut cent. Pourtant il faut presser le pas; ces sauvages connaissent peut-être des sentiers recoupant ma route, bien que la forêt semble peu frayée autour de ce repaire de brigands.

Nous arrivons à Zégo; tout le monde a fui, les indigènes prudents tiennent à rester neutres. Il en est de même des autres villages. Le lendemain, je rentre enfin dans les régions plus pacifiques qui avoisinent le Baoulé. A midi, je rencontre un courrier expédié par le commandant Caudrelier ; c'est Tordre de renoncer à entrer à Watta si je n'y suis pas encore parvenu. Comme je le pensais, il y a eu erreur; Marchand est passé par Menairi, et non par Memené ; il a frémi à l'idée que j'étais parti pour Watta avec 5 tirailleurs et a supplié le commandant Caudrelier d'envoyer à mon secours.

Si on me croit en danger, comment cette lettre n'est-elle pas même escortée? Il n'y a donc plus de tirailleurs à Thiassalé? Je pose la question au courrier. 11 me répond :

— Tous sont à Grand-Lahou.

Que se passe-t-il à la Côte d'Ivoire? Je voudrais le savoir, mais je suis encore à 35 kilomètres de Thiassalé, il m'est impossible d'y arriver aujourd'hui.

Ce qui se passe à la Côte d'Ivoire? Le commandant Caudrelier me l'apprend dès mon retour : la révolte qui couvait a éclaté, aussitôt Grand- Bassam dégarni des dernières fractions de nos troupes mises en route sur Thiassalé. Grand- Bassam même a été attaqué. L'autorité civile a demandé le secours de la colonne; le colonel, qui était alors à Grand-Lahou, a provoqué des ordres de Paris, et en exécution de ceux-ci tous les éléments en voie de concentration ont été rappelés. Le commandant Pineau, chef d'étatmajor, qui commandait à Grand-Bassam en l'absence du colonel, a pris la direction de l'expédition dirigée contre Bounoua, la capitale de l'Akapless ; il ne disposait que de ja lo* compagnie (capitaine Lallement), de 3 sections de la 13* compagnie (lieutenant Lacouar) et d'une section de miliciens. Il n'avait pas d'artillerie, la section de 80 de montagne était déjà à Thiassalé. Néanmoins, il n'a pas hésité à marcher.

Dans la nuit du 8 au 9 no\^mbre, à l'aide d'un vapeur et de chalands, il fait transporter sa colonne sur la lagune et sur le Comoé. A ç heures du matin, un peloton de la 10* compagnie et une section de la 13' débarquaient à Yaou, mettaient la main sur le village et se rendaient à Impérîé pour y protéger le débarquement du reste des troupes.

Impérié enlevé et le débarquement achevé, le commandant Pineau marche sur Bounoua par l'étroit sentier qui circule à travers la forêt; il arrive à huit heures et demie en face des premières défenses d'une agglomération de trois villages successifs s' allongeant dans im couloir de 100 mètres de large et bordé d'une végétation impénétrable. Le premier village, dit village des jeunes, tombe en notre pouvoir, malgré une résistance vigoureuse. Deux officiers, les lieutenants Hutin et Lacour, et deux seigents, les sergents Frenel et Bourhis, sont grièvement blessés. La chaîne renforcée fait un nouveau bond ; elle est brusquement -arrêtée par le feu du deuxième village, celui de Coumassie, organisé en véritable forteresse. En quelques instants, le sergent Extanasié et deux tirailleurs sont tués, soixante-cinq hommes sont blessés.

L'effectif est réduit de plus du tiers, le commandant Pitieau doit battre en retraite.

Avant, il veut emporter ses morts et ses blessés. Il faut deux heures pour remplir ce devoir sous une fusillade incessante échangée à une distance de 50 mètres.

La colonne s'est retirée sur le village d' Impérié, attendant des renforts. C'est au reçu de ces nouvelles que le colonel a fait revenir l'artillerie de Thiassalé. Il se dispose à prendre lui-même le commandement de la nouvelle expédition. J'avais l'ordre, moi aussi.de rejoindre le colonel à Grand-Lahou.

Et je n'étais pas là, l'artillerie est partie sans moi.

Nous sommes le 13 novembre, les canons sont en route depuis trois jours. Arriverai- je à temps? Avec une bonne pirogue, je serai le 15 à Grand-Lahou, et peut-être aurai- je la chance de trou\'er un bateau en partance pour Grand-Bassam?

A Gratid-Iiahou et à Jaekville.

Trop tard! à l'heure où j'arrivais à Grand-Lahou le colonel attaquait Bounoua. Une consolation me reste ; les rebelles n'ont presque pas résisté. Déjà impressionnés par la bravoure et la ténacité des tirailleurs pendant le premier combat, ils ont été terrifiés par les coups de canon, et ont eu peur d'être tournés, voyant une des colonnes d'attaque tomber dans leur flanc par un chemin découvert au cours d'une reconnaissance. Ils se sont enfuis dès les premiers, feux de salve exécutés par la compagnie d'à-

vant-garde que commandait le lieutenant Largeau.

Le village de Coumassie était imprenable d'assaut, Tenceinte était constituée par trois rangs de palanques, de 4 mètres de hauteur, percées de trois étages de créneaux et flanquées de tambours extérieurs. La position n'aurait pu être enlevée qu'au prix de pertes sérieuses.

La défaite d'Amangoua, le chef de l'Akapless, produira un grand effet dans tout le pays; celte région est calmée pour un temps, et nous allons pouvoir reprendre la marche vers le Nord.

Déjà les spahis ont débarqué, ainsi que la 14* compagnie, T avant-dernière attendue ; nous avons actuellement 5 compagnies, l'artillerie, la cavalerie, et je viens de recevoir l'ordre de débarquer à Jackville, les mulets, nos moyens de transport.

Mettre à terre des animaux quand il n'existe ni quai, ni warf, est une opération assez délicate; j'étais d*avis de jeter chevaux et mulets à l'eau, et de nous en rapporter à leur instinct pour le reste. Les mulets, qui sont des animaux raisonnables, ne se dirigeraient pas vers la haute mer, et les chevaux les suivraient. Ceux-ci, en effet, auraient été capables d'entreprendre la traversée de l'Atlantique. Excès d'audace, tout simplement, désir de réaliser l'impossible; moi, cavalier, je ne voudrais pas avoir l'air de mettre en doute l'intelligence du cheval ! Peut-être aussi ce dernier, étant plus civilisé, plus affiné que le mulet, a-t-il perdu certaines qualités d'instinct en s'éloignant de la nature? Il en est des animaux comme des hommes ; un paysan s'orientera mieux dans la campagne qu'un habitant des villes.

Le colonel Monteil recula devant ce procédé simpliste; il redoutait surtout le passage de la barre à la nage ; bien des jambes pourraient s'y briser. Il décida de placer les animaux dans des box, de descendre les box dans les surf -boa ts et de laisser le tout arriver sur la plage; là, on s'arrangerait pour sortir l'animal de sa prison. Les paquebots avaient apporté les box en même temps que les animaux, et c'est ainsi que les chevaux des spahis avaient été débarqués à Grand-Lahou. J'avais l'ordre de recommencer l'opération à Jackville.

Le Kabyle, porteur de nos mulets, vient de jeter l'ancre; pour diminuer le trajet entre la mer et la terre, il a mouillé le plus près possible de la barre; les surfboats, dont on a coupé les bancs qui auraient empêché l'introduction des box, sont

déjà collés aux flancs du vapeur. De la plage, je surveille la manœuvre.

Le premier box descend, on l'amarre solidement à l'embarcation; les kroumens se dirigent vers la terre; les voilà devant la barre. Un moment le surf-boat se balance au-dessus des vagues attendant l'instant favorable, j'aperçois la tête du mulet émergeant de sa boite; ballotté, assourdi par les détonations de la barre, il pointe désespérément ses oreilles, il ne comprend rien à sa situation.

La barque se lance sur la crête qui déferle, les kroumens sautent à l'eau, boat et box disparaissent dans les embruns, et comme une trombe arrivent sur la grève. Mes hommes se précipitent, saisissent le mulet pair la tête et par la queue, l'extraient de sa caisse, non sans lui faire boire un petit coup d'écume, et le doux animal barbouillé de mousse, s 'ébrouant, se secouant, trottine allègrement vers la terre qu'il est heureux de retrouver.

Les embarcations se succèdent ; déjà un nombre respectable de mulets s'alignent sur la plage, quand retentit le cri : un mulet à la n>eri

Voilà une occasion de vérifier l'instinct.

Sans une hésitation, le mulet a pris son point de directi<xî ; il nage gravement vers nous. Je savais bien qu'il n'essaierait pas d'aborder à Buenos- Ayres ! Reste le passage de la barre!

Mon naufragé ne perd pas son temps à se laisser bercer par les vagues, à attendre la lame propice; il fend la mer sans calculer; déjà il croit toucher le but..., la barre se brise sur sa croupe, le renverse, le recouvre ; il n'est plus qu'une masse informe roulée dans des tourbillons d'écume. Sûrement, il est noyé ! Mais il a senti tout à coup son ventre racler le sable. D'un coup de rein, il est debout, et fier d'émerger du gouffre, immobile au mîTîeu de l'éblouissante fumée d'eau que projette le flot se ruant entre ses jambes, la tête haute, il lance vers le ciel un chant de victoire. Puis, docile et simple, il rejoint ses camarades.

Tout Jackville est là ; hommes et femmes se bousculent, pour approcher de ces animaux inconnus, mais le mouvement d'une tête ou d'une queue les rejette les uns sur les autres; entre les jambes se glisse un chien qui flaire avec circonspection cette odeur étrange ; un enfant se faufile à travers la cohue, plus brave ou plus curieux, il allonge son doiji^t vers un naseau ; un conducteur sénégalais l'empeigne et le campe

sur le dos d'uii mulet. Après un hurlement d'effroi, il se rassure. Reposé à terre, il est

aussitôt entouré et interrogé ; il raconte avec volubilité ses impressions. Le vacarme attire le toi qui, calme et digne, fend la foule. Il contemple un instant le rangides animaux et, avec un peu de mépris pour Uignorance de ses sujets, me dit d'un ton moitié interrogateur, moitié aftirmatif ;

— Ça se mange...

Au moment de le détromper, je réfléchis que ma réponse ne serait pas tout à fait exacte, et je déclare ;

— Oui, en saucisson.

Il le savait bien! En se retirant, il dit à sa suite : « Ce sont les bœufs du pays des blaiKS. >

Le roi de Jackvil!e«t un vieux brigand ; il a trempé, assure-t-<xi, dans quelques assassinats d'Européens et il dissimule ses méfaits sous les apparences d'un honnête commerçant. Je suis logé che^ lui, j'habite dans sa irôutique, une espèce de bazar, je suis au rayon des objets de porcelaine; mon lit se dresse au milieu de vases à fleurs, de statuettes et autres bibelots. Je me crois dans urie baraque de foire et il m'arrive de chercher le tourniquet. Mon lit, qui est le lit lOyal, dont le roi n'a jamais usé, est un vrai lit, un lit d'homme policé, car la civilisatic^ est encore un des masques à l'abri duquel mon propriétaire commet les pires excès contre les civilisés. Pourtant je me sens porté à l'indulgence envers ce roi qui me procure un repos dont je ne connaîtrai plus la douceur jusqu'à la fin de la colonne, puisque les brig.inds de Watta m'ont condamné à cou cher sur la terre.

J'use de ce repos avec un certain plaisir, je le reconnais; je déplore mon sybarîtisme, mais je me contente de le déplorer.

Plutôt que de sacrifier une nuit de ce lit, n'ai-je pas préféré risquer la dent des caïmans?

J'étais allé, avec le sous-lieutenant Hesse, jusqu'au bord de la lagune, afin d'y préparer l'embarquement des mulets; car ce n'est pas tout de les avoir mis a terre! La lagune qui, sur toute cette côte s'étend entre la plans et la forêt vierge, sépare Jack- \ille de Dabou, où commence la mute de de Thiassalé. Il faut donc embarquer de nouveau les animaux sur des chalands, pour les débarquer encore une fois à P.ibou. Le chemin qui relîe Jacltville à la la.çime est coupé par un marais d'une centaine de mètres de large, couvert non seulement d'herbes, mais d'arbres. A travers cette petite fo.

rêt lacustre circule un sentier d'eau que p;:rcourt une pirogue.

Le soir, à la nuit, nos travaux étant achevés, Hesse et moi, nous rentrions à Jackville, précédés de nos travailleurs. Ceux-ci pressaient l'allure. Nous n'y faisions pas attention. Arrivés au bord du marigot, nous entendons les voix de nos hommes qui se sont hâtés de traverser et d'aborder de l'autre côté; nous les hélons, des éclats de rire nous répondent.

La situation n'est pas risible, du mcnns pouî nous. AllMis-nous être obligés de retourner au bord de la lagune, où se trouve seulement une vieille case en ruines, et devrons-nous passer la nuit dans cet abri?

Hesse ne voit pas d'autre solution. Je proteste.

— Sacrifier mon dîner et mon lit ! Vous n'Êtes pas sérieux I Sans compter que ces

honnîtes travailleurs se sont moqués ('e no-.:s. Je tîsns k en informer le roi immédir. tement.

— Comment faire ?

— Et ces vieilles chansons de France!

vous les oubliez? • Les canards l'ont bien passé ». Que diable !

— Oui. mais il n'y avait pas de caïmans dans ce pays-là.

— Bah ! en faisant du bruit... le caïman est très poltron.

— €<xnment? vous allez...

— Hesse, nos arrière- grand s- pères ne se fussent pas embarrassés pour si peu ! Nous dégénérons. Savez-vous qu'en 1795 quelques officiers entrnîn.int les meilleurs na-

geurs se jetaient dans le Rhin ; le sabre en*tre les dents sous le feu des Autrichiens, pour déloger des tirailleurs qui les gênaient ; et œux que les balles n'avaient pas atteints culbutaient l'ennemi. Us n'avaient d'autre costume, dit l'historien, que leur sabre et leur chapeau I Oui, leur chapeau, parce qu'ils y avaient enfermé pipe et tabac. Et celui qui les conduisait, le capitaine de Sailly, renouvelait en 1812 le même exploit dans les eaux du Niémen; il était alors général. Un général à la nage et le sabre aux dents! Est-ce que ça ne vous fait pas rêver? Que sommes-nous aujourd'hui à côté de ces hommes- là? Comme je n'ai pas de .sabre, je ne me reconnais pas droit au chapeau, non plus qu'au tabac, je confie l'un et l'autre à votre garde. Les balles des Autrichiens et des Russes étaient plus redoutables que les caïmans.

Je m'étais déshabillé, je me glissai dans le marigot ; dix minutes plus tard, je ramenais la pirogue, et la lune, à travers les arbres, éclairait un blanc, maniant la perche dans le costume des noirs.

De nouveau, j'ai parcouru la route de Dabou à Thiassalé; et cette fois le sentier est digne de s'appeler une route. C'est une véritable tranchée que les indigènes, surveillés par la 13* compagnie, ont ouverte en moins de deux mois ; tranchée étroite, suffisant toutefois à montrer l'altitude des arbres, et à révéler enfin la forêt majestueuse, imposante. Très haut sur nos têtes, les murailles qui nous enserrent se rejoignent ; le ciel pique de points bleus les interstices des feuilles, et la verdure, remplie de la joie du jour, pâlit l'azur, le fait fuir, rend la voûte plus lointaine. On a l'impression qu'au fond de cette coupure se perdent les piétinements des chevaux et des mulets, les appels des conducteurs, les voix des tirailleurs ; que ces bruits, ces bourdonnements d'infiniment petits, meurent avant d'être arrivés jusqu'aux cimes. Mais, du moins, près de nous, ils agitent l'air immobile depuis des siècles, et lui rendent .ses vibrations; les ondes rebondissent d'un arbre à l'autre, grimpent le long des lianes, mettent un frisson au bout d'une branche.

La forêt a retrouvé sa sonorité, la forêt a tetrouvé la vie. Pour la première fois, les arbres centenaires ont senti passer sur leur

écoroe un zigzag de soleil, et les fondrières ont reçu l'éclaboussement d'un rayon.

Pourtant cette entaille, pratiquée au cœur d'une montagne végétale, n'a pas encore la fraîche haleine des bois. Les ferments de pourriture qui subsistent sur le sol avec toutes leurs exhalaisons, ont été fatals à bien des chevaux. La fièvre, accompagnée d'une sorte de congestion cérébrale, a fait plusieurs victimes. Subitement les chevaux s'arrêtaient, tremblaient de tous leurs membres, se cabraient, et, frappés de folie, de vertige, se lançaient de toute leur vitesse droit devant eux, fonçant sur la muraille de troncs et de lianes. Leur encolure l'avait à peine trouée qu'ils tombaient ligotés, les membres antérieurs pris dans un enchevêtrement dont ils ne pouvaient se dégager.

J'en profitais pour les saigner; avec un couteau j'ouvrais la veine saphène. Quelques-uns, grâce à ce traitement, ont atteint Thiassalé. Iront-ils beaucoup plus loin? Il fallait nous donner des chevaux du Soudan; malgré les expériences malheureuses,, tentées depuis longtemps, on nous a gratifiés de chevaux arabes, incapables de vivre sous ces climats.

A Thiassalé, nous avons trouvé des émissaires du Dpimini et du Diamala, les pays, au Sud de Kong, envahis par Samory. Ils implorent notre secours. Le colonel a rassuré les ambassadeurs et les a renvoyés avec l'interprète Mandao Ousman, porteur d'une lettre pour Samory. Il signifie à l'Almamy que le pays est sous notre protectorat, et l'invite à entrer en relations avec nous! Je doute que cette lettre parvienne à son adresse ! Nous allons nous efforcer de la suivre de près.

Notre dernière compagnie, la 15*, a débarqué le 22 novembre; une autre compagnie de renfort, la 2* Haoussa, est venue le 27 combler les vides creusés dans les rangs par le combat de Bounoua. La colonne est au complet. Le bataillon sénégalais à 5 compagnies, le demi-escadron de spahis et la batterie formeront la colonne active; les deux compagnies de Haoussas tarderont la ligne de ravitaillement. Un seul point obscurcit l'horizon; les transports. Les mulets ne suffisent pas, il nous faut des porteurs.

Pour une colonne de 100 Européens, de 600 indigènes, et pour une durée de deux mois, nous avons 4.000 charges à transporter, c'est-à-dire à accumuler à Kodiokofi, sur la base la plus proche de nos opérations.

Le mouvement d'inquiétude que le commandant Caud relier avait signalé depuis longtemps dans le Baouié s'est accentué et tourmente le colonel. Convois faiblement escortés, convois libres, ont donné le même résultat : dans la deuxième section de la route de Thiassalé à Toumodi, les pillages se sont régulièrement organisés. Pourtant, les porteurs étaient largement rétribués, chacun recevait o fr. 50 et la ration. Devant cet état de choses, le commandant Caudrelier, qui jusqu'à noire arrivée disposait d'une unique compagnie, a dû sus- ' pendre les opérations de ravitaillement. Aujourd'hui nous avons la force; cependant, avant de l'employer, le colonel veut essayer de la persuasion. Je suis l'ambassadeur chargé de répandre des paroles de paix et de coticiliation parmi les populations du Baouié, entre Thiassalé et Toumodi, mais surtout chez les N'Gouans, dans l'intérieur du triangle formé par le Bandama et le N'Zi.

Dans le Baouié.

J'ai pénétré dans l'immense futaie de palmiers, dans la savane un peu monotone, avec ses arbres inexorablement droits qui la bâtonnent de lignes uniformément verticales, un peu triste aussi, aux heures où la brise fait gémir les troncs avec un bruit de mâts qui fatiguent dans la tempête. Mélancolie douce, charme auquel on s'abandonne en sortant de la forêt. Pourtant celle-ci n'a pas encore perdu tous ses droits ; elle recouvre les ruisseaux, elle ceinture les villages, elle répand sur eux son ombre inquiétante. Elle oppose son lourd feuillage aux éventails dentelés des lataniers, et ses couloirs mystérieux aux chemins ouverts, inondés de soleil. Elle semble une restriction à l'aspect accueillant du pays, elle est comme l'énigme de son caractère. Et la même énigme plane en ce moment sur les habitants. Je trouve le long du sentier un cabaret de vin de palme; l'hémicycle des fauteuils rustiques étend ses bras pour me souhaiter la bienvenue, les jarres pleines de liquide mousseux sont là, préparées pour me désaltérer; je fais quelques pas et je vois une ligne sombre hérissée de rotins.

d'épines, le 1

aux premières cases, elles sont vides ; j'aperçois quelques fuyards retardataires, bien vite ils disparaissent sous bois a\ec leur fusil. Mon escorte pourtant n'est pas effrayante, elle se réduit à Moussa et â mou interprète.

Quelle inquiétude agite ces hommes?

(Quelles surprises nous réservent-ils? Il est impossible de le savoir. Grâce à la curiosité provoquée par mon cheval, je parviens tout de même à leur parler. Je m'assieds sur la placf déserte, au centre du village, et j'attends. Au bout d'un moment, une tète émerge des fourrés qui m'entourent, les yeux insi>eclent mon appareil militaire, se Hxent sur ma monture ; bientôt, les épaules et le fusil sortent de l'ombre, une jambe s'avance, puis l'autre, et d'un bond, l'au- (.lacieux gagne l'abri d'une case pour recommencer de là sa marche d'approche.

Derrière lui, d'autres se risquent; et ces hgures, tout à la fois effarées, farouches et curieuses, se groupent enfin autour de mon ■ cheval.

Je lis dans les regards la crainte inspirée par cet animal fantastique, j'y lis aussi une envie d'enfant de s'appropriei cette queue superbe qui ferait un chassemouches incomparable et vraiment royal.

Lorsque mes hôtes ont l'air d'être un peu plus en confiance, je leur expose le but de ma visite. Mes paroles de paix sont écoutées

lage qui parait défense contre n; elle a des alluri

de circonvallatton tracé de forêt autour d'un vil- 11 e repousser, se mettre en )i. Une trouée m'y conduit, i de coupe-gorge; j'arrive

abandonne sa charge à mi-

De Toumodi, je rends Lbb indioènes

compte au colonel que l'emploi de la force me semble inévitable.

Si nous nous battons dans ce pays d'embuscades, la lulte sera terrible.

Au delà de Toumodi, je pousse une pointe chez les Aloutous, avant de me rabattre, le long du Khan et du N'zi,

sur Akouabo, le plus grand village des N'Gouans. J'ai laissé mon cheval à Toumodi; la route d'Akouabo, paraît-il, traverse une forÊt et ne convient pas aux quadrupèdes, bien que les hommes soient (^liges d'y marcher à quatre pattes.

Kpopées Africaines

C'est sur mes pieds que j'arrive à Lomo, résidence du roi. des Atoutous. Le vieux Kakolin^essa est assis et tient sur ses genoux une sorte de boîte ronde, dans laquelle j'entends un cliquetis que je reconnais. Kakofinguessa vient de consulter l'avenir, sans doute en mon honneur. Sur de petites tiges en os. mobiles autour d'un axe, et symétri-

entre deux cailloux des arachides, en font une pâte qu'elles ajouteront par petites boules à la sauce du ragoût qui mijote non loin de là sur le feu. L'art réside dans la façon d'incorporer ces petites boules à la sauce, pour la rendre liante et onctueuse, sans la faire tourner en huile. Le secret du foutou, le plat national du Baoulé,

I« déi

tion dont la solution l'intéresse. l.es rats ont mangé le grain, ont déplacé les petites tiges, et la nouvelle disposition que celles-ci ont prise a donné la réiKinse.

Les rats m'ont été propices. Kakofinguessa se lèie et me reçoit avec un sourire. Je donnerais volontiers une ration supplémentaire de grains à ces aimables rongeurs, car de toutes parts se manifeste une animation de bon augure pour mon dîner. Des' femmes pilent les bananes cueillies vertes, puis bouillies, et qui sortiront d[. mortier sous forme d'un pain blanc comme la neige; à côté, d'autres écrasent

nai- :une singe, la base de tout vrai foutou.

Beaucoup d'Européens reculent avec horreur devant l'idée ue manger du singe.

C'est un préjugé. Un animal, qui se nourrit uniquement de fruits, n'a rien de répugnant. Il est bien moins impur que le poic, condamné par les lois de Moise et de Mahomet, et dont nous mangeons tout sans rien en perdre. D'autre part, comme je ne crois pas descendre du singe, je ne me figure nullement dévorer un de mes semblables.

Moussa, au début, partageait ce préjugé; sa compétence de fin gourmet en a vite eu raison. Le fumet du foutou dilate maintenant ses larges narines et lui sert, avec

les différents crus du vin de palme, à classer les villages par ordre de mérite. Lomo aura certainement une bonne place dans sa mémoire.

Mais qui dira son enthousiasme pour le village suivant? Adiékrou ne peut être que hors concours! Là aussi les rats ont dû parler ! Ah ! les braves petites bêtes que les rats atoutuus !

Le chef Aboua Pokou ne m'offre pas une case, mais un palais. Au milieu, se dresse un lit rustique entouré d'une mousti-

vent chargées du foutou, et s'empressent à me servir, tandis que ie chef, son chassemouches à la main, surveille l'installation du repas. N'ayant d'autre bagage que ma cantine, c'est elle qui me sert de chaise.

Voyant cela, mon ampKytrion me fait apporter son tabouret. Devant cet honneur, je reste confondu I Le tabouret d'un chef au Baoulé est un objet digne de respect, de vénération, quand on pense aux honneurs qui l'attendent après la mort de son propriétaire.

Le jour de l'enterrement d'Aboua-Pokou, ce tabouret, sur lequel je suis a.<isis pour manger un foutou, défilera derrière le

\-POKOU ARRIVENT CBlttOftBB D

cortège funèbre; en lui, en effet, résidera l'âme du défunt I Sur ce tabouret, coulerait le sang des esclaves chargés dans l'autre monde de continuer leur service auprès du maître, si nous n'interdisions de tels massacres. Ce tabouret sera l'autel où seront sacrifiés moutons et poulets dans lu case seirvant de chapelle funéraire, et sous laquelle reposera la momie d'Aboua-Pokou; car il sera momifié, ainsi que l'est tout chef en ce pays, ni plus ni moins qu'un Pharaon, et par des procédés analogues à ceux des anciens Egyptiens. Ce tabouret, enfin, sera le tabouret sacré sur lequel, de temps en temps, le double du chef reviendra s'asseoir, une fois les trois éléments d'Aboua- Pokou séparés par la mort : son âme, ouaoué, appelée du même nom que le papillon, s'envolera vers le ciel ; son corps, embaumé, desséché, reposera sous la terre; mais son double, revêtu de la demi-matérialité du revenant, continuera de veiller au bonheur des siens, et y veillera de ce siège ! Je me demande si vraiment je ne profane pas ce tabouret 1

Je chasse cette vision. Aboua-Pokou est là, bien vivant; son tabouret ne renferme pas encore son âme, et je mange son foutou.

Quelle nouvelle surprise me ménaget-il pour mon dessert? Il est en train de donner un ordre à ses filles. Elles s'éloignent en courant et en faisant danser les rangs de perles qui retombent en voile de la ceinture aux genoux. Souriant, Aboua- Pokou se rapproche et m'annonce :

— Ta petite sœur est ici.

Malgré le plaisir que je manifeste à cette nouvelle, le chef me devine sceptique et il insiste :

— C'est ta petite sœur, puisqu'elle est blanche comme toi.

Par exemple! Est-ce que mon hôte se moque de moi? Mais non, c'est bien une jeune fille blanche qui s'avance, ayant pour tout vêtement une cordelette autour de la taille. Elle est blanche, trop blanche même ; d'un blanc de cire, d'un blanc décoloré qui semble plus blême, encadré par la noirceur des filles d 'Aboua-Pokou, et ce masque de négresse albinos, dans lequel n'apparaissent pas les yeux qui se ferment à la lumière, est épouvantable, c'est un masque de fantôme.

Puisque cette malheureuse est ma sœur, je dois être aimable avec elle; j'essaie du moins de mettre un peu de couleur sur ses chairs déteintes; je passe un collier de co-

rail à son cou. Hélas! j'ai accentué, je crois, l'expression morte de sa tête en la soulignant d'un trait de sang. Vision de cauchemar, dont je détourne les yeux; je regarde la perle suspendue à la cordelette qui ceint les reins, une perle en verre jaunâtre dont je ne m'explique pas la provenance. Je n'en connais pas de semblables dans nos approvisionnements; celle-ci est d'une nuance incertaine, opaque; on la dirait très vieille, d'une fabrication primitive. Je demande à Aboua-Pokou d'où vient cette perle. Il baisse la voix pour me répondre :

— De la terre.

Evidemment, pour lui, tout ce qui touche cette enfant prend un caractère mystérieux; je ne peux m 'empêcher de sourire à l'idée que les perles du Baoulé poussent dans la terre. Mon interprète me confirme cette assertion : on trouve ces perles comme l'or, en creusant des trous. Aboua-Pokou m'a trop bien reçu pour que je veuille le contredire, je n'insiste pas. D'ailleurs, je n'aurais pas le temps de vérifier la provenance de cette perle, même si son origine avait un intérêt. En colonne, un officier passe; sa curiosité, un instant attirée, est vite distraite par d'autres préoocupati(xis.

Dans la suite je revis des perles pareilles, chaque fois la réponse fut la même : ces perles sortaient de la terre; et je constatai qu'elles étaient estimées au poids de l 'or. Je ne cherchai pas à approfondir cette légende. Je devais en avoir plus tard l'explication ; mon compagnon de route à travers la forêt, M. Delafosse, intrigué par ce mystère, s'attacha à le pénétrer; il y réussit. Les indigènes avaient raison, ces perles étaient extraites de la terre ; elles venaient d'Ouoryé-Boka, la montagne, des perles. M. Delafosse obtint d'être admis à visiter Ouoryé-Boka, une colline située à 30 kilomètres de Toumodi, dans le massif des Bokabo, au-dessus du village de Guiangoménou (i).

Sur le sommet de la colline, il reconnut, à des restes de terre battue, qu'autrefois des constructions s'étaient élevées là, bien que, de mémoire d'homme, aucun village n'ait jamais existé à cet endroit. Le sol était fouillé, des ossements brisés, des fragments de poteries se mêlaient à la terre; mais les indigènes affirmaient avoir vu des squelettes presque entiers portant au cou,

(i) Sur des tracée probables de civilisation égyptienne à la Côte cT Ivoire, par Maurice Delà* fosse.

L £taii fouille, 1

aux bras, aux chevilles, des colliers de perles, des anneaux de bronze, des bijoux d'or.

Depuis des années, la terre avait été retournée de fond en comble, les perles se faisaient de plus en plus rares; pourtant M. Delafosse put encore en trouver.

Ouoryé-Boka n'était autre qu'une nécropole antique remontant à une date inconnue.

M. Delafosse fit analyser ces perles à la Sorbonne; elles étaient d'un verre fabriqué, et surtout coloré, d'une façon spéciale; les seules analogues proviennent de la vieille Egypte ou de l'Assyrie. Quels sont donc les hommes enterrés sur la colline de Guiangoménou ?

Sentant bien que ces morts ont appartenu à une race différente de la leur, les noirs du Baoulé en expliquent l'origine par une légende. Comme toutes les légendes, celle-ci n'est, sans doute, que la déformation d'une tradition très ancienne, mais elle doit reposer sur un fond de vérité.

a Autrefois, quand les fils du ciel mou- « raient, on les enterrait sur la montagne a de Guiangoménou. Ces fils du ciel « avaient la peau blanche, leurs oreilles « étaient si grandes qu'ils s'en cachaient « le visage à la vue d'un homme de la « terre. Leurs cheveux étaient si longs « que, déroulés, ils traînaient sur le sol.

« Lorsqu'ils voulaient enterrer leurs morts, « ils attachaient une énorme chaudière en a cuivre au bout d'une chaîne de fer, en- « traient dedans avec les cadavres des < leurs et se laissaient descendre à terre.

« Ils creusaient alors des fosses, ornaient « les membres et le cou de leurs morts « avec des ouoryé (perles), en plaçaient « d'autres dans de petites urnes et enter- « raient leurs cadavres. Ce jour-là, il ne « cessait de pleuvoir, le vent soufflait sans « arrêt et [>ersonne ne pouvait mettre le « nez dehors. L'enterrement fini, les fils du « ciel remontaient, grâce à la chaudière et a à la chaîne. Aujourd'hui, des gens vont « sur cette montagne pour chercher des n perles et, en creusant la terre, ils tom- « bent sur la sépulture des fils du ciel; t les cadavres ont pourri, mais les perles <« adhèrent aux bras, aux jambes, au cou; « on les détache et on les emporte. »

Sans rien affirmer, M. Delafosse croit à l'origine égyptienne des sépultures d ' Ouoryé Boka : ces perles sont les mêmes -que les perles égyptiennes du musée du iouvre; les rois d'Egypte se proclamaient iils d'Àmmon, fils du ciel; ces oreilles

immenses correspondent à la description de cette coiffure à ailes reproduite sur les monuments de l'art égyptien et dont le masque de Ramsès II donne une idée exacte. Enfin, les statuettes sculptées par les Baoulés, les bas-reliefs dont ils décorent leurs cases, la façon de momifier leurs morts, sont autant de preuves que fait valoir M. Delafosse pour justifier sa supposition.

La perle de la petite albinos ne m'avait pas suggéré cette hypothèse, je ne pensais pas à voir en elle le vestige d'une civilisation aussi reculée; j'avais seulement l'impression un peu vague d'être en présence de légendes, de traditions. Parmi ces traditions, une des plus importantes, le culte des morts, m'était rappelée par la destination future du tabouret sur lequel j'étais assis. Je ne pouvais m 'empêcher de songer que les peuples attachés à leurs morts, à leurs dieux lares, défendent presque toujours leur indépendance avec acharnement.

Il y avait peut-être un rapport entre cette religion des ancêtres et l'agitation du Baoulé? Le désir d' échapper aux convois pouvait ne pas être la seule cause du soulèvement redouté?

Lorsqu'une révolte éclate, immédiatement on accuse le portage de tout le mal, sans chercher d'autre raison! L'âme des philanthropes s'émeut : mettre 25 ou 30 kilos sur la tête d'un noir leur paraît un acte barbare. Ils ne réfléchissent pas qu'un soldat d'infanterie est exactement chargé du même poids. Les blancs préfèrent porter sur le dos, les noirs sur la tête; si nous commettons un acte d'inhumanité envers ceux-ci, nous sommes coupables au même titre envers ceux-Iâ. Le refus de porter est toujours la conséquence de motifs plus profonds.

Les Baoulés sont assez bien informés des événements du Djimini et du Diamala pour reconnaître la vérité de mes discours, et savoir que nous ne séjournerons pas dans le pays, que nous leur demandons un effort passager. Mais notre colonne leur fait entrevoir l'occupation ultérieure; contre cette occupation, leurs morts parlent.

Ils ne s'en rendent probablement pas compte; s'ils se soulèvent, ils ne pourront pas dire exactement pourquoi ; ils obéiront inconsciemment à la voix des morts. Aboua Pokou est incapable de me renseigner sur ce qui provoque l'agitation des N'Gouans, il n'en accuse pas les convois, il ne peut pas l'expliquer. Il la reconnaît d'ailleurs, et il

«ssaie de me détourner d'aller à Alcouabo.

Je suis certain que ce dernier village est déjà averti par lui de ma visite prochaine *t de la foroe de mon escorte. Ce sont des services que ks tribus ne se refusent pas,

lement, si je n'allais pas à Akouabo, les habitants s'imagineraient que j'ai peur d'eux; ils le croient peut-être déjà; j'étais si bien chez toi que j'y suis resté plus d'un jour.

Près e

, Moussa accroupi E:t cbibn i

anême quand elles ne font pas cause corn- — Tu es comme Paquébo!

mune. Je l'insinue à Aboua-Pokou qui pro- Il mime l'homme qui passe, sans vou-

ieste. Je le rassure sur le sens de mes pa- loir s'arrêter, et nous nous disons adieu. iToles. Sorti du d<»naine des Atoutous, et arrivé

— Je ne te fais pas de reproches; seu- chez les N'Gouans, je ne rencontre plus

que des cases abandonnées; tous les indigènes se sont enfuis. J'entre bientôt dans la forêt; le soir, je suis à Akouabo. Cette fois, je trouve trop de monde 1 Deux mille guerriers environ sont réunis en armes, et leurs dispositions semblent plutôt hostiles.

Vais-je sortir de là sain et sauf? Un pareil rassemblement, où ne figure pas une femme, est assez révélateur des intentions des N'Gouans.

Il est difficile de pénétrer l'âme des foules, des foules nègres en particulier.

Un mot, une attitude, un . geste, suffisent à vous perdre ou à vous sauver. Ces hommes sont bien près de se soulever; pourtant ils hésitent, puisqu'ils ne m'ont pas encore tué. L'insouciance apparente peut seule assurer ma retraite. S'ils ne sont pas résolus à la révolte immédiate, ils préféreront entretenir ma quiétude pour me tromper sur leurs desseins.

En effet, leurs fusils chargés, et un instant braqués sur moi, partent, mais en Tair, en signe de réjouissance, de tam-tam prodigieux où ils s'exaltent, où ils fêtent, je le crains bien, le massacre de demain, beaucoup plus que la réception d'aujourd'hui.

Entre mon interprète tremblant et Moussa accroupi près de moi, en chien de garde, je passe la nuit à Akouabo. Le lendemain, à la sortie de la forêt, mon porteur jette ma cantine dans la brousse et s'enfuit ; Moussa la pose philosophiquement sur sa tête. Nous parcourons un kilomètre; derrière nous, la brousse s'allume. Est-ce pour m 'empêcher de retourner au village d'où je viens? Je n'en ai nulle envie. Je rentre à Ouossou, afin d'envoyer un courrier au colonel, et de lui rendre compte du peu de succès de mes démarches

lia (Révolte du fiaoulè.

A peine arrivé à Ouossou, j'ai été rappelé à Singonobo pour y installer un poste à l'entrée du Baoulé. Mes craintes de révolte étaient évidemment chimériques, puisqu'en mon absence huit cents porteurs sont allés à Thiassalé, et sont restés fidèles aux charges qu'ils y ont prises. Il y a deux jours, à Akouabo, je me suis exagéré le danger, je suis obligé de le reconnaître; le tamtam était une réjouissance en mon honneur.

Déjà le mouvement des compagnies

commence sur la ligne des convois : la io% avec le commandant Caudrelier, va se porter de Thiassalé à Toumodi pour y remplacer la 9*, poussée jusqu'à Kodiokofi ; la. 15^ est répartie entre le Bandama et Ouossou, je commande ici une de ses sections, une autre est à 8 kilomètres dansr Ouest, à Ahuakrou, sous les ordres du lieutenant Haye.

Je suis à Singonobo pour recruter desporteurs; j'ai, en effet, un village à ma disposition. Malheureusement, toutes les cases, sont désertes. Où sont les habitants? Dansla forêt, je suppose. Apssi ai-je lancé quelques patrouilles à la recherche de leursretraites. Je n'ai pas grand espoir de réussir; pourtant j'aurais été content devoir le chef de ce village qui, prétendent mes tirailleurs, est une femme. Le fait n'est pas si étonnant, car au Baoulé, d'après ce que j'ai pu constater, la femme est presque- Tégale de l'homme.

Les deux premiers souverains du Baoulén'étaient-ils pas deux reines : Aoura Pokou.

et Akoua Boni? Sans conteste, le sexe faible est plus considéré, et a plus d'autorité ici que dans la plupart des autrespays d'Afrique. Les maris ont une certainedéférence pour leurs femmes, ils prennent leurs conseils et les suivent, ils ne se conforment pas au proverbe arabe : « Consulte ta femme et n'en fais qu'à ta tête. » Ils ont même plus de confiance dans leur jugement que dans leur vertu, à considérer l'ordre de siKXiession qu'ils ont établi chez eux : le premier héritier est le frère du défunt néde la même mère, ensuite le neveu, fils de la sœur, puis l'oncle maternel, enfin le cousin, fils de l'oncle maternel. Un homme est toujours sûr, disent-ils avec philosophie,, d'être le parent de ceux qui descendent delà même mère que lui; il n'est jamais certain d'être le parent de son fils.

En tout cas, mon chef femme n'est pas.

une exception, on m'a cité d'autres cas analogues, sans parler des deux reines célèbres. Il est vrai que je ne suis pas tout à. fait dans le Baoulé, toutefois Singonoboétant exactement à la limite, participe des mœurs de la région voisine.

Mes patrouilles n'ont rencontre personne, mais l'une d'elles ayant remarqué une branche fraîchement coupée sur le bord du sentier, en a trouvé une autre cassée de même dans l'intérieur du fourré, et ces brisées l'ont conduite à une amorce de sentier au bout duquel j'ai chance de rencontrer quelques-uns de mes sujets rebelles. Nous

sommes le 24 décembre; les fugitifs seront peut-être bien aises que j'aille réveillonner avec eux.

A 9 heures du soir, je pars avec huit tirailleurs ; à tâtons je suis les brisées signalées, et à minuit, je tombe sur des abris où dorment quatre indigènes. Ils se réveillent dans mes bras. Assurément, ils ne m'ont pas pris pour le bonhomme Noël. A la lueur des torches que j'ai fait allumer, je vois leurs yeux rouler, effarés, terrorisés.

Je les rassure et les ramène chez eux ; quatre habitants, c'est peu ! mais c'est un commencement.

Une nouvelle brisée ayant été découverte, je décide de poursuivre mes opérations. A 6 heures du matin, je prends d 'aunes tirailleurs. Cette fois, je surgis à l 'improviste au milieu d'une douzaine d'hommes qui entourent une femme de forte stature, à l'allure virile; c'est la femme chef! Avec tous les égards dus à son rang et à son 6exe, je lui explique mon intention de la replacer sur son trône, et mon désir de l'aider à régner sous mon protectorat.

Me voilà donc à la tête de seize hommes et d'une femme! Je rentre à point à Singonobo pour présenter mon peuple au commandant Caudrelier qui se dirige vers Touuiodi, et fait étape à Singonobo.

Pendant le déjeuner, un courrier venant de Ouossou nous remet une lettre : l'adjudant Collinet a été attaqué dans la mati-

née.

Avais-je donc raison? Pourtant, les termes de cette lettre n'indiquent pas une inquiétude sérieuse. Des pillards ont probablement tiré quelques coups de feu, de loin, sur Ouossou.

Dans l'après-midi, le commandant Caudrelier manifeste le désir d'aller visiter le poste du lieutenant Haye à Ahuakrou. Je m'y rends avec lui. Les indigènes viennent de s'enfuir dans la forêt avec leurs armes; ils ont sans doute eu vent de l'incident de Ouossou et ont eu peur. D'ailleurs, qu'ils aient emporté leurs fusils, rien de plus naturel. Un noir, possesseur d'un fusil, ne s'en sépare jamais. Ahuakrou, de même que Singonobo, dépend de Thiassalé, le poste ne court donc aucun danger. C'est heureux, car il est mal situé, n'étant pas à la lisière de la forêt, mais à 500 mètres dans l'intérieur.

I^ jour suivant, le commandant Caudrelier parti avec la lo* com|>agnie, je •Tiets en route un convoi de cartouches ; les troubles signalés hier n'ont eu aucune suite,

puisque Ouossou n'a ikn fait savoir de noi»veau.

Le lendemain, à 11 heures, j entend»

dans le village un bruit de course, c'est mon peuple qui^ la femme chef en tête,, regagne la forêt. Les tirailleurs rattrappent un homme et me l'amènent. Au moment où je vais lui parler^ un courrier me tend une lettre du commandant Caudrelier : « La révolte a éclaté partout, la 10* compagnie est arrivée à temps pour sauver l'adjudant Collinet et sa section cernés à Ouossou; derrière elle, le convoi de munitions a été en partie enlevé à Pokosiabo; au Nord de Ouossou, le poste de Moronou a été attaqué, et 3 tirailleurs ont été massacrés. Nous avons perdu 4 hommes, 2 sous-officiers européens et 14 tirailleur»

sont blessés, 2 chevaux sont tués »

L'indigène que mes tirailleurs ont arrêté est déjà au courant de ces nouvelles, il confirme que tous les N'Gouans sont soulevés.

Je l'interroge :

— Par où passe la limite de N'Gouans?

Il indique une direction, vers l'Ouest,

qui coupe la forêt et qui semble englober Ahuakrou.

— Mais Ahuakrou n'est pas chez le»

N'Gouans?

— Si.

— Le poste est-il attaqué?

— Non.

Immédiatement, j'écris au capitaine Testard pour l'engager à faire rentrer le poste. A 5 heures, il me répond de faire ce que je jugerai bon. Je veux en\'oyer en courrier l'indigène qui m'a renseigné; il a trouvé le moyen de s'enfuir. Le tirailleur, venu à Ahuakrou avec moi, connaît mal le sentier, la nuit le surprendrait en route et il n'arriverait pas. Demain matin, je rappellerai Haye.

Dans la nuit, allongé près d'un feu, je suis réveillé par un tirailleur qui porte l'arme et me remet, comme à la parade, un morceau de papier arraché d'un carnet.

C'est de Hâve ! Il est cerné, enfermé dans une case avec ses morts et ses blessés, sans eau, à bout de munitions. Je regarde ma montre, il est une heure du matin. J'ai vingt- cinq hommes..., à peine de quoi transporter les blessés. Heureusement, la 14* compagnie, dirigée sur Ouossou, s'est arrêtée ici; elle est là. Il n'y a pas une niinute à perdre ; je réveille le capitaine Boussac et nous partons sans guide, me fiant à mes souVv^nirs.

Après quatre heures de marche, qua-

tre heures de transes, ne sachant si je ne m'étais pas égaré, nous atteignons Ahuakrou. Haye résiste encore. Il était temps.

Trois tirailleurs avaient essayé successivement de franchir la ligne d investissement pour m 'apporter le cri d'appel des assiégés; deux étaient tombés frappés par les balles des N'Gouans, le troisième, Taniary Taraoré (i), avait réussi à passer.

Haye était perdu sans le dévouement de Tankary, sans son instinct qui lui fit trouver sa route en pleine forêt, sans les prodiges de vigueur et de souplesse qu'il dut Jiccomplir pour se couler dans l'enchevêtrement des lianes. Il mit près de huit heures pour faire 6 kilomètres.

Ce jour même, le colonel, avec les fractions de la colonne restées en arrière à Thiassalé, arrivait à Singonobo, où il apprenait les événements qu'il ignorait encore C'était la guerre, et la plus terrible.

Le Baoulé, pays de l'or, pays des perles, pays des légendes, est aussi le pays des embuscades. I.a guerre dans les villes ^st réputée la plus dure de toutes; du moins, si les troupes sont fusillées des maisons qui bordent les rues, d'un coup de crosse on enfonce les portes. La guerre dans le Baoulé est une guerre de ruelles, dont les murs percés de milliers de meurtrières ne p>euvent être ni traversés, ni renversés; c'est la guerre exaspérante, démoralisante.

Chaque jour nous en faisons l'expérience. Partout les routes sont coupées, dans chaque couloir de forêt, au passage des ruisseaux, à l'entrée et à la sortie des villages, la mort nous guette, et pas un ennemi ne se montre. A Taffût sur la lisière des fourrés, dans des abris qu'ils ont gagnés par des coulées tracées à l'avance, les indigènes intangibles, invisibles, invulnérables, le doigt sur la détente, attendent notre passage. Le crépitement des balles dans les branches les impressionne et provoque parfois leur fuite; mais

(i) Voir A travers V Afrique^ lieutenant-colonel Baratier.

comment fouiller à l'avance par des feux de salve tous ces repaires, sans savoir s'ils sont occupés? Il y en a trop! Nous aurions vite épuisé nos munitions. Nous ne devons riposter qu'après avoir été attaqués. Et c'est la tension continuelle des nerfs en face d'un danger possible, probable, qu'on est impuissant à prévenir.

Il fallut trois semaines d'actions, dîrî-.

gées journellement contre un des gîtes d'insurgés, pour que l'ennemi, traqué, diminuât ses attaques.

Le i6 janvier, après la prise d'Akouabo, opérée par le commandant Caudrelier, la révolte était presque étouffée; pourtant les derniers coups de fusil ne furent tirés que le 5 février.

Otte soumission nous coûtait treize tués, dont un sergent européen, le sergent Samedi, et cinquante-quatre blessés, dont le lieutenant Haye (deux fois), l'adjudant Collinet, les sergents Lebeau et Dufond, le brigadier d'artillerie Barbaud.

Quelques jours plus tard, les fatigues supportées réduisaient encore notre effectif. Le lieutenant Grandmontagne, qui avait pris le commandement de la lo* compagnie, après la mort du capitaine Lallement décédé le 17 décembre à Thiassalé, succombait, comme son chef, à la bilieuse hématurique; le lieutenant Vaudescal, de la même compagnie, atteint de la même maladie, devait être rapatrié.

Dès le 25 janvier, le colonel s'était rendu à Toumodi; le 15 février, la colonne entière se porta sur Kodiokofi, où elle arriva le 19. Le commandant Caudrelier restait à Toumodi. Après avoir pris la plus large part à la répression du soulèvement, il avait le crève cœur d'être choisi pour une mission de confiance, mais pour la plus ingrate des missions, celle d'assurer la sécurité de la licne de ravitaillement entre Thiassalé et Kodiokofi. Il assumarAi cette charge avec la i^* compagnie de tirailleurs, la 2* et la 4* haoussas.

Le 22 février, la colonne s'éloignait de Kodiokofi, marchant vers Sattama à la ren* contre de Samory.

Baoulé, une section d'artillerie de montagne, et les quelques spahis dont les chevaux sont encore en vie, en tout trois cents hommes, voilà les forces avec lesquelles nous allons affronter notre vieil ennemi. C'est peul Une dépêche, il est vrai, nous a annoncé qu'une colonne marche du Soudan à notre saKOWie; nous devons la rejoindre à Kong. Atcc tnïs oents tirailleurs, nous per-

cerons toujours les ligiws de Samory.

De Kodiokofi au N'Zi, les dernières populations du Baoulé nous ont laissé passer, néanmoins leur accueil a été plutôt froid. A partir du N'Zi, nous sommes entrés dans le Diamala, le pays dont une partie est déjà occupée par les bandes de Samory. Nous étions en droit de penser qu'à Sattama, la capitale, nous trouve-

rions des facilités de ravitaillement; les envoyés du Djimini et du Diamala nous l'avaient tout au moins promis. Il n'en a lien été; une fois rassurés par notre présence, les habitants ont montré si peu d'empressement à nous fournir des vivres, que le colonel Monteil, inouiet de la situation, s'est décidé à entamer les opérations immédiatement, le seul moyen de subsister ^tant d'arriver le plus vite possible à Kong. La 9" Compagnie est déjà partie, accompagnée du capitaine Marchand, sur Lafiboro, afin de tâter les avant-postes de Tennemi. Le reste de la colonne ne tardera pas à la rejoindre.

Sous les arbres qui bordent le ruisseau •de Sattama, la colonne bivouaque; Theuro •de l'appel a sonné, les tirailleurs se sont allongés près des feux, les officiers ont re- ,gagné leurs tentes, le camp s'est endormi.

Du village s'échappent encore quelques rumeurs étouffées, au bord du ruisseau <les grenouilles coassent, mais tous les bruits qui marquent la fin du jour se sont •éteints, et le grillon a interrompu son •chant qui invite au sommeil.

Seuls, le colonel Monteil et moi nous veillons; il écrit sous un arbre, et je vise aine étoile avec le théodolithe.

Au milieu du silence, l'appel d'une sentinelle éloignée parvient jusqu'à nous.

C'est probablement un indigène qui veut, franchir les lignes. Un instant après, l'eau •clapote dans le gué du ruisseau, un tirailleur s'avance, s'arrête devant la table «du colonel, porte l'arme et lui remet une lettre.

Le colonel lit la suscriptîon, a un mouvement de surprise, ouvre vivement l'enveloppe, prend connaissaix^e du message, relit la suscription et se tourne vers moi.

— Réveillez les officiers. Dans une îïeure nous levons le camp.

Le capitaine Marchand rendait cc«npte •d'un combat livré le matin à Lafiboro.

Une attaque brusquée d'une bande de sofas, au lever du jour, avait été repoussée; mais, redoutant de se trouver un peu t en l'air 1, la 9* Compagnie s'était repliée à -trois kilomètres en arrière sur Guaméladougou. Rien d'inquiétant n'était signalé. Cependant, sur l'enveloppe, le capitaine «commandant la 9* compagnie avait ajouté liâtivement un mot faisant supposer qu'à l'heure présente le détachement était en <iançer.

Rapidement, le colonel donne des or-

dres pour la constitution du poste laissé à Sattama. Son frère, administrateur colonial, qui nous accompagne, en prend le commandement ; une section en assure la garde. A dix heures du soir nous nous mettons en route.

Les tirailleurs de pointe pataugent déjà dans le gué avec le guide; c'est une pointe qui n'en est pas une, car nous marchons dans ses pas, crainte de nous égarer.

Derrière, notre colonne, si petite, commence à s'allonger, les hommes en file indienne. Au bord du sentier, les quatorze mulets du convoi attendent l'oreille basse, mais en philosophes, et sans protester contre ce réveil inopiné.

Notre convoi n'est pas lourd. Les braves habitants de Sattama, que nous sommes venus protéger, ont refusé de nous fournir des porteurs comme ils ont refusé de nous ravitailler. Nous avons dû nous limiter singulièrement ; les tirailleurs ont seulement quatre jours de vivres, et nos réserves de munitions ne comptent que 16.000 cartouches et 72 obus. A la guerre comme à la guerre; nous irons cherdier nos vivres chez l'ennemi, et quand nous n'aurons plus de cartouches, il nous restera nos baïonnettes. Il ne faut pas songer à faire venir d'autres convois; une fois le contact pris avec Samory, la route sera coupée.

Des nuages obscurcissent le ciel. Les étoiles que je visais tout à l'heure sont maintenant voilées. Le cheval du colonel, le seul cheval d'officier qui soit encore vivant, marche devant moi. Quelques quarts suspendus aux ceinturons sonnent sur les baïonnettes, les sandales des tirailleurs bruissent sur la terre battue du sentier, et je devine qu'elles bruissent allègrement :

au bout de l'étape, c'est l'ennemi, c'est le combat.

Au lieu de se dissiper, les nuages encombrent le ciel ; dans l'air immobile plane la menace d'une tornade. Un remuement de souffles agite les feuilles et froisse les herbes autour de nous, au loin, s'élève une sourde rumeur. Le vent s'enfle, une rafale passe; derrière elle, le calme renaît, le calme pendant lequel la nature se recueille, et qui précède le moment où les éléments semblables à des êtres vont se déchaîner.

Nous sentons les nuées échafaudées, entassées, peser sur l'atmosphère.

Tout vestige de clarté a disparu, l'obscurité se dresse devant nous comme un mur, le sentier est devenu invisible, le guide hésite, il déclare ne pouvoir avancer. La tête

s'arrête; les tirailleurs butent contre ceux qui les précèdent et jettent quelques t haltou > étouffés à ceux qui les suivent; le bruit des armes s 'entre-choquant est recouvert par le tumulte de la tempête qui se déchaîne brusquement.

Un rugissement descend du ciel auquel répond une lamentation de la brousse ; préludes lugubres de la tornade.

La voix de la tourmente tour à tour s'élève et s'abaisse : elle s'éloigne, ce n'est plus qu'un vagissement rauque, un hululement plaint! ï à travers les arbres ; puis elle revient soudaine, sifflante, éclatante.

C'est le hurlement du ciel en lutte contre la terre. Mais les forces d'en haut dominent, éteignent les plaintes d'en bas. Le grondement de la bourrasque est, maintenant continu, un grondement de bête féroce qui se prépare à ouvrir sa gueule; et tout à coup, un premier éclair déchire les nuages, embrase les profondeurs obscures de l'horizon, -le tonnerre éclate, une averse brutale s'abat sur nous; là-haut, une écluse vient de crever.

Accroupis sur le sentier, les dents serrées, recroquevillés pour offrir moins de surface à l'ouragan, de nos mains nous plaquons sur notre poitrine nos vestes de toile, comme si ce geste pouvait nous protéger, nous réchauffer. Près de moi, j'aperçois Largeau. Depuis deux mois, affaibli par une sérieuse atteinte de dysenterie, il marche par la force de la volonté, sans interrompre son -service un seul jour, mangeant à peine de quoi se soutenir. Il reçoit avec son calme habituel ces gifles humides qui claquent sur les joues, ces jets de douche qui pénètrent le corps; assis dans un bain, il regarde froidement l'inondation monter sous ses pieds, les cataractes tomber sur sa tête.

Les éclairs flamboient; ils illuminent la voûte du ciel qui paraît se défaire et se refaire à chaque instant ; au loin, de la désagrégation des nuées des déchirures pendent en stalactites sombres; sur nos têtes, des nuages sont suspendus pareils à des ventres livides d'animaux de l'apocalypse.

Autour de nous, la brousse, sillonnée de serpents de feu, a des sanglots et des rires, les branches sifflent, se tordent, les herbes se courbent et gémissent ; dans ce grouillement de vie infernale, les vociférations de l'air à la terre semblent des clameurs de nuées jetées vers les précipices que la foudre essaie d'entr'ouvrir.

Et pendant que nous sommes là, que oe

passe-t-il à Guaméladougou ? L'anxiété de l'inconnu, toujours accrue par la nuit, est décuplée par la tempête. De jour, nous marcherions quand même, nous avancerions vers cet inconnu, nous nous en rapprochelions; le déchaînement des éléments, plusangoissant encore que l'obscurité silencieuse, rend plus sensible le danger qui menace nos camarades; la nature s'est liguée avec l'ennemi pour nous empêcher de leur porter secours.

Le tonnerre continue à dédiirer l'air, les nuages de crever comme d'énormes poches d eau. La lueur des éclairs montre la colonne gisant à terre ; on ne voit que des dos arrondis courbés sous la rafale, les têtes ont disparu entre les genoux ; ce sont des groupements noirs hérissés de fusils; c'est un emmêlement d'hommes et d'animaux, de formes vaguement humaines accroupies sous le ventre des mulets pour y chercher un abri contre l'orage; et toutes ces ombres se projettent sur les taillis en silhouettes, fantastiques, aussitôt évanouies qu'apparues.

• Depuis une heure, nous sommes immobiles, transis, cinglés par la pluie, noyés sous le déluge.

Enfin, le tonnerre s'éloigne, il roule, il gronde, on dirait qu'il se lamente de ne pas nous avoir exterminés, mais derrière lui, la pluie ne cesse pas, l'ombre opaque persiste à nous fermer la route.

Assis sur le sol spongieux, dans l'eau même du sentier transformé en ruisseau, tout l'être envahi par un désir de chaleur, nous aspirons au feu, à la grande flamme qui réchauffe. Nos vêtements de toile sont depuis longtemps transpercés, ils plaquent sur la poitrine, sur le dos, sur les membres, et cette toile légère nous étreint, pénètre dans notre chair, la fait frissonner; les mouvements de la respiration ne sont plus qu'une succession de tremblements. Quand l'étoffe détrempée est soulevée par un mouvement, elle retombe plus froide encore sur le corps, aussi nous ne bougeons plus, figés dans une tunique de glace.

Nous nous sommes arrêtés à minuit; il est deux heares. La plainte tragique du vent s'est affaiblie, on lentend seulement au loin en un vague murmure; la pluie martèle les flaques d'un bruit régulier, chuchotant, et tombe, assourdie, sur les feuilles. Engourdi par le froid, bercé par ce chant monotone, je m'assoupis... Un éclat de rire me réveille. Je repose sur l'épaule du colonel ; mon sommeil l'amuse. Sa gaieté

m'étonne encore bien plus! J'essaie de rire, mais mon rire est vraiment lamentable.

Enfin, les nuages laissent filtrer quelque clarté; le guide se lève, nous pouvons reprendre la marche, et quelle marche! Nos •membres sont enkylosés; j'ai l'impression que ma poitrine, serrée par le froid, ne pourra plus se dilater, que mes genoux ne retrouveront plus leur souplesse ; je grelotte, et nous avançons avec une lenteur désespérante, impuissante à nous réchauffer. Le jour ? Quand viendra le jour ? et le soleil ?

Le soleil ! Quelle spectacle éclairera-t-il ? Arriverons-nous à temps auprès de Marchand ? Cependant, si cet orage nous a retardés, il aura peut-être refroidi l'ardeur des sofas. Transis, comme nous, ils auront cherché un abri et attendront le jour pour achever la compagnie, qu'ils doivent croire à leur merci.

Plus nous approchons, plus nous tendons l'oreille. Aucun bruit de fusillade ne se fait entendre. Nous ne pouvons être éloignés de Guaméladougou. Déjà, dans le lointain sombre, une première lueur déchire l'obscurité, une lueur encore morte. Les nuages s'enfuient au-dessus de la brousse, l'atmosphère est redevenue calme, l'air s'attiédit, le sol est presque desséché, quelques gouttes (Teau tombent des branches.

Voici le jour!... Et, au détour du sentier, apparaissent, sur une petite éminénce dominant le village de Guaméladougou, quatre lignes noires formant un carré ; les quatre sections de la 9* compagnie, les tirailleurs à genoux, immobiles, appuyés sur leur fusil. Ils sont restés toute la nuit dans cette position. Au milieu du carré, je reconnais Marchand ; il nous a aperçus et s'est levé.

Mais les coups de feu éclatent dans la direction du village, les sofas se réveillent de la torpeur où les avait plongés la tornade. A leur tour, ils vont être surpris, nous sommes là.

Nos compagnies se déploient; en même temps, le carré passe brusquement de la défensive à l'offensive, il se disloque, les sections se portent en ligné, s'enfoncent dans la brousse ; de tous côtés, les baïonnettes brillent, on a hâte de se réchauffer.

Le bivouac s'est établi devant le village de Lafîboro, à l'endroit même où, la veille, la Q® compagnie, surprise, s'est battue. Les cadavres des sofas, à chaque pas, montrent

que l'attaque a été sérieusement menée; fantassins et cavaliers ont fait une irruption subite, bousculant les postes, se précipitant sur le campement encore endormi, pénétrant au milieu des tirailleurs. Le premier moment a été une lutte corps à corps, pour se dégager, se rallier, prendre l'offensive et rejeter enfin les assaillants de l'autre côté du Bé, le ruisseau derrière lequel nous venons encore de les repousser. Ils nous y attendent sûrement ; toutefois, après la nuit que nous avons passée, le colonel Monteil donne un repos à la colonne. D'ailleurs, nous devons avoir devant nous des effectifs assez faibles, des groupes chargés de nous ralentir, pendant que Samory masse ses troupes. 11 les rassemble probablement sur le chemin de Dabakhala, que, dans sa pensée, nous suivrons certainement.

Mais, ici, nous ne marchons pas dans l'inconnu : Marchand a relevé toute la région; et il connaît mieux le pays que l'Almamy. Il ne suffira pas à Samory de se mettre en travers d'une route pour nous y attirer. Déjà Marchand propose au colonel un mouvement capable de tromper 1 ennemi. Pour l'exécuter, il faut d'abord traverser le Bé. En avant!

Quelques obus, une charge à la baïonnette, et la colonne s'installe sur la rive gauche du ruisseau. Aussitôt, la 9* compagnie pousse une reconnaissance dans la direction du Dabakhala, afin d'empêcher Samory de deviner nos projets.

L'étude de la carte a été reprise sous la tente du colonel. D'après Iqs renseignements recueillis, Samory s'avancerait face à l'Est, et nous menacerions en ce moment son extrême droite. Deux points stratégiques sont désignés par- Marchand ; Dabakhala et Sokola Dioulasso. Très probablement, Samory est au premier de ces points ; en nous portant sur le second, nous nous trouverons sur ses derrières, coupant sa ligne de ravitaillement. Mais les deux routes de Dabakhala et de Sokola bifurquent seulement au Nord de notre bivouac, en plein terrain sillonné par les patrouilles ennemies; notre mouvement sers^ vite signalé. Marchand indique un sentieç nous permettant de tourner par l'Ouest et d'arriver à Sokola sans avoir été éventés.

Pas un poste de sofas n'est signalé sur ce chemin, nous passerons peut-être, à condition d'opérer rapidement, en silence, et de nuit. Si nous laissons douze heures à Samory, demain matin ses troupes seront déjà réparties autour de nous dans toutes

Epopées Africianes

le camp sans bruit et de pousser ensuite les feux du bii'ouac.

A la lueur des étoiles et des tisons qu'on ranimera seulement tout à l'heure, les compagnies sont rassemblées, les mulets sont chargés. Tout est terminé, en route !

Je reste pour veiller au départ du convoi, un à un, les mulets défilent devant mot, l'oreille de plus en plus basse, ne compieluiit nen i la stratégie qui les arrache au refN». Les a^'ant-postes, qui étaient en contact avec l'ennemi, se sont repliés, ont reculé lentement, pas à pas; ils sont là, prêts & former l'arriète-garde. Pas un cri, pas une parole n'a donné l'éveil aux sofas. Sur le sentier, pas un coup de feu n'a résonné, la route est kn Hbte; Oous passerons.

Tout à coup, un malet trébuche, il cherche à se rattraper, ses sabots grincent sur les cailloux, ce grincement me fait déjà trembler, et brusquement l'animal s'aSale dans UR épouvantable tintamarre de vaisselle et

de casseroles, c'est le mulet de la popottel Au milieu du profond silence, un tel vacarme a dû se répercuter à des kilomètres, les sofas vont s'apercevoir de notre départ j je suis désespéré I Enfin, je n'y peux rien. Le mulet est relevé, rechargé tant bien que mal, il est maintenant le dernier, tous les autres ont passé. Je le suisj derrière moi, l'arrière-garde pousse les feux, et des flammes claires s'élèvent au milieu du campement désert.

Pendant les premiers kilomètres, je ne quitte pas la queue du convoi, persuadé que la chute malencontreuse du mulet .a donné l'alarme, que les sofas vont se mettre a notre poursuite; mais aucun indice n'ajanl corrolxiré mes craintes, je rejoins la tête de la colonne. Les tirailleurs marchent allègrement, ils sont au courant de notre ruse.

et je devine à la légèreté de leur pas combien ils s'amusent du bon tour joué à Samory. Si ta consigne n'était pas d'observer un silence absolu, ils écraseraient de quolibets les sofas en train de monter la garde autour d'un bivouac abandonné.

A II heures, le pas des tirailleurs n'est plus aussi allègre, on entend leurs sandales racler le sentier. Tous, nous commençons à sentir la fatigue amassée par la première «narche de nuit suivie de deux combats.

L'obscurité porte en elle la puissance du sommeil; elle est plus qu'un poids, elle est une pression ; on rejette un poids, on

de l'étonnement inquiet, les corps ont des mouvements de sursaut ; tous ces regards, tous ces gestes disent : ■ Où sommes-nous ?

Que nous veut-on? > Et successivement la colonne que le sommeil a couchée et a, pour quelques minutes, anéantie dans l'oubli, sl' relève et reprend sa marche.

Maintenant, les sandales se traînent sur la terre, les pieds alourdis ne peuvent pluj se soulever; les dos se courbent sous les « bardas ■ (i)i 1^^ fusils oscillent sur les épaules, nous continuons d'avancer, défilé d'ombres.

Une heure. Le colonel m'appelle :■ Nous

n'Lchappe pas à la pression continue qui \-ous en\eloppe, et dont la force inlassable s'appesantit sur les membres, sur les paupières. On ouvre les yeux, on veut les garder ouverts, mais la nuit a des profondeurs où le regard n'entre pas, et la main de l'ombre les referme.

À minuit, lorsque l'instant de la pause est venu, les tirailleurs tombent plutôt qu'ils ne s'asse>ent. A peine tombés, ils s'endorment; pour repartir, il faut secouer les premiers qui réveillent leurs voisins. Les yeux ont cette expression hagarde de la surprise,

allons nous arrêter vingt minutes, i A ces mots, je n'ai qu'une pensée : c Je vais dormir. > Je sens mes yeux se fermer, je n'ai qu'à me laisser tomber là, et tout de suite je dormirai. Mais d'autres paroles parviennent à mes oreilles, dans la demi-inconscience où je suis déjà plongé je perçois ces

II) Le ( barda ■ est le sac du ti st formé par la toile de tente du ont roulés les effets; les qualre coi uile, noués, focment deux bretelles

L'Ux d'ckx enfonce son arue oàns L4 poiibinb qui b'offbe k lui.

mots : c Allez à la queue de la colonne; vous me préviendrez quand tout le monde aura serré. »

A ce moment, j'ai presque touché au désespoir; j'ai cru que je n'aurais pas la force de dire : « Bien, mon colonel. •

Cependant, je me dirige vers l' arrièregarde; sur le sentier, j'enjambe des corps allongés, je suis même obligé de passer dans la brousse ; toute la première compagnie est endormie; je vois la deuxième s'affaler lourdement, je longe la troisième qui serre sur la précédente; les officiers, au passage, m'interrogent :

— Qu'ya-t-U?

La voix blanche, comme si je leur annonçais un désastre, je réponds : vingt minutes de pause; et je fuis pour ne pas entendre ce refrain trop cruel pour moi : on va dormir I J'arrive au ravin que nous venons de traverser; entre ce point et celui où j'ai laissé le colonel, toute la colonne peut tenir ; je m'arrête. Les mulets franchissent le ruisseau, je les distingue à peine ; il me semble que je rêve. Pour forcer mon attention, je les compte. Tout d'un coup, je perds l'équilibre, je le rattrape par* un pas en avant fait d'instinct. Pourquoi tombe-t-on toujours en avant? J'essaie de m 'appliquer à résoudre cette question. J'ai à peine eu le temps de me poser ce problème que je dois parer à une autre perte d'équilibre. Les mulets défilent encore, je leur prête des formes étranges; dans ce délayement diffus de l'ombre, que provoque mon état de somnolence, les charges simulent des bosses, les encolures s'allongent démesurément, elles se balancent... mais non, c'est moi qui me balance. Je mords ma main, je la mords jusqu'au sang ; les animaux, les arbres reprennent pour une minute leurs dimensions, autant que peut le permettre le mystère nocturne où il y a de l'épars, de l'indéfini...

où il y a aussi de l'infini, car la nuit, même dans ce qui est vivant, quelque chose touche à la mort.

Le convoi est passé ; la compagnie d'arrière-garde le suit; à son tour elle s'écroule. Seules, de l'autre côté du ruisseau, les sentinelles sont debout et veillent. Je les devine plus que je : e les vois. Si elles s'endormaient, on les fusillerait ! Je me répète ces mots. Moi, je suis debout... et je dors... mes yeux se voilent, mes oreilles bourdonnent. A cause de ces hommes qui nous gardent, il faut que nous marchions; en eux aussi Ir\ bête exténuée dominerait la volonté. Pour rejoindre la tête de la colonne, je suis

forcé de couper à travers la brousse, car le sentier disparaît sous les corps qui le jonchent, il n'est plus qu'une ligne noire à peine visible, amalgamée avec la nuit.

Arrivé près du colonel, je le réveille :

— Mon colonel, toute la colonne est arrêtée.

— Quelle heure est-il?

Je regarde ma montre. Les vingt minutes sont écoulées. Dans la tentation folle de m' allonger, de dormir, ne fût-ce qu'un instant, j'ai la pensée de dérober quelques secondes; mais ici comme là-bas, j'aperçois les sentinelles qui vacillent, il vaut mieux marcher, et je réponds, i h. 20. Le colonel est déjà debout : « £n avant ! >

Par moment, je me prends à regretter que nous ayons réussi à tromper l'ennemi; si l'alarme avait été donnée par un des postes de sofas, nous aurions été poursuivis, attaqués, et nous nous battrions. L'action seule pourrait vaincre ce sommeil invincible.

2 h. 1/2, 3 h. 1/2, les haltes horaires se succèdent, et plus nous allons, plus les heures semblent interminables. A chaque arrêt, la même force impérieuse, brutale, jette la colonne à terre ; à chaque départ, la force inexorable du devoir la relève, malgré la révolte de l'être qui demande grâce et qui crie : dormir ! dormir 1 Ce n'est plus seulement la torpeur qui envahit, c'est une fièvre, la fièvre de l'insomnie par besoin de sommeil ; ce n'est plus une souffrance^ c'est une véritable torture qui brise les nerfs et les exacerbe, ce sont des intermittences d'hallucinations et d'affaissement.

Pour connaître cette torture, il faut être arrivé au point où l'orgarfisme est à bout, et être obligé de marcher, de marcher quand même. A cheval, on peut s'assoupir, l'habitude vous tient en selle ; à pied, on tombe.

A chaque pas, je heurte le bord du chemin, à un moment, je me réveille dans la brousse... j'ai marché en dormant. Je me remets derrière le colonel, je saisis la queue de son cheval pour être sûr de ne plus sortir du sentier, les crins glissent dans mes doigts qui s 'entr 'ouvrent.

L'autre nuit, après la tempête, j'appelais le jour qui réchauffe; j'appelle aujourd'hui le jour qui réveille. Avec lui, il semble qu'une nouvelle vie recommence. Si la lumière n'apporte pas de nouvelles forces, du moins, elle dissipe le poids, la pression de l'obscurité.

Nous nous arrêtons. Ce n'est pas l'heure de la pause. Qu'y a-t-il? D'après le guide.

nous sommes tout près du village de Kossangoua; l' avant-garde le fait reconnaître.

Nulle clarté n'apparaît encore au ciel ; nous devinons pourtant rapproche du jour. Il va venir, nous le sentons. La fraîcheur répandue dans Tair ne provient pas seulement du ravin que nous distinguons confusément à notre droite. Le poids de la nuit appesanti sur toute la nature semble, à T instant où il se soulève, laisser respirer la terre, dont Thaleine, avant d'être volatilisée par les premiers rayons du soleil, se révèle en une fraîcheur balsamique. Les senteurs qui se dégagent du sol humide, des champs, du feuillage, et qui parfument les soirs d'Europe, s'exhalent seulement à l'aurore dans l'air africain. Ce parfum ici est déjà lumière.

Au moment où les éclaireurs rendent compte de la présence d'un poste à Kossangoua, le jour se lève. La lumière, l'annonce de l'ennemi, chassent brusquement le sommeil.

Les sofas sont endormis, il faut les surprendre, essayer d'empêcher qu'un seul coup de feu soit tiré par eux, et qu'un seul homme s'échappe.

L'avant-garde se fractionne en plusieurs groupes; ceux-ci doivent agir simultanément et cerner le poste. Nous partons à travers la brousse. Un marigot assez large et profond nous sépare du village; en certains points, il est moins franchissable qu'en d'autres, kl concordance absolue des différentes fractions dans l'attaque va se trouver rompue. Marchand a bondi le premier sur les sofas; surpris, ils se dressent affolés, les tirailleurs se précipitent à la baïonnette, l'un d'eux enfonce son arme dans la poitrine qui s'offre à lui, malheureusement, en même temps, il appuie sur la détente; la détonation jette l'alarme. Lorsque j'arrive, les sofas détalent à toutes jambes. Le coup est manqué. Une vingtaine de fusils restent entre nos mains, mais les fuyards vont donner l'éveil et révéler à Samory notre mouvement.

Des prisonniers nous apprennent que le chef de la bande à laquelle nous nous sommes dérobés hier soir est notre vieille connaissance Kourouba Moussa, le spahi de Kankan instruit par le lieutenant Mangin dans l'art de la guerre (i). L'idée d'avoir filé entre ses doigts est une joie pour les tirailleurs. Kourouba Moussa voudra certai-

(i)Voîr A travers V Afrique, licutcnant-colo-

nel Baratier.

nement prendre sa revanche. Avec le jour, il a dû constater notre disparition, se mettre à notre poursuite et nous ne tarderons pas à le voir surgir. Cette raison tendrait à nous faire continuer la marche sur Sokola Dioulasso ; mais Samory, af firme- t-on, est à Dabakhala, à quelques kilomètres de nous dans l'Est. Cette affirmation, et l'avant-poste que nous venons de disperser, indiquent clairement que oes forces ennemies sont tout près de nous, peut-être autour de nous; elles sont averties ou vont l'être de notre présence ici; il est nécessaire d'être renseigné exactement et d'envoyer des reconnaissances.

Le bivouac s'installe. A tout hasard, nous avons dressé les tentes. Passerons-nous la nuit à Kossangoua? Dormirons-nous enfin?

Puissance du jour, surexcitation produite par un combat proche, nous ne pensons plus au sommeil. Toutefois, la bête humaine ne perdant jamais tous ses droits, nous songeons à manger.

Le village renferme une assez grande quantité de vivres; nous en profitons pour nous ravitailler. De tous côtés, les feux s'allument et les ignames s'entassent dans les marmites. Non loin de ma tente, le cuisinier du colonel, aidé de mon fidèle Moussa, cale les pierres de son foyer. Mar- ' chand et moi, nous les regardons faire, sans trop d'impatience ; nous avons déjà pris un acompte. La surprise manquée du poste a laissé en notre pouvoir le petit déjeuner des sofas, des ignames cuites à point, à l'étouffée, des ignames comme ie n'en avais jamais mangé: elles s'entr 'ouvraient entre les doip;ts dans un épanouissement de pulpe neigeuse, elles débordaient des mains en flocons, leur parfum s'envolait avec la buée qui s'en dégageait; il semblait qu'elles allaient se dissoudre en arôme; elles n'étaient pas farineuses, elles étaient fondantes. J'en ai mangé d'aussi bonnes en surprenant d'autres postes pendant cette même expédition, mais jamais ailleurs. Il faut, pour apprécier la saveur d'une igname, l'avoir enlevée à la pointe de la baïonnette après une marche de nuit, l'emporter tout en continuant de poursuivre l'ennemi, et la savourer dans l'attente d'un nouveau combat.

A midi, le commandant Pineau, chef d'état-major de la colonne, part avec deux compagnies dans la direction de Dabakhala.

La reconnaissance sera rudement et vigoureusement menée, car le commandant Pineau est un spécialiste de l'assaut.

Du côté Sud, nous attendons toujours

Kouroubâ Moussa. Il a été. plus long que nous ne l'aurions cru à suivre nos traces; quelques cavaliers se sont montrés et ont aussitôt disparu ; ce sont des éclaireurs, ils peuvent précéder de loin Tinfanterie. Elle apparaît seulement vers 3 h. 1/2 ; fatiguée sans doute, elle attaque mollement, et nous la repoussons facilement.

Le commandant Pineau a rencontré une résistance plus sérieuse. Il n'a pas eu à s'éloigner beaucoup pour se battre. A 3 kilomètres, il a pris le contact de l'ennemi, l'a refoulé, mais il rapporte les corps de deux tirailleurs tués; plusieurs blessés se rendent à l'ambulance.

Il est impossible de songer à une nouvelle marche de nuit ; il faut essayer de dormir, si l'ennemi nous le permet. Cette supposition me laisse très sceptique! Néanmoins, résolu à utiliser en conscience le repos dont nous jouissons pour l'instant, je m'étends sur un petit matelas d'herbes, disposé le mieux possible par Moussa. Depuis deux mois, je n'ai plus de lit, les habitants de Watta en ayant allégé mes bagages Mais le lit n'est qu'une habitude ; la terre en est une autre aussi facilement contractée, et la belle étoile, amie des errants, est devenue la mienne. Ce soir pourtant, je ne contemple aucune étoile, je suis à peine couché que déjà je suis endormi.

Les sofas ont sûrement fait bonne garde autour de nous pour nous empêcher, cette fois, de nous dérober ; ils se sont contentés pourtant de veiller sur notre repos, et ils ont eu la délicatesse de ne pas le troubler.

Je suis en train de m'en féliciter en regardant Moussa préparer le café du matin, quand un coup de feu résonne aux avantpostes de l'Est, un autre vers le Sud. Est-ce une attaque? Je n'ai pas eu le temps de me poser cette question que la fusillade éclate. Autour de nous, la brousse crépite et s'anime, les buissons jettent des éclairs, les balles sifflent en un miaulement bref et plaintif; au milieu du campement, des cailloux sont arrachés par les ricochets.

Je cours prendre les ordres du colonel.

Je vois Moussa lever la tête comme un chien de chasse au coup de fusil ; l'affaire ne lui paraît pas assez sérieuse pour légitimer l'abandon de mon café, sur lequel il concentre son attention. Au moment où je le dépasse, j'entends le bruit d'un c!hoc, acccm

pagné d'un tintement métallique; une balle est tombée sur la casserole, la culbutant à moitié. Je déplore déjà la perte de mon café! Grâce à Dieu, Moussa, impassible, a rattrapé la casserole au vol, mais l'exclamation jaillie de ses lèvres parvient jusqu'à moi: € Oh! 1, et ce oh! renferme tout un monde de dédain, d'insulte, de colère, de stupéfaction devant une pareille audace; je devine, au geste méprisant qui l'accompagne, l'insulte adressée aux assaillants :

« Sauvages! • Cette suprême invective est couverte par les détonations ininterrompues.

Les tirailleurs ont bondi sur leurs armes, les compagnies se sont ralliées; en un instant, sur chaque côté du carré ont jailli quatre lignes de chéchias, maintenant immobiles, face à l'ennemi, et quatre raies de feu déchirent l'air.

Un tonnerre ébranle mes oreilles ; la batterie a pris position. Elle lâche sa foudre sur les fourrés; de l'autre rive du ruisseau, la mitraille cingle les arbres et marque son passage par une pluie de branches coupées, de feuilles hachées.

A deux cents mètres dans les buissons, les sofas apparaissent, menaçant notre droite.

— La 14^ à la baïonnette! me dit le colonel.

Je cours vers la 14', je repasse devant Moussa. Ses yeux brillent ; cette fois il s'est levé :

— ... tends un peu, crie-t il.

Et je le vois sauter sur son fusil. Il va venger sa ca.sserole!

— Baïonnette... on.

La meute est découplée, l'air vibre de clameurs, la brousse ondule comme une mer sous l'ouragan qui la traverse, le reflet des baïonnettes éclaire la cime des vagues, les chéchias s'agitent, semblables à de grands papillons rouges; en avant, de petits flocons bleus planent et se dissolvent lentement, indiquant la place d'où tirent les sofas. Les tirailleurs s'éparpillent, chacun se précipite vers un ennemi. Sous la poussée des corps, les broussailles s'entr'ouvrent et se referment, masquant la lutte que recouvre bientôt la fumée de quelques touff'es desséchées, enflammées par la déflagration des cartouches. A travers les déchirures de ce voile, j'ap)erçois Moussa qui se rue, tête baissée, baïonnette haute.

Les sofas lâchent pied ; ils se sauvent.

Te ras.semble les tirailleurs qui sont près de moi, et longeant un marigot, j'essaie de couper la retraite à l'ennemi.

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