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« Sans céder au paradoxe, je soutiendrai que le service le plus grand que la science de l'homme peut rendre à la science économique est de la libérer définitivement d’un poids écrasant de fausses analogies, plus redoutables lorsqu’elles prennent des formes subtiles que lorsqu'elles montrent le bout de l'oreille. L’aralogie, ce péril des sciences humaines ! L’économiste n’y a que trop succombé. »

François PERROUX.

(Science de l'Homme el science économique).

Unité et diversité des sciences

Toutes les disciplines de l'esprit, et plus particulièrement toutes les sciences, ont des principes communs. Peutêtre y a-t-il des qualités intrinsèques de la nature à la base de l’uniformité constatée dans les diverses perspectives que chaque science prend du monde extérieur ; ce peut être aussi dû au reflet de l'esprit qur reste un dans ses multiples activités.

.#é I y a également des méthodes et des principes particuliers à chaque science. Les différences de méthode proviennent surtout de la variété des moyens dont les hommes disposent pour connaître la nature. Les différences de principe ont pour origine la part de déduction et d'observation propre à chaque discipline. Aucune science n’est purement déductive, même pas les mathématiques, malgré une tradition séculaire (1). Aucune n’est

(1) M. Gogror dans le Système des sciences proteste contre cette vieille tradition. É

purement contemplative. Mais les possibilités de regarder autour de lui apportent à l’homme de science non seulement ses méthodes d'observation, mais même sa façon de penser.

C’est pourquoi chaque étude du monde extérieur doit avoir non seulement ses moyens d'observation propre mais également des moyens de conception propre, les uns parfaitement adaptés aux autres. Et si les premiers connaissent un changement, même technique, les seconds seront également modifiés dans leurs principes.

Retard de la science économique

C’est en raison de cette sujétion de l’intellectuel à des contingences pratiques en pleine évolution, que la science économique n’a pas réussi à se créer Jusqu'à présent une discipline propre. On pourrait dire que l’esprit de l’économie est en plein déplacement d’équilibre, sous l’action du changement complet des méthodes d’observation économique qui s'effectue actuellement.

Il y a, à notre avis, une autre raison à l'insuffisance intellectuelle de l’économie. Les sciences, comme l’a fort bien vu Auguste COMTE, ne sont pas juxtaposées mais hiérarchisées. Cette notion d'ordre ne correspond pas à une préoccupation finaliste ou philosophique, mais simplement à une complexité de plus en plus grande que rencontre l’esprit humain à mesure que son champ d'observation s'étend : logique, mathématiques, sciences physiques et chimiques, sciences biologiques individuelles, sciences sociales. L’économie politique est une des sciences sociales présentant d’ailleurs parmi celles-ci le caractère de se prêter à la mesure particulièrement en ce qui concerne les prix et la monnaie.

Aussi COMTE désirait-il que l’économiste (il désirait cela du sociologiste) ait pratiqué toutes les sciences qui précèdent l’économie dans sa classification et en ait acquis Pesprit et les méthodes. Et, en fait, les économistes sont

souvent venus d’autres domaines de l'étude scientifique : nombre d’entre eux furent médecins, mathématiciens ou. philosophes. Certes, à ses débuts, l’économie s’est fort bien trouvée d’avoir été le sujet des réflexions du Dr QuEsnay et du professeur de philosophie Adam Surrx.

= Mais ces apports de l’extérieur à la science économique ne suffisent plus à son stade de développement actuel.

Ce dont l’économie a besoin

Il faut à la science économique des méthodes propres, un esprit propre, qui, s'ils supposent l'acquisition de toutes les autres méthodes scientifiques, en supposent aussi l’oubli ; c’est cet oubli des particularités qui fait la culture.

Un ingénieur, économiste, mathématicien connu, me disait récemment : « Quand les physiciens et les mathématiciens se mettront à s'occuper de l’économie, on verra ce que l’on verra. » Je crois qu’on ne verra rien ; ce qu'il faut à l’économie, ce sont des ‘économistes, c’est-à-dire des gens qui se seront forgé leur esprit en raison du métier qu'ils ont à faire, prenant ce qui leur convient et laissant ce qui leur est inutile dans les méthodes de travail plus éprouvées, mais adaptées à une étude différente.

L’apport de la philosophie

À la philosophie, ils prendront la logique, élément en grande partie commun à toutes les sciences, contrôle de l’esprit utile dans chaque discipline scientifique. Encore ne faut-il pas considérer la logique comme immuable, mais recevant elle-même le contre-coup des autres sciences avec lesquelles elle doit être en état d'équilibre, et pour lesquelles on peut réclamer, comme HIiLBERT pour l’arithmétique, un développement parallèle de la logique. Mais l’économie n’en est pas encore là ; la logique la plus élémentaire lui sera encore très utile.

Le philosophe apprendra encore à l’économiste pourquoi il est naturellement amené à chercher une explication des faits sous une forme plutôt que sous une autre. Et là encore, philosophie et sciences vont de pair.

Thornstein Veblen dénonçait le finalisme chez tous les économistes qui l'avaient précédé et proposait une philosophie darwinienne de l’économie consistant en une « causalité opaque ». Il avait certes raison de protester contre le retard de l’économie sur la philosophie, mais il ne s’est peut-être pas assez rendu compte que lui-même avait aussi une philosophie mécaniste et très x1x£e siècle. L'homme intelligent est celui qui connaît ses limites. Tout économiste doit savoir qu’il est dans un courant dont il reçoit des idées et auxquelles il en apporte. À l'heure actuelle, ilse priverait de matériaux précieux s’il ne cherchait pas à construire sa science en tenant compte du système philosophique dans lequel il est, bon gré mal gré, inclus. Seul l’orgueilleux ou l’ignorant s’imaginent être dans une tour d'ivoire.

Par contre, ce que les économistes peuvent laisser aux philosophes, c’est l'alternative de bâtir un grand système économique ou de ne rien faire du tout. Toute la science économique au xix® siècle se trouve dans des traités en nombreux volumes. Mêler l’enseignement et le cheminement de la pensée est le propre de la philosophie. Mais PASTEUR n’a pas eu besoin d'écrire un travail général sur la médecine pour la transformer. Les monographies historiques ou . descriptives ont constitué au x1x£ siècle une évasion contre ces méthodes.

Ce que l’économie peut emprunter aux mathématiques

Aux mathématiciens, l'économiste doit emprunter ses notions de variations, de fonction, et, dans une légère mesure, ses symboles. Si l'algorithme mathématique facilite la pensée, il faut l’adopter, mais seulement dans les

cas où il ne déforme pas cette pensée. Les extrêmes, comme toujours, sont aussi ridicules l’un que l’autre. D’un côté se trouve la conception de l’économie comme l’application des mathématiques. De l’autre, la phobie des expres-

< RON DE 2 sions concises. La peur de poser l'égalité À — 100. fait écrire en substance dans certains traités : — Je prends

telle quantité que je multiplie par telle autre, et je divise le résultat obtenu par une troisième quantité dont on a préalablement extrait la racine. Et l’auteur ne s'aperçoit pas, ce faisant, qu'il fait des mathématiques sans le savoir, à l'instar de M. Jourdain. Tout est une question de mesure et dans les deux sens du mot : mesure parce qu'il faut se garder des extrêmes, mais mesure aussi parce que la mathématique traite des quantités et qu’il ne faut avoir recours à elle que dans la mesure où le travail d'observation porte sur la quantité.

Ce que l’économie peut emprunter à la physique

La physique pourra être utile par l'exemple de la synthèse qu’elle fait des données de l’expérience et l'esprit de laboratoire qu’elle inculque. Mais là encore, il faut assimiler les enseignements de la physique et ne pas les transporter tels quels en économie ; il n’est bon de parler de laboratoires économiques que si, par là, on peut montrer que l’économiste travaille dans le réel ; mais 1l faut également considérer qu’il ne peut guère agir sur le réel. Si l’on veut un terme emprunté aux sciences physiques, le terme d’observatoire serait le meilleur.

Les apports des autres disciplines scientifiques

Les intrusions des biologistes en économie n’ont pas été très fréquentes depuis QUESNAY ; celles de l’organicisme ont été dénoncées. Les méthodes propres à cette discipline, les enseignements qu’elle apporte peuvent néan-

oo 6 ÉQUILIBRE PHYSIQUE, BIOLOGIQUE, ÉCONOMIQUE

moins, s’ils ne sont pas tous empruntés tels quels, vivifier l'étude économique. Les sciences sociales autres que l’économie sont également utiles — l’école historique en fait foi — pour connaître le cadre de la vie économique. Beaucoup plus importantes sont la sociologie et l’histoire qui habituent à un travail de synthèse toujours obligatoire en économie.

Grandeur et servitude de la science économique

À considérer ce que l’on exige des économistes, personne ne saurait l'être, pourrait-on dire en parodiant Figaro. Et pourtant, sur le marché, l’offre en économistes, pour appliquer à ceux-ci leurs propres termes, est supérieure à la demande, ce qui ne contribue pas peu à abaisser la valeur de l’économiste «marginal ». C’est que l’économiste marginal (on l’appelle aussi distingué), qui arrive à se faire traiter comme tel, est un peu n'importe qui.

Il n’est peut-être pas indispensable de distinguer les véritables économistes des autres ; mais il est utile de dégager les caractères propres de la science économique, — son idiosyncrasie comme dirait M. TESTE ; ainsi arrivera-t-on peu à peu à donner à cette discipline la cohérence qui lui fait tant défaut.

Objet de l’étude comparée de la notion d’équilibre

Dans un tel dessein, on peut se livrer à une analyse méthodologique détaillée et abstraite. Mais on peut également prendre un point précis et travailler sur des points précis.

C’est dans cet esprit que l’on a étudié la notion d’équilibre. On parle, en effet, communément, de l'équilibre économique. De nombreux auteurs ont parlé d’un équilibre économique. Mais ce terme même, ils l'ont emprunté à d’autres savants qui l’avaient employé avant qu’il n’y ait une science économique.

En usant de ce vocable qu'ils avaient trouvé tout fait pour l'appliquer à leurs sciences, sur leurs pensers nouveaux faisant une prose antique, les économistes n'ont-ils pas malgré eux, et quasi obligatoirement, introduit en économie des concepts purement physiques ou biologiques ? N'ontils pas arraché la peau sans emporter un peu de chair ? Si oui, n'y aurait-il pas lieu d’épurer la notion d’équilibre en économie de ce qu’elle doit à la forme verbale ? Si en effet tout concept scientifique doit être opérationnel, si de même la pensée doit se mouler sur la réalité observée et non sur les termes employés, il y a une véritable révolution à faire en économie. Les vieux cadres qui ont servi à bâtir la science doivent être impitoyablement éliminés dès qu’ils sont devenus inutiles : les générations montantes doivent penser l’économie d’une manière directe, et ne pas reprendre tous les détours que la pensée économique a dû emprunter dans le passé.

Tel est le problème posé, qui ne peut se résoudre qu’en analysant au préalable le concept qui était lié au mot équilibre, avant que les économistes n’eussent acclimaté ce dernier dans leur domaine.

Plan de l’étude

Un si vaste dessein doit être limité. Mieux vaut quelquefois étudier avec soin quelque partie principale que de parcourir hâtivement l’ensemble du terrain à défricher. C’est pourquoi cette étude a été divisée en trois parties, dont chacune constitue une étude autonome :

— Les notions physiques et biologiques de l’équilibre ;

— La notion de l’équilibre de l'École de Lausanne ;

— Vers une notion économique de l’équilibre.

Alors que les deux premières ont été terminées définitivement en mars 1945, la troisième partie a été rédigée en décembre 1948.

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