‹ Épopées Africaines: ouvrage inéditChapitre 2 sur 5 · PRÉCIPITENT · texte numérisé non relu

PRÉCIPITENT

Vers neuf heures, le combat est fini ; je /eviens au campement. Moussa est de nouveau accroupi devant son fourneau : il a repris son air placide et nonchalant, il a cessé d'être soldat et n'est plus que cuisinier, mais sa baïonnette rougie atteste que le premier a vengé lliomieur du second.

Tout en dégustant le café qu'il m'apporte enfin, je me rappelle l'avoir vu tout à l'heure se servir de son mouchoir, naturellement sale, pour filtrer le liquide. Je lui explique qu'à défaut de linge spécialement ailecté à cet usage, je préfère qu'il se serve de mes mouchoirs. Il y a là une subtilité qui lui échappe, mais les blancs ont des idées si bizarres I II ne songe pas à discuter celle-ci, il l'accepte avec sa philosophie habituelle.

Encore des coups de feul Kourouba Moussa ne veut pas nous lâcher 1 Marchand part avec une compagnie, tourne la position, et tombe sur 300 hommes postés à moins de 500 mètres du camp.

Sur les hauteurs, dans la direction de Dabakhala, des fumées s'élèvent : le télégraphe de Samory fonctionne. Est-ce pour l'attaque ou pour la retraite? Il est probable que ce sont des ordres de concentration. En tout cas, nous nous sommes donné assez d'air pour, en ce moment, être libres de nos mouvements; il faut en profiter et gagner Sokola Dioulasso.

A quatre heures du soir, nous levons le camp. Nous n'avons pas fait 2 kilomètres que r avant-garde est engagée avec une bande en mouvement, commandée par Sarantiéni Mori, le fils de Samory, et retranchée derrière un ruisseau en avant du village de Diéliso. Le passage est enlevé, puis le village ; cette fois, nous pensons bien être tranquilles jusqu'à Sokola Dioulasso.

Là, nous rencontrerons probablement du monde ; il est nécessaire d'y arriver rapidement et par surprise.

Le soleil disparaît, nous sommes encore à trois heures de marche de notre but ; heureusement, nous avons dormi la nuit précédente.

Nous approchons d'un village, Kadiaouli. Des éclaireurs le reconnaissent. Il est occupé par un poste de sofas. Le colonel donne des ordres : Marchand tournera le village et l'enveloppera par le Nord ; lorsqu'il sera en place, nous avancerons et cernerons le poste par le Sud ; la consigne est de ne pas tirer un coup de feu, de ne pas permettre à un seul homme de s'échapper afin que Sokola Dioulasso reste dans

l'ignorance de notre marche. Je règle ma montre sur celle de Marchand. Il part; nous attendons; à 7 h. 45, nous nous lancerons à la baïonnette.

Masqués par un taillis, du point où nous sommes, le colonel et moi, nous apercevons le village que le clair de lune détache en grisaille sur le fond noir des arbres auquel il est adossé. A notre droite, le guide indique la route de Dabakhala, tout près de nous et pourtant invisible. La clarté de la lune n'est qu'un voile de lumière; nous distinguons à peine les champs qui s'étendent devant nous. Sur cette solitude, l'ombre d'un buisson serait prise pour l'ombre d'un homme.

Je tiens ma montre à la main. Encore cinq minutes. A 7 h. 45, le colonel lève le bras pour commander en avant; au même instant toute la brousse derrière nous s'illumine, tonne, rugit ; des balles sifflent ; au milieu des hurlements, on discerne nettement les commandements faits en français :

€ Feu salve, joue, en avant. • N'Golo, l'ancien sergent de tirailleurs, devenu général chez Samory, est là. A ces commandements, à l'audace, à la vigueur de l'attaque, nous le reconnaissons. Il a ouvert le feu à moins de 100 mètres. Du poste de Kadiaouli, il n'est plus question! Toute la colonne a fait demi- tour et s'est déployée face en arrière. Les canons sont en batterie, ils couvrent de leur mitraille la droite ennemie déjà rabattue sur notre flanc gauche. Nous voyons maintenant les ombres se coucher, se relever, courir; et les commandements continuent : c Joue, en avant » ; ni les obus, ni les balles n'arrêtent ces enragés, encore un peu et le flot va nous submerger.

-7- A la baïonnette !

A corps perdu, les tirailleurs se précipitent; vague noire qui roule et déferle sur une ligne de feu, mêlée d'ombres d'où jaillissent des éclairs d'acier, d'où fusent des flammes; puis le remous se fond dans la nuit, les hurlements s'éloignent, les détonations s'espacent... Ralliement!

Marchand nous rejoint; l'attaque, la charge, tout a été si rapide qu'il n'a pu se rendre compte de ce qui arrivait. A 7 h. 45, au moment où il allait s'élancer, la fusillade avait éclaté brusquement. Des coups de feu, des salves, alors que le colonel avait interdit de brûler une seule cartouche! Et soudain un fracas formidable, le canon! Que se passait-il? Ça avait été pour lui une minute de véritable ahurissement ; puis subitement une réflexion lui était

venue : au milieu de ce feu d'enfer, il entendait des balles siffler, mais pas un obus éclater. Alors, la colonne se battait, face au Sud I Elle avait été attaquée sur ses derrièresl £t bousculant le poste des sotas, aussi ahuri que lui, il avait couru au canon.

Nous nous demandons la raison de cette attaque menée aussi brutalement par N'Golo, et probablement aussi par Sarantiéni Mori, qui a dû le rejoindre après le combat de Diéliso. De nuit, les sofas se contentent habituellement de harceler une colonne; ici, ils ont donné un véritable assaut ; et s'ils avaient eu des baïonnettes !... Pourquoi cette audace, cet acharnement?

Nous n'avons pas le temps de nous perdre en conjectures; la surprise que nous méditions n'est guère possible maintenant, cependant il faut la tenter. En une heure de marche, nous pouvons arriver.

A 10 heures, nous apercevons le ruisseau de Sokola. Au delà, se masse, en un tas de ténèbres, la colline de rochers au sommet de laquelle se trouve le village. Aucun indice ne signale la présence de l'ennemi, mais ce silence ne prouve rien. Combien de fois, les sofas à l'afiFût, le doigt sur la détente, ont-ils attendu que nous soyons à bout portant pour tirer I

La 15* compagnie est d'avant-garde; avec Marchand je gagne la pointe.

De l'autre oèté du inarigot, un petit poste de sofas lâche quelques coups de fusil et disparaît.

Nous sommes au pied même des rochers.

A travers les premiers, nous nous faufilons silencieux, Cherchant à percer la nuit du regard, épiant le moindre bruit.

Près d'im buisson, Marchand s'arrête; son bras tendu me montre le sommet du plateau. Je viens de voir, moi aussi ; le long de la crête, on dirait des ombres alignées.

De rocher en rocher, de buisson en buisson, nous avançons, courbés, les yeux fixés sur cette ligne qui nous guette sans un geste, sans un cri, sans un mot ; nous n'en sommes plus qu'à 50 mètres; nous distinguons nettement les silhouettes, les unes agenouillées, les autres moins visibles, couchées probablement!

Nous sommes encore cachés par les rochers, et les sofas tireront seulement lorsque nous nous découvrirons pour franchir le glacis qui nous sépare encore d'eux. Allons-y !

Marchand se dresse et d'une voix de tonnerre commande : à la baïonnette ! Avec la section qui nous a suivis nous bondissons.

Pas un sofa n'a bronché. La même pen-

sée traverse notre esprit; Samory est làf L'es hommes veulent se faire tuer pour le sauver. Nous ne bondissons plus, nous volons; il faut percer cette ligne, la culbuter... Et soudain nous nous arrêtons, culbutés nous-mêmes par un fou rirel Nous n'avons devant nous que des charges abandonnées, des paniers, des peaux' de boucs, des jarres de terre, laissés là par un convoi ; affolés, les porteurs, dans leur émoi, se sont débarrassés simultanément des paquets qui eussent embarrassé leur fuite, et qui sont tombés régulièrement alignés le long de la crête. Ces porteurs n'étaient pas seuls; peut-être le village est-il occupé ? Nous traversons le plateau au pas de course. Le village est désert, la lune éclaire seulement une confusion de bagages qui encombrent les ru .

La prise est d'importance et ne nous a pas coûté cher; elle est précieuse, car ces pagnes, ces callebasses, ces outres, ces urnes renferment sûrement autre chose que des vêtements; nous voilà sans doute ravitaillés pour longtemps. Comme pour affirmer cette hypothèse, un long beuglement se fait entendre, d'autres lui répondent. Des bœufs !

Il y a même des bœufs!

A I heure du matin, nous dormions sur notre butin. Moussa avait immédiatement fait main basse sur plusieurs couvertures de Ségou ; depuis longtemps, je n'avais été cou. ché aussi mollement.

Il fait jour, j'ouvre les yeux. Ai -je rêvé?

ou ai- je réellement entendu un coup de feu? Je n'ai pas rêvé, le colonel est debout, on lui rend compte : une colonne arrivant du Sud s'est heurtée à nos avantpostes.

Nous la voyons d'ici. Elle s'est remise en marche, après avoir modifié sa direction primitive. Elle doit être importante à en juger par )a poussière qui flotte sur la brousse. Quelle belle cible pour l'artillerie!

— En batterie, commande le colonel.

Les artilleurs ne demandent qu'à exécuter cet ordre. Seulement, ils cherchent en vain un emplacement. La colline est toute en rochers, et les pièces par surcroît seront à contre-pente ! Une pièce pourtant est amenée et pointée. L'obus tombe devant les sofas; mais au départ du coup, le canon ne pouvant pas reculer s'est cabré, a fait un tour sur lui-même et a basculé les roues en

Tair ; une culbute complète. Les sofas, après un moment de panique, se sont détournés du sentier, pour longer la ligne d'arbres qui les masque et les laisse en partie en angle mort. Evidemment, ils prennent position derrière le ruisseau, au pied de la colline.

Une fusillade assez vive résonne tout à coup au Nord, puis à l'Est. Sommes-nous également attaqués de ce côté? Les détonations cessent; les renseignements arrivent; trois fortes colonnes ont buté contre les avantpostes, elles n'ont pas engagé le combat, elles se sont rapprochées, elles aussi, du pied de la colline qu'elles semblent contourner.

En même temps une nouvelle colonne débouche du Sud. Près de moi, le commandant Pineau essaie de faire le dénombrement de ces forces à l'aide d'ime jumelle ; bientôt, il me la tend :

— Comptez si vous voulez. Ils sont trop !

Des tirailleurs assis sur le roc, les jambes pendantes, regardent ce défilé et crient joyeux :

— Yen a n'hommes beaucoup!

Nous sommes tombés dans un piège, nous sommes cernés, toutes ces colonnes sont en train de se rassembler, et lorsqu'elles seront prêtes, elles monteront à l'assaut... Que ferons-nous contre cette marée humaine? Oui ; y en a n'hommes beaucoup I Les tirailleurs se croient invincibles, puisque nous sommes là ; et plus il y aura d'ennemis, plus le combat sera beau. La position que nous occupons est formidable; avant de l'emporter, les sofas éprouveront des pertes énormes...

mais ils sont peut-être lo.ooo, nous sommes trois cents I Et l'artillerie est impuissante! Cette fois, comme l'a dit le commandant Pineau, l'audace et la bravoure personnifiées : c Ils sont trop I i

Subitement, mon imagination se reporte deux ans en arrière : je me vois sur le boulevard, à mon retour du Soudan, lisant ces mots imj^imés en rouge en travers d'un journal tenu par un camelot : c Massacre de la colonne Bonnier. i Nous, du moins, nous ne serons pas surpris, nous nous Refendrons.

Maintenant, c'est le silence. Les compagnies sont à leur poste de combat ; nous attendons. Les masses ennemies ont fini de passer, elles aussi doivent être à leur poste de combat, mais elles sont trop éloignées pour qu'aucun bruit parvienne jusqu'à nous ; elles apparaîtront lorsqu'elles jailliront des fourrés qui ceinturent les rochers de Sokola. Sur cette brousse, tous les re-

gards sont fixés^dans Timpatience du premier coup de feu qui dissipera l'énervement de l'attente.

7 heures et demie! Le lourd silence plane toujours. Les avant-postes ont été obligés de se replier; nous ne pouvons savoir œ qui se trame derrière ce rideau d'arbres.

8 heures; l'ennemi n'a pas encore fait un mouvement, il reste invisible. Le colonel Monteil m'appelle :

— Prenez lo hommes, et allez voir.

Ah! j'aime mieux ça. Une telle incertitude est insupportable: Suivi de dix tirailleurs, je descends rapidement à travers les rochers. J'approche du ruisseau. Pas d'autre bruit que celui de nos pas. Si les sofas travaillaient à préparer des passages, je les entendrais. Je touche le fourré ; dans une seconde, une traînée de flammes va l'illuminer, mais puisqu'il faut être sur eux pour qu'ils tirent : t En avant ! »

D'un bond, nous crevons les broussailles.

Nous avons pris un élan comme pour enfoncer une résistance, et nous éprouvons cette surprise de l'effort donné dans le vide. Nous sommes au bord du ruisseau, pas un coup de feu n'est parti.

Les sofas sont donc encore sur l'autre rive? Allons! Nous sautons à Teau, nous escaladons la berge, nous traversons la brousse qui la surplombe... Rien, pas un homme; seulement des traces; le sentier en est couvert. Que sont devenues les colonnes? Je suis les traces; elles s'en vont vers l'Est. Je fais le tour de la position; la terre est foulée de pas innombrables, tous prennent la même direction : l'Est !

Je retourne près du colonel et je lui rends compte : il n'y a plus personne.

Pourquoi toutes ces bandes qui nous cernaient ont-elles renoncé à nous attaquer?

Nul ne le comprend ; pourtant, le fait est là. Nous sommes délivrés d'un poids, nou:

respirons, car nous avons le sentiment que nous ne serons pas immédiatement attaqués.

L'occasion s'est présentée; si les sofas ne l'ont pas saisie, c'est que notre marche sur Sokola a jeté le trouble dans les conception? de Samory.

Le colonel sent le désarroi qu'éprouM»

momentanément le sultan, il voudrait en profiter, et s'il avait la possibilité de forcer, forcer toujours, il réussirait peut-être 9 transformer ce désarroi en déroute.

Mais nous sommes trois cents ! Avec six cents tirailleurs il n'hésiterait pas : malgré notre fatigue, malgré les dix mille hommes

qui viennent de défiler ^u pied de Sokola, il pousserait en avant, ayant assez de monde pour manœuvrer, tourner, enfoncer les lignes des sofas, arriver peut-être à rejoindre celui qu'elles couvrent. Nous sommes trop faibles!

Le spectacle auquel nous venons d'assister est là pour nous le prouver. Comme le remarque Largeau, judicieux et caustique, nous occupons le point stratégique, nous tenons d'ici toutes les routes, seulement les sofas se promènent sur ces routes. Ce n'est pas à l'importance stratégique de ce point que nous devons notre victoire d'aujourd'hui, victoire sans combat, victoire sans résultat puisque nous ne pouvons en profiter, mais victoire tout de même; c'est à la rapidité, à la brutalité de notre marche qui a désorienté l'adversaire au dernier moment, pour une raison que nous ignorons encore.

Je lis sur le visage du colonel que cette démonstration de notre impuissance l'exaspère. Il est bien obligé de se soumettre à l'inévitable, ce serait folie de se lancer dans l'inconnu, avant d'avoir défini la situation de l'ennemi, avec un effectif aussi restreint que le nôtre. Même après avoir défini cette situation, la partie sera rude à jouer ! Ah ! si la colonne du Soudan annoncée par le gouvernement était à portée de nous soutenir I Nous connaîtrions déjà sa présence à la distance où nous sommes de Kong. Suivant toute vraisemblance, elle a été arrêtée.

Nous n'avons à compter que sur nous.

A regret, le colonel se décide à donner à ses troupes un repos forcé et relatif ; toute l'après-midi sera employée à faire des reconnaissances : après, nous verrons.

Des prisonniers ramenés par quelques patrouilles confirment que les femmes, les enfants de Samory, toute sa maison civile et militaire, étaient ici avant notre arrivée. Nous avions d'ailleurs deviné le séjour de la smala de l'Almamy à Sokola, rien qu'à la quantité et à la nature des bagages abandonnés; les cases sont remplies de pagnes, de couvertures, de boubous; dans les cours, les mortiers sont pleins de mil à moitié pilé; des ignames, du maïs, des patates, débordent des charges entr'ouvertes.

Ce n'est pas là un campement de captifs ou de soldats. Si les vêtements nous lais-

sent indifférents, les vivres sont une bonne fortune; le village en regorge, il y a là un ravitaillement complet, dont j'ai l'ordre de passer l'inspection.

Tout en me promenant à travers ces richesses, j'aperçois une cour où les préparatifs étaient faits pour une cuisine soignée; j'entre, mes yeux tombent tout de suite sur un ballot arrondi, de forme avenante, ficelé avec un soin attestant la valeur du contenu... D'un coup de pied, j'éventre le ballot, et j'aperçois... des oignons I Grand Dieu ! Si le cuisinier du colonel met la main dessus, je suis perdu; tous les plats seront parfumés à l'oignon, je ne pourrai plus rien manger. A tout prix, il faut dissimuler ce dangereux condiment.

Tandis que je médite sur la manière d'opérer cette soustraction, j'entends des pas... des pas d'Européen! Je précipite le ballot dans une case. Il était temps! Le colonel Monteil apparaissait :

— Qu'avez-vous découvert?

Je réponds d'un air détaché :

— Des ignames, des patates....

Et j'essaie de l'entraîner vers la porte.

Au moment où je vais y réussir, il lève la tête, hume l'air... Je tremble pour mon estomac et je fais une tentative suprême :

— Mon colonel, vous n'avez pas regardé dans la case à côté...

Je ne sais trop ce que j'allais lui raconter; il m'arrête :

— Attendez donc... On dirait... ça sent... mais oui; ça sent l'oignon!

Et guidé par un flair trop subtil, il marche droit à la case, se courbe, étend le bras, et tire le ballot qu'il agite triomphalement tandis que je murmure :

— Consommaium est/

— Que dites- vous?

— Ah! je dis, mon colonel, que vous êtes arrivé trop tôt! j'étais en train de chercher le moyen d'anéantir votre trouvaille.

— Malheureux ! anéantir des oignons !

Ma figure piteuse le remplit de joie, et

compatissant à ma détresse, il m'assure qu'on n'usera d'un pareil trésor qu'avec parcimonie... pour le faire durer plus longtemps I

Heureusement, le cuisinier du colonel adore les oignons, Moussa également; je n'ai d'espoir qu'en eux ; me voilà obligé de souhaiter que ces fidèles serviteurs succombent le plus souvent possible à la tentation.

La nuit a été calme. Au matin, des reconnaissances sont parties. Aucune nouvelle au côté de Kong ; la colonne du Soudan est un mythe. Du côté de Samory, des prisonniers nous ont enfin éclairés sur la concentration et la retraite des colonnes auxquelles nous avons dû l'alerte d'hier.

Samory était bien à Dabakhala, quand nous nous battions à Kossangoua. Il avait aussitôt craupris notre dessein d'occuper Sokola Dioulasso, dont son instinct de la guerre lui avait révélé l'importanoe. Marchand, en montrant au colonel Monteil la carte de la région, avait posé son doigt sur Sokola, disant : c Voilà le point stratégique, » Samory, récemment arrivé dans le pays, avait, d'un coup d'œil, reconnu, lui aussi, la valeur de la position. En apprenant que nous étions à Kossangoua, il n'avait pas hésité sur le parti à prendre :

il devait concentrer ses forces à Sokola Dioulasso, car, lui, avec ses dix mille hommes, en était réellement le maître, là, il nous barrait la route de Kong, il nous arrêtait, et peut-être nous écrasait. Il avait le temps de réaliser ce projet, puisque nous étions aux prises avec deux de ses colonnes.

D'ailleurs, après les marches de nuit que nous venions de fournir, il pouvait logiquement supposer que nous étions incapa- 'ant ses troupes, au rendezit leur fiiter. Aussitôt, il leur ordre de se trouver le lendees du matin, au pied de So-

s'y était porté dans l'aprèsmidi.

Il avait deviné ix)s intentions, il n'avait pas compté que le colonel Monteil devine- . rait les siennes et, pour déjouer ses plans, ordonnerait le départ de Kossangoua, quitte à marcher encore une partie de la nuit, malgré la fatigue.

Chacun des deux chefs avait lu dans la pensée de l'autre; chacun des deux partis s'était hâté vers le même point. Dès lors, nous nous expliquions l'attaque furieuse exécutée, à Kadîaouli, sur notre arrière-garde par N'Golo et Sarantiéni Mori. Elle avait pour but de nous ralentir, d'avertir Samwy à Sokola. de lui laisser le temps de s'enfuir. Nous comprenions également l'apparition de toutes les colonnes qui, à 6 heures du matin, avaient débouché des quatre points cardinaux ; elles arrivaient au rendezvous indiqué, à l'heure marquée, ne sachant rien des événements de la nuit. Là où elles croyaient trouver Samory, elles nous avaient

blés d'êtr vous qu'il alla avait envoyé 1 main, à 6 heu kola.

rencontrés. Interdites, ne se rendant pas compte de ce qui s'était passé, ne recevant pas d'ordres, elles avaient d'atx)rd figtté, indécises, s'étaient mises à l'abri de 'os vues et de nos balles derrière te ruissea^ de Sokola ; puis, apprenant enfin que Samory s'était réfugié dans l'Est à Niéméné, elles étaient parties le rejoindre. Si l'Almamy avait été préseiu' à l'instant où nous étions cernés, nous étions probablement perdus. Le désarroi où l'avait jeté notre marche soudaine sur Sokola, nous avait sauvés.

Obligé de fuir en pleine nuit, voulant protéger sa famille, n'ayant presque aucune troupe avec lui, ne sachant pas si oelt«

D'CK COUP DK PIBC j'ËVEHTRE LB BALLOT,

colonne, que l'obscurité était impuissante à arrêter, allait continuer à le poursuivre, il avait dû mettre, entre elle et lui, une dislance qui l'avait empêché de revenir à temps pour profiter de la concentration si logiquement et si justement ordonnée.

Il n'avait commis qu'une faute; il avait tardé à évacuer ses femmes et ses enfants du point stratégique menacé. Seul avec sa garde, si faible eflt-elle été, il serait resté à portée de donner des ordres à ses sofas, au moment où ils se seraient présentés.

Mais il était excusable ; jamais il n'avait vu de colonne lui échapper comme la nôtre au bivouac du Bé ; jamais il n'avait vu de colonne marcher trois nuits de suite en quatre jours! Il ne pouvait imaginer qu'il

qui viennent de défiler ^u pied de Sokola, il pousserait en avant, ayant assez de monde pour manœuvrer, tourner, enfoncer les lignes des sofas, arriver peut-être à rejoindre celui qu'elles couvrent. Nous sommes trop faibles!

Le spectacle auquel nous venons d'assister est là pour nous le prouver. Comme le remarque Largeau, judicieux et caustique, nous occupons le point stratégique, nous tenons d'ici toutes les routes, seulement les sofas se promènent sur ces routes. Ce n'est pas à l'importance stratégique de ce point que nous devons notre victoire d'aujourd'hui, victoire sans combat, victoire sans résultat puisque nous ne pouvons en profiter, mais victoire tout de même; c'est à la rapidité, à la brutalité de notre marche qui a désorienté l'adversaire au dernier moment, pour une raison que nous ignorons encore.

Je lis sur le visage du colonel que cette démonstration de notre impuissance l'exaspère. Il est bien obligé de se soumettre à l'inévitable, ce serait folie de se lancer dans l'inconnu, avant d'avoir défini la situation de l'ennemi, avec un effectif aussi restreint que le nôtre. Même après avoir défini cette situation, la partie sera rude à jouer 1 Ah I si la colonne du Soudan annoncée par le gouvernement était à portée de nous soutenir!

Nous connaîtrions déjà sa présence à la distance où nous sommes de Kong. Suivant toute vraisemblance, elle a été arrêtée.

Nous n'avons à compter que sur nous.

A regret, le colonel se décide à donner à ses troupes un repos forcé et relatif ; toute l'après-midi sera employée à faire des reconnaissances : après, nous verrons.

Des prisonniers ramenés par quelques patrouilles confirment que les femmes, les enfants de Samory, toute sa maison civile et militaire, étaient ici avant notre arrivée. Nous avions d'ailleurs deviné le séjour de la smala de l'Almamy à Sokola, rien qu'à la quantité et à la nature des bagages abandonnés; les cases sont remplies de pagnes, de couvertures, de boubous; dans les cours, les mortiers sont pleins de mil à moitié pilé; des ignames, du maïs, des patates, débordent des charges entr'ouvertes.

Ce n'est pas là un campement de captifs ou de soldats. Si les vêtements nous lais-

sent indifférents, les vivres sont une bonne fortune; le village en regorge, il y a là un ravitaillement complet, dont j'ai l'ordre de passer l'inspection.

Tout en me promenant à travers ces richesses, j'aperçois une cour où les préparatifs étaient faits pour une cuisine soignée; j'entre, mes yeux tombent tout de suite sur un ballot arrondi, de forme avenante, ficelé avec un soin attestant la valeur du contenu... D'un coup de pied, j'éventre le ballot, et j'aperçois... des oignons ! Grand Dieu 1 Si le cuisinier du colonel met la main dessus, je suis perdu; tous les plats seront parfumés à l'oignon, je ne pourrai plus rien manger. A tout prix, il faut dissimuler ce dangereux condiment.

Tandis que je médite sur la manière d'opérer cette soustraction, j'entends des pas... des pas d'Européen! Je précipite le ballot dans une case. Il était temps! Le colonel Monteil apparaissait :

— Qu'avez- vous découvert?

Je réponds d'un air détaché :

— Des ignames, des patates....

Et j'essaie de l'entraîner vers la porte.

Au moment où je vais y réussir, il lève la tête, hume l'air... Je tremble pour mon estomac et je fais une tentative suprême :

— Mon colonel, vous n'avez pas regardé dans la case à côté...

Je ne sais trop ce que j'allais lui raconter; il m'arrête :

— Attendez donc... On dirait... ça sent... mais oui; ça sent l'oignon!

Et guidé par un flair trop subtil, il marche droit à la case, se courbe, étend le bras, et tire le ballot qu'il agite triom- ^^halement tandis que je murmure :

— Consommatum est!

— Que dites-vous?

— Ah! je dis, mon colonel, que vous êtes arrivé trop tôt! j'étais en train de chercher le moyen d'anéantir votre trouvaille.

— Malheureux! anéantir des oignons!

Ma figure piteuse le remplit de joie, et

compatissant à ma détresse, il m'assure qu'on n'usera d'un pareil trésor qu'avec parcimonie... pour le faire durer plus longtemps !

Heureusement, le cuisinier du colonel adore les oignons, Moussa également; je n'ai d'espoir qu'en eux ; me voilà obligé de souhaiter que ces fidèles serviteurs succombent le plus souvent possible à la tentar tien.

La nuit a été calme. Au matin, des reconnaissances sont parties. Aucune nouvelle du côté de Kong ; la colonne du Soudan est un mythe. Du côté de Samory, des prisonniers nous ont enfin éclairés sur la concentration et la retraite des colonnes auxquelles nous avons dû l'alerte d'hier.

Saroory était bien à Dabakhala, quand nous nous battions à Kossangoua. Il avait aussitôt compris notre dessein d'occuper Sokola Oioulasso, dont son instinct de la guerre lui avait révélé l'importance. Marchand, en montrant au colonel Monteil ta carte de la région, avait posé son doigt sur Sokola, disant : ■ Voilà le point stratégique. ■ Samory, récemment arrivé dans le pays, avait, d'un coup d'œil, reconnu, lui aussi, la valeur de la position. En apprenant que nous étions à Kossangoua, il n'avait pas hésité sur le parti à prendre ; il devail concentrer ses forces à Sokola Dioulasso, car, lui. avec ses dix mille hommes, en était réellement le maître, là, il nous barrait la route de Kong, il nous arrêtait, et peut-être nous écrasait. Il avait le temps de réaliser ce projet, puisque nous étions aux prises avec deux de ses colonnes.

D'ailleurs, après les marches de nuit que nous venions de fournir, il pouvait logiquement supposer que nous étions incapables d'être, avant ses troupes, au rendezvous qu'il allait leur fixer. Aussitôt, il leur avait envoyé l'ordre de se trouver le lendemain, à 6 heures du matin, au pied de Sokola.

Lui-même s'y était porté dans l'aprèsmidi.

Il avait dei'iné nos intentions, il n'avait p.TS compté que le colonel Monteil devine- . rait tes siennes et, pour déjouer ses plans, ordonnerait le départ de Kossangoua, quitte à marcher encore une partie de la nuit, malgré la fatigue.

Chacun des deux ct»efs avait lu dans ta pensée de l'autre; chacun des deux partis s'était hâté vers le même point. Dès lors, nous nous expliquions t'attaque furieuse exécutée, à Kadiaouli. surnotre arrière-gatde par N'Golo et Sarantiéni Mori. Elle avait pour but de nous ralentir, d'avertir Samory à Sokola, de lui laisser te temps de s'enfuir. Nous comprenions également l'apparition de toutes les colonnes qui, à 6 heures du matin, avaient débouché des quatre points cardinaux ; elles arrivaient au rendezvous indiqué, à l'heure marquée, ne sachant rien des événements de la nuit. Là où elles croyaient trouver Samory, elles nous avaient

Interdites, ne se rendant pas compte de ce qui s'était passé, ne recevant pas d'ordres, elles avaient d'abord flotté, indécises, s'étaient mises à l'abri de ~os vues et de nos battes derrière te ruissea^ de Sokola; puis, apprenant enfin que Samory s'était réfugié dans l'Est à Niéméné, elles étaient parties le rejoindre. Si l'Almamy avait été prései.i à l'instant où nous étions cernés, nous étions probablement perdus. Le désarroi où t'avait jeté notre marche soudaine sur Sokola, nous avait sauvés.

Obligé de fuir en pleine nuit, voulant protéger sa famille, n'ayant presque aucune troupe avec lui, ne sachant pas si cette

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colonne, que l'obscurité était impuissante à arrêter, allait continuer à le poursuivre, il avait dû mettre, entre elle et lui, une distance qui l'avait empêché de revenir à temps pour profiter de la concentration si logiquement et si justement ordonnée.

Il n'avait commis qu'une faute ; il avait tardé à évacuer ses femmes et ses enfants du point stratégique menacé. Seul avec sa garde, si faible eût-elle été, il serait resté à portée de donner des ordres à ses sofas, au moment oii ils se seraient présentés.

Mais il était excusable ; jamais il n'avait vu de colonne lui échapper comme la nôtre au bivouac du Bé ; jamais il n'avait vu de colonne marcher trois nuits de suite en quatre jours! Il ne pouvait imaginer qu'il

ne disposerait pas du temps suffisant pour mettre les siens en sûreté.

Par la rapidité des décisions du colonel Monteil, par la connaissance que Marchand avait du pays, alors que nous avions devant nous toutes les forces de Sainory, nous avions réussi, étant partis du Bé le 5. dans la soirée, à arriver le 7, à minuit, à Sokola, après avoir franchi 60 kilomètres.

Aucune expédition n'avait encore réalisé pareil tour de force dans semblable situation.

La partie s'était jouée comme une partie d'échecs; à Sokola, non seulement nous avions mis la reine en danger, mais nous avions failli faire échec au roi et à la reine.

Les reconnaissances ne nous ont pas donné grands renseignements, elles se sont heurtées tout de suite à de forts avant-postes ennemis, et les gens de Djimini, qui nous ont suivis depuis Sattama, sont d'une telle lÀclieté qu'ils servent à peine à indiquer la direction des sentiers. Le colonel n'a pu définir les intentions de Samory ; pour le forcer à se démasquer, il décide de faire une démonstration vers Niéméné, où l'Almamy s'est concentré. Le 10, à 3 heures de l'aprèsmidi, laissant une compagnie à Sokola, nous poussons une pointe sur Naolo.

Une heure après notre départ, l'avantgarde est arrêtée. Toutes les compagnies doivent se déployer ; nous avons N'Golo devant nous, il était en marche, sans doute, pour nous attaquer co soir à Sokola. Comme toujours, N'Golo, l'ancien sergent de tirailleurs, se bat avec acharnement. Il ne veut pas céder le terrain et ne se borne pas à une défense passive, il essaie de nous déborder.

Sur le flanc de la colline, dont un ruisseau nous sépare, sa manœuvre se dessine; des troupes européennes ne l'exécuteraient pas plus correctement.

Les sofas, en certains points, sont obligés de passer à découvert, mais ils y passent individuellement, à la course ; nous les voyons traverser les clairières, faisant des pas de géant ; Marchand est près de moi, nous demeurons en admiration devant ces enjambées monstrueuses, qui arrivent à mettre les deux cuisses dans le prolongement l'une de l'autre; c'est le grand écart fait au vol.

A 5 heures du soir seulement, les sofas, coupés en deux, consentent à se retirer, nous entendons le clairon sonner la soupe, la

sonnerie que N'Golo a substituée à celle de c la retraite ».

Presque aussitôt, nous nous établissons au bivouac, à côté du village de Naolo.

Quelques instants après, le colonel m'appelle :

— La compagnie de flanc-garde, restée sur la rive droite du ruisseau, n'a pas rallié. Je ne sais ce qu'elle est devenue; prenez mon cheval et cherchez-la. Elle s'est probablement égarée.

On m'amène le cheval, je l'enfourche et je pars seul, car des spahis, il n'est plus question ; les chevaux, encore vivants, sont dans un tel état que nous les avons laissés à Sokola.

Me voilà à la recherche de la compagnie perdue, tel Soubise, et sa lanterne me sera bientôt nécessaire ; la nuit approdie.

Il faut me hâter. Je me lance au galop, droit devant moi, sur la rive gauche que suivait la compagnie. C'est également sur cette rive que se battait N'Golo, un moment plus tôt; je m'en aperçois tout de suite. Dans les jambes de mon cheval, un sofa déboule, comme un lièvre surpris au gîte, puis un second, un troisième... un quatrième... Je les charge en faisant à moi seul autant de bruit qu'un escadron ; ils lâchent leur coup de fusil au hasard et s'enfuient effarés; l'un d'eux, cependant, pas assez vite ; est-ce mon sabre ou mon cheval, ou les deux réunis, qui l'ont jeté à terre? Je ne m'amuse pas à le vérifier.

La brousse est suffisamment épaisse pour masquer des hommes et pour gêner leur tir sur un but mouvant, elle ne l'est pas assez, heureusement, pour empêcher de galoper. Dans mes zigzags autour des buissons, bien malin serait celui qui réussirait à me toucher.

Je continue à ne rencontrer que des sofas retardataires; enfin je me heurte à un marigot. C'est un affluent du ruisseau dont la compagnie égarée longeait la rive droite.

Evidemment, les tirailleurs ne se sont pas aperçus qu'à un moment donné ils abandonnaient le ruisseau pour son affluent. Le marigot est infranchissable; de l'autre côté, je n'entends aucun bruit ; il est impossible que la compagnie ne se soit pas rendu compte de son erreur, soit à la boussole, soit à la position du soleil ; elle est certainement revenue sur ses pas; je n'ai qu'à en faire autant. Je reprends le galop. Le soleil vient de disparaître ; dans la crainte de me perdre, je me rapproche de la ligne d'arbres indiquant le cours d'eau, dont la dî-

tection me ramènera sûrement au campement.

Je ne vois plus de sofas ; à cette heure.

Us ont tous rejoint N'Golo.

Un coup de feul Je regarde dans la direction du ruisseau d'où il semble avoir été tiré. Pas l'wnbre de fumée. Je n'ai pas rêvé, pourtant, c'est une balle qui m'a effleuré. Ah çà I est-ce que les sofas auraient

Il ne pouvait imaginer que je me promenais à travers un terrain où se trouvaient encore des ennemis; d'ailleurs le colonel seul avait un cheval.

Froidement, à 30o mètres, il m'avait ajusté et, pour assurer sa visée, il avait ap> puyé le canon de son fusil sur l'épaule d'un tirailleur. Furieux de ne pas m'avoir touché, il s'apprêtait à recommencer, quand le

mis i erreur que je sup-

Un moment après, Marchand rentre de reconnaissance et se précipite sur moi.

— Vous n'êtes pas blessé?

— Non, Pourquoi?

— C'est moi qui ai tiré sur vous!

— Eh bienl vous n'êtes qu'un maladroit. Cependant la balle n'est pas passée loin.

Il me raconte sa méprise. Il ignorait la mission dont le colonel m'avait chargé. Du sentier qu'il suivait, il avait vu un cavalier traverser la brousse; il avait pris ma veste blanche pour un boubou, et ma personne pour un sofa.

tirailleur, transformé par lui en chevalet de pointage, avait prononcé, sans toutefois se permettre de bouger : « Ça, c'est lieutenant. ■ 11 était temps! le deuxième coup n'eût plus été tiré en plein travers, mais dans l'oblique; il aurait eu plus de chance de m'atteiniire, et de m'atteindre dans le dos, ce qui eût été doublement vexant.

Le camp dort ; un tirailleur me réveille, c'est l'heure de ma ronde. Je parcours la

lifi:ne des postes et je me recouche; le sommeil ne sera pas long à me ressaisir.

Déjà mes paupières s'alourdissent... mais que passe-t-il dans le ciel?

La lune ronde, éclatante, de cuivre et d'or, que j'avais devant les yeux, prend une allure bizarre. Immobile, elle me paraît glisser, fuir, s'enfoncer dans le ciel. Est-ce que des nuages la voilent? Pourtant, autour d'elle, des étoiles, que sa lumière avait éteintes, se remettent à briller; elles ûxent sur moi leur prunelle vague, étonnée, leur nombre augmente à mesure que la lune s'en vai car elle s'en va... J'essaye encore une fois de soulever mes paupières, elles retombent; j'assiste à un mystère; évidemment, la lune était là, seule avec la nuit; je l'ai dérangée, elle disparait.

— Baratier, avez-vous vu l'éclipsé?

C'est Ja première phrase que j'entends le matin en me réveillant.

Le colonel avait eu moins sommeil que moi, il avait été assez lucide pour reconnaître une éclipse. C'était une éclipse 1 je savais bien que la lune s'en allait 1 Je n'avais pas rêvé.

Tout de suite, nous reprenons la marche sur Naolo. Devant nous, l'ennemi se retire, refusant le combat, il bat en retraite sur Niéméné. Nous ne le suivons pas; s'il a rintenti<M) de nous attirer sur les colonnes qui nous attendent de ce côté, il sera déçu ; nous revenons à Sokola. Nous avons acquis la certitude que Samory est toujours à Niéméné.

A Sokola, la compagnie laissée de garde n'a pas été sérieusement inquiétée, elle a fait un prisonnier. 11 parle de la lassitude des sofas, des chefs, et même de l'Almamy.

Le colonel l'interroge. Il répond que tous sont fatigués de se battre, l'Almamy ne demande qu'à en finir. Est-ce sérieux, ou est-ce un piège ?Le colonel a des instructions lui prescrivant d'essayer de traiter avec Samory ; il ne croit pas devoir s'y soustraire et négliger cette occasion de les remplir. Il remet au prisonnier une lettre pour le sultan lui demandant s'il veut entrer en pourparlers.

Pour que cet homme se charge d'une telle mission, c'est qu'il nous a été envoyé dans ce but ; autrement, il jouerait sa tête.

Le lendemain, 12 mars, Samory répond qu'il accepte ; l'interprète Mandao Ousman part seul, muni d'un projet de traité rédigé en français. Avec envie, nous le regardons s'éloigner; nous voudrions l'accompagner,

voir enfin cet insaisissable ennemi contre le* quel nous nous battons depuis cinq ans, le seul chef noir ayant fait preuve d'une réelle compréhension de la guerre. Mais le colonel refuse de satisfaire à ce désir.

Dans l'après-midi, trois ou quatre sofas viennent se rendre. Sont-ils réellement las de la guerre, ou veulent-ils nous abuser ? Deux enfants nrus sont amenés par les avantpostes, deu frères d'une dizaine d'années; ils sont bilacoros, c'est-à-dire élèves sofas, ils sortent de l'école des pages! Ils en ont la mine éveillée et hardie, ils en ont aussi la curiosité qui paraît être le principal mobile de leur venue. Savent-ils oii sont leurs parents, dans cet exode de tout un peuple à la suite de l'Almamy?

Rien ne les attache ici plutôt que là; ils aspirent à changer de maître et à connaître ces blancs qui hantent leur imagination. Séduit par leur figure, leur intelligence, et par cette audace gentille d'enfant, le colonel les garde auprès de lui.

Le soir, l'interprète était de retour. Samory demandait le texte en arabe.

Le lendemain, Mandao était de nouveau près de l'Almamy. Il me raconta plus tard v::ette entrevue. Samory écouta en silence les propositions du colonel; 1\ lecture achevée, il se recueillit un moment, prit le traité et répondit en substance :

— Ton chef veut que je retourne dans l'Ouest, dans un pays ruiné; il veut que j'y retourne, seul, sans guerriers, sans fusils...

Il s'arrêta, dessina du doigt sur le papier, en les nommant, les différents postes français placés en cercle autour de la région qui lui était assignée comme résidence.

— Vous êtes là, fit-il.

Puis, plaçant un point au centre du cercle, il ajouta :

— Vous me mettez là. Et là, je suis en prison. Tu diras \ ton chef que je ne suis pac encore son prisonnier.

Le soir, h la nuit tombée, Mandao venait r^ ^ rendre compte au colonel, quand un coup de feu partit du pied de la colline ; la balle frappa le rocher près de notre groupe, et le plomb entrant sans doute en fusion, elle ricocha en fusée dans une traînée lumineuse.

Les hostilités étaient reprises.

Samory était-il sincère en provoquant ces pourparlers ? Il est probable qu'il voulait gagner du temps.

Nous apprenons, en effet, le 14 au matin, que ses femmes, ses enfants, ses captifs, sont partis à Dabakhala, sous l'escorte de son fils Sarantiéni Mori, qui a la mission d'atteindre au plus vite le Comoé. L'AImamy a certainement utilisé cette suspension d'hcrâlilité pour cUsposer ses bandes autour de nous. La partie d'échecs va reprendre, mais l'un des joueurs a fait avancer toutes ses pièces.

prdre est donné de préparer le d^art ;

Coimnent n'ai-je pas songé à utiliser ce pouvoir extraordinaire des Peuhis, dont j'ai bien entendu parler, mais que je n'ai pas encore eu l'occasion de vérifier? Malgré tout, je doute qu'un Peuhl réussbse avec des animaux pareils et auxquels il est complètement étranger. Je demande un Peuhl à une compagnie; dès qu'il est arrivé, je lui explique les fonctions qui lui incombent :

grouper ces bœufs, les faire marcher à leur place dans la colonne. Sa figure s'illumine.

-Td I

nous brûlerons tout ce que nous n'emporterons pas.

La répartition des vivres est terminée ; il reste à organiser, dans le convoi, la marche

du troupeau que nous ne voulons pas abandonner. Il est impossible d'approcher des bœufs, ils sont absolument sauvages; ceux qu'on a tués jusqu'ici ont été abattus à coups de fusil dans le parc oîi ils étaieni enfermé-. Les emmener me semble irréalisable.

Le colonel me regarde avec commisération :

— Prenez un Peuhl (i), me dit-il simplement.

Je l'accompagne au parc. Il y entre en

sifflant doucement à bouche close, et les bœufs, qui ont d'abord baissé la têteprêts à charger, se remettent à brouter. Lui s'approche, circule au milieu d'eux, les caresse, les pousse, les fait avancer, tourner à son gré, les «mduit hors de l'enclos, et le fusil à la bretelle, appuyé sur un des animaux domptés, me regarde, victorieux : « Y a. paré, mon lieutenant. • Si je ne l'avais vu, je ne l'aurais pas cru.

Le moment est venu de quitter Sokola. Nous sentons que nous sommes cernés et que le seul parti à prendre est de faire un trou ; sans quoi le cercle ne tardera pas à se resserrer. Dans quelle di-

œ le devinerait pas. Ceux dont la jambe a été brisée et qui pourtant ont été doucement ramenés dans leur Ht, peuvent le sa-

tine heure du matin. £n silence le bivouac se lève, le convoi se forme. Une

détache en clair au-dessus de la tête des porteurs ; le boy du colonel qui la suit immédiatement et marche devant moi, est tué raide.

Les colonnes qui nous attendaient vers l'Est ont dû se lancer rapidement à notre poursuite ; leurs éclaireurs ont déjà rejoint r arrière-garde. Il est probable que d'autres bandes forçant de vitesse vont essayer de nous devancer.

VOUac se leve, le txnivui ix luiuic. uiic uuua ucvcuiici.

heure après, la colonne prend la direction A Farako, à Tagono, nous incendions

Mâbamadod, le b

r DU COLONKL, B&T TUt BAIDB

de Lafiboro, le point d'où nous sommes partis, il y a dix jours. La route paraît libre ; Samory doit nous attendre dans l'Est. Cependant un poste à Kotola garde le Sud, l 'avant-garde le rencontre et le disperse à 5 h. 30.

Les sofas se sont jetés dans la brousse, mais tout de suite ils sont revenus s'embusq;ier sur notre flanc droit, derrière un marigot; de là ils nous fusillent. Le soleil n'a pas encore débordé l'horizon, une pâle clarté commence seulement à se répandre, une lueur livide tombée d'un ciel étamé par l'aube. C'est assez pour permettre aux sofas de tirer sur la tramée noire de la colonne, ils visent surtout la civière qui se

des approvisionnements, à ce dernier villai;e, l 'arrière-garde est attaquée par les sofas qui veulent éteindre l'incendie; la 9* compagnie est sérieusement menacée, une de ses sections s'est égarée, et elle ne peut utiliser ses feux dajis la crainte de tirer sur ses propres tirailleurs; lorsqu'elle parvient à se dégager, il faut lui envoyer cinq des hamacs que j'ai en réserve.

A 11 heures, nous arrivons à Tatelédougou ; nous ne sommes plus qu'à 5 kilomètres du lié; notre bivouac du 3 mars, d'oii nous nous sommes échappés à la faveur de la nuit. Nous venons de faire 32 kilomètres et nous aurons sans doute à enlever tout à l'heure le passage du Bé. Le colonel

~ M0MTIlEZ-LEi;n COUUEKT ÇA S'ENLÂVE.

lOO

commande de se mettre en halte gardée.

Les avant- postes continuent à tirailler autour de nous, pourtant les sofas semblent nous avoir abandonnés ; ils se sont probablement postés derrière le ruisseau que nous allons être obligés de traverser.

Après trois heures de repos, nous repartons et nous gagnons le Bé sans incident. Est-il occupé?

La colonne s'est arrêtée, prête à prendre son dispositif de combat. A ce moment, un sofa vient se rendre. Le colonel l'interroge.

— Comment s'appelle le chef qui défend la rivière?

Le sofa le regarde étonné :

— Il n'y a personne derrière la rivière.

— Fais attention, si tu me trompes, tu seras fusillé.

— Personne ne défend le Bé.

Tout nous dit le contraire;* cet homme est sûrement envoyé pour nous attirer dans un piège. Les lo* et 15" compagnies se forment pour l'attaque; la 9* s'établit en arrière; la 14* garde le convoi. Le commandant Pineau dirigera le combat, je marche avec lui. Nous avançons, la 15* compagnie en avant, la lo* en soutien.

La brousse est très épaisse, les tirailleurs parviennent difficilement à s'ouvrir un passage. Le sentier est étroit, il fait un coude brusque avant de toucher le ruisseau dont le gué se trouve masqué. Pas un coup de feu n'est encore parti du massif plus dense, que dominent de grands arbres, et qui indique la ligne du marigot

Les tirailleurs en approchent, ils n'en sont pas à 10 mètres.

Une longue flamme barre le fourré, une rafale de feu et de plomb passe sur nos ^Ites. A la baïonnette! crie le commandant Pineau. Un hurlement, une ruée... puis un silence... et soudain les tirailleurs refluent sur nous, ils reculent!

Le commandant Pineau bondit, il se fraye un chemin à travers l'encombrement du sentier, rejette les hommes dans la brousse. Une voix crie : le marigot est palissade.

Cette compagnie de nouvelle formation ne s'est jamais battue au Soudan et n'a ]>as encore vu de palissades! Le commandant se tourne vers moi :

— Montrez-leur comment ça s'enlève!

J'arrache un coupe-coupe (i) du barda

(i) Coufe-coufe : sabre d'abattis.

d'un tirailleur, je me précipite sur la palissade, de deux coups je tranche les lianes qui relient les palanques, j'en écarte une, et je saute dans le fond du ruisseau. Derrière moi, toute la palissade craque sous les efforts des tirailleurs. Sur la berge opposée, abrupte, glissante, les sofas grimpent déjà, on, dirait que j'ai mis le pied sur une fourmilière, j'escalade la berge à leur suite ; devant moi, à 30 mètres, un cavalier s'efforce de rallier ses hommes. Un chef! je le vois à son boubou blanc, à ses bottes en peau de léopard; il va fuir! Mon royaume pour un cheval ! Mais je n'ai pas à attendre de cheval. Je tire mon revolver, je vise; le coup part, le chef chancelle, deux cavaliers essaient de le soutenir sur sa selle et de l'emmener. Deux tirailleurs ■qui m'ont suivi courent sur le groupe; le chef sofa, lâché par les siens, roule à terre. J'ai le temps de détourner la baïonnette qui va le percer : c Ne le tue pas I » J 'ai crié ces mots en bambara; le chef soulève la tête et semble m 'approuver. Toute la 15* compagnie a jailli du marigot, je laisse les deux tirailleurs auprès du blessé, avec la recommandation que personne ne le touche, et je continue la poursuite. De l'autre côté du Bé, j'entends le canon; r arrière-garde et le convoi ont été attaqués. Devant nous, les sofas se sont reformés, ils veulent évidemment reprendre le corps du chef qu'ils ont abandonné.

Nous les refoulons sur la rive gauche, la fusillade diminue d'intensité, puis s'éteint.

Le combat est terminé. Je reviens vers mon prisonnier. Les deux tirailleurs qui le gardent ont tles* gestes désespérés ; ils n'ont pas pu faire respecter leur consigne; dans l'emballement de la charge, un tirailleur au passage a cloué à terre, d'un coup de baïonnette, celui qu'ils essayaient de protéger. Qui est-il?

Nous amenons près de lui un prisonnier. Le sofa se voile la face de ses mains et refuse de répondre. Avec un autre, nous ne sommes pas plus heureux.

— Prenez mes bilacoros, me dit le colonel.

Je conduis les deux petites pages devant le cadavre. A sa vue, ils sont consternés et s'écrient : « Sékouba I

Puis ils mettent la main sur leur bouche, comme pour étouffer le cri qui leur a échappé.

C'était bien Sékouba, un des principaux chefs de Samory, celui qui, depuis 1891, était chargé de la conquête des pays

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vers lesquels se dirigeait l'exode, celui qui s'était ainsi trouvé aux prises, en 1892, avec le capitaine Ménard et l'avait massacre à Séguéla.

A la nuit nous reprenions notre ancien bivouac à Lafiboro; nous avions fait 39 kilomètres depuis le départ de Dabakhala.

Nous marchions depuis seize heures sans œsser de nous battre.

Un peu de repos étant nécessaire, le colonel avait décidé de ne repartir le lendemain que dans l'après-midi.

Le 17 au matin, des bandes sont signalées en marche vers le Sud. Elles passent assez loin de nous, elles se portent évidemment sur notre ligne de retraite, soit pour nous couper de Sattama, soit pour nous V devancer.

A 1 1 heures, une colonne de fumée s'élève; Branzy brûle, disent les. gens du pays, qui sont avec nous. Branzy est à 9 kilomètres de Sattama, où le poste n'est défendu que par une section.

Le colonel donne Tordre de départ. Il a abandonné sa civière, trop visible, qui a causé, la veille, la mort de son domestique. 11 Ta échangée contre un de mes hamacs. Hélas ! c'est seulement un hamac de fortune I Que ceux dont la somnolence a été bercée au Dahomey ou au Congo par le trot glissant des spécialistes dans le berceau confortable ou ils se sont allongés à l'ombre d'un vélum, ne se représentent pas le colonel aussi commodément installé!

Les morceaux de filets dont sont fabriqués mes hamacs, ont été attachés au bout des branches d'arbres qui les supportent, mais je n'ai eu ni le temps, ni le moyen de les y fixer assez solidement pour empêcher leurs deux extrémités de glisser et de se rapprocher l'une de l'autre. Le filet vite détendu forme une poche en son milieu ; le blessé se trouve plié en deux, les pieds plus haut que la tête, son poids le transforme en balancier, et la moindre oscillation prend une amplitude qui le projette de droite à gauche et le fait heurter alternativement chaque côté du sentier. Je suis le colonel, et j'assiste à ce supplice, sachant, moi qui ai eu la jambe brisée, la douleur que doit produire le moindre de ces chocs. La maladresse des porteurs est exaspérante, ils ne parcourent pas 10 mètres sans changer la position du hamac qui passe de leur tête sur leur épaule,

et revient sur leur tête ! chaque secousse distend un peu plus le filet ; par instants, le dos du colonel racle la terre. Et toute la file des blessés est soumise au même traitement.

A partir de Guaméladougou, à 3 kilomètres du campement, les attaques recommencent sur notre arrière-garde. Les sofas dispersés en tirailleurs, embusqués derrière les arbres, accompagnent la colonne sans cesser de tirer. A la première pause, leur nombre et leur audace augmentent; l' arrière-garde ne peut plus les contenir. Encore des tués, encore des blessés! le colonel donne l'ordre au commandant Pineau d'arrêter cette poursuite.

C'est toujours N'Golo qui nous harcèle! Sur la ligne de feux nous voyons les sofas, ils ne sont pas à 100 mètres de nous. Les tirailleurs veulent s'élancer, il m'est aussi difficile de les empêcher de bondir que de retenir une meute devant l'animal de chasse!

— Attendez, me crie le commandant Pineau, pas encore I

Une section tourne la droite ennemie et n'a pas encore achevé son mouvement.

Enfin le : lâchez tout! de l'assaut est donné. Cette fois, la brousse ne permet pas aux sofas de déployer leurs qualités de coureurs, les corps culbutent, les baïonnettes rougissent ; N'Golo lui-même est impuissant à maitriseï ses hommes devant la charge au couteau; d'ailleurs, le bruit court qu'il est tué. Est-ce vrai? Les sofas se débandent et s'enfuient.

Quand nous arrivons à Branzy, la nuit est venue; il ne reste plus du village que des décombres fumants.

En trouverons nous autant à Sattama?

Nous ne pouvons nous arrêter ici. Et les jambes, mécaniquement, d'un mouvement de pendule recommencent à se mouvoir sur le sentier, les hamacs à se balancer dans l'obscurité. Les blessés sont plus maltraités encore que de jour ; les porteurs ne voient en eux qu'un colis encombrant ; s'ils n'avaient peur des sofas, ils laisseraient tomber à terre cette charge pesante et se sauveraient.

Nous allons en silence, à travers la.

nature assoupie, dans la nuit transparente.

Il y a 15 jours, nous passions ici sous un ciel menaçant, inquiets de la compagnie au secours de laquelle nous nous portions, mais confiants dans l'avenir. Aujourd'hui nous revenons, nous étant heurtés à l'impuissance causée par notre faiblesse, ignorant le sort du poste de Sattama, ne sachant plus rien de l'avenir.

L'avenir 1' Pourquoi la vision du retour en France et des difficultés que j'éprouverai à en repartir, est elle passée devant mes yeuï, assombrissant le présent? Nous ne rentrons pas en France, nous allons or ganiser un poste à Sattama, y attendre des renforts, et nous recommencerons une autre colonne. Un repos est nécessaire pour ri'-parer les armes dont nous nous sommes servis, et qui se sont ébréchées. Seulement, ce repos énerve mon âme de nomade, qui devrait, comme telle, être fataliste. Nomades! Tous les coloniaux le sont par la

jourd'bui paroe que nous subissons l'inévitable, sans découragement ; mais demain, nous reprendrons le même effort. Quand on se résigne aux fatalités, on les fait naî're. On guérit par suggestion, on meurt de même.

En Afrique, plus que partout ailleurs, lorsqu'on dit : • Je suis mort • on est mort.

Un appel du colonel m'enlève à mes réfle.xions, je m'approche de son hamac :

— Mon colonel?

— Au départ de la colonne, j'avais l'ordre d'envoyer un officier qui devait suivre le lo' parallèle et relier Kong au

BuBUBgnÉs DKBKiftas les i

vie, par le goût des aventures, pourtant ils n'ont pas la mentalité d'un errant. Nul plus qu'un colonial n'a la notion de la permanence, de ce qui est durable. Notre mouvement perpétuel cherche à réaliser la stabilité; nous avons un but invariable, autoui de lui les oscillations peuvent se produire sans qu'il les ressente. Notre volonté est tendue vers ce but, et les lignes brisées qui nous y mènent, restent une ligne droite. Fatalistes! Pouvons-nous l'être? Nous le sommes au-

Dahomey. Je vous avais désigné pour cette misMon; vous l'exécuterez en partant de S.ittama, où nous allons nous organiser solidement.

Ah ! tout blessé qu'il est, il ne dit pas :

Je suis mort !

II cède aujourd'hui le terrain à Samory ; il le lui reprendra demain. En attendant, il n'oublie pas qu'à l'Est les Anglais montent de la Côte d'Or vers le Nord ; il veut leur couper la route, arriver avant

eux, relier nos deux colonies, cimenter deux morceaux épars de notre domaine, en faire un tout, un bloc inattaquable.

Nomade colonial ayant erré du Pacifique à l'Atlantique, de l'Atlantique au Tchad et à la Méditerranée, il va toujours droit son chemin, et n'a qu'une idée : accomplir une œuvre durable. Au milieu des cahots, des heurts imprimés à son hamac, malgré une douleur intolérable, il ne pense qu'à son but : la plus grande France.

Maintenant les étoiles brillent avec plus d'éclat. Comment n'avais-je pas vu cette planète, qui probablement, par un effet de réfraction, et non de mon imagination, a pris des dimensions inaccoutumées? Elle éclaire comme une petite lune. Quelle est-elle? Mars, je crois? Elle ne peut être que Marsl

Nous descendons une pente; dans le bas une ligne d'arbres recouvre un ruisseau, sur l'autre versant des feux sont allumés; c'est Sattama. Si le p)oste a été attaqué, il n'a pas été enlevé. Des lumières se meuvent sur le sentier, les tirailleurs viennent à notre rencontre.

Près du ruisseau, à 10 heures du soir, nous reprenons notre ancien campement. Le colonel est allongé au pied d'un arbre, attendant que sa tente soit dressée. Son frère est là, il lui remet une lettre arrivée à Sattama après notre départ.

Ce message doit être bien urgent, car pour le faire parvenir on n'a pas hésité à expédier un courrier, malgré les difficultés et le danger.

A la lueur d'un photophore le colonel lit. La lettre est près de lui tomber des mains, mais il ne dit rien; il appelle le commandant Pineau.

Le lendemain seulement, nous apprenons par la voie de l'ordre, que la colonne est dissoute, en exécution d'une décision ministérielle du 18 février.

Le 18 février! Mais le 20 nous partions de Kodiokofi ! On a donc supprimé la colonne avant qu'elle ne soit commencée; après en avoir reconnu la nécessité, au point de nous enlever du Congo pour nous transporter sur la Côte d'Ivoire, on a découvert tout d'un coup, à Paris, qu'il y avait eu erreur !

Et toutes ces populations? Celle de Sattama, et celles des environs qui se sont ré-

fugiées sur le plateau, derrière le village, pour être sous la protection du poste?

S'est-<Mi rendu compte à Paris de l'effet que cette mesure produira sur elles? Nous les avons attirées, nous leur avons fait de^ promesses, et subitement nous les abandonnons aux sofas dont elles seront la proie le lendemain de notre départ. Il y a autre chose dans cette dépêche I

Il y avait autre chose, en effet... Il y avait la suppression des pouvoirs du commandant supérieur Monteil qui devait remettre au commandant Caudrelier le commandement des troupes. La dépêche ne visait pas une expédition, elle visait un homme. Pour atteindre l'homme, on déclarait la colonne dissoute. Quels renseignements celui dont cette dépêche était l'œuvre, avait -il pu donner au gouvernement sur la situation du pays?

Il n'y avait pas à discuter, on ne dissipe pas des malentendus, on ne réduit pas des calomnies à mille lieues de la France.

C'était le retour. Aux yeux du Diamala, c'était la fuite.

Nous étions arrivés fatigués, quelques-uns d'entre nous sérieusement atteints de fièvre ou de dysenterie, nous éprouvions une sourde irritation de n'avoir pu mieux réussir, mais tous nous étions prêts à repartir, et nous en avions encore l'espoir ; des munitions, des renforts nous seraient envoyés du Baoulé. Nous pouvions être épuisés, nous n'étions pas découragés.

Ce coup de massue qui s'est abattu sur la colonne nous atteint doublement en atteignant notre chef. Et maintenant une sombre mélancolie plane sur le camp, cette mélancolie qui fait dire : à quoi bon !

A quoi bon, ce mot est humain^ Mais si tu Vas dit, ton cadavre A dû rester sur le chemin.

Ces vers me reviennent à la mémoire.

Le poète qui les a écrits a raison. N'est-ce rien d'avoir vécu, de s'être senti vivre, d'avoir accompli son devoir, d'avoir agi? N'est-ce rien d'avoir été soi-même l'action, d'avoir résumé en soi, d'où elles émanaient, toutes les actions de ces tirailleurs qu'un mot retenait, qu'un geste lançait? Oui, c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez.

Cette satisfaction ne suffit pas! Nous ne voulons pas nous agiter dans le vide ; il nous faut un résultat, nous n'en avons obtenu aucun. Nous abandonnons un pays à Samory; et la mission que je devais remplir

au Dahomey est devenue impossible. Nous laissons le champ libre à notre ennemi au Nordi à nos rivaux à TEst.

Cette nuit, une alerte. Le camp reposait tranquille, quand tout à coup un fracas de branches brisées, suivi d'un roulement de tonnerre, nous a réveillés. La terre était ébranlée, on eût dit la charge d'un régiment, d'une division. Les yeux encore clignotants, nous voyions galoper des ombres déformées, agrandies par l'obscurité. Nous n'avions pas eu le temps de comprendre, que la chevauchée était passée. Au loin on entendait encore le grondement des sabots qui frappaient le sol, le claquement des arbustes cassés, renversés; par conséquent nous n'avions pas rêvé. Quelle était cette trombe qui nous eût écrasés si elle n'avait, par bonheur, rasé la limite du camp?

C'était la panique des bœufs, cette panique qui les saisit subitement, sans raison apparente. Depuis Sokola-Dioulasso, le tirailleur Peuhl, Hamadi, gardien du troupeau, avait conduit ses bœufs, sans un écart de docilité de leur part, les garant pendant les combats, les maintenant à leur place dans le convoi. Cette nuit, la panique les avait pris et les avait dispersés.

Hamadi est au désespoir, son honneur est perdu! il ne le retrouvera qu'avec son troupeau. Dès le matin, il est venu l'expliquer au colonel ; il veut partir à la recherche des fugitifs.

Le colonel lui a donné une section d'escorte ; le soir il est rentré ; pas un bœuf ne manquait à l'appel.

Nous sommes dans un pays de Dîoulas ; un pays de commerçants. Les habitants ne sont pas guerriers. En vain, le colonel depuis notre arrivée à Sattama, c'est-à-dire depuis quatre jours, lente de rendre un peu de confiance aux populations. Il leur montre qu'elles n'ont rien à craindre de Samory, dont les bandes les plus redoutables sont loin d'ici, et qu'elles peuvent facilement repousser des cavaliers ou des rôdeurs peu nombreux et peu dangereux. Il ne parvient pas à calmer leur affolement, à leur enlever l'idée de nous suivre si nous nous retirons.

De petites opérations, faites aux envi-

rons, restent sans effet sur le moral de la horde tremblante. Elle encombre Sattama et le plateau couvert par le camp.

Ces hommes craintifs se renferment dans ce raisonnement : c Tu nous as promis de nous protéger; protège-nous. •

Leur logique est irréfutable. Nous ripostons par : « Aide -toi, le ciel t'aidera. ■ Mais pour eux, comme pour les Polonais, le ciel est trop haut, et la France va être trop loin. Ils se sont adressés à elle pour ne pas avoir à s'aider eux-mêmes ; elle s'en va ; ils la suivront.

€ Ça y a bon pour faire captifs i, dit Moussa avec mépris; probablement aussi dans l'espoir que cette insinuation portera ses fruits. Il développe même sa pensée qui ne manque pas d'une certaine justesse : t Ça y a jamais faire soldats. Si colonel les laisse ici, ça fera captifs pour Samory. Si colonel les emmène, ça fera captifs pour Baoulé. »

Telles sont les craintes de notre chef.

A Kodiokofi, le poste, à la rigueur, pourra les installer près de lui, créer avec eux des villages, les préserver de l'avidité des indigènes; mais il faut y arriver!

Nous avons à repasser dans la région que nous avons traversée pour venir ici; à ce moment les habitants étaient déjà mal disposés à notre égard ; ils avaient escompté le reflux vers eux des populations chassées par Samory ; ils nous avaient vus, avec colère, nous mettre entre eux et la proie qu'ils convoitaient. Cette fois, ils saisiront peut-être quelques femmes, quelques enfants... Maigre butin î Ces 6.000 fuyards environ qui nous escorteront ne représenteront plus pour le Baoulé qu'une nuée de sauterelles prête à s'abattre sur les plantations. Tout le pays se soulèvera.

Ce sera de nouveaux combats, de nouveaux tués, de nouveaux blessés, et la colonne, de plus en plus lourde, gênée par cette horde, aura peine à se tirer d'affaire. Comment protéger, comment nourrir un pareil monde? Combien seront enlevés, ou mourront sur la route? Pourtant, nous ne pouvons les fusiller pour les empêcher de nous suivre, ou pour leur éviter d'être réduits en esclavage !

Comme si les sofas voulaient achever de terrifier les Dioulas et les confirmer dans l'inutilité de la résistance, ils nous ont attaqués aujourd'hui plus sérieusement qu'ils ne l'avaient fait depuis notre arrivée à Sattama.

Dans l'après-midi, nos avant- postes ont été repoussés et se sont rabattus sur le ruisseau. Une section s'est déployée pour les

soutenir; il a fallu tout de suite la renforœr.

Mais ce n'est pas le souvenir de ce combat lui-même qui reste devant mes yeux, c'est le spectacle poignant, apparu dans une vision rapide et tragique, pendant que je me portais avec Marchand sur la ligne de feu. Nous passions en courant devant l'abri ûù reposait le lieutenant Ayrolles, où il agonisait plutôt, terrassé par la dysenterie.

Au bruit des détonations, il était descendu de son lit ; incapable de se tenir debout, il était tombé et s'était traîné jusqu'à l'ouverture de sa tente. Là, s'agrippant des doigts aux touffes d'herbe, sur les genoux, sur les mains, il rampait, la figure déjà cadavérique, le cou tendu vers les éclairs qui sillonnaient la brousse, appelant une balle, mettant ce qui lui restait de force et de volonté dans le désir d'échapper à cette mort qui le tenait, et de se donner à une autre plus glorieuse.

Les balles ne voulaient pas de lui.

lèvent leur lieutenant. Le pas assourdi, nous glissons comme des fantômes derrière le luiceul sur lequel les étoiles versent leur clarté. Aux bras des porteurs la tête s'est renversée, dans l'attitude du repos, sur le front tombe la réverbération de la lumière d'en haut, un reflet du ciel.

Le convoi pénètre sous la voûte des arbres ; une section alignée le long de la berge présente les armes, la flamme de la bougie jette une lueur vacillante sur les baïonnettes, puis les tirailleurs s'agenouillent au bord du trou noir, à peine visible dans les ténèbres ; ils couchent leur of licier au fond de la fosse et ramènent doucement le sable sur lui.

On ouvre la digue, le ruisseau reprend son cours, il revient en chantant. Sous la grande ombre des arbres, dressés comme des gardiens, l'eau avec un murmure berceur recouvre la tombe où repose Ayrolles.

Le soleil vient de se coucher. Au-dessus de Sattama rampent des fumées qui flottent comme les lambeaux noirs d'un crêpe déchiré, Ayrolles est mort. Nous l'enterrerons seulement quand la nuit sera tombée.

Si les sofas, du haut de la colline, nous voyaient rendre les honneurs funèbres, après notre départ ils parcourraient le cam* pement, en exploreraient les alentours, découvriraient la terre fraîchement remuée, et le corps d'Ayrolles deviendrait une proie, un trophée. Nous voulons qu'il soit à l'abri de leurs insultes. Les tirailleurs, en ce moment creusent une tombe dans le Ht asséché du ruisseau dont ils ont arrêté le cours par un barrage; nous y déposerons notre ami. Nous attendons devant la tente où il est étendu, noyé d'ombre. La lueur vacillante d'un photophore éclaire à peine la blancheur du visage d'où s'est effacée toute trace de souffrances, souffrances aiguës du corps, souffrances de l'âme se raccrochant à la vie dans la vision de tout ce qu'elle abandonne, les combats, les parents, la France ! Pauvre Ayrolles I Devant son corps immobile je le revois se traînant, arraché à son lit par le bruit des balles ; je revois sous ses paupières, aujourd'hui fermées, le regard brillant où s'était réfugiée toute la vie, où était déjà la mort.

L'obscurité est complète. L'un de nous prend le photophore; quatre tirailleurs sou-

Nons partons. Un dernier regard au ruisseau auquel cette nuit nous avons confié l'un de nous; sur la berge, la trace de nos pas a été soigneusement effacée. Ayrolles dort en paix.

Nous traversons Sattama. Toute la population est là, prête à nous suivre ; de l'autre côté du village, les réfugiés du Djiminî sont debout au milieu de leur campement ; les feux sont éteints; des abris faits de quatre piquets recouverts d'une loque, il ne reste plus que les supports ; les hommes achèvent de ficeler des peaux de bouc, les femmes assurent un bébé sur leurs reins en resserrant leur pagne, ou s'aident mutuellement à poser sur leur tête le tas des calebasses contenant leur fortune; des enfants vagissent, d'autres gambadent insouciants et se roulent dans la cendre du foyer à jamais dispersé : une rumeur plane sur cette cohue qui ne parvient pas à s'organiser.

Soudain, un coup de feu éclate à l' arrière-garde. C'est la fuite, les clameurs, la panique. La masse humaine plonge dans la brousse |X)ur gagner le flanc de la colonne, elle s'écoule entre les broussailles, les arbustes, se bouscule, s'écrase ; des charges chavirent, ceux qui veulent s'attarder à les ramasser sont piétines par ceux qui suivent.

Quand les premières vagues du flot ont dépassé l'avant-garde, devant le vide qui les entoure, elles refluent sur les vagues suivantes.

Les coups de feu ont œssé; la houle oscille et cherche son équilibre; la horde se tasse, se Ciilme et prend Tallure de la colonne.

Dans les clairières, cette masse s'étale, grouillante ; dans les défilés, elle se resserre et s'allonge ; la brousse craque sous ses pas ; malgré le silence que fait peser sur elle la crainte d'une attaque, l'angoisse de l'inconnu, il en sort des chuchotements, des murmures, des plaintes, des halètements.

Au passage des marigots, la foule se divise, s'engouffre par torrents dans les éclaircies ; sous la sonorité des arbres, le clapotement de milliers de pieds dans l'eau assourdit, comme le grondement d'une cataracte.

Les sofas nous suivent, ce n'est plus à nous qu'ils en veulent, mais à ces captifs qui leur échappent. Ils ont compris l'impossibilité pour la colonne de garder complètement cette multitude chaotique, dont un des flancs reste découvert, et dont la queue même peut être vulnérable. S'ils arrivent à créer entre cette queue et Tarrièregarde un espace suffisant, ils opéreront sans danger quelques bonnes prises, car les tirailleurs seraient obligés pour tirer sur eux de tirer sur les Dioulas.

Nous avons marché pendant quelque temps sans être inquiétés, les sofas préparaient leur mouvement. Bientôt les attaques reprennent; l'arrière-garde engagée est forcée de s'arrêter.

Aux coups de feu, la horde se jette en avant, tourbillon de créatures affolées qui se pressent, se serrent et augmentent tout de suite la distance entre eux et l'arrière-garde, favorisant ainsi la tactique de l'ennemi.

I^s cavaliers sofas sortent brusquement des fourrés. Dressés sur leurs étriers, tels des oiseaux de proie, ils décrivent un cercle, rasent la cohue, allongent le bras, saisissent une femme, un enfant, et disparaissent dans la brousse, traînant leur prise.

Impuissants, nous assistons à ces rapts.

De ces 6.000 Dio^ilas, pas un n'a l'idée de résister ; ils n'ont qu'une pensée : fuir, échapper aux serres qui menacent de se refermer sur eux. Ils s'écrasent pour pénétrer au centre du tas d'êtres hagards ; c'est à qui ne restera pas à la circonférence, les hommes frappent les femmes, renversent les enfants... Spectacle hideux de monstreuse lâcheté. Moussa a raison : « Ça y a bon pour faire captifs ! •

Et tant que l'arrière-garde ne s'est pas dégagée, jusqu'au moment où un soutien a pu être envoyé, les cavaliers continuent

de décrire leur cercle, de puiser dans le réservoir humain.

Nous approchons du N'Zi, la rivière qui sert de limite au Diamala et le sépare du Baoulé. Comme hier, les sofas attaquent l'arrière-garde pour mettre la main sur quelques captifs, et ils y réussissent malgré nos efforts. Leur audace n'a d'égale que ia couardise de leurs victimes; un Dioula devant un sofa n'est plus qu'un oiseau sur lequel plane l'ombre d'un vautour.

La brousse se fait plus dense; la marche des émigrants est plus difficile, leurs paniques deviennent maintenant dangereuses pour la colonne. Il faut user de la force pour les empêcher d'envahir le sentier, de bousculer les blessés et de couper les compagnies.

Nous arrivons devant un ruisseau entouré d'une gaine de verdure épaisse, prélude de la végétation que nous allons retrouver sur la rive droite du N'Zi.

Devant ce mur, les Dioulas qui sont en tête hésitent ; ils cherchent un passage ; derrière eux, la foule se tasse. Le moment a été prévu par les sofas ; leurs coups de fusil immobilisent l'arrière-garde.

Dans cette masse déjà serrée, la terreur produit une ruée formidable de la queue vers la tête; sous la pression, les flancs débordent sur le sentier, je place des baïonnettes pour protéger le convoi, mais la pression se fait de plus en plus forte; les affolés ne veulent pas attendre.

Dans ce tas vivant, comprimé entre l'obstacle du ruisseau en avant, et l'épouvante en arrière, il y a des lancements de houle; on sent dans sa profondeur la puissance d'un élément; la masse frémissante, aveugle, fonce et jette les premiers rangs sur l'enchevêtrement de lianes, de bambous, de rotins épineux ; il lui faut une issue.

Les premiers roulent aplatis et sont aussitôt écrasés, les suivants culbutent sur leurs corps; le sang coule, les hurlements s'élèvent, mais l'effroi est là-bas, la pression continue féroce; à terre, des corps tordus, des faces qui se soulèvent implorantes, des prunelles foJles, des bras qui se tendent... Les pieds foulent tout œ qui résiste. Le bélier vivant avance sur des cadavres, mais il avance... La tête a disparu sous les arbres; on n'entend plus ou 'un long mugissement, le piétinement dans la boue, dans l'eau; un instant, au

io8

passage du ruisseau, la vitesse s'accélère; puis le percement de ce tunnel à coups d'tKXnmes reprend sur l'autre rive...

Brusquement le flot s'engouffre, l'obstacle a disparu, la trouée est faite ; de l'autre coté, le grouillement noir jaillit pêle-mêle, se répand dans la brousse j sur sa route, il sème du sang. On dirait l'exode d'un peuple poursuivi par un cataclysme.

Dans l'après-midi, nous passons le N'Zi, nous entrons dans le Baoulé. Nous disons adieu aux sofas qui ne s'aventureront pas dans cette région boisée où ils n'auraient

des vallées, les flots verts qui forment une série de clairières coupées de massifs opaques. Si nous sommes attaqués dans ce pays, nous connaissons d'avance la tactique des indigènes ; nous avons fait connaissance avec elle, 3e Thiassalé à Toumodi! C'est l'embuscade, le tir à bout portant sur les éléments de tête ou sur les côtés de la colonne, le oombat court, mais nteurtrier du premier coup.

Le 26 mars, nous nous engageons dans nne succession de défilés reliés par de véritables turmels de verdure, couloirs étroits aiiY miiraitli^i imn^P*trahl(«i

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pas seulement affaire à nous, mais aux habitants, et ceux-ci ne ressemblent pas aux Diouias. La colonne contre Samory est terminée, toutefois, nous ne sommes pas encore à Kodiokofi.

Campés à quelque distance du N'Zi, nous voyons se dérouler devant nous, le long

vent garder cett, boue, baïonnette au canon, repousser les Diouias altérés. Quelques minutes après il ne reste plus rien, nous avons exprimé les dernières gouttes de liquide que ce mélange bourbeux contenait encore.

Depuis deux jours un des sergents européens, le sergent Herriot, est atteint d'hématurie; ce manque d'eau est la suprême épreuve, il ne peut résister plus longtemps.

Comme Ayroiles nous l'enterrons de nuit, mais nous ne pouvcms dissimuler sa tombe

sous l'eau d'un ruisseau. Sa sépulture seraf elle respectée?

A peine partis de Simbi, la colonne se bat à Marékrou; plus loin, à N'Dérikrou.

Dans le tunnel sombre qui conduit au village, le capitaine de Lêseleuc s'engage avec la pointe de la 10* compagnie ; au nHxnent où il arrive devant les défenseurs embusqués qui ont laissé passer les premiers tirailleurs, il tombe, frappé de cinq balles.

Le lieutenant Testard prend le commandement de la compagnie ; le soir, il est blessé en enlevant le marigot de Tiémérébré.

Le 28, nous entrions chez les Zipouris, dont le territoire englobe le poste de Kodiokofi, le colonel espérait que les attaques allaient cesser; elles continuèrent jusqu'à Atté. A ce campement, il fallut creuser une nouvelle tombe, celle de l'adjudant Espert, emporté par la dysenterie.

Le lendemain, en arrivant au poste, le capitaine Desperles, commandant la 9" compagnie, succombait aux fatigues accumulées durant les derniers jours, et peu après l'interprète Mandao Ousman, mourait de ses blessures.

Depuis iKrtre départ de Kodiokofi, nous avions parcouru plus de 450 kilomètres, et

nous nous étions battus sans arrêt pendaiii '6 jours. La colonne avait perdu de ma' ladie 2 ofiiciers et 5 sous-officiers ; elle avait eu 16 tirailleurs tués, et 63 blessés, dont s Européens. Dans ce nombre, les hommes atteints plusieurs fois ne sont comptés que pour une blessure; la 10* com pagnie, à elle seule, avait eu 200 blessures sur un effectif de 125 hommes.

Il est permis de dire que jamais une expédition ne fut aussi meurtrière; celle du Dahomey, pour citer une des campagnes dont on a le plus parlé, a eu comme proportion d'indigènes tués, 0,7 pour cent, de blessés 6,4 pour cent.

La colonne de Kong, du 22 février au 2g mars, a eu s. 3 pour cent de tués, 21 pour cent de blessés, c'est-à-dire huit fois plus de tués et trois fois et demie plus de blessés, dont le colonel.

Si la proportion n'a pas été plus élevée encore, si toute la colonne n'a pas succombé dans ce raid, elle le doit à la connaissance que Marchand avait du pays, à la manière dont le colonel Slonteîl sut utiliser cet avantage sur l'ennemi, à l'entrain avec lequel les tirailleurs chargèrent, le ctxnmandant Pineau en tète, dans toutes les situations critiques!

Lk'aiTtxiée noire

Un ami me disait un jour, écrasé par Ibl.

quantité des actes héroïques de nos tirailleurs : € Ne m'en racontez plus, je croirais à la fin que vous les inventez. »

Je n'invente pas. Chaque jour voit se produire un de ces faits dignes d'être enregistrés par rhistoire, et que nul ne connaît.

Sait-on seulement le chiffre des pertes que l'armée noire subit en un an.

Nous nous plaisons en France à répéter que la période de conquêtes est terminée, sans nous douter que tous les jours on se bat dans cette brousse lointaine, et qu'on y meurt. Pour ne parler que des dernières années, les pertes ont été, en 1908 de 341 hommes, en 1909 de 417, en 1910 de 534; et de 138 dans les trois premiers mois de 191 1.

Ces chiffres ont leur éloquence, ils se passent de commentaires ; mais lorsque je regarde ce monceau de gloire, des noms d'amis en jaillissent, noms d'officiers ou de simples tirailleurs, inséparables les uns des autres, car marsouins et tirailleurs ne font qu'un. L'union des hommes et de leurs officiers est telle, que parler des premiers, c'est parler des seconds.

Certes, la bravoure de nos tirailleurs est innée, ils l'ont dans le sang. Mais il ne faut pas conclure, et j'ai entendu faire cette supposition, que leur bravoure est indépendante du chef qui les commande, que d'euxmêmes ils accomplissent des prodiges.

11 en est de l'armée noire comme de toutes les armées ; le chef est indispensable, et surtout le chef français.

Mieux que tout autre, le Français inspire à ses hommes, avec l'admiration, l'attachement absolu qui double leur valeur. Le propre de l'âme française est de communiquer les vertus qu'elle porte en elle, d'engendrer le dévouement jusqu'à l'héroïsme.

Cet Anglais s'en rendait compte, lorsqu'il me disait : a Si nous avions vos tirailleurs et vos officiers, toute l'Afrique serait à nous depuis longtemps. » Il ne séparait pas les chefs de leurs hommes, et il avait raison.

C'est aux premiers que nous devons les seconds, aux premiers et aux sous-officiers à qui incombent presque toujours des devoirs et des responsabilités d'officiers.

Il ne faut pas que mes récits, que mon admiration pour nos tirailleurs diminuent le rôle de leurs officiers. Si brave que soit

une troupe, elle ne peut rien sans son chef, en dépit de l'affirmation de Tolstoï : c Lq soldat est tout dans le combat. • Le seul vrai principe sera toujours celui de Napoléon : le chef est tout.

« Pendant la guerre de Crimée raconte le colpnel Ardant du Picq, un jour de grande action, au détour d'un des nombreux remuements de terre qui recouvraient le soi, des soldats de deux partis opposés se trouvèrent inopinément face à face à dix pas. Saisis, ils s'arrêtèrent ; puis comme oubliant leurs fusils, se jetèrent des pierres tout en reculant. »

Un autre épisode analogue et plus récent, est rapporté par le général Yan Hamilton, détaché à l 'état-major du général Kuroki pendant la guerre de Mandchourie.

Le général Hamilton visitait la colline emportée d'assaut par le général Okasaki, au combat du Cha-Ho; il engagea la conversation avec un soldat 'japonais ayant participé à l'attaque. « Ce dernier avoua ne s'être battu ni à coups de fusil, ni à coups de baïonnette, mais à coups de pierres. ■ Et le général lui en demandant la raison, le soldat répondit que sur le moment ce mode de combat avait paru le plus simple.

Il est incontestable que ces hommes, aussi bien en Mandchourie qu'en Crimée, ont eu un instant d'affolement. Mis brusquement en face les uns des autres, à bout portant, aucun d'eux n'a osé tirer le premier, appréhendant de déterminer par son geste celui de l'adversaire. Ils étaient si près q e les balles ne devaient pas manquer leur but, du moins ils se le figuraient; et pour se distraire de leur fusil, pour distraire l'ennemi du sien, pour occuper le temps et se donner en somme la possibilité de reculer, ils se lançaient des pierres.

A quelle cause attribuer cette défaillance d'hommes éminemment braves? La réponse est facile, elle est contenue dans le récit détaillé des deux combats. Ces soldats, séparés de leur groupe par la furie de l'attaque, se sont trouvés, des deux côtés, privés de leur chef, sans officier pour les enlever. Leur éducation militaire n'a pu triompher de l'effet produit par l'apparition soudaine d'un danger redoutable; brusquement, la mort s'est dressée devant eux ; ils ont été l'homme primitif revenant aux armes primitives. Ils l'ont été durant un

GOOL'Ë DtAHÂ ARRITI k LOI ARRACHER LE CORPS DE BOX LIEUTENANT

instant, une minute, le temps qu'une troupe apparût conduite par son chef, et se portant au secours d'un des partis, décidât T autre à la fuite. Mais cette minute a existé, et cet exemple suffit pour démontrer l'erreur de la théorie de Tolstoï : c Le soldat est tout dans le combat. »

Ce qui est vrai en Europe reste vrai en Afrique.

La bravoure de nos tirailleurs est admirable, est folle ; toutefois, si elle atteint ce paroxysme qui l'élève jusqu'aux sublimes dévouements, c'est grâce à la présence du « blanc B. Les Soudanais sont des hommes, plus près encore de la nature que les £uropéens; livrés à eux-mêmes, ils auraient peut-être des retours vers c le caillou »

comme les civilisés de Crimée et de Mandchourie.

Cette bravoure de nos noirs est faite d'honneur et de fierté de race, cependant on ne trouverait dans leurs combats, antérieurement à notre domination, aucun de ces actes qui sont la monnaie courante dont ils paient aujourd'hui notre affection.

£n 1908, dans la Sassandra, le caporal Gogué Diara, seul avec quelques hommes, cerné, pressé par l'ennemi, arrive à lui arracher le corps de son lieutenant qui vient d'être tué. Il eût certainement abandonné le corps d'un de ses camarades. Un an plus tard, à la Côte d'Ivoire, dans le Baoulé, il faut cinq blessures pour l'arrêter; il ne tombe qu'après avoir eu la cuisse traversée, le péroné fracturé, et après avoir reçu trois balles dans la jambe et le pied. Son sang bambara est le principal mobile de sa valeur, mais il lutte jusqu'au bout parce qu'il veut être digne du blanc qui le commande et en mériter l'admiration, parce qu'en se battant, il défend la vie de son chef.

Dans oe même Baoulé, pendant la même période de répression, à la prise de Kami, le lieutenant Kaufman demande un homme pour reconnaître une palissade qui semble déserte, mais d'où un moment plus tôt, est partie une fusillade terrible.

Le premier, parmi plusieurs autres, -Baba Touré, se présente. Il part, il se dissimule, il rampe à travers la brousse. Le voilà tout près de la palissade. Rien ne bouge. Il avance encore un peu ; il parvient au pied des palanques; il se soulève, regarde.

Pas un homme. La position est évacuée.

A l'instant où il va crier la bonne nouvelle, sa voix s'arrête ; à gauche, à 20 mètres, une tranchée est remplie d'ennemis. Les fusils

sont braqués sur lui. Qu'il reste immobile, muet, les indigènes ne tireront pas, afin de ne pas dévoiler leur embuscade. Il n'hésite pas, et pour mieux indiquer à son chef la direction d'où vont partir les balles à son adresse, il met lui-même en joue ceux qui ie visent, et tire le premier.

Vingt détonations retentissent, il tombe grièvement blessé. Tout à l'heure les ennemis s'empareront de lui, le mutileront, qu'importe! Son officier est averti. Et il soulève sa tête au-dessus des herbes pour donner un dernier regard à ceux qu'il a sauvés. Que voit-il? Le lieutenant vient de commander : £n avant I II ne s'imagine pas que c'est pour aller à son secours; il se dit qu'il n'a pas été compris, que son officier v'a tomber dans l'embuscade; il doit compléter son renseignement. Rassemblant ses forces, il se dresse, et debout, s'offrant en cible à l'ennemi, avant de retomber, il a le temps de s'écrier :

— Avancez pas, y en a* sauvages!

Brave petit tirailleur, à cent cinquante ans de distance, il rééditait le cri sublime : « A moi d'Auvergne, voilà l'ennemi ! »

Il ne connaissait pas d'Assas, il en avait le cœur ! Mais si son lieutenant n'avait pas été là, aurait il jeté son cri d'alarme?

La France pour lui, c'est l'officier qui a su se faire aimer en même temps que se faire admirer. Le drapeau de nos tirailleurs, c'est celui de leur officier, c'est leur officier lui-même.

lia t^etfaite de Zindef

Le Tchad I Nom magique, f ascinateur !

Qui n'a rêvé du lac inconnu au centre de l'Afrique?

Le Tchad! Pendant longtemps il a brillé devant les yeux à la façon des mirages évanouis avant d'être toudiés ! Il semblait même à l'explorateur, lorsque ces mirages se levaient sur sa route, qu'ils avaient été lancés par le grand lac dont ils devaient être un reflet ; ils disparaissaient, renaissaient et reculaient sans cesse pour l'attirer vers l'eau mystérieuse.

Le Tchad ! Le colonel Monteil le vit en 1893. Son retour fut celui d'un vainqueur.

Le Tchad n'était plus inaccessible. Vers lui convergèrent, alors, toutes les expéditions, il devint le point de jonction désigné entre nos possessions du Congo, de l'Algérie et du Soudan. En 1898, il fut atteint sur sa rive orientale par le lieutenant Gentil parti

du Congo; la même année, deux missions se mettaient en route de l'Algérie et du Soudan pour y arriver. Tune par le Nord, l'autre par T Ouest. La première, celle de Foureau-Lamy était une véritable colonne, la deuxième, celle du capitaine Cazemajou comptait seulement quelques hommes.

Le capitaine Cazemajou avait, en effet, quitté Say, n'emmenant avec lui que i8 tirailleurs et Tmterprète Olive.

Cette escorte était suffisante pour traverser l'Afrique; le colonel Monteil l'avait prouvé. Toutefois, une mission ne réussit dans de semblables conditions que par la diplomatie, l'habileté de son' chef. Il faut connaître à fond le caractère des noirs, ne pas faire une faute, ne pas commettre une imprudence. Le capitaine Bmger, lui aussi, en 1887 était allé presque sans escorte du Soudan à la Côte d'Ivoire; en 1893, le capitaine Marchand avait réalisé le même exploit, en sens inverse et par une autre route; mais Mônteil, Binger et Marchand étaient des spécialistes de l'Afrique Le capitaine Cazemajou ignorait le Soudan, il y venait pour la première fois, son entreprise était hasardeuse.

Jusqu'à la légion de Demaghara, il ne rencontre aucune difficulté. Dans ce pays, il est même bien accueilli par les Haoussas, intelligents, commerçants, et d'un naturel assez pacifique. Pourtant des bruits alarmants circulent ; on lui dit de se méfier du sultan Ahmadou, peu disposé à le laisser passer

Il ne s'inquiète pas de ces racontars et poursuit sa route

L'hivernage n'est pas encore commencé, les herbes sont desséchées par le soleil ou brûlées par les indigènes, mais le pays est riche. Autour des villages, les terres sont défrichées; champs de mil, champs de cotonniers attendent les premières pluies pour reverdir. Chaque jour, à l'étape, les vivres sont abondants; et chaque soir Cazemajou s'endort confiant dans le lendemain.

Le 4 mai, il arrive en vue de Zinder.

La grande cité noire du Sahara se profile sur l'horizon. Au-dessus des hautes murailles se dressent les minarets de ses mosquées, les toits de ses palais ; çà et là quelques arbres émergent, une masse imposante et sombre domine cet ensemble confus, c'est une colline de rochers enfermée dans la ville Le soleil est déjà bas, ses rayons obliques illuminent les faîtes et découpent sur le ciel les contours des édifices, au pied desquels l'enceinte forme un ourlet d'ombre.

Quelques cavaliers venus au-devant de

la colonne caracolent, le burnous flottant; ils ont apporté à Cazemajou l'invitation à camper hors de la ville, lui seul sera admis auprès du sultan.

Sur un mamelon, à 1.200 mètres de Zinder, le capitaine installe le bivouac; il est trop tard pour rendre visite le soir même au sultan Ahmadou.

Déjà, dans le crépuscule, les maisons s'aplatissent, se nivellent, ne forment plus qu'un pêle-mêle, une confusion de cubes lourds, de blocs blanchâtres, à peine estompés sur rétendue de la brousse, tout se fond dans l'air gris; les cavaliers au burnous flottant ont franchi les murs de la ville, la plaine est silencieuse.

Au cours de la soirée, le capitaine Cazemajou se félicite de la prise de contact avec Zinder : le sultan n'a pas les mauvaises intentions qu'on lui prêtait; s'il avait voulu arrêter la mission, il l'aurait attaquée immédiatement; il ne tient pas à ce que les tirailleurs pénètrent dans la ville, rien n'est plus naturel, il craint d'effrayer la population, peut-être de se donner une apparence de soumission aux blancs.

L'interprète ne répond rien à ces hypo* thèses. Son regard se porte des tirailleurs, accroupis devant un feu, à la sentinelle qui veille en avant du campement, et ce regard traduit clairement la crainte d'une attaque.

Le capitaine trouve son compagnon trop pessimiste. Néanmoins il appelle le sergent Samba Taraoré et lui fait des recommandations pour la nuit. Celui-ci hoche la tête :

— Mon capitaine, ces gens-là y a pas bons!

Le caporal Kouby-Keîta, avec la familiarité des tirailleurs, résultat de leur confiance et de leur affection, s'est approché, et appuie l'affirmation du sergent :

— Ces gens -là y a pas bons. Toi n'as pas besoin de voir le sultan demain.

Cazemajou hausse les épaules :

— Et pourquoi?

— Ça, manière de sauvages pour te prendre.

Samba et Kouby-Keïta insistent : ils ont entendu parler chez les Haoussas, ils savent que le sultan ne veut pas permettre aux blancs de passer chez lui. Zinder est la plus grande ville du Soudan, elle renferme des richesses incalculables pour le pays, des maisons qui sont des palais; c'est ici que se concentre tout le commerce des caravanes venues du Nord; Ahmadou ne serait plus le sultan tout- puissant s'il n'em-

péchait les Européens de fouler sa terre ; il perdrait son nom, il perdrait sa fortune.

Cazemajou ne se laisse pas influencer par ces paroles. Certes, cette ville est importante, elle doit compter au moins 20.000 âmes. Son enceinte crénelée a pluii de 5 kilomètres de tour, et ce qu'on rapporte de sa richesse est probablement exact ; mais tous les voyageurs ont rencontré sur leur chemin des cités, sinon aussi florissantes, du moins aussi puissantes : Binger est entré à Kong, Monteil à Rouka, le lieutenant dt; vaisseau Boiteux avec 6 Européens et 12 tirailleurs a pris Tombouctou ! Pourquoi suspecter la bonne foi du Sultan? Si celui-ci est encore indécis, un coup d'audace lui en imposera.

Le jour se lève ; nulle attaque n'a troublé la nuit; Cazemajou, heureux et confiant, regarde le vent dissiper les nuées matinales, les minarets sortir de l'ombre, la ligne des toits se préciser et mettre sur l'horizon des dentelures; il aspire cette odeur un peu acre exhalée par les herbes brûlées que la nuit a mouillées de rosée, cette odeur caractétistique de l'aurore africaine, et qui reste, pour ceux qui l'ont connue, l'odeur évocatiice de la brousse, l'odeur de l'Afrique.

La ville à contre- jour n'est encore qu'un amas d'ombre; elle se détache comme un îlot noirâtre sur la mer ensoleillée des champs environnants; elle semble dormir encore. Pourtant, les porteuse sont ouvertes, les cavaliers de la veille galopent vers le campement ; ils viennent chercher le chef de la mission.

Le sergent Samba Taraoré fait prendre les armes à l'escorte; il s'approche du capitaine et renouvelle sa prière :

— Mon capitaine, toi n'as pas besoin d'aller là-bas.

Cazemajou fait signe à l'interprète Olive et se dispose à accompagner les envoyés d'Ahmadou. Samba est toujours devant lui.

— Alors, mon capitaine, tous les tirailleurs y a partir avec toi.

Cazemajou lui donne l'ordre de l' attendra»; avec l'interprète, il descend vers la ville.

Du sommet du mamelon, Samba et le caporal Kouby-Keïta, l'arme au pied, liés au convoi par la consigne, regardent s'éloigner leur officier. Le capitaine approche du grand tata, il franchît la porte, on ne le voit plus... Samba et Koubv demeurent les veux fixés sur cette tache sombre qui dans le mur marque l'entrée de Zinder.

Tout à coup ils tressaillent ; là-bas, des

cris s'élèvent. Est-ce que ce sont des acclamations en l'honneur des blancs? N'entend-on pas au milieu de ces cris la voix du capitaine ?

Maintenant des hurlements passent pardessus l'enceinte. Ces hurlements ont un accent de triomphe. £t voilà des cavaliers qui se précipitent, clamant leur victoire : les blancs sont morts; que leurs hommes s'en aillent.

Le sergent ne peut douter de la vérité de cette nouvelle. C'est bien l'appel de son officier qui tout à l'heure est venu jusqu'à lui !

A peine entré, dans la ville, Cazemajou a été assommé à ooups de bâtons avec son interprète.

Le capitaine est tué, mais les tirailleurs n'abandonnent pas leur chef, même quand il est mort. Il leur faut le corps de leur officier. Sans hésiter Samba Taraoré dit au cap>oral Kouby-Keïta de garder le campement, et avec un homme ij se dirige vers Zinder. Saisi aussitôt et conduit devant le sultan, il exige de lui les cadavres de ses chefs. Ahmadou dans un éclat de rire ordonne d'enchaîner les audacieux.

Près du convoi, le caporal attend toujours le retour du sergent. Il devine que Samba est prisonnier. A son tour de prendre le commandement. Sur son ordre les tirailleurs construisent un retranchement ; en quelques minutes des abris sont creusés, les ballots du convoi renforcent les parapets, forment des barricades. En face des murailles de Zinder, hautes de huit mètres, abritant des centaines de guerriers, se dessine sur la colline, comme un trait d'ombre, la ligne mince de la tranchée des 16 tirailleurs.

Kouby-Keïta n'a pas l'intention de s'en tenir à la défensive, de rester inactif, il veut son sergent et les corps de ses officiers.

Dans les indigènes du convoi, il choisit un interprète et l'envoie porter son ultimatum au sultan : « Si les prisonniers ne sont pas rendus immédiatement, il prendra et brûlera Zinder. »

Ahmadou est bon prince, il n'en veut pas à ces noirs; la sommation qu'il reçoit lui semble tellement bouffonne qu'il ne peut se fâcher. Même, la grandeur du geste de ce petit tirailleur ne lui échappe pas ; il n'y voit pas de l'impudence, mais seulement une présomption folle; lequel parmi ses chefs oserait avoir une pareille témérité? Il arrête ses guerriers, prêts à venger l'offense et se contente de ne rien répondre. Ce silence est une nouvelle insulte pour Kouby-

Kdta. Il attend la nuit; et lorsque tous les biuits ont cessé, à la tête d'une patrouille, il s'avance vers Zinder. Les hommes portent des bottes de paille et des perches, lui-même tient un tison à la main.

Les palais et les maisons du centre de la ville ont des toits plats en terre battue, mais près de Tenceinte, les cases des faubourgs sont recouvertes de chaume; Kouby Ta remarqué ; il ne peut enfoncer la Gfrande porte du tata; à Taide des perches dont il s'est muni, il fera tomber des torcheç enflammées sur les paillottes. Il se dissimule; l'ennemi a peut être une sentinelle sur la colline des rocliers dominant la ville ; il se glisse sous les murs, parvient à l'endroit qu'il s'est fixé, et rapidement exécute son plan.

Illuminé par les flammes qui s'élèvent, crépitent, tendent un voile de feu sur les palais de Zinder, Kouby- Keïta, calme, suivi de sa patrouille en ordre, regagne son campement. Et la population réveillée en sursaut, sortie affolée de la ville, contemple, terrifiée, ces cinq hommes qui montent la pente de la colline d'un pas égal sans même tourner la tête.

Au lever du jour le sergent Samba et le tirailleur étaient remis en liberté. Mais le sultan rendait ces deux hommes parce qu'il les voulait tous; il voulait ces guerriers que rien ne pouvait effrayer. Il les paierait ce qu'ils demanderaient. Il comprenait que par la force il ne les prendrait pas vivants.

Les cavaliers, en ramenant le sergent, firent part aux tirailleurs des offres de leur maître.

Samba n'a pas besoin de consulter ses hommes, tous ont bondi sous l'outrage :

— Nous ne sommes pas à vendre, inidez nous le corps de nos chefs!

Les cavaliers rentrent à Zinder et rapportent au sultan la réponse des tirailleurs.

La journée se passe. Les portes de Zinder restent fermées. Le lendemain elles ne se rouvrent pas. En vain, derrière son retranchement, la petite phalange attend les cadavres des blancs.

Le soir, Kouby Keïta sur un autre point de la ville renouvelle son exploit de la veille ; de nouveau les flammes s'élèvent sur Zinder. Cette fois, c'en est trop ! Le sult«in est à bout de patience. Puisque ces hommes sont assez fous pour le braver, qu'ils meurent. Au matin, ses guerriers marchent contre le campement.

Le sergent les laisse approcher ; à 500 mètres il commande le feu ; cette foule

hurlante va connaître ce que peuvent les armes des blancs ! Chaque feu de salve fauche la cohue, y ouvre une brèche, l'éventre, chaque balle traverse plusieurs hommes.

L'ennemi s'arrête, il ne crie plus; le silence s'est fait devant cette ligne d'éclairs d'où jaillissent des gerbes de plomb mortelles; et tout à coup, pris de panique, les soldats d'Ahmadou se dispersent, détalent vers la ville. Quelques cavaliers galopent encore çà et là, mais ils suivent le mouvement et s'en gou firent dans Zinder.

Samba Taraoré s'est avancé, et dans la plaine déserte, au milieu des cadavres, au pied de la muraille, il répète encore une fois :

— Rends-nous les corps de nos chefs.

Tout l'après-midi, les tirailleurs attendent un nouvel assaut ; la grande porte de fer ne se rouvre pas.

La nuit est venue. Zinder semble une ville morte. La petite troupe pourrait facilement battre en retraite; elle n'y songe pas : les cadavres des blancs sont là; l'honneur et le devoir commandent de ne pas les abandonner.

Samba et Kouby se relaient pour veiller. Le sergent vient de prendre le quart ; il contemple ces murailles noyées dans l'obscurité : comment les renverser?

Il n'a pas de canon! Evidemment les sauvages ont peur, ils n'osent pas attaquer; ils resteront derrière leurs remparts sans offrir le combat, espérant que les tirailleurs lassé.^ se retireront. Le front têtu de Samba se plisse, ses balafres de Bambara, de chaque côté des joues, se creusent sous l'effort de la colère et de la volonté. Non, ses tirailleurs ne s'en iront pas! Ils assiégeront la ville. Assiéger la ville?... Zinder a des vivres pour longtemps! pour plus longtemps peut-être que les tirailleurs!...

Tout à coup la figure de Samba s'illumine : là- bas, dans une dépression du terrain, sont les puits où s'alimente l'ennemi.

Il ne peut le réduire ni par la force, ni par la famine, il le réduira par la soif.

Dès l'aube, avec une partie des tirailleurs, il occupe les puits; Kouby- Keïta garde le camp.

Au matin, quelques indigènes sortent furtivement et se dirigent vers les points d'eau. Une décharge les accueille. Ceux qui n'ont pas été couchés par la salve s'enfuient terrifiés; la ville se referme, et le calme s'étend de nouveau sur la plaine.

La journée s'écoule. Pas un homme ne se risque hors des murs.

ii6

Une fois, deux fois, le soleil se lève; diaque jour il éclaire les dix-huit tirailleurs montant la garde devant la forteresse qu'ils ont plongée dans la stupeur et dans l'effroi, la forteresse où reposent leurs chefs, immobile et silencieuse comme une tombe.

Pourtant, le quatrième jour, les réserves d'eau de Zmder sont épuisées. Une sourde rumeur s'élève au-dessus des murs, un grondement de bêtes affolées qui se préparent à mordre; bientôt la cité entière hurle par des milliers de bouches; il faut boire! Les tam tams et les trompes de guerre retentissent; Samba et Kouby se préparent au combat.

Dans Taprèsmidi, les portes s'ouvrent.

Une nuée de guerriers se précipite vers les points d'eau ; une grêle de chevrotines, une nuée de flèches, s'abattent sur le sergent et ses tirailleurs. Calme, Samba commande le feu. En vain les premiers rangs ennemis s'écroulent sous lés balles, la horde altérée piétine les corps, se rue sur les défenses derrière lesquelles le sergent tente de résister. La retraite va lui être coupée.

Les sauvages sont tropl

Mais Kouby-Keïta est prêt à la contreattaque. Du haut de la colline, il tombe sur le flanc des assaillants. Les détonations partent à bout portant, les flammes des fusils brûlent les faces; les baïonnettes luisent... Samba est dégagé; les tirailleurs reculent sur le campement, face à l'adversaire.

Les soldats d'Ahmadou, après un moment de surprise, sont enlevés de nouveau par le son des tam-tams et le mugissement des trompes, ils s'élancent à l'assaut du retranchement où se sont affaissés le caporal et deux hommes que leurs camarades ont souter nus jusque-là. Kouby-Keïta est blessé à mort.

Encore une fois la vague est repoussée.

Autour du. mamelon, tenus en respect, les ennemis se dispersent, ils tirent abrités.

Leurs balles parviennent à peine jusqu'au but, mais les assiégés ne sont plus que dix ! Cinq nouveaux blessés gisent à terre. Ils ont fait le coup de feu tant qu'ils ont eu des forces, maintenant ils ont donné leurs cartouches aux survivants ; les dernières cartouches ! car les munitions vont manquer

Enfin la nuit arrive ; le suaire des ténèbres recouvre les cadavres de Kouby- Keïta et de deux tirailleurs

Le sergent comprend qu'il ne peut plus résister II est impuissant contre le nombre ! Il a fait son devoir, il a maintenant celui de sauver ceux qui vivent encore, et de re-

gagner le premier poste c afin de rendre compte >, comme il le dit plus tard.

Silencieusement, il donne les ordres de départ et forme son convoi; l'ennemi garde le corps des chefs, il ne lui laissera pas d'autres trophées; il emporte ses morts et ses blessés.

L'ombre protège sa retraite. Grâce à l'obscurité, à coups de baïonnette, dans la rage qui triple les forces, il réussit à crever le cercle des soldats d'Ahmadou.

Cependant, sur ses pas résonnent les appels de ceux qui le poursuivent. Au jour, il doit leur faire tête, et lecommencer à se battre. Autour de lui se serre la glorieuse phalange dont chaque jour les rangs s'éclaîrcissent, mais les survivants, épuisés, les yeux brillants de fièvre, retrouvent des forces pour tenir à distance la meute qui les harcèle, sans oser les approcher, attendant de les voir tomber.

Cette poursuite dura plusieurs jours; quand le sergent Samba Taraoré parvint au premier poste français, sur les dix huit tirailleurs, escorte du capitaine Cazemajou, six avaient été tués et huit étaient blessés.

lia tnot^t du lieateûant

La lune resplendit, sa clarté inonde la brousse et fleurit de blanc, l'extrémité des branches. Sur le sentier qui se ^ détache comme une traînée d'un gris clair entre les herbes plus sombres, les tirailleurs vont silencieux, la fraîcheur de la nuit les rend légers, et surtout la pensée du combat vers lequel leur officier les conduit

Le lieutenant Marîtz marche en tête ; il s'est mis en route, le soleil couché, pour surprendre à l'aurore un rassemblement de sofas signalé près de la frontière de Sierra- Leone, au village de Wyma. Ces sofas cherchent sans doute à rallier Samory dont îls ont été séparés Hypothèse vraisemblable, car le colonel Combes (i) vient d'opérer simultanément dans la vallée du Milo et dans celle du Haut- Niger. Le colonel a refoulé Samory vers l'Est, du Milo sur le Banî, et les colonnes volantes des capitaines Briquelot et Dargelos ont rejeté Kémoko Bilali, un

(i) Le colonel Combes dirisreait la colonne de 1893, qui suivit la première colonne contre Samory commandée par le colonel Humbeit eA 189a.

ii8

des lieutenants de TAlmamy, des sources du Niger vers le territoire britannique de Sierra-Leone. Les bandes dispersées se sont reformées dans ce dernier pays, non sans y exercer de nombreux pillages, et les Anglais s'efforcent de les repousser chez nous. jt*ris entre les deux lignes de postes anglais et français, Kémoko Bilali essaye sans doute de fuir vers le Bani.

Le lieutenant Maritz a résolu de lui couper la retraite. Il n'a que trente tirailleurs, mais il sait ce qu'ils valent, et il escompte l'effet assuré d'une surprise, au lever du jour, sur des sofas mal gardés. Un fort contingent d'mdigènes malinkés l'accompagne, toutefois il ne compte pas sur eux ; ils serviront peut-être dans la poursuite, ils se tiendront sûrement à distance au moment de l'attaque. Cette foule qui, instruite, encadrée, serait brave, man^jue de chefs, en a conscience et comprend sa faiblesse ; elle envisage moins le combat que son résultat, le pillage.

La lune peu à peu a disparu, sa lueur blanche agonise dans l'ombre, le sentier est à peine visible, les arbres sont maintenant des taches noires, l'enveloppement de la nuit est plus mystérieux, le calme plus recueilli. Cette paix n'est troublée que par le glissement des pieds sur le sol, parfois un pas plus relevé fait claquer une sandale.

Au passage d'un ruisseau, le clapotis de l'eau piétinée met dans l'air un bruit de pluie, qui grandit et devient un roulement de torrent, lorsque, derrière les tirailleurs, les Malinkés traversent pressés, en désordre.

Maritz, paisible, résolu, l'esprit tendu vers le but, prêt à commander, est agité seulement par cette passion qui aux heures d'action n'est ni l'ambition, ni l'amour de la gloire, mais l'amour de la lutte, l'amour du danger. Le nombre d'ennemis qu'il va rencontrer ne l'inquiète pas, il est suivi par trente hommes, avides eux aussi de danger, et qui se reposent sur leur chef, décidés à obéir, à n'être que l'arme au service de celui qui pense pour eux, une arme terrible dont la force est décuplée par l'ardeur et la confiance.

Vers 5 heures les premières lueurs éclaircissent la nuit; le guide s'arrête : Wyma est là.

Maritz s'avance pour examiner la position. Une ligne d'arbres, encore indistincte dans l'obscurité, barre l'espace comme un rempart d'ombre; derrière, il distingue le point brillant d'un feu près de s'éteindre.

Le campement des sofas est invisible, mais

son emplacement est indiqué par la brousse abattue sur une surface de 30 mètres ; les branches coupées ont été utilisées pour former des abatis. Cette précaution n'a rien d'étonnant, toutes les fois qu'ils en ont le temps, les sofas se retranchent.

Le bivouac est endormi, il faut attaquer.

D'un bond, sur un signe de leur chef, les tirailleurs franchissent l'espace débrt)ussé. Une sentinelle ennemie se dresse devant eux, terrifiée, d'un coup de revolver Maritz r étend raide morte.

L'alarme est donnée. L'ennemi court aux armes; en même temps l'élan de l'assaut est brisé par les abatis; la surprise n'est plus possible. Maritz commande le feu, un feu rapide, terrible, à 50 mètres.

Les sofas ripostent ; des détonations claquent, dispersées d'abord, puis le feu s'étend sur le front. Une double ligne d'éclairs illumine le brouillard bleuâtre que le soleil dissipera dans quelques minutes.

Maritz est étonné de la rapidité avec laquelle lennemi s'est ressaisi et lui a fait face, manœuvrant comme une troupe réellement commandée. L'affaire sera dure, mais il peut demander tous les efforts à ses hommes.

Une balle l'atteint. Il reste à son poste, il n'a pas d'officier pour le remplacer.

Cependant l'action traîne en longueur.

De ses trente braves, plusieurs sont déjà hors de combat; il faut en finir et arriver à l'assaut. Les tirailleurs sont parvenus à gagner du terrain à travers les abatis ; Maritz veut commander à la baïonnette; il reçoit une deuxième balle. En avant tout de même. . . une troisième balle le traverse et le couche à terre ; deux hommes l'emportent en arrière. Il se sent frappé mortellement; il va abandonner ses tirailleurs., avant, du moins, il verra leur victoire. Il appelle le sergent :

— Dirige l'assaut.

Puisqu'il ne peut plus commander, qu'on lui donne le fusil d'un mort. Adossa au tronc d'un arbre, il se prépare à tirer.

Subitement le soleil se lève. Dans les ombres qui se meuvent là-bas, derrière les abatis, et sur lesquelles les tirailleurs se disposent à se lancer, Maritz distingue des figures... il lui semble que ces ombres portent un uniforme... que des baïonnette?

brillent au bout des fusils... Est-ce la fièvre qui trouble sa vue? Mais le vêtement clair de ce chef qu'il vise n'est pas un boubou...

Ce chef n'est pas un noir, c'est un Européen! Ces ennemis ne sont pas des sofas...

On l'a trompé!

Un suprêmo elTort le soulève pour aim- dont dix-huit grièvement blessés, mais ils

mander : « Cessez le feu ! En retraite ! ■ ont enlevé les cadavres des dix tués qui,

Les tirailleurs n'ont pas compris, cepen- devant leur officier, forment un rempart ;

dant ils ont obéi. morts, ses hommes le défendent encore.

Autour de leur lieutenant, farouches, Bienlôt, ceux qu'on a dit à Maritz être

prêts à le défendre de leurs baïonnettes puis- des sofas, suspendent leur tir. Etonnés du

qu'il a interdit de tirer, ils reçoivent sans recul subit des assaillants, après la furie

l.ouger les dernières balles de l'ennemi. de leur offensive, sans que leur retraite ait

Sur trente, ils ne sont plus que vingt, été protégée par un seul coup de fusil, ils

pensent que des adversaires aussi redouta blés se sont dérobés pour attaquer sur un autre point. Une compagnie se lance à leur poursuite .

A cent mètres, elle se trouve en présence de tirailleurs, baïonnette au canon, retenus à grand'peine par un officier mourant...

Celui qui commande arrête brusquement ses hommes. Lui aussi croyait avoir affaire à des sofas . il reconnaît des Français; il s'attendait à rencontrer une troupe nombreuse... il a devant lui vingt hommes, dont quelques uns seulement peuvent se soutenir. Il s'approche et salue l'héroïsme et la mort. C'est un Anglais!

Le gouverneur de Sierra Leone, inquiet des brigandages commis par les bandes de KemokoBilali sur son territoire, avait envoyé contre elles une expédition commandée par le colonel Ellis. Cette colonne comptait, en outre des détachements de police de la frontière, quatre cents hommes du régiment de West India^ envoyés d'Angleterre. C'est sur ces cinq ou six cents hommes que les trente tirailleurs de Maritz se précipitaient à la baïonnette.

Trente hommes, contre six cents ! car les auxiliaires dès le début de l'action avaient disparu. Et ces trente hommes avaient forcé toute la colonne anglaise à prendre les armes, à se déployer ; ces trente hommes avaient tué quatre officiers ! et combien de soldats ? les rapports ne l'ont pas dit. Ces trente hommes avaient attaqué avec une telle force qu'un officier anglais écrivait :

c En moins de deux minutes, les coups de feu devmrent si rapides que je ne pouvais pas entendre ma propre voix, alors que je criais de toutes mes forces. Je pris mon revolver, et je courus au feu, étonné de la rapidité avec laquelle l'ennemi nous fusillait. En passant je vis le pauvre Liston étendu mort. Le capitaine Lendy était également tué... •

Si les abatis n'avaient pas arrêté l'élan de ces trente hommes, les réduisant à tirer, les empêchant de se jeter sur le camp à la baïonnette, combien de morts cette terrible erreur eût-elle coût^ à la colonne Ellis?

Quel eût été le résultat de cette surprise?

Chacun des deux adversaires s'était cru sur un terrain appartenant à sa nation, car la question de délimitation commune au Soudan et à Sierra-Leone avait été maintes fois agitée, mais aucun accord n'était intervenu.

Transporté au camp attaqué par lui, ^f aritz y reçut en vain tous les soins que lui

prodiguèrent les médecins anglais. Il vécut encore quelques heures; assez, pour exprimer sa douleur de la triste méprise qu'un faux renseignement lui avait fait commettre.

A côté des corps des officiers anglais fut déposé celui de Maritz, et sur leurs tombes des salves furent tirées.

Près d'eux dorment ensemble tirailleurs soudanais et tirailleurs du West India, inhumés avec tous les honneurs militaires.

lie eombat d'Aehorat.

L'Azalay, la grande caravane trans- ' saharienne, le train du désert, va passer.

Tous les ans, pendant les mois les moins chauds, les Azalays partent de Tombouctou pour se rendre à Taoudenni, le pays du sel. Chargées de vivres de toutes sortes, mil, riz, karité, manioc, noix de kola, poteries et calebasses, approvisionnées de tissus sou danais, pagnes de Ségou et couvertures de Macina, récoltant sur leur passage les troupeaux des nomades, elles vont porter la vie au centre du Sahara. Elles y prennent en échange le précieux sel extrait des mines sous forme de plaques longiies de i m 20, larges de o m 40, et semblables à de grandes plaques de marbre; le précieux sel que les pirogues de Tombouctou distribue ront ensuite dans tous les ports du Niger et de ses affluents, d'où il se répandra à travers le Soudan par des convois d'ânes, de bœufs ou de porteurs.

Taoudenni, disent les indigènes, est un nom composé de trois mots arabes : Ta ou denni, charge et cours.

Ce jeu de mots pourrait être justifié par la valeur du sel inappréciable dans toutes les régions qui en sont dépourvues. La barre qui pèse de 30 à 35 kilos et vaut déjà 30 francs à Tombouctou. se vend jusqu'à 70 et 80 francs aux environs du Tchad. « Emporte ces barres de sel, et va vers ceux qui les attendent et les achèteront au poids de l'or! »

La traduction arabe s'expliquerait aussi par la pauvreté, l'aridité de Taoudenni :

Charge, et quitte ce triste séjour où les dunes de sable gris sont tellement dépourvues de toute trace de terre, de toute végétation, que les maisons construites en blocs de sel sont recouvertes de peaux de chameau, et que les habitants vivent uniquement des dattes du Maroc ou des grains du Soudan.

Mais le véritable sens paraît être donné par le danger toujours présent sur la route

de T"oudenni : Prends et cours, afin d'échapper aux pillards marocains et tripoli tains, toujours en quête de caravanes à détrousser, de troupeaux et de chameaux à voler.

Dans ces parages, en effet, les caravanes, avant notre occupation, étaient constamment la proie des rezzous. Aujourd'hui, si nous n'avons pu encore supprimer ces bandes, qui sont parfois de véritables expéditions, du moins, nous en surveillons la formation, et les escortes fournies assurent la sécurité des convois.

Au mois de novembre 1909, l'Azalay était parvenue à Araouan. à peu près à moitié route de Tombouctou et de Taoudenni; le 14, la compagnie du capitaine Grosdemange se préparait à la précéder.

Dans la soirée, un courrier rapide envoyé du Nord par le chef du Bou-Djebiha annonça qu'un fort rezzou venu du Tafilalet se trouvait dans le Nord- Est.

Le renseignement manquait de précision, il pouvait n'être qu'une ruse de pillards essayant de détourner l'escorte de la protection immédiate de l'Azalay, car le bruit courait également de la présenœ d'un autre rezzou dans l'Ouest. Les dispositions prises par le capitaine ne furent pas modifiées.

Le 16, à 9 heures du matin, 3 sections de la compagnie, 71 méharistes, partaient vers Taoudenni, une section restait à Araouan, à la garde du poste et des animaux au pâturage, prête à marcher lorsque la caravane s'ébranlerait à son tour.

Le long de la route, les couiiîers so succèdent ; le rezzou existe, sa direction se précise, le capitaine reconnaît la nécessité d'en purger la région. Des traces ont été relevées dans l'Est, au puits d'Anefis, il décide de s'y porter.

La poursuite d'un rezzou marocain dans le Sahara, c'est une chasse donnée à des voleurs, à des assassins, mais à des hommes braves, qui sont des guerriers plus nombreux et aussi bien armés que leurs poursuivants. C'est une chasse à travers une immensité aride, tantôt au milieu de dunes mouvantes, tantôt en terrain plat, monotone, recouvert de gravier et de cailloux roulés, tantôt sur un plateau largement ondulé, auquel succèdent des collines rocheuses coupées de ravins aux pentes rapides; il arrive même que les collines se transforment en montagnes, car l'imioense Sahara n'est pas seulement une n^er de sable. Et cette chasse de puits à puits, commencée sur des renseignements vagues, se

continue sur des indioes plus vagues encore. Le dire d'un habitant oriente les méharistes vers un point d'eau; là ils découvrent des traces déjà anciennes qu'il faut interpréter, dont ils déduisent la race des anciens occupants, leur nombre, les prises qu'ils ont déjà faites. De quel côté renoemi s 'est -il échappé ? La piste efiFacée par le vent, ou invisible sur les rochers, est aussitôt re coupée par des patrouilles lancées dans toutes les directions. Et la course reprend. Le rezzou se sent menacé, il cherche à donner le change à ceux qui le poursuivent, il presse sa marche, mais les troupeaux qu'il a razziés l'alourdissent. De leur côté, les méharistes ne peuvent se passer d'un convoi, et quelle que soit leur hâte, eux aussi sont ralentis.

Pourtant ils se rapprochent des pillards, les indices deviennent plus fréquents; enfin les traces apparaissent, nettes, fraîches, c'est l'hallali courant, puis c'est la c vue >; l'ennemi fait tête, c'est le combat.

Le 20 novembre, le capitaine Grosdemange s'était porté de Bou-Djebiha sur le puits d^Anefis. Il y arrive le 21 à i heure de l'après-midi, ayant couvert 85 kilomètres. Des indigènes affirment avoir vu le rezzou ; mais d'après les uns, celui-ci ne possède que des montures ruinées, une trentaine d'ânes, et se déplace lentement ; suivant les autres, il est monté sur des chameaux nombreux et vigoureux.

La compagnie reprend sa course ; elle se dirige au Nord-Ouest vers le puits d'In Etissam, à 145 kilomètres. Elle l'atteint en trois étapes.

Autour du puits les traces abondent.

Plus de doute, le rezzou est passé là.

Des chameaux ont été t baraqués • (i) à l'intérieur d'un carré dont les côtés sont marqués par les cendres de 20 feux et des os de mouton. Il y a des empreintes d'ânes et de boeufs, des morceaux de sangles en poils de chameau, des débris de selles recouverts d'une peau comme seuls en emploient les hommes du Tafilalet. Ces traces ne remontent pas à plus de deux jours.

Aux environs, une patrouille a découvert la piste au milieu d'un campement targui qui vient d'être razzié; elle obtient des renseignements. Lé rezzou compte au moins 100 fusils à tir rapide, il entraîne 100 chameaux de prise, 200 ânes, il va vers

(1) Expression qui désigne la façon dont les chameaux entravés sont parqués.

les puits d'Ali* Badan à 80 kilomètres, un Beraber est à sa tête.

£n chasse ! A 6 heures du soir, le 25, les tirailleurs repartent ; ils sont arrivés à une heure de l'après-midi, mais on n'a pas le loisir de se reposer, on mangera et on dormira plus taid. Un guide indique un raccourci. Le chemin est mauvais, à cause des lignes de dunes à traverser. N 'importe, il faut gagner du temps. Vingt-quatre heures après, la compagnie retrouve la piste qu'elle avait abandonnée. Les traces datent de la veille.

A dix heures du soir, le guide déclare que les puits sont proches. Le capitaine arrête la colonne, fait baraquer les chameaux et désigne une section de garde. Avec deux sections il part à pied. Mais il est encore à 1 7 kilomètres du but ; le guide a commis une erreur. En trois heures la distance est franchie; cette fois, voilà les puits. A la baïonnette 1

Les tirailleurs donnent dans le vide; le rezzou a déjà disparu.

Le lendemain 27, la poursuite recommence. Maintenant on suit facilement les traces des Berabers. Cependant à minuit on les perd. A 4 heures du matin, les tirailleurs bivouaquent.

Dans la matinée le capitaine fait rechercher la piste, l'après-midi la voie est retrouvée : en avant 1

A 2 heures du matin, on approche du puits d'Achorat. Un feu brille â 800 mètres de la colonne; c'est le rezzou. Il faut agir rapidement.

Le convoi est assez loin derrière avec ses 13 hommes d'escorte; il n'est pas possible de l'attendre.

Le capitaine laisse 12 hommes auprès des chameaux de selle baraqués, et divise les 45 tirailleurs restants en deux sections : la première sous le commandement de l'adjudant Rossi, la deuxième sous celui du lieutenant Morel. Chaque homme porte 250 cartouches, mais défense formelle de tirer est faite ; on attaquera à la baïonnette.

Encore une fois les tirailleurs rencontrent le vide. Mais à 500 mètres, au Nord, d'autres feux apparaissent; celui que les sections ont trouvé désert a dû être allumé par un petit poste placé en avant du bivcruac pour le protéger. Depuis quand est- il abandonné? L'arrivée des méharistes a-t-elle été signalée? Les Berabers sont- ils sur la défensive? ou, se croyant gardés, dorment-ils?

Là-bas, autour des lueurs indiquant le campement, rien ne bouge.

Le capitaine donne le signal; la

deuxième section se dirige sur le feu de gauche, la première sur celui de droite, un caporal et quatre hommes assurent la liaison avec le convoi. Quarante tirailleurs marchent sur le rezzou évalué à plus de cent fusils.

D'un bond le lieutenant Morel est sur un groupe de dix hommes endormis. Les baïonnettes les clouent à terre; mais des cris ont jeté l'alarme. Deux groupes en retrait, abrités derrière leurs chameaux et une ligne de charges, ouvrent le feu. « En avant ! A la baïonnette ! • Les tirailleurs foncent sur les éclairs qui cinglent la nuit ; leur élan est brisé par les animaux couchés et les bagages entassés devant l'ennemi. Quatre tirailleurs sont tués, plusieurs blessés. Une balle troue le casque du capitaine, une autre son pantalon. Le lieutenant veut pénétrer dans le retranchement ; en un instant, il est cerné. Ali Bokou se précipite devant lui, sa baïonnette plonge dans les poitrines, élargit le cercle des agresseurs... Son officier est dégagé. Alors il se couche aux pieds du lieutenant, lui tend son fusil et ses cartouches. Il est blessé à mort.

Le lieutenant Morel, grâce à l'obscurité, parvient à reculer et à se reformer pour soutenir la section de droite près de succomber sous le nombre.

L'adjudant Rossi a été accueilli par une violente décharge; il y a répondu par le commandement : En avant! Là aussi les Berabers sont retranchés. A la tête de la première escouade il franchit la ligne des chameaux et des charges. C'est le corps à corps dans le tumulte du fer, des détonations, des cris de fureur et d'agonie. L'adjudant reçoit un coup de crosse en pleine poitrine ; de son revolver il abat son adversaire; une balle lui traverse la cuisse et le jette à terre ; à ses côtés le caporal Moro Sidi Bé et six tirailleurs sont tués, le caporal Suleyman Sissoko a le pied droit fracassé. L'adjudant essaie de se relever, mais en vain, le caporal Dandiougou Sissoko le saisit dans ses bras et le transporte en arrière. Le sergent Diara Fofona, avec la deuxième escouade couvre le caporal Bandiougou, deux fois il enlève ses hommes, deux fois il est blessé. La deuxième section n'a plus un gradé !

I a surprise a échoué. Le capitaine ras- .semble les deux groupes et les reporte à la lisière d'une brousse d'arbustes de 50 à 60 centimètres de hauteur ; il fait en même temps reculer les chameaux jusqu'au convoi arrêté à i kilomètre au Sud.

II est 3 heures du matin. Une accalmie

se produit. Au puits d'Achorat des appels se font entendre, auxquels répondent d'autres appels dans le Nord-Est. C'est un second campement beraber qui va venir à la rescousse. Peut-être aussi, le rezzou songetil à prendre la fuite? Il ne faut pas qu'il échappe. Cette troupe déjà décimée ne renonce pas à la victoire.

Le lieutenant Morel se glisse derrière une ' petite crête à loo mètres du puits. Son premier feu de salve arrache des cris à l'ennemi; mais quelques tireurs lui font face aussitôt. Du campement une voix s'élève, un chant retentit ; grave et lent, il domine le crépitement des balles ; c'est le chant de la mort des guerriers ; car les Berabers sont forcés de vaincre ou de mourir. Arrivés seulement la veille au puits d'Achorat, ils n'ont pas eu le temj>s d'abreuver tous leurs animaux : ils ont six jours de marche jusqu'au puits suivant ; ils ne peuvent pas céder le terrain.

Au bout d'une demi-heure, le lieutenant est obligé de se replier sur le capitaine. Le feu se tait. De part et d'autre, on attend le jour. Des 45 tirailleurs, 11 sont tués et 12 sont blessés.

A 5 h. 30 le jour paraît, les lueurs naissantes laissent voir le puits organisé défensivement ; l'ennemi, en dépit de ses pertes semble avoir augmenté de nombre ; le campement voisin auquel il a fait appel a dû se joindre à lui.

Au moment où les premières clartés dissipent l'ombre, les Berabers lancent vers le ciel une invocation : leur fanatisme implore Allah et lui demande la victoire. Le combat va reprendre.

Cinq cents mètres séparent les adversaires. Les tirailleurs se sont creusés des trous pour s'abriter. Les Marocains sont invisibles, terrés dans le sable. Les détonations se croisent, se mêlent, seules elles animent cette plaine déserte; ni d'un côté, ni de l'autre, la fumée des fu.sils ne révèle la position des tireurs, les Berabers, eux aussi, ont des armes de petit calibre et de la poudre sans fumée.

Les balles pleuvent autour des tirailleurs ; pas un pli de terrain ne leur permet de manœuvrer ; ils sont immobilisés.

L'ennemi, plus favorisé, peut, en rampant, étendre ses ailes. Le crépitement de ses feux ga^e vers l'Est et vers l'Ouest.

Il cherche évidemment à déborder le capitaine. A droite, un tirailleur s'écroule, la balle qui a traversé son crâne transperce le bras du sergent Develotte; deux rutres ti-

railleurs tombent, puis un troisième. Avec le caporal Bandiougou et quelques hommes, le sergent Fadiala s 'efforce d'arrêter la progression des Berabers; une grave blessure le jette à terre, près de lui le clairon Moussa Sidi Bé s'affaisse. Mais Bandiougou tient bon. A gauche le sergent Diara et trois hommes se défendent avec énergie. Il faut résister ; le convoi où a été transporté l'adjudant Rossi connaît la situation ; une partie de l'escorte, que commande le sergent Rolland, va arriver.

Soudain de tous côtés, éclate un feu rapide, les deux ailes des Berabers qui ont réussi à dissimuler leur mouvement, surgissent dans le flanc des tirailleurs, dans leur dos, elles les enserrent, elles vont se rejoindre et fermer le cercle.

Bandiougou et Diara se replient sur le centre ; le plomb crible les broussailles, fustige le sable; dans la ligne écarlate des chéchias de nouveaux vides se creusent.

Le capitaine dirige tout l'effort du feu sur ces deux bras près de se refermer sur lui. Une balle lui fracasse la cheville. Il se couche et continue de commander. Trente hommes sont encore vivants ; combien restent assez valides pour tirer? Le sergent Diara Fofona est blessé une troisième fois, puis une quatrième, le fusil échappe à ses mains.

A ce moment, le sergent Fadiala Keita se présente au capitaine et porte l'arme :

— Mon capitaine, mon ventre y a crevé.

Il tombe sans connaissance, ayant une horrible blessure dans l'aine.

Les Berabers se rapprochent, ils ne sont plus qu'à 50 mètres. En même temps des détonations lointaines se font entendre... le convoi est attaqué.

Le capitaine donne l'ordre de le porter près du lieutenant Morel. Dans les bras de Lamine Kitessa, il reçoit une balle qui lui brise la colonne vertébrale et ressort au-dessous du cœur.

Etendu près du lieutenant, malgré l'atroce douleur, il plaisante et encourage les tirailleurs.

Les Berabers pour avancer sont obligés de se découvrir ; le lieutenant a pris le fusil d'un mort ; chacun de ses coups jette un homme à terre; sous ce feu meurtrier les deux ailes reculent.

Le capitaine se sent mourir. Il appelle le lieutenant : « Battez en retraite sur le convoi. Abandonnez- moi. » Le lieutenant refuse. Lamine Kitessa s'écrie : « Nous v a pas moyen, capitaine; nous y a tous morts ici. • « Abandonnez -moi •, répète le oapi-

taine. Et, voyant que l'officier refuse d'obéir : t Bien. Tenez encore un peu. >

Il montre son revolver vide et demande qu'on le charge; mais il entre en agonie, son regard se trouble, tout oscille autour de lui : là-bas, dans le fond de la plaine étinoelante, le puits flamboie d'éclairs; de chaque côté, les deux ailes des Berabers s'étendent, elles se rapprochent, elles vont écraser sa compagnie, ses tirailleurs... des lueurs se lèvent des baïonnettes; il veut commander, en avant I le désert tourbillonne, des rumeurs emplissent ses oreilles :

crépitements, vociférations; quelques paroles inarticulées s'échappent de ses lèvres : c A Tom-bouctou... cimetière... sous des pierres... » Sa tête se soulève, ses yeux s'éclairent du soleil répandu sur le désert, son âme s'illumine de la suprême lumière...

le capitaine Grosdemange a cessé de vivre.

Les Berabers ont vu tomber le chef; ils redoublent d'efiForts; ils s'excitent par des cris de victoire, leur exaltation de guerriers, leur haine de musulmans passent dans la foudre de leurs armes; leur mouvement de recul causé par le tir mortel du lieutenant s'est arrêté. De leur côté les tirailleurs sont enflammés par la mort de leur capitaine; maintenant c'est pour le chef mort qu'ils se battent. Le clairon Moussa Sidi Bé, jeté à terre par sa première blessure se redresse, et debout, près du cadavre, insulte les meurtriers. Le lieutenant lui ordonne de se coucher. Il montre l'ennemi : « Non. Lui y a croire moi y a peur. » Une balle lui brise la cuisse ; il se relève ; il retombe la jambe fracturée en trois endroits.

Sur 45 hommes i6 sont tués, 22 sont blessés. L'ennemi les croit à sa merci.

Cependant des coups de feu résonnent à l'Est ; à 800 mètres, des fuyards remontent en courant vers le puits ; ce sont les agresseurs du convoi qui ont échoué, ils sont poursuivis par les tirailleurs du sergent Rolland. Les Berabers craignent d'être tournés à leur tour ; ils hésitent ; en même temps des signaux faits du campement les rappellent; ils se replient.

Pendant le combat, le rezzou a pu charger ses chameaux, remplir ses peaux de bouc; il n'a plus qu'à fuir.

Depuis vingt-quatre heures les tirailleurs n'ont pas mangé, ils sont épuisés par les marches forcées de jour et de nuit qui ont précédé l'attaque, ils se battent depuis une heure du matin, et il est dix heures; ils se tiennent debout par la force de la volonté, mais l'ennemi recule; ils veulent se jeter à

sa poursuite. Le lieutenant Morel, pour les retenir, est obligé de leur montrer le corps du capitaine dont ils ne doivent pas se séparer.

De loin, ils tirent sur le rezzou en retraite et sur r arrière-garde qui protège ce mouvement.

Les chameaux s'éloignent; bientôt sur le ciel bleu pâle du désert, ils ne forment plus qu'un feston mouvant, la plaine se vide, les dernières salves des tirailleurs s'éteignent. Dans le campement hâtivement évacué, le sol se soulève par endroits sous des groupes de cadavres à peine recouverts de sable, quelques corps gisent épars çà et là, les derniers tombés et qui n'ont pas pu être enterrés; les bagages délaissés encombrent le sol; dans les pâturages environnants errent 200 chameaux, 300 bœufs, 275 ânes, toutes les prises que les Berabers ont dû abandonner et que les méharistcs vont traîner derrière eux sur la route de retour, pour les rendre à leurs propriétaires.

Le capitaine Grosdemange avait mission de couvrir l'Azalay, d'arracher aux pillards le fruit de leurs rapines et de les anéantir, s'il le pouvait. Les deux premiers buts sont atteints, le 3emier seul ne l'est pas entièrement; mais du rezzou il ne reste que des débris, le cHel' Abiddin est parmi les morts, et les survivants n'ont plus qu'une idée :

regagner au plus tôt le Tafilalet.

Maintenant la compagnie rentre à Bou- Djebiha; seize tirailleurs dorment sous les sables du puits d'Achorat. Le capitaine, au moment de mourir, a prononcé des mots où le lieutenant a discerné le vœu d'être enterré dans le cimetière de Tombouctou ; son corps enseveli dans des couvertures, enfermé dans des sacs de cuir, repose sur un méhari.

Chaque Européen à tour de rôle veille sur la dépouille dont le tirailleur Mamady Keita, aveuglément attaché à son dief, refuse de s'écarter. Derrière, les 22 blessés cramponnés à leurs selles forment au mort une glorieuse escorte. Glorieuse, et triste!

Cette marche est épouvantable. L'état de ces hommes exigerait des soins sur place, tout au moins une allure lente, des précautions minutieuses. Ils ont 400 kilomètres à parcourir, à dos de chameau, les étapes sont réglées par l'éloignement des puits, il n'y a pas de médecin, et il est nécessaire d'en trouver un le plus vite possible. Un courrier est parti à cet effet vers Tombouctou, maïs le médecin ne rejoindra la compagnie qu'à Bou-Djebiha. Jusque-là les blessés en-

dureront les tortures provoquées par les secousses de leurs montures.

Au passage des dunes mouvementées, ils 'ne résistent pas aux heurts, aux cahots, ils tombent à terre, et les tirailleurs valides, déjà épuisés, sont obligés pour les relever de courir d"un bout à l'autre de la colonne.

La tempéraiure elle-mÈme s'ajoute aux souffrances, un vent glacé souffle qui paralyse les hommes et les animaux, multiplie les faux pas des cbameaux, rend les chocs plus sensibles et les plaies plus douloureuses.

Le sergent Rolland prodigue son dévouement. Il fait des pansements; mais les médicaments de la compagnie ont été lout de suite épuisés; û n'a plus que des antiseptiques destinés aux animaux, des bandes coupées dans le linge des Européens. Et peut-il extraire des balles? soulager le sergent Fadiala Keita qui souffre atroœment de sa blessure à l'aine? sauver le sergent Diara Fofona? Il est impuissantl Ses efforts ne parvieiment pas à empêcher la gangrène de se mettre dans la jambe du clairon Moussa Sidi Bé, fracturée en trois endroits, et dans la cuisse également brisée.

Pourtant, pas une plainte ne s'élève de ce lugubre convoi, plusieurs tirailleurs plaisantent même sur leur mal.'

— Moi y a trompé les mouches, dit en

riant Moussa Sidi 6é; avant, lui y a vienne sur mon hgure, maintenant lui y a vienne sur mon jambe.

Tous montrent dans la douleur le même courage que dans le combat, ils ne se plaignent pas, ils ont seulement hâte d'être au terme du voyage,

Diara Fofona ne devait pas voir la fin de celle longue route. Le 7 décembre il succomba à ses quatre blessures. Le lieutenant ne voulut pas abandonner son corps.

Bou-Djebiha n'était plus qu a trois étapes; là on l'enterrerait avec les honneurs qu'il avait mérités.

Sur sa tombe, dans le cimetière musulman, les officiers ont élevé un petit monu meni ; à côté est une autre tombe, celle de Moussa Sidi Bé Le médecin était arrivé trop tard pour sauver le brave clairon; la gangrène avait fait son œuvre.

L'opération fut tentée malcré tout; et pendant cette opération, rendue plus horrible encore par la gangrène, le lieutenant voulut être là. En se livrant au docteur.

Moussa Sidi Bé prit la main de son officier, la garda dans la sienne,., puis son étreinte se desserra; il était mort.

Il pouvait dire ce que répètent souvent ses camarades à leurs officiers :

— Moi, noir, mais comme toi y a coeur blanc.

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