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III. — L’ÉVOLUTION DE L’ÉQUILIBRE

A) Le développement de l’individu

18) L'équilibre biologique a un passé. — La notion de l'équilibre est, en physique, instantanée. La mécanique classique, en particulier, n’a pas de passé. Autrement dit, tous les phénomènes qu’elle étudie, et parmi eux l’équilibre, dépendent uniquement des forces en présence et des vitesses des éléments matériels à l’instant considéré.

Il n’en est pas de même en biologie. Peut-être cela provient-il de ce que les phénomènes vitaux sont trop complexes pour être approfondis dans leur détail. Si on les ramène un Jour entièrement à des modèles mécaniques, l’équilibre biologique prendra alors un caractère instantané, à moins toutefois que l’équilibre physique ait perdu ce même caractère instantané, au moins à l’échelle microscopique, comme les relations d'incertitude d'HEISENBERG peuvent le faire pressentir.

Quoi qu’il en soit, dans l’état actuel de la biologie, l’équilibre général d’un individu est l’aboutissement de tous les équilibres passés, non seulement de cet individu, mais également de ses antécédents naturels. On peut réaliser rapidement un équilibre physique avec des éléments qui étaient répartis au hasard dans la nature. NAPOLÉON avait déjà trouvé qu'il fallait au contraire vingt ans pour réaliser un équilibre démographique. Et encore faut-il partir d’autres équilibres individuels existants.

L'étude de la suite des états d’un même équilibre biologique dans le déroulement du temps s'impose donc naturellement à l’observateur ; deux séries différentes sont d’ailleurs intéressantes à étudier : le développement d’un individu, et l’évolution des espèces.

19) Développements réversible et irréversible. — La réversibilité physique peut être qualifiée d’instantanée car elle n’est qu'une liaison contre des positions d’équilibre infiniment voisines : c’est une liaison de proche en proche, une réversibilité point par point. Et c’est seulement l'esprit de l’observateur qui considère une grande variation du système. Mais l’état d'équilibre physique, n’est en rapport qu'avec les positions immédiatement voisines.

La réversibilité biologique, on l’a vu, ne peut être schématisée en un point ou un instant. Elle fait donc intervenir le déroulement du temps. Dans un très court espace de temps, en effet, dès phénomènes peuvent paraître irréversibles, qui concourent à un mouvement d'ensemble réversible. C’est le cas de la transformation de l’hémoglobine du sang en carboxyhémoglobine dans l’asphyxie par l’oxyde de carbone, soignée à temps. L'organisme revient alors à son état initial. Si en physique il ne faut considérer que l’instant présent, en biologie «il faut considérer la fin ».

C’est pourquoi la notion de réversibilité joue un rôle encore plus grand dans le développement de l'individu que dans la variation instantanée de l’équilibre. Il faut donc en poursuivre l'étude, mais non plus pas à pas, comme lors de la description des états successifs de l'organisme atteint d’avitaminose, mais en observant les phénomènes de la vie dans le développement général de l'individu. Avec un tel recul, l'opposition entre la réversibilité et l’irréversibilité prend une autre allure.

Les phénomènes réversibles comprennent non seulement des variations banales et accidentelles de l’équilibre, mais également les fonctionnements périodiques de l’organisme. Les cellules de la muqueuse digestive, le muscle cardiaque, les poumons subissent des variations réversibles

pour assurer leur fonctionnement normal. Ces organes parcourent une série d’états, et reviennent périodiquement, à leur état primitif. On peut en dire autant des muscles dont les contractions sont beaucoup moins régulières, mais ramènent périodiquement le corps à l’état de repos.

Il y a dans ce fonctionnement normal à la fois un équilibre de base, et des variations par rapport à un équilibre plus abstrait, par exemple, celui qui a lieu quand l’organisme ne bouge ni ne digère. Cet équilibre abstrait joue d’ailleurs un rôle en physiologie. L'ensemble de ces phénomènes de nutrition est appelé le métabolisme basal.

Quel que soit léquilibre que l’on considère comme normal, toutes ces transformations ont un caractère entièrement réversible ; c’est précisément cette réversibilité qui pourrait rendre ambigüe la détermination de l’équilibre de Findividu. |

Tout au contraire, certains phénomènes sont irréversibles. Il y a d’abord, comme on l’a vu, les conséquences de variation excessives de l’équilibre qui laissent des traces définitives : lésions oculaires dans l’avitaminose, pieds gelés, etc. L

Mais il y a en plus, un phénomène fondamental, qui n’est pas apparu dans l’équilibre instantané. Il s’agit du développement de l'individu qui naît et meurt, et qui, entre la naissance et la mort, passe par une suite de transformations irréversibles. L'organisme, en effet, tout en maintenant l'équilibre momentané, le déplace inexorablement toujours dans le même sens. Cette évolution peut avoir l’air d’être arrêtée, quand on la considère sous certains de ses aspects, notamment pendant la période de la maturité. Elle peut même avoir l’air de rétrograder aux yeux d’un ‘observateur superficiel.

Cependant les apparences de rajeunissement sont illusoires ; elles résultent de l’addition de deux phénomènes : l’évolution irrémédiable de l’organisme, et certaines varia-

tions momentanées d'équilibre partiel. C’est ainsi qu'une greffe de glande sexuelle a pu paraître à BROWN-SEQUARD apporter un rajeunissement. Cette décomposition d’un effet d'ensemble en deux effets partiels, n’est pas seulement une abstraction. Certains détails de l’organisme sont en effet plus ou poins affectés par les variations superficielles. Si l’on réunissait à déterminer des aspects de l’équilibre général qui soient pratiquement indépendants des variations accidentelles de cet équilibre, on aurait par là même une mesure de l’évolution de l’équilibre.

LecomTe pu Nouy a cru trouver un aspect de l’équilibre général répondant exactement à cette condition : la cicatrisation des plaies. Les plaies, d’après cet auteur, cicatrisent d’autant plus vite qu’elles sont plus étroites et que leur porteur est plus jeune. La formule de vitesse de cicatrisation contient deux coefficients, dont l’un est en relation avec l’âge de l'individu. Cette relation est variable, mais ce qui nous intéresse ici, c’est que pour un individu déterminé, le coefficient évolue toujours dans un même sens.

Aïnsi l’évolution irrémédiable de l’organisme a une mesure sans équivoque.

À la fin de la vie les deux phénomènes irréversibles étudiés : accidents et développement de l'individu cumulent leurs effets. L'évolution de l’organisme rend les tissus plus fragiles et augmente la probabilité des accidents.

Il n’est pas impossible que la mort ne soit pas l’abou- Uissement naturel de l’évolution de l’organisme, mais soit due toujours à des accidents. La vieillesse accroît la fréquence de ces accidents, et la probabilité d’un accident mortel croît considérablement dans les dernières années de la vie jusqu’à devenir pratiquement égale à un entre 106 et 110 ans.

Ë B) L’entraînement

20) C’est un mélange confus de réversibilité et d’irréversibilité que peut paraître l'entraînement d’un organisme à subir des variations d'équilibre. Il consiste dans une éducation des organes soumis aux variations et des forces de rappel. Il intéresse l’équilibre considéré dans son ensemble comme dans ses détails.

Considérons par exemple l’entraînement du corps humain à affronter les intempéries. Un individu non entraîné tombera malade s’il est exposé à un certain froid, mais un individu entraîné résistera à cette basse température. L'équilibre partiel aura donc une zone de réversibilité plus grande pour l’organisme entraîné.

Mais, ce qui peut paraître bizarre, c’est que pour augmenter la zone de réversibilité, il faille déjà aller en quelque sorte au delà, c’est-à-dire pénétrer dans la zone d’irréversibilité, et cela d’une manière réversible. Pour entraîner l'individu au froid, il faut d’abord le faire aller dans le froid, et continuer en entraînement progressif. Mais la progressivité ne résout pas la difficulté, elle la divise seulement : chaque séance d'entraînement doit naturellement rester dans la limite de réversibilité, pour ne pas provoquer d'accidents, et pourtant elle étend cette même limite pour les séances ultérieures.

Cette différence remarquable avec les phénomènes physiques permet de distinguer la vie et la matière : la trempe ou le recuit d’un métal ou d’un composé peuvent paraître analogues à l’entraînement, mais leur effet ne va jamais au delà des conditions dans lesquelles ils ont été placés. On retrouve encore l'effet uniquement instantané des phénomènes physiques.

Le phénomène d'entraînement est donc plus qu’un simple déplacement de l'équilibre. Il doit être rattaché à des possibilités qui n’ont pas été exploitées par l’évolution

mais qui auraient pu l'être. Le développement de l'individu semble dépendre en effet à la fois d’une « possibilité » (que d’autres appellent une force, une vis a tergo, comme BerGson) et des circonstances dans lesquelles cette possibilité s'exerce. Les possibilités ont pu également être exploitées par le développement de l'individu, mais être perdues par manque d'exercice. Dans ce cas, l'entraînement peut alors être considéré comme la deuxième phase d’une variation réversible dont la première est la perte de la souplesse ou de la force.

En tout cas, l’irréversibilité qui apparaît dans le processus d'éducation ne peut être une troisième sorte d’irréversibilité. |

L’entraînement a d’ailleurs en outre des effets quelquefois irréversibles : ainsi un individu ayant séjourné quelque temps dans une atmosphère de haute altitude, garde, redescendu dans les plaines, l’accroissement de globules rouges qui étaient consécutifs à son séjour dans une atmosphère raréfiée en oxygène.

Par contre, quand l’entraînement n’a pour effet qu’une récupération, il est en général réversible. Mais il y a quelquefois prescription. Les facultés perdues ne peuvent être acquises de nouveau. C’est qu'entre la perte et la tentative de récupération, sont intervenues la suite de l’évolution de l'individu dans sa courbe descendante, ou des déchéances accidentelles.

L’entraînement ne peut évidemment être pratiqué que dans certaines limites. Le paysan de MONTAIGNE qui s'était accoutumé à porter un veau et le portait encore quand il était devenu bœuf, ne pourrait être imité par tout le monde, et en tout cas il aurait probablement échoué s’il s'était attaqué à un Jeune éléphanteau.

Il y a certains déplacements de l'équilibre, auxquels on ne peut s'entraîner : ce sont les carences, alimentaires, ou autres. Certes, l'entraînement peut permettre une irrégu-

larité plus grande dans l’absorption de nourriture ou de boisson, dans la respiration ou dans le sommeil. Maïs il ne s'agit que d’éduquer la mise en ‘œuvre de matériaux acquis. Devant le manque total d'aliments ou de sommeil, qui ne peut être compensé par des apports même irréguliers, l'individu ne peut ‘ss’entraîner. C’est l’histoire de l’âne qui est malheureusement mort la veille du jour où il allait s’habituer à ne plus manger. Il est d’ailleurs curieux de. constater qu'une nourriture déséquilibrée, c’est-à-dire mal composée en protides, glucides lipides et vitamines, est encore moins susceptible d’éduquer un organisme ‘que l’absence totale de nourriture.

C) L’évolution des espèces . 21) Il n’a été jusqu'ici question que de l’évolution de l'équilibre biologique dans un même imdividu. Mais les hommes de science ont considéré une autre suite d'états. qui groupe les descendants successifs d’un même individu.

Une telle suite est approximativement définie, car ses. éléments ne sont déterminés que grossièrement : ce sont, les individus adultes, considérés en gros au même état. relatif de développement. Cette suite est, en outre, abstraite car on compare des individus différents qui n’ont jamais été coexistants dans l’état auquel on les compare.

Les faits qui servent de base à cette considération sont en grande partie hypothétiques, étant hors d'atteinte de l’observation. Aussi l’évolution des espèces a-t-elle fait l’objet de maintes controverses. Elle est basée toutefois sur un fait indiscutable : la ressemblance des enfants à leurs parents. C'est la seule chose qui soit nécessaire pour pouvoir prendreen considération la suite desindividus d’une même lignée, et qui soit donc requise, indépendamment de toute conclusion sur la manière dont s’est déroulée l’évolution, pour étudier la variation de l’équilibre biologique à travers cette même lignée.

En effet, l’équilibre dont il est question n’est autre que Féquilibre biologique ordinaire. L'évolution des espèces en étudie une variation dans le temps d’une nature partieulière. C’est ainsi que GiARD à pu dire qu’une mutation est « le résultat d’un nouvel équilibre dans L'organisme ». I faut bien remarquer toutefois que la suite des états étudiés dans l’évolution, à l’encontre du développement de Pindividu, est une suite discontinue.

Elle est aux études précédentes comme la suite des bornes kilométriques au développement continu d’une route, ou comme la suite des nombres entiers aux points d’une droite. Elle sera toujours affectée de cette discontinuité. Il est curieux de noter qu’elle pourrait avoir une correspondante continue : certains physiologistes admettent que le développement de l'embryon correspond à la suite des états par lesquels l’espèce est passée. Cette théorie trop rigide est en général abandonnée, mais on peut suivre encore dans certains embryons l’ébauche d'organes probablement possédés antérieurement par l'espèce : l'embryon humain acquiert et perd ainsi un appendice caudal.

Les variations d’équilibre observées dans l’évolution sont également de deux sortes. Les unes sont réversibles, momentanées. Elles sont difficiles à mettre en évidence, car la suite étudiée n’est qu’une suite de moyennes. Chaque individu a des caractères qui ne sont pas transmis à ses descendants. On pourrait toutefois concevoir qu’une race acquière et perde les caractères secondaires suivant le climat dans lequel elle se développe. Mais le phénomène le plus intéressant est la variation de grande amplitude, appelée plus précisément l’évolution des espèces.

DozLo, en 1893, en a précisé les caractères, en disant qu'elle est « Rita discontinue, irréversible ». La limitation n'est pas l’objet de notre étude. La discontinuité n'est pas faite pour étonner, puisqu'on l’a introduit par la manière dont on a posé le problème. Mais l’irréversibilité

nous intéresse au premier chef, puisque nous rencontrons un caractère déjà relevé dans le développement individuel de l’équilibre.

Comme alors, l’irréversibilité paraît également double. D'une part, elle provient de mutations et d’accidents, comparables aux accidents de l'individu. Les mutations qui paraissent être la cause de variations de caractères secondaires, ressortissent probablement au hasard. Elles ne contribuent pas à un développement organisé. Il faut en dire autant évidemment des déformations maladives, comme les accidents héréditaires dus à la syphilis.

La seconde espèce d’irréversibilité est plus mystérieuse, mais au fond elle est du même ordre que le phénomène de la vie : c’est celle qui a amené le développement de l'individu de la cellule à l’homme. Contrairement aux précédentes, elle admet très facilement une conception d'ensemble.

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