L'ÉDUCATION DES PRINCES
L'intérêt des peuples serait d'être gouvernés avec une modération équitable; celui des rois, d'entendre la vérité. Tout au contraire, dès leurs premières années, les princes sont gâtés par les flatteurs, intéressés à fermer toutes les avenues par où la vérité pourrait pénétrer jusqu'à leurs maîtres. C'est encore avec verve que la satire d'Erasme démasque ce détestable complot de l'hypocrisie et du mensonge, dont le peuple est la première victime. (( Aujourd'hui personne n'est élevé avec plus de négligence et de corruption que ceux mêmes qu'il importe d'élever avec le plus de soin. Cet enfant qui doit commander à l'univers, on le confie aux plus sottes des femmes, qui ne versent dans son esprit rien qui soit digne d'un prince. Ensuite il n'est personne qui ne le flatte. Les grands l'applaudissent, les ministres lui obéissent, le précepteur aussi le flatte, et cela, non pour le rendre utile à sa patrie, mais pour se préparer à lui-même une magnifique fortune. Il le flatte aussi, le théologien vulgairement appelé confesseur, et qui aspire à un évêché. Le magistrat le flatte aussi bien que ceux qui vivent et prennent leurs plaisirs avec lui, et Carnéade a raison de dire que le seul art bien enseigné aux princes est celui de monter à cheval, sans doute parce que le cheval, qui ne distingue pas un prince d'un vilain, ne sait pas flatter le roi, mais jette à terre quiconque ne se tient pas bien en selle. On lui apprend aussitôt le faste et l'arrogance, on l'avertit qu'il lui est permis de faire tout ce qui lui plaît. Il entend dire que les biens de tous appartiennent aux princes, que le prince est au-dessus des lois. Il s'entend traiter do Ma-
contiaisnait le peuple de la premlre; et par le temps qu'il voulait veudre, nul ne pouvait vendre que lui. » Cité par Zeller : Italie et Renaissance (1869), p. 128.
jesté sacrée, de Sérénité, de Divinité. Bientôt on l'entraine vers les femmes. Celles-ci l'attirent, le flattent, s'abandonnent à lui. Autour delui est la troupe efî'éminée des jeunes gens de son âge. On ne parle plus que de femmes. Et voilà comme se perd la meilleure partie de sa vie ^ ! »
Mais le plus cruel plaisir auquel se livrent les princes, c'est la guerre. Certes, pour Erasme, pour un esprit ami des bonnes lettres, des courtoises et pacifiques discussions, c'était jouer de malbeur c|ue d'être né à une époque si troublée. Guerres dynastiques, guerres civiles, guerres religieuses, aucun de ces spectacles ne lui fut épargné. La double coutume elle-même des guerres privées et du combat judiciaire, importée en Europe par les Germains, persistait encore, malgré l'opposition du pouvoir central qui, par intérêt plus que par humanité, ne voulait pas laisser se répandre sans fruit pour lui-même le meilleur sang de la nation ^ Nul ne détesta plus sincèrement qu'Erasme les violences de la guerre, nul n'en parla avec plus d'horreur. Ses ouvrages, ses lettres sont remplis, à ce sujet, d'invectives qui pourront paraître &3uvent le développement facile et abondant du lieu commun classique, mais que la sincérité et la force du sentiment élèvent parfois jus-