ENTRETIEN XXI, GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN
Convention (1792).
En même temps que la convention immoloit Louis xvi à ses fureurs, les arme'es françaises, sous la conduite de Dumouriez, couvroient la Belgique et menaçoicnt la Hollande. Mais pendant l'hiver, les Autrichiens , ayant reçu des renforts, parurent au milieu de la Belgique et battirent Duraouriez à la bataille de Nervvinde : ce ge'ne'ral , accuse, passa à l'étranger. Partisan secret du duc d'Orléans, il avoit cru pouvoir porter ce prince assassin sur le trône de Louis xvi, et du fond de la Belgique , il avoit menace' les jacobins. Vainqueur, il eût pu re'ussir; mais, après sa ue'faite, il fut force de renoncer à ses projets. La convention avoit envoyé' cinq commissaires pour l'arrêter, il les fit saisir et les livra au prince de Cobourg. Trahi par ses officiers, il passa chez les Autrichiens ; sa tête fut mise à prix. Les Français émigrés et les Bourbons furent proscrits. B'Orltans ne fut pas excepte.
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Pentlant que ces evcincmens se passoient dans !e foyer du républicanisme, le gênerai Houchard battoit le duc d'Yorck à Honscoot, et Custincs perdoit Mayence. Ce dernier, de retour h Paris, fut condamné à perdre la tête, et son fils, pour avoir pris sa défense , le suivit de près. Cette même annc'e (3i mai) beaucoup de députés suspects aux démae;ogues furent arrêtés. Les prêtres non assermentés furent déportés à la Guiane, Le comité de salut public, centre de la plus affieuse tyrannie, fut créé. Le peuple français, par un décret du iG août, reçut l'ordre de se lever en masse, et c'est de cet instant que peut dater le règne de Robespierre et de la terreur,
Marat, qui avoit proposé l'arrestation de cent inille parens ou amis d'émigrés, comme garar.s de la vie de cinq députés détenus à Olmutz ; Marat , qui dirigeoit ses coups sur la convention elle-même, fut mis en jugement et triompha. Mais il ne jouit pas long-temps de son triomphe : ce démagogue forcené périt sous le poignard de Charlotte Corday, fdle républicaine par caractère, et reçut les honneurs du Panthéon, tandis que celle (jui avoit délivré la France de ce tyran , marcha au supplice avec une résolution digne d'une meilleure cause.
Dans ce même temps la ville de Lyon faisoit juger Chalier, monstre émule de Marat, et l'envoyoit au supplice. Cet acte de justice attira la foudre sur cette ville infortunée. Assiégée par Dubois-Crancé, et défendue par le brave Préci, elle résista depuis le 8 août jusqu'au lo octobre, où, forcée de se rendre par famine , elle devint le théâtre de toutes les horreurs.
Mais le régime de la terreur recevoit encore des' entraves par la présence d'un petit nombre de gens de bien cjui osoient se montrer aux assemblées des sections. Pour les éloigner , Danton fit décréter que chaque sans-culotte qui siégeroit aux sections , recevroit quarante sous par jour. Cette mesure réussit ; les honnêtes gens se retirèrent, et les assemblées des sections se changèrent en comités révolutionnaires. Alors les ruines s'accumulèrent. La loi du Maximum vint frapper le commerce et ouvrir la porte à tous les genres d'accaparemens et de brigandages. La loi sur l'éducation publique vint, achever de corrompre la nation jusque dans ses élémens. La
loi des suspecis appela Ivs dciateurs , et donna naissance aux massacres juridiques, qui, bientôt organise's d'un bout à l'autre de la France, firent couler des fleuves de sang. Les guillotines dressées de toutes parts, mais trop lentes encore au gré des assassins , furent secondées par les canonnades, les fusillades, les noyades, etc. , qui, dans un même instant, immoloient des milliers de victimes.
Le i'^'' octobre fut signale par deux décrets bien diffe'rcns. L'un ordonnoit l'apothéose de Descartes et le plaçoit au Pantlie'on; l'autre meîtoit en jugement les de'pute's girondins. Ils furent traînes au tribunal révolutionnaire , et subirent la mort. Dans la nuit cjui précéda leur supplice, la plupart s'enivrèrent ; l'un deux se poignarda. Ceux qui e'toient e'chappe's à la guillotine, périrent presque tous misérablement. Pélion fut trouvé dans une foret , à moitié dévoré par les loups. Leur supplice fut précédé par celui de la reine. La même séance qui avoit mis les dénuiés en jugement, avoit été terminée par un décret qui mettoit en état d'accusation cette princesse infortunée. Digne émule de son auguste époux. Marie-Antoinette supporta le malheur avec toute l'énergie et toute la majesté de la vertu. Elle mourut le i6 octobre, entourée , mais en vain , de tout ce que la rage républicaine avoit imaginé de plus avilissant. Abreuvée d'insultes et d'amertumes dans ses interrogatoires, conduite au supplice dans un tombereau, nommée , comme par insulte , la femme Capet, comme si ce nom de Capet n'éfoit pas à jamais illustre , les furieux avoient cru l'avilir; mais ils n'y réussirent pas, parce qu'il n'est pas plus possible aux scélérats d'avilir la vertu par leurs outrages, qu'il ne leur est possible de s'exalter eux-mêmes, quelque grands que soient leurs excès. Peu de temps après, le duc «rOiléans subit le sort qu'il avoit mérité ; et le calme qu'il fit paroitve dans ses derniers momens rendit sa mort plus glorieuse que sa vie.
A ces scènes tragiques se mêloient des scènes impies. On vit Tévêque de Périgueux présenter à la convention une femme qu'il avoit épousée, et qu'il avoit , dit-il , choisie parmi les sans-culottes. On vit le président accueillir cet évèque , et lui donner l'accolade fraternelle. On vit des prêtres abjurer leur état, fouler aux pieds la croix cL lacérer leurs lettres de prêtrise. L'alhéisme leva la tête , et son triomphe fut célébré
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par la marche des sans-culottes , qui , au son des fanfares, vinrent de'filer sous les yeux de la convention. Ces hommes, revêtus des ornemens poniihcaux , portoient sur des hrancards les vases sacre's ; ils les foulèrent aux pieds, et ce sj^ctacle effrayant fut termine' par la fête de la raison. Une danseuse de Topera, qui reprc'sentoit la dc'esse , fut placée sur Tautel de la métropole, et là , coiffée du bonnet rouge , elle vit à ses pieds la convention en corps, et entendit chanter des hymnes en son honneur.
Durant le cours de ces atrocitcs et de ces folies , la Vendée faisoit des efforts héroïques en faveur de la religion et de la monarchie , et les malheureuses provinces de Toucst * e'I oient en proie à toutes les horreurs de la guerre. Les forces des insurge's s'e'levoient à quarante mille hommes : ils avoient dprouve des échecs, mais ils avoient gagne' les batailles des Aubiers, de Fontenay , de Saiimur; ils avoient pris d'assaut la forte place de Thouars; Angers et la plupart des villes situées sur la Loire avoient ouvert leurs portes, et Charrette , ge'neral des royalistes, alloit se diriger sur Paris, lorsque la résistance de Nantes vint arrêter sa marche. Plusieurs échecs affoiblirent son armée, et sans une nouvelle victoire remportée h Vihiers , les insurgés étoient perdus. Le comité de salut public décréta, pour les provinces de l'ouest, une levée en masse depuis dix-huit ans jusqu'à cinquante. Cette multitude , sans ordre et sans discipline , s'éleva bientôt à soixante mille hommes , qui , rencontrés devant Thouars par deux mille insurgés , sous les ordres de Lescure , furent suïpris, battus, dispersés, et ne reparurent jamais. Cependant, malgré leurs nombreux triomphes, les Vendéens s'épuisoient insensiblement ; Westerman les attaqua et les vainquit en plusieurs rencontres. L'insurrection fut comprimée , mais non pas étouffée; et, malgré la jactance des républicains, nous verrons encore les royalistes tenir la campagne et se faire redouter.
Cette année si fertile en événemensse termina par la reprise de Toulon. Cette ville avoit proclamé Louis xviï , et reçu en qualité d'auxiliaires des troupes espagnoles et anglaises. La
La Normandie.
porte éîoit ouverte à toutes les invasions, et la rf^publicjue ne pouvoit jouir d'un instant de se'curité, tant que cette place importante seroit au pouvoir de ses ennemis. Aussi ordonnat-clle, po'.ir s'en saisir, une réquisition semblable à celle de la Vendée. Les hommes depuis Tàge de seize ans jusqu'à celui de soixante fureiît appelés dans le midi au secours de la patrie. Une nombreuse armée fut bientôt réunie , et Toulon assiégé se rendiî. ijonapartc, chargé pour la première fois d'un commandement , mérita la bienveillance des jacobins par son audace et son activité. En évacuant cette place, les Anglais avoient emmené tous les habitans qu'ils purent recevoir : deux mille de ceux qui restèrent furent sacrifiés.
L'année 1794 s'ouvrit par le supplice de quelques prélats constitutionnels, et par fanniversaire de la mort de Louis xvi. Bientôt après fut décrétée la liberté des nègres dans toutes les possessions de la France ; humanité hypocrite qui amena le massacre dt'S malheureux colons et la perte des colonies. Plusieurs lois immorales se succédèrent avec rapidité. Un décret permit , dans les procès criminels, de recevoir comme témoins les dénonciateurs. Un autre bannit les nobles non seulement de Paris , mais encore de toutes les places fortes ou maritimes.
Un orage subit éclata entre les démagogues. L^nis par la scélératesse, mais divisés par l'intérêt, une partie, sous les ordres de Fiobespierre , tenoit ses séances aux Jacobins ; l'autre partie, dirigée par Hébert , auteur du libelle intitulé le Père Duchène, siégeoit aux Cordeliers. Tout à coup Hébert » accusé, est aiTctéavcc dix-huit démagogues, du nombre desquels étoit Pionsin, général des sans-culottes. Ce coup inattendu affermit la domination de Fiobespierre. Les échafauds rougirent cliaque jour du sang de ses nombreuses victimes ; et Ton vit tomber pèle-mèle, avec la tète des riches et des suspects, celles des plus ardens démagogues dont les'principes ou la puissance donnoient quelque ombrage au tyran. Le défenseur du roi, l'illustre Malesherbes, vingt-huit fermiersgénéraux que le tribunal déclara coupables d^m-où- mis dans le tabac de la ferme des ingrédiens nuisibles à la santé des peuples, et Lavoisier périrent en même temps. Ce savant chimiste composoitun ouvrage dans lequel il développoit de grandes découvertes : il demanda pour le terminer un sursis
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de quinze jours, vl ne put rubtenir. Admirable sang-froid ! dont riic-roïsme ne peut cire inioux conlraslé que par la barbarie et la turpitude du refus! Deux jours après, le g mai, vingt-six victimes furent sacrifiées, du nombre desquelles fut l'illustre sœur de Louis xvi. Fouquier Tinvillc, accusateur public , lui; reprocha d'avoir aide la reine h mordre les balles qu'on devoit tirer sur les patriotes le lo août 1792. L'innocente princesse entendit , sans clvmger de visage , la lecture de la sentence, et mourut en héroïne chrétienne, âgée de trente ans.
Pour faire diversion à toutes ces horreurs, on preparoit au peuple le spectacle d'une fête aussi ridicule qu'impie. — L'aiheisme avoit échoue, la fêle de la prostitue'e érigée en déesse §ur Tautel de la métropole, ne lui avoit point fait de partisans; et le Français n'était pas mùr encore, pour apprécier et saisir les sublimes iiiécs de la moderne philosophie. 11 lui falloit un Dieu, on résolut de le lui rendre ; mais ce ne fut par celui de ses pères. La convention créa l'Etre-Supréme , et Robespierre, chargé de l'inauguration de cette nouvelle divinité, le fut aussi de brûler, au milieu d'un des bassins des Tuileries, un monument qui représcntoit l'athéisme. Cette folle impiété fut un des derniers actes de la puissance du tyran. Son giutorité chanceloit, et la haine publique, qui n'osoit encore se prononcer ouvertement contre lui, se manifcsloit contre ses plus zélés j)arlisans. Déjà le bourreau de Lyon , le comédien Collot-d'Herbois avoit été assassiné. Les craintes de Robespierre croissoient de jour en jour, ses soupçons se mulliplioienf , et cet état pénible, loin d'arrêter sa cruauté, l'irritoit toujours davantage. 11 proscrivit plusieurs membres puissans de la convention. Barrère , Billaud-Varenne, Tallien et Fréron, furent dévoués à la mort ; mais cette liste fut trouvée, et les victimes désignées précipitèrent le tyran. En vain ses partisans ameutèrent les sans-culottes, en vain ils soulevèrent les sections de Paris , Pvobespierrc et cent cinq de ses suppôts périrent le 28 juillet.
A la chute de Pxobespierre , la France oppressée respira ; des cris de reconnaissance s'élevèrent de toutes paris vers le ciel; les prisons encore pleines, malgré la permanence des échafauds, rendirent à leurs foyers les vevîucux citoyens qu'elles renfermoicnt ; les tribunaux révolutionnaires furent
suspendus, et leurs membres constoriK^s pressentirent le supplice qu'ils avoient me'rite , et qu'ils ne tardèrent pas à subir. On commença le procès des principaux agens de la tyrannie ; et dans l'espace de peu de mois Fouquier-Tinville , accusateur public, Carrier, tyran de Nantes, et leur e'mule Joseph le Koii, furent condamnes à la mort. Un monstre du même genre (Maignet) échappa cependant à la mort; c'e'toit l'incendiaire de Bédouin. Sous le pre'texte d'un arbre de la liberté arrache' ,'disoit-il, par les aristocrates, il avoit fait fusiller une partie des liabitans de cette ville infortunée, et consumer cinq cents maisons par les flammes. Ce crime digne de Néron appeloit la vengeance: Maignet fut mis en jugement ; mais les lenteurs de la procédure atteignirent le temps de l'amnistie , et le bourreau de Bédouin fut seul sauvé. Soixantetreize députés de la convention , dont le seul crime étoit d'avoir, dans le procès du roi, voté l'appel au peuple, recouvrèrent alors la liberté.
Pendant cette guerre intestine , les armées françaises obtcnoienl au dehors des succès brillans et multipliés. Jourdan bal toit à Fleurus le prince de Cobourg; et sa vicloirc, suivie de la prise de Mons, avoit ramené les Français dans Marchiennes et Saint-Amand. D'un autre côlé, Pichcgru , vainqueur à la journée d'Hooghède, s'emparoit deïournay, d'Anvers et de Malines. jMoreau forçoit la capitulation de NieuT( port , et recouvroit Valenciennos et Landrecie. Enfin les deux armées des Pyrénées, celles des Alpes et de l'Allemagne, avoient repris leur supériorité. Tels furent les événemens de ceîte année à jamais mémorable, oii la France présenta aux nations le contraste bien extraordinaire de la bravoure et de l'énergie au dehors, tandis que dans l'intérieur elle étoit subjuguée et forcée de ramper sous les plus vils des assassins.
Les tyrans n'étoient plus, mais leur esprit régnoit plus que jamais: la loi du 8 janvier lygS en donna la plus forte preuve, en établissant, à perpétuité, l'anniversaire solennel du régicide. Ce fut à cette époque que le fils unique de Louis xvi périt : ce jeune prince, enfant plein d'esprit, de candeur et d'amabilité, arraché à la reine sa mère, fut mis sous la garde et la tutelle du cordonnier Simon, jacobin féroce, qui prit à tâche de dépraver ses facuUt's physiques et morales. Après avoir langui près de trois ans dans les fers , il succomba sous
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le poids des mauvais traitemens , et mourut tout couvert d'ulcères. A sa mort , Monsieur, comte de Provence , prit le titre de roi et le nom de Louis xviii. IMadame Royale , dernier rejeton de Louis xvi, que les régicides vouloient en cas de besoin se réserver en ôlage, fut échangée contre les cinq commissaires de la convenùon, que Dumouriez avoit livrés aux Autrichiens en ijgB. Quatre ans après, en 1799, cette princesse fut en Russie, et épousa le duc d'Angoulème, fils aîné du comte d'Artois, et s'attacha à la destinée de Louis xviir. Ces illustres proscrits errèrent de climats en climats jusqu'en i8o3, que l'Angleterre leur offrit un asile honorable.
Des mouvemens séditieux, tendant à renouveler la terreur, agitèrent les sections, surtout parmi les habitans du faubourg Saint-Antoine; mais la convention l'emporta , et les moteurs de ces soulèvemens furent aussitôt immolés. Bientôt après les clubs, foyers de l'anarchie, furent dissous; les tribunaux révolutionnaires furent anéantis; et la troisième constitution fut présentée et ensuite acceptée le 18 avril. Par cette constitution, le pouvoir exécutif (c'est-à-dire , la toutepuissance) étoit concentrée dans cinq individus appelés ^/Zrecteurs, et le corps législalif étoit divisé en deux chambres ou conseils, le conseil des anciens et celui des cinq cents. En ce moment devoit finir le règne de la convention ; elle entreprit de le proroger, et, pour y parvenir, elle décréta (22 et 3o août), que les deux tiers du nouveau corps législatif seroient tirés de son sein, et que ce ne seroit que dans ces deux tiers que pcurroient être élus les cinq membres du directoire. D'après cette adroite mesure, le nom seul étoit changé et la convention subsistoit. Les esprits justes le sentirent, et les provinces se partagèrent sur la sanction de ces décrets ; mais le vœu de la capitale ne fut pas équivoque, et sur quarante-huit-sections, quarante-six prononcèrent avec énergie le refus. Ainsi la convention, qui devoit terminer ses séances le 23 septembre, les prorogea jusqu'au 29 octobre, jour auquel les nouveaux pouvoirs furent solennellement installés. Ce court espace fut rempli par le procès de le Maître , ancien secrétaire-général des finances, accusé d'entretenir une correspondance avec un prétendu comité secret d'émigrés. Il fut condamné à mort. Les sections de Paris, alarmées de la prorogation illégale des séances de la convention , se soulevèrent,
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et une explosion terrible éclata. Le canon, dirigé sur toutes les avenues des Tuileries, ayant balayé les insurgés, le massacre des citoyens termina les séances de cette assemblée , qui avoit débuté par le meurtre de son roi.
Mais revenons sur nos pas , et parcourons les opérations militaires du dcliors et de Tintérieur. La France avoit résolu d'cnvabir la Hollande. Pichegru, chargé de cette expédition , la tenta au milieu de l'hiver. Le ii janvier ijgS, une colonne française traversa le Wal glacé; l'armée entière la suivit , et le départ du prince d'Orange pour l'Angleterre livra Gorcum aux Français qui, ne rencontrant plus d'obstacles, entrèrent victorieux à la Haye, et établirent leurs séances républicaines dans le palais du stathouder. La rapidité de cette conquête fut telle que, des le 6 février, les sept proviuces-)inies , contraintes de se former en assemblée nationale provisoire, décrélèrent, sous la dictée de leurs vainqueurs, l'abolition du slathoudérat , et un fantôme de nouvelle constitution. Pendant que Pichegru révolulionnoit la Hollande , le général Dugommier ouvroit en Espagne une campagne non moins étonnante. Une victoire remportée à la redoute de Montesquieu (i*^*^ mai), entraîna la reprise des places qui avoient capitulé avec les Espagnols , et les armées des Pyrénées reçurent l'ordre de tenter l'invasion du territoire ennenn*. Déjà la prise de Bellegarde, de Fonfarabie et de Saint-Sébastien leur ouvroit le chemin de Madrid, lorsque Dugommier fut tué près de la montagne Noire. Pérignon, qui le remplaça, se montra son émule; quarante mille Espagnols s'étoient retranchés sur les hauteurs de Figuières , et quatre-vingts redoutes défendoient ce poste important ; les Français attaquent successivement ces redoutes; ils s'en emparent et forcent la capitulation de Figuières, du fort de Roses et de la ville de îîilbao. Ce fut alors que l'Espagne alarmée demanda la paix. Les généraux en rédigèrent les articles, et, dans le mois d'août , la république les sanctionna.
Un autre traité de paix avoit été signé avec la Prusse des le mois d'avril précédent, et l'Allemagne paroissoit disposée il l'imiter. Ainsi le calme sembloit prêt à renaître au dehors, et la France eût pu respirer, si la rigueur des mesures prises par la convention contre les Vendéens et les émigrés, na Tcùt livrée à des déchiremens intérieurs qui portèrent le ra-
vage et la destruction dans ses plus hrlles provinces de l'ouest. Les insurges, commandés par Charrette, avoient repris les armes; on les avoit battus, et ils avoient perdu l'île de Noirmoutier ; mais les cruautés exercées sur les vaincus avoient accru les haines et excité le courage du désespoir. Laroche-Jacquelin, un de leurs chefs, s'empara de Chollet, et les départemens de l'ouest coururent aux armes. Alors furent créées par la convention ces troupes sanguinaires chargées par elle de faire de ces malheureuses contrées un désert teint de sang; ils obéirent; la terre en fut abreuvée, mais les bourreaux y perdirent cinquante mille hommes. L'atroce conduite des républicains augmcntoit les forces de Charrette et lui créoit des partisans. 11 remporta plusieurs victoires , mais elles furent mêlées d'amertume par la mort du brave Laroche-Jacquelin. Les Vendéens, fatigués d'une lui te inégale, et n'osant espérer l'accomplissement de leurs vœux , n'étoient pas éloignés de se prêter h une pacification générale; le plan en éloit tracé , et la convention paroissant disposée à l'adopter , on commençoit à entrevoir le terme de tant de désastres , lorsque la descente des Anglais à Quiberon vint rompre toutes ces mesures. Le i3 mai, huit mille émigrés, débarqués sur la côte, s'emparèrent du fort Penthièvre. Cette prise eut pu amener de grands événemens, si les royalistes de la Vendée eussent eu le temps de se joindre aux émigrés ; mais la dihgencc du général Hcche les en empêcha : il se hâta de leur fermer avec vingt-cinq mille hommes l'entrée de la péninsule , et s'emparant du fort où il avoit des intelligences, il fit passer au fil de Tépée la plus grande partie de la garnison. Ce fut alors que le jeune Sombreuil , suivi de sept cents hommes, se retrancha sur une hauteur voisine de la mer. Dans ce poste avantageux, il eût pu lutter quelque temps; mais, avare du sang de ses compagnons, il aima mieux capituler que de le prodiguer inutilement. Hoche désiroit la conservation de cette troupe choisie ; mais la convention refusa de ratifier la capitulation de Sombreuil , et ce brave guerrier fut mis à mort avec l'évêque de Léon , douze chefs d'émigrés et presque tous les prisonniers.
Nous voici parvenus h l'époque où les ténèbres épaisses étendues sur la France commençoicnt à s'éclaircir. Si i'im-
moralité , si l'injustice et la cruauté subsistent encore , du moins chercheront-elles à se déguiser. ]Nous verrons les bases de l'ordre se raffermir insensiblement ; et les changemens successifs nous ramèneront par nuances à l'antique gouvernement des Français. Le nouveau corps le'gislatif avoit trouvé les finances plus épuise'cs que jamais. Les sommes e'normes provenues de la spoliation du cierge', du pillage des e'glises, des nobles et des riches, et de la vente des biens nationaux , loin de fournir aux besoins de l'e'tat, sembloieut s"'etre englouties entre les mains des dilapidateurs. L'inconcevable e'mission et circulation de 5 milliards 58i millions d'assignats , avoit jeté' ce papier dans un tel discre'dit , qu'il avoit totalement perdu sa valeur. On tenta l'e'mission de 2 milliards ^oo millions d'un nouveau papier, sous la de'nomination de mandais terriloriaux ; mais la confiance etoit perdue, et ce moyen ne re'ussit pas. L'arrestation et le supplice de Stoflet et de Charrette terminèrent la guerre de la ^ ende'e. L'intrépidité et les talens militaires de Stoflet l'avoient élevé du simple état de garde-chasse , au commandement des arm.ées : il fut surpris dans une cabane de paysans, et exécuté à Angers. Le général Charrette , gentilhomme breton , joignoit à la bravoure du soldat le génie des grands capitaines. Après trois ans d'exploits et de succès, il fut pris et conduit à Xantes , où il subit la mort avec fermeté. La perte de ces deux chefs abattit le courage des Vendéens : les départemens insurgés mirent bas les armes , et le calme se rétablit. Ce fut dans ces premiers instans de repos et de bonheur, que les restes impurs des terroristes essayèrent de ressusciter l'anarchie. Le directoire déjoua ce complot organisé par Babœut'".
Pendant que ces événemens se passoient dans l'intérieur, les Français portoient la terreur de leurs armes sur le Rhin et dans l'Italie. L'armée de Sambre-et-Meuse avoit battu les impériaux à Rheinbach, et le passage du Rhin avoit rendu à celle de Rhin-et-Moselle , toute sa supériorité. Ce fut devant Kehl , et malgré le débordement des eaux , que Moreau , successeur de Pichegru , exécuta ce glorieux passage , C[ue suivirent la prise de Kehl et la victoire d"Offembourg. Dès-lors , par l'intermédiaire de l'armée de Rhin-et-Moselle, la communication fut ouverte entre l'armée d'ItaUe et celle de Sambre-
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ct-Mcuse. Celte dernière passa aussi le Rhin , et son aile gauche, sous les ordres de Kleber, s'empara de Francfort. L'archiduc Charles vint arrêter la marche des Français. La sanglante bataille de Neresheim dura dix-sept hsures avec des succès balances , et ne se termina qu'à la nuit, que les deux arme'es passèrent sur le champ de bataille. Jourdan , après plusieurs échecs, fut contraint d'évacuer Nuremberg et Eamberg, et remit le commandement de l'armée de Sambreet Meuse au gênerai Beuinonville. De son côté, le ge'ne'ral Moreau, abandonne' en Bavière et forcé de se replier, exécutoit une retraite de cent lieues qu'il illusfroit par plusieurs victoires, tandis que l'archiduc Charles perdoit au siège de Kelil, qui lereiint pendant deux mois, l'occasion de secourir l'Italie. Depuis long-temps les "principes révolutionnaires s'étoient propagés dans celte florissante contrée : en vain le roi de Sardaigne s'étoit efforcé d'en arrêter les progrès ; il avoit vu démembrer ses états, et les secours insulfisans de ses alliés avoient cédé aux armes victorieuses de Kellerman. Deux cent raille hommes commandés par Beaulieu vinrent remplacer les vaincus , et les Français étoient sur le point d'évacuer l'Italie , lorsque Bonaparte , h qui les dépositaires actuels de l'autorité dévoient leur victoire sur les Parisiens , obtint , pour prix de ses services , le commandement de l'armée d'Italie. Il justifia le choix qu'on avoit fait de lui par les journées de Montenotle, de Mondovi et de Lodi , qui le rendirent maître de l'Italie septentrionale.
Ce succès effraya les cours de Naples et de Turin; elles demandèrent la paix, et Bonaparte l'accorda, dans le dessein, sans doute , de diviser l'Italie et d'en atténuer les forces. Par ce traité le roi de Naples s'engageoit à ne pas recevoir dans ses ports au delà de cjuatre vaisseaux des puissances coalisées; et le roi de Sardaigne cédoit à la république les comtés de Nice et de Tende , ainsi que le duché de Savoie. D'un autre côté, le duc de Parme sauvoit momentanément ses états, au moyen des munitions qu'il promettoit de fournir, d'une contribution de deux millions, et du don de ses plus beaux tableaux. Milan et Pavie sont châtiées dans leurs chefs. Crémone ouvre ses portes à Bonaparte , et les coalisés n'ont bientôt d'asile que Mantoue. La consternation s'empara de Venise, Elle voyoit l'orage s'approcher, et Vérone, une
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tle ses places les plus importantes, e'tolt menacée. Ce fut alors que , pour fléchir le directoire , le sénat eut la bassesse d'expulser de Ve'rone le chef des Bourbons qui s'y e'toil retire'. Le prinoe obéit ; mais, avant de sortir , il voulut effacer du livre d'or de \enise le nom de ses aïeux, et reprendre Tarmure dont Henri iv avoit fait présent à cette république. Cette honteuse démarche ne sauva pas Vérone , où Masséna fil son entrée peu de temps après, tandis que Bonaparte ordonnoit l'investissement de jMantoue.
Vers ce même tempslacour de Rome, jusqu'alors épargnée, commença à se ressentir des secousses de la révolution. Bologne et trois forts importans lui furent enlevés, et c'en étoit fait de cette puissance, si la médiation de l'Espagne n'eût suspendu les coups qu'on lui portoit, et amené, pour le moment, une paix que Pie vi acheta par la cession de Bologne, de Ferrare et de la citadelle d'Ancone, ainsi que par le don de ses tableaux les plus précieux, de cinq cents manuscrits, et de 2 1 millions. A peine cette facile expédition étoit-elle terminée, que la citadelle de IMilan capitula, et qu'une colonne de l'armée française s'empara de Livourne. L'Italie paroissoit alors subjuguée; mais, malgré la rapidité des succès, malgré la terreur qu'inspiroient les sanglantes exécutions dont ils étoient mêlés, les peuples conquis supportoient impatiemment le joug des républicains. Les impériaux, après s'être recrutés dans le Tyrol , reparoissoient sous les ordres de ^^'urmser, rcprenoient Vérone, et faisoient lever le siège de Manîoue. Ce fut dans ces momens critiques que Bonaparte fournit à l'histoire un de ces traits de présence d'esprit dont on trouve bien peu d'exemples. 11 n'avoit que douze cents hommes; quatre mille Autrichiens, soutenus par des canons et de la cavalerie, le somment de se rendre : il feint d'être sui^■i de toute son armée, les menace, les épouvante, et les contraint de mettre bas les armes.
Vers ce même temps les débris des armées , si souvent dispersées, s'étoient réunis sous les ordres du feld-maréchal Alvinzi, et campoient près d'Arcole au milieu des marais. Ce fut là que s'engagea ce combat terrible, qui, avec des succès balancés, se prolongea pendant trois jours. Les ennemis, forcés de céder , se retirèrent , mais sans cesser pour cela de combattre; et les sanglantes journées d'Arcole furent suivies de
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six combats et des deux batailles de Rivoli et de la Favorite, ovi les Français furent toujours vainqueurs. Un ébranlement géne'ral inenaçoit tous les gouvernemens de l'Europe. La campagne de Moreau en Allemagne , et celle de Bonaparte en Italie , e'toient bien propres à e'tonner les puissances et à leur faire redouter Tinfluence toujours croissante des principes re'publicains. Le ministère anglais de'sira la paix , et croyant que le directoire y e'toit dispose' , il envoya le lord Malmesbury pour entamer les négociations. Mais le ministère anglais se trompoit. Maigre' l'beureuse re'volution qui venoit de s'ope'rer , l'immoralité' française existoit encore , quoiqu'elle eût soin de se de'guiser. Les Anglais Te'prouvèrent en cette occasion , où , tandis que leur ambassadeur traitoit de la paix h Paris , le directoire preparoit sourdement une descente en Irlande ; tentative inutile et de'sastreuse , qui ne valut à la France que la perte d'une partie de ses vaisseaux et la honte d'une perfidie. Pendant que le directoire cherchoit à tromper l'Angleterre , on travailloit en France au re'tablissement des Bourbons, ou du moins on en accusoit trois pre'tendus agens , Brolier, Duverné de Presle et Berthelot de la Villeheurnois. Les trois agens furent arrète's , juge's à mort par un conseil de guerre , et cette peine commue'e en une détention d'un an pour la Villeheurnois , et de dix ans pour ses complices.
Mais reportons nos yeux sur l'Italie. La paix momentane'e que depuis peu de mois le pape avoit achete'e au prix de tant de sacrifices, fit place à de nouvelles hoslilite's. Tout à coup le ge'ne'ral Victor s'empare d'Imola, de Faenza, de Forli ; pille le tre'sor de Lorette , et, réuni à Bonaparte , se dirige avec lui sur la métropole. Pie vi n'oppose aucune résistance ; il obéit aux ordres du vainqueur, et, par le traité de Tolentino (19 février 1797), il reçoit dans Ancône une garnison de Français , et paie trente et unn;iillions un second moment de tranquillité. Une lutte moins facile se préparoit contre le prince Charles. Bonaparte , après avoir passé la Piave et le Tagliamento, avoit forcé la capitulation de Gradisca et de Goritz, et Masséna se battoit sur les confins de l'Allemagne et de la Dalmatie. Tout annonçoit les plus brillans succès ; mais on redoutoit l'archiduc qui, disoit-on, s'avançoit avec les Hongrois. Bonaparte resserra ses lignes , et vint reprendre II. 28
des positions plus assuréos. Ce fut alors que, profitant de la ne'cessite' où se trouvoit le roi de Naples d'obtenir un passeport pour l'archiduchesse Cle'mentine, future e'pcuse de son fils, Bonaparte montra du penchant pour la paix. Mais son activité n'en fut point ralentie , et dans ce même temps il gagna la bataille de Neumark, et renforça son arme'e de celles de trois ge'ne'raux, qui , en traversant le Tyrol, vinrent se joindre à lui par la valle'e de la Drave. L'empereur, désirant terminer cette guerre , qui depuis cinq années désoloit l'Italie , et voulant arrêter la marche de Moreau qui se dirigeoit sur sa capitale , envoya les généraux Merfeld et Bellegarde à Jundembourg pour traiter de la paix. Les négociations commencèrent aussitôt , et les préliminaires furent signés le iG avril. Par ce traité, l'empereur renonçoit à ses droits sur la Ik'lgique et la Lombardie , et consentoit que le Rhin séparât ses états de ceux de la république. Pendant que ce traité se signoit , Moreau , qui ne pouvoit en être instruit, passoil le Rhin sous le feu le plus meurtrier, battoit les Autrichiens , faisoit sept mille prisonniers, et s'emparoit de vingt-sept canons.
Le traité de Léoben étoit à peine conclu , que Bonaparte s'avança sur Venise. L'expulsion honteuse du chef des Bourbons ne servil de rien au sénat pour conjurer l'orage. Venise eût pu se défendre long-temps : elle capitula, et fut cédée peu de temps après à la maison d'Autriche, en dédommagement de la Belgique et du Milanez. Ainsi les républiques n'étoient pas plus épargnées que les monarchies. Gênes, voisine de la France , étoit alors déchirée par les factions : Bonaparte reçoit l'ordre de profiter de ses troubles et de changer la forme de son gouvernement; aussitôt tout est renversé; une constitution nouvelle, calquée sur la constitution française, vient remplacer l'aristocratie , et la république de Gênes prend le nom de Ligurienne. Cette même époque vit naître la république Cisalpine , dont Bonaparte établit le centre à Milan. Ici de nouvelles folies, mêlées de mouvemens orageux, rappellent nos regards sur la France. Les mêmes hommes qui , après avoir inutilement tenté de propager l'athéisme, avoient ensuite échoué dans l'inauguration de leur être suprême , essayèrent alors d'introduire une religion nouvelle qu'ils décorèrent du grand nom de ihéophilantwpic, c'est-à-dire , amour
de Dieu et des hommes ; comme si ces uniques principes de tout ordre moral et civil n'etoient point la base et le but de ce christianisme qu'ils avoient re'solu d'abolir! Mais le culte nouveau ne plut pas , et les armes du ridicule l'eurent bientôt anéanti.
Des mouvemens plus sërieux agitoicnt le gouvernement. Déjà le despotisme du directoire alarmoit les conseils où des esprits turbulens fomentoient la désunion ; déjà par son acharnement contre les émigrés , par ses persécutions contre le sacerdoce, et par ses abus du pouvoir, le directoire avoit aliéné l'opinion publique; rnais loin de songer à plier, il ne cherchoit que les moyens d'humilier ses adversaires. Peut-être dut-on à cette lutte des autorités les premiers pas du corps législatif vers un système de tolérance dont les principes modérps contrastoientavec ceux du directoire. La seconde session venoit de s'ouvrir, lorsqu'une commission, par l'organe de Camille Jordan , mit en motion la liberté des cultes. C'étoit beaucoup que d'oser en parler; mais la motion fut ajournée. Quelque temps après , Lemerer s'enhardit à nommer le culte antique de nos pères. Les intolérances s'agitèrent , et le catholicisme fut rejeté ; miais s'il ne put remporter la victoire , son nom du moins fut prononcé , et cY'toit encore beaucoup. Ce fut alors que les colonies furent soulevées , et que quinze mille colons, et près de deux cent cinquante mille noirs , victimes de cette insurrection , préparèrent la ruine totale de ces malheureuses contrées. Les îles de Sainte-Lucie et de la Martinique , quis'étoient rendues aux Anglais, échap^ pèrent à cet orage , et celles de France et de Bourbon eurent le bonheur de le conjurer , en prévenant l'arrivée des incendiaires , par l'abolition de la traite des nègres , et par l'affranchissement des esclaves. Cette prudence déconcerta les agens directoriaux , qui , reçus avec fermeté , n'eurent d'autre parti à prendre que celui de se rembarquer. On voit que les principes immoraux subsisloient encore. Un trait unique d'injustice vint achever de dévoiler le despotisme du directoire , et ramener une de ces funestes époques qui avoient signalé le règne de la terreur. Des émigrés, portés sur im navire anglais, firent naufrage sur les côtes de France. Acquittés par divers conseils, leurs jugemens déplurent au directoire : il refusa d'y obéir, et eut recours à la terreur pour
faire taire la raison. La veille du i8 fructidor (3 septembre) , des troupes parties de Versailles arrivent à minuit aux portes de Paris, s'emparent des postes militaires, et investissent les Tuileries. Deux directeurs (Carnot et Barthélémy) ne partageoicnt ni les opinions ni les projets de leurs collègues : on marche pour les arrêter. Carnot, plusméfiant, s'e'chappe; Barthélémy est conduit en prison ; et la puissance souveraine demeure aux mains des triumvirs. Le poste des Tuileries où siégeoit le corps le'gislatif fut force' , les conseils dispersés , et leurs de'bris, rassemblés à la hâte à TOdéon et aux écoles de chirurgie, y formèrent un simulacre de corps législatif prêt à sanctionner les lois des triumvirs.
Alors se succédèrent avec rapidité les décrets les plus effrayans. Dès le 5 septembre, les émigrés rayés de la hste fatale furent de nouveau condamnés ; le directoire fut investi du droit de déporter les prêtres, et l'exil fut prononcé contre Carnot , Barthélémy et cinquante-trois députés ; la proscription s'étendit sur les généraux Pichegru, Murinais, Morgan et Miranda , suspects sans doute ou redoutables aux triumvirs. Le surlendemain (7 septembre), pour remédier à l'épuisement des finances, on rétablit les loteries, on créa les péages qui, sur les routes, dévoient à chaque pas entraver le commerce , et l'on donna à l'impôt du timbre une plus grande extension. Enfin on décréta la banqueroute ; et la dette nationale , réduite des deux tiers , vint compléter la honte des Français. Les trois directeurs complètent leur corps par la nomination de Merlin et de François de Neufchâteau ; et ces despotes se hâtèrent de mettre à exécution les décrets qu'ils avoicnt dictés. L'exportation commença , et les victimes , entassées dans les prisons , partirent de Paris pour être entasséeSvde nouveau dans des navires, et transportées dans les pays les plus malsains de l'Amérique , où les attendoient des tourmens mille fois pires que la mort. Une loi digne de Robespierre fut alors proposée ; c'étoit l'exil des nobles. Cette loi ne fut pas adoptée : on se contenta d'un décret qui interdit à la noblesse héréditaire les droits de citoyen français ; décret absurde aux yeux de la raison, mais que l'atrocité de la loi générale , qu'il avoit éludée , fit regarder comme un tempérament heureux.
 cette époque de secousses et de convulsions intérieures ,
Bonaparte terminoit en Italie les négociations de la pai^ dont les préliminaires avoient été arrêtés à Léoben , et qui fut définiiivement signée à Campo-Formio , le 17 octobre 1797. Par ce traité, Venise fut donnée à l'empereur, la Belgique et les places vénitiennes du levant furent cédées à la république française , et le congrès de Rastadt fut indiqué.
Ce fut à ce congrès que Bonaparte se rendit le 18 novembre , et qu'il conclut douze jours après, avec les plénipotentiaires de l'empereur, un traité secret par lequel ce prince s'obligeoit à retirer ses troupes des terres de l'empire , et à évacuer Mayence et la forteresse d'Ehrenbreitstein. Mais tandis que le chef de l'empire cherchoit tous les moyens de procurer la paix , le directoire sembloit n'être occupé qu'à provoquer de nouvelles hostilités. Le droit des gens violé par l'emprisonnement de l'ambassadeur portugais, et le détrônemcnt de Pie vi , les eussent en effet ramenées , si la sage modération d'une reine , et l'abnégation d'un pontife n'eussent ravi aux furieux le plaisir de verser le sang. La haine concentrée des impies se réunissoit sur le chef d'une religion triomphante qu'ils voyoient s'avancer malgré eux sur les débris de leurs idoles. Sans opposer la moindre résistance à l'invasion de ses étals, deux fois Pie vi avoit payé la paix; mais de sourdes intrigues avoient sapé dans Rome même les fondemens de sa puissance. Tout h coup les Romains , soulevés , demandent à grands cris un gouvernement populaire. Le tumulte s'accroît, le général Duphot est tué par les mutins, et Joseph Bonaparte, ambassadeur français, se retire à Florence. Le souverain pontife offre de réparer un crime dont il est innocent ; mais sa perte est jurée. Berthier entre dans. Rome , arbore le drapeau tricolore, et formant ^ la hâte un gouvernement provisoire , il reconnoît , au nom de la république française , la république du capitole. En détrônant le souverain , Berthier lui fit offrir par le général Cerv-oni une cocarde tricolore , l'invitant à s'en décorer : « Je ne connois point d'autre uniforme pour moi , répondit le pontife , que celui dont l'Eglise m'a honoré. Vous avez tout pouvoir sur mon corps ; mais mon âme est au-dessus de vos atteintes. Je n'ai pas besoin de pension : un bâton au lieu de crosse , et un habit de bure suffisent à celui qui doit expirer sous la haire et sur la cendre. J'adore la main du Tout-Puissant
qui punit le berger et le troupeau. Vous pouvez brûler et de'- Iruire les habitations des vivans et les tombeaux des morts ; mais la religion est e'ternelle. Elle existera après vous, comme elle existoit avant vous , et son règne se perpe'tuera jusqu'à la fin des siècles. » Ainsi fut de'trône' Pie vi : il se soumit sans murmurer; et ce vénérable vieillard, infirme et plus qu'octogénaire, fut traîné d'exil en exil jusqu'à la citadelle de Valence , où il mourut (2g août 1799) , environné de satellites qui ne le perdoient pas de vue.
Tels furent les événemens de l'année 1797. L'année suivante fut marquée par la subversion de la Suisse , gouvernement que les républicains paroissoient devoir protéger. Quinze mille Français , sous les ordres de Mesnard , soumirent , presque sans résistance , le fertile pays de Vaud. D'autres Français triomphoient à Morat , et plantoient l'arbre de la liberté sur l'Ossuaire des Bourguignons , antique monument du courage avec lequel les Suisses, au quinzième siècle , défendirent leur liberté contre ces mêmes Bourguignons qui , aujourd'hui , vouloient les en priver. Brune vint remplacer Mesnard, et le torrent révolutionnaire croissant de jour en jour, les forces des insurgés s'élevèrent bientôt jusqu'à quarante-six mille hommes. Soleure ouvrit ses portes ; Fribourg , investi , se rendit ; et les Suisses fidèles, mal conduits ou découragés, abandonnèrent leurs drapeaux , et regagnèrent leurs foyers. Un gouvernement provisoire s'étoit déjà formé dans la ville de Berne : Steiguer, avoyer de l'état , avoit abdiqué j et , revêtu d'un uniforme , ce héros septuagénaire, réuni au brave d'Erlach , désiroit de verser son sang pour une patrie malheureuse que ses conseils lî'avoient pu préserA'er. Une petite armée obéissoit à ces deux chefs; les femmes mêmes avoient pris les armes, et la plus héroïque valeur fit quelque temps balancer la victoire : mais enfin il fallut céder ; d'Erlach fut massacré; et le respectable avoyer, errant de pays en pays , finit par se réfugier dans les états du roi de Prusse. La réduction de Berne décidoit du sort de la Suisse ; bientôt entièrement soumise , elle reçut une constitution dictée par les Français ; et , pour prix de ce grand bienfait , elle vit passer en leurs mains l'évêché de Bàle , l'état de Mulhausen , et la principauté de Porentruy. La république de Genève fut entraînée par ce torrent. Tout en subjuguant l'Helvétie , les
Français se voyoienl eux-mêmes menaces de rdvolulicms. Dans le dessein d'affermir leur puissance , les directeurs influençoient les nouvelles élections qui dévoient compléter le corps législatif. Les anarchistes profitèrent des circonstances : les clubs reparurent ; on proposa de réhabiliter la mémoire des scélérats. Déjà les esprits fermentoient ; mais les directeurs eurent l'art de les apaiser, et les nouveaux représentans furent choisis selon leurs vœux.
Bientôt après s'ouvrit la troisième session du corps législatif. Le nouveau tiers , dont le directoire avoit dicté l'élection, ne tarda pas à lui donner des preuves de son dévouement. Tranquilles possesseurs du sccjjtre républicain, les directeurs craignoient également le royalisme et l'anarchie. Le nouveau tiers, partageant leurs principes, débuta par jurer solennellement la haine à l'anarchie et à la royauté. Cependant l'Angleterre, deux fois jouée dans les ouvertures de paix qu'elle avoit voulu présenter, débarquoit quatre mille hommes , et bombardoit Ostende. Cette tentative servit de prétexte à la levée de deux cent mille conscrits , et à de rigoureuses recherches , qui , en ouvrant les maisons de la capitale à l'inquisition directoriale, rappelèrent les temps de terreur. En ce moment , le pouvoir exécutif, loin de chercher à diminuer l'aversion qu'il s'étoit attirée , sembloit ne chercher qu'à l'accroître par les décrets de sang qu'il faisoit publier. Une loi du 9 novembre condamnoit à mort , dans les vingtquatre heures , les déportés qui s'étoient évadés , ou qui avoient changé le lieu de leur exil ; mais l'indignation générale se prononça si fortement contre cet atroce décret , que la loi fut modifiée , et que , contraint de se soumettre , le directoire , en abrogeant la peine de mort , désigna l'île d'Oléron pour le séjour provisoire des malheureu:* exilés. Ces déchiremens intérieurs n'échappèrent pas aux puissances ; mais ils ne les rassuroient pas. L'expérience avoit montré que, plus la France éprouvoit dans son sein de secousses et de désastres, plus elle déployoit au dehors d'audace et d'intrépidité. L'abdication imprévue du roi de Sardaigne , et l'envahissement du Piémont par les troupes républicaines, ala^moient les gouvernemens.
Bonaparte se rcndoit en Egypte ; l'île de Malte lui étoit livrée , et les plus grands événemens alloient se développer
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en Europe et dans l'Orient ; mais , pour ne pas les confondre, et pour jeter plus de jour sur notre narration, nous ne parlerons des derniers qu'après avoir raconté ceux qui se sont passe's près de nous. Animé contre l'Angleterre, le directoire se flattoit de pouvoir jeter en Irlande des germes de révolution ; mais ses efforts infructueux lui firent perdre deux escadres qui vinrent successivement aborder et se faire prendre dans la baie de Kilala. Plus heureux en Italie , les Français , commandés par Championnet , ou\Tirent la campagne de 17991 par l'envahissement du royaume de iSaplcs. Indigné du détrônement de Pie vi , Ferdinand avoit pris les armes; et les Napolitains, arrivés aux portes de Rome, en avoient chassé les Français; mais, vaincus à leur tour, ils s'étoient vu enlever leur conquête , et Naples elle-mOme , assiégée et abandonnée de son roi , fut forcée de subir le joug. Ce fut alors que les puissances s'unirent de nouveau, et que. le directoire , au lieu de conjurer l'orage , ne fit qu'en hâter l'explosion, en déclarant la guerre à l'empereur et au grand duc de Toscane. Le début des coalisés étoit bien fait pour alarmer. L'Angleterre bloquoit nos ports; et le czar, de concert avec l'empereur, faisoit filer en Italie quatre-vingt mille Husses , sous les ordres de Sowarow. Le congrès de Rastadt duroit encore , et quelques-unes de ses opérations s'étoient déjà terminées à l'avantage des Français. Le directoire imagina de se servir du congrès même, pour apporter quelques obstacles à la marche des coalisés. Jean de Bry, Roberjot et Bonnier exigèrent impérativement que la diète de Ratisbonne s'opposât au passage des troupes russes sur les états de l'empire. Mais ce plan , assez bien conçu , ne produisit aucun effet ; et l'assassinat des trois députés, en rompant le congrès , rompit aussi les mesures du directoire, qui ne manqua pas de rejeter sur le cabmet autrichien un crime dont les auteurs sont encore inconnus.
Cependant le danger pressoit, il falloit songer à combattre ceux qu'on ne pouvoit arrêter. Alors trois armées s'ébranlèrent. Jourdan , général en chef, et Schérer, ministre de la guerre, commandoient celle du Danube ; l'arme'e d'obser\^ation obéissoit à Bernadotte , et celle d'Helvétie marchoit sous Masséna. Ce fut par la division du Danube que commencèrent les hostilités. Le prince Charles la battit , et cette san^
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glante défaite fut signalée par la bravoure de l'archiduc , qui , dans le fort de la mêlée , apercevant une he'sitation dans ses troupes, mit pied à terre et chargea l'ennemi à la tète de ses grenadiers. Cette action coûta la vie au ge'neral prince de Furstemberg. Pendant ces revers de Jourdan, Scherer , qui commandoit sous lui une division de l'arme'e, étoit sans cesse harcelé' par le ge'neral Kray et par le baron de Me'las , dont les attaques combinées, et toujours fatales aux Français , amenèrent enfin la sanglante bataille du 2G mars , où les républicains furent entièrement défaits. Le 3o de ce même mois, les Français , attaqués sur les bords de l'Adige, perdirent dans ses flots un très grand nombre de soldats, et peu de jours après (5 avril) , la défaite de Magnano vint compléter les désastres de notre armée. Cette -triple victoire fut suivie, le i4- avril , de la jonction des Russes et des Autrichiens. Le prince Sowarow prit le commandement des forces combinées, et commença le cours de sa triomphante campagne par la défaite de Moreau à la journée de Cassano. Scherer, battu par Kray et par Mêlas , avoit eu la modestie de prévoir qu'il résisteroit encore moins au prince Sowarow, et avoit remis à Moreau le commandement de l'armée. Celui-ci, retranché sur les bords de l'Adda, fut attaqué par Sowarow, qui remporta sur lui une grande victoire dont la conquête de l'Italie fut le fruit. Moreau , forcé de se replier, se retira vers les Alpes et les Apennins, tandis que Milan s'empressa d'ouvrir ses portes au vainqueur. Pavie , Parme , Plaisance et Modène se rendirent sans résistance ; et tandis que Ferrare et le château de Milan capituloient devant les lieutenans de Sowarow , ce héros , poursuivant sa carrière , entroit triomphant dans Turin.
Lors des défaites de Scherer , les Français obligés de se sauver de Naples , marchoient sous les ordres de Macdonald pour se réunir à Moreau ; mais Sowarow les observoit, et , après une marche forcée , il attaque Macdonald sur les bords de la Trébia, le bat pendant trois jours, tandis que , de son côté, le général Keim force le château de Turin à capituler. Dans le courant du même mois, Kléneau reconquit la Toscane. Alexandrie et Mantoue opposoient plus de résistance et se flattoient d'arrêter l'ennemi ; mais elles cédèrent enfin. Un caprice du directoire vint alors déplacer Moreau y
et lui substitaer le jeune ge'neral Joubort , qui , plus juste , sut reconnoître la supériorité* de Moreau, et fut assez modeste pour n'agir que par ses conseils. Ces deux ge'ne'raux agirent donc de concert , et telle fut la sagesse de leurs mesures , et la force des positions qu'ils occupèrent sur les hauteurs de Novi , que les ge'ne'raux autrichiens taxèrent de te'me'rité le projet de les attaquer ; mais rien n'arrètoit Sowarow. Son nom inspiroit la terreur, et l'armée des républicains, après sa quadruple défaite , étoit déjà plus qu'à demi-vaincue. Aussi fut-elle dispersée au premier choc des ennemis ( i6 août). Joubert fut tué, et Moreau, pris en flanc par Mêlas , fut contraint de battre en retraite , et de fuir vers les Apennins. Cette déroute , suivie de la prise de Tortone , ne laissoit aux Français , de toutes leurs conquêtes , que la seule ville de Gènes, qui, bloquée par Nelson du côté de la mer, et menacée du côté de la terre , devoit bientôt leur échapper. Ce fut alors que des plans mal conçus , et partis de Pétersbourg, vinrent arrêter Sowarow.
Contraint de quitter l'Italie , qu'il avoit conquise en cinq mois , Sowarow suivit avec répugnance les ordres qu'il avoit reçus, et conduisit au sommet des Alpes ses Russes affoiblis par de nombreux combats. Déjà la colonne qu'il commandoit avoit franchi le Saint-Gothard et traversé le pont du Diable sur trois poutres mal affermies ; déjà la seconde colonne , sous les ordres de Korsakow, s'étoit emparée de Zurich, lorsque le général Masséna , qui conamandoit en Helvétie , vint s'opposer à leur réunion : î'orsakow fut défait, et les Français occupèrent Zurich. L'in'^atigable Sowarow, instruit trop tard de ce désastre , voulut en vain le réparer ; il fut contraint lui-même de plier, et, par une marche savante , il ramena chez les Grisons les débris d'une armée jusqu'alors invincible, et qui devoit être la victime des intrigues de cour tramées contre son général. A l'époque où ce héros chassoit les Français d'Italie, une flotte anglaise de cent quatre-vingtsvoiles , aux ordres de l'amiral Duncan, tentoit de rétablir le stathouder. Cette flotte mouilla le 22 août dans la rade du Texel. Story, contre-amiral batave , avoit déjà donné le signal du combat , lorsque ses matelots , généralement insurgés , livrèrent la flotte aux Anglais , et les laissèrent sans résistance opérer leur débarquement. Trois divisions de
troupes russes renforçoient cette armée que le duc d'Yorck commandoit , et la nouvelle république dtoit menacée de périr, si le général Brune , après les sanglantes batailles du Zyp, de Bergen, des Dunes et de Castricum, n'eût amené le duc d'Yorck à une capitulation qui fut signée le 18 octobre, et qui , en forçant les Anglais à évacuer la Hollande , ne dit pas un mot de la flotte qu'ils emmenèrent avec eux.
Mais jetons un coup d'oeil sur les crises de l'intérieur. Les républicains exaltés, dont le nombre étoit grand dans les deux conseils , supportoient avec peine le machiavélisme du directoire, dont le système soutenu étoit de tenir la balance entre les partis opposés des royalistes et des démagogues. La crainte empéchoit de parler , mais la haine en étoit plus grande, et l'on préparoit en secret l'explosion qui devoit renverser cette autorité tyrannique. Tout à coup , le 17 juin, jour trop fameux par la défaite de la Trébia, et qui répond au 28 prairial , les deux conseils se déclarent en permanence pour des objets de salut public ; le directoire en fait autant , et la lutte commence. L'élection du directeur Treilhard avoit précédé de quatre jours le terme fixé par la loi. Cette irrégularité dans la forme servit de prétexte aux conseils pour abaisser le directoire , en lui faisant sentir sa dépendance. La nomination de Treilhard fut cassée et son remplacement ordonné. Ce coup d'autorité faisoit craindre une journée de fructidor ; mais les esprits étoient changés , et le peuple enfin dégoûté des factieux , dont il servoit les vues, étoit las de se soulever, — Les directeurs furent vaincus , et cet échec fut le présage de leur prochaine destruction. La crainte alors s'évanouit , et les langues se délièrent. Des orateurs qui , la veille , trembloient sous le pouvoir du directoire , osèrent déclamer contre lui : le mépris bientôt s'en mêla , et cette révolution subite prépara les esprits à un gouvernement nouveau.
Cependant cet événement pouvoit avoir des suites désastreuses. La démagogie triomphoit , les clubs s'ouvroient , et les moteurs incendiaires recommençoient à s'agiter ; mais ce début fut arrêté, et, tout abaissé qu'il étoit , le directoire eut encore la puissance de réprimer ces mouvemens. Tant d'agitations intestines , jointes aux revers du dehors , faisoient craindre que les armées coalisées ne voulussent tenter à leur
tour de pt^n^trer dans l'intérieur. Le gouvernement se hâta de prendre à ce sujet les plus grandes mesures ; mais il erra sur le choix des moyens, et ceux qu'il employa n'étoient propres qu'à exciter la haine ou à faire naître le de'sespoir. — Mais de tous ces moyens, le plus inique et le plus inouï, fut l'atroce loi des otages , qui , sur les plus légers soupçons ^ rcndoit les parens d'émigrés et les débris de l'ancienne no* blesse responsables de délits que souvent eux-mêmes ignoroient.
Sous le prétexte d'empêcher l'invasion de l'Egypte par les Anglais , le directoire , résolu de s'en emparer pour lui-" même , avoit choisi Bonaparte pour exécuter ce projet : une nombreuse armée, des savans, des artistes, destinés à conquérir ou à éclairer ce pays, furent embarqués à Toulon , et mirent à la voile le 20 mai 1798 , escortés par treize vaisseaux de ligne et six frégates sous les ordres de Brueys. La trahison et la lâcheté livrèrent Malte sans combat. On s'avança vers l'Egypte. Bonaparte y débarqua sans opposition, et s'empara d'Alexandrie, qui, dans la crainte du pillage, se hâta do capituler. De là , se portant sur le Caire , Bonaparte battit les Mamelucks et quelques troupes d'Arabes qui l'attendoient aux plaines de Giseh, où s'élèvent les pyramides. Mourad-Bey commandoit cette armée : il n'osa retourner au Caire, et, fuyant vers la Haute-Egypte , il fut poursuivi par Desaix , qui , après l'avoir battu à Sediman et à Fayoum , le força de se retirer au-dessus des Cataractes , malgré les fréquens combats que les Arabes d'Yambo livrèrent pour le protéger. Ibrahim, son collègue , étoit resté au Caire ; mais , effrayé par la déroute de Mourad , il livra la ville aux Français, et se sauva dans le désert, où Bonaparte le suivit , et acheva de dissiper les Arabes qui l'escorloient. La joie de ces succès fut troublée par la nouvelle du désastre de la flotte française à Aboukir. Les français pris entre deux feux par l'amiral Nelson, ne pouvoient manquer de succomber ; mais ils se battirent en désespérés : leur amiral , de cent vingt canons, sauta en l'air; un autre alla se briser à la côte plutôt que de se rendre ; deux se sauvèrent : tous les autres, sur le point de couler bas , amenèrent leur pavillon (1798). Bonaparte n'avoit plus de flotte ; prisonnier, pour ainsi dire en Egypte avec son armée , il poursuivit et acheva la conquête
du pays. Il luirestoit à faire une conquête plus difficile, celle des cœurs; mais en vain se prcta-t-il aux mœurs , aux usages» aux pre'juge's des peuples : les Mamelucks et les Egyptiens ne furent pas dupes de ces hypocrites complaisances. Us se soulevèrent autant de fois qu'ils en trouvèrent l'occasion , et les violences que Bonaparte employa pour les contenir achevèrent d'exaspe'rer les esprits contre le vainqueur. Le mauvais succès du sie'ge d'Acre fit tort à sa re'putation et à ses affaires : les avantages mêmes qu'il obtenoit contribuoient à le miner. ÏI le sentit ; et, de'goûté de l'Egypte, il tourna ses vues et ses espe'rances du cote' de l'Europe (1799).
Rappelé en France par une faction de'jà puissante , il abandonne son armée, monte sur une frégate, aborde les côtes de Provence, et se rend droit à Paris. La re'publique, depuis long-temps languissante , touchoit à sa dernière heure. Le directoire et les conseils n'inspiroient plus de confiance : des plans e'toient trace's, l'arrive'e de Bonaparte hâta leur développement. Soutenu par l'e'clat de ses victoires , et ayant pris des mesures , il fit demander leur démission aux membres du directoire : elle fut donne'e sur-le-champ. 11 fit entrer dans ses vues le conseil des anciens , où il avoit des partisans, De là il se rendit aux cinq-cents où on l'accueillit par un cri de fureur. Bonaparte, de'concerté, e'vacuoit la salle, lorsque^ ses amis le pressant de tenir ferme , il fait entrer la force arme'e. Les de'pute's, effrayés, se retirent en désordre et se dépouillent en courant du costume qui pouvoit les trahir. On reforma à la hâte une nouvelle assemblée dévouée à Bonaparte ; on fabriqua une nouvelle constitution , et le directoire fut remplacé par trois consuls , dont Bonaparte fut le premier, et investi de l'autorité la plus absolue. Ainsi se termina la journée dite du 18 bmmaire.
Consulat (1799).
Bonaparte, élevé à la dignité consulaire , affecta tous les dehors de la modération et delà générosité. Les décrets contre les prêtres furent retirés, ainsi que la loi des otages, et les naufragés de Calais furent arrachés à la mort. Plusieurs arrêtés consolans accrurent la confiance qu'avoit déjà fait naître l'abolition des lois du directoire ; les listes d'émigrés cessèrent , l'anniversaire du régicide fut aboli , et le gouvernement désavoua l'exil et la mort de Pie vi , en ordonnant qu'il recevroit enfin les honneurs de la sépulture, et qu'un modeste monument lui seroit érigé.
La France eut un moment de paix ; mais tandis que les haines civiles disparoissoient de la Vendée , tandis que les malheureux déportés revoyoient des climats plus sains, tandis que les ouvriers émigrés étoient reçus dans leurs foyers, la guerre se rallumoit sur le Rhin et dans l'Italie. Le 26 avril 1800, Moreau passa le Rhin sur trois points, et ce premier succès, suivi de plusieurs avantages , força le général autrichien à demander un armistice. Il lui fut accordé, en exigeant pour garantie les villes d'Ulm , d'Ingolstadt et de Philisbourg ; mais le comte de Cobentzel , se refusant à traiter de la paix sans le concours de l'Angleterre , on reprit les hostilités. Moreau , après avoir battu les Autrichiens à Hohenlinden , passa Tlnn , et , marchant sur Vienne , amena l'archiduc Charles à signer une convention qui prépara la paix de Lunéville. Pendant les exploits de Moreau , Bonaparte passoit les Alpes , pénétroit en Piémont par la vallée d'Aost , faisoit forcer le pont de Châtillon, et , sans s'arrêter devant le fort de Bard, franchissoit le roc d'Albaredo, et se rendoit maître d'Yvrée.
Suze se rendit à Turreau , Verceil au général Murât. L'armée traversa le Tesin sous le feu d'une di\nsion ennemie : Novarre ouvrit ses postes (2 juin) , et le premier consul entra triomphant à Milan. En ce moment des colonnes françaises
feVmparoient de Parme et de Plaisance , et gagnoient sur les Autrichiens la bataille de Montebello. Quelques revers vinrent troubler la joie de ces heureux succès. Masse'na avoit rendu Gènes à l'amiral Keith. Ce fut alors, que, de concert avec Desaix, le premier consul prépara la journe'e mémorable de Marengo. Cette bataille sanglante s'engagea le i4- juin. Le gene'ral Me'las avoit fait les dispositions les plus sages , et le succès le de'montra. L'armée, rompue au premier choc, se de'bandoit , et la victoire se declaroit pour l'ennemi , lorsque Farrive'e de Desaix avec des troupes de réserve , changea la face du combat , et fit triompher les Français ; mais Desaix y périt , et paya de son sang l'honneur d'avoir sauvé l'armée. Le fruit de cette journée fut la conquête du nord de l'Italie. L'Autriche , qui n'avoit plus d'armée à opposer, demanda la paix et l'obtint. L'Angleterre posa les armes à son tour, et la tranquillité parut rétabUe en Europe (1802).
Ce temps de calme fut marqué par un événement mémorable. Un concordat de dix-sept articles fut passé entre sa sainteté Pie VII et le gouvernement français. Alors la religion cathoHque romaine fut reconnue religion de l'état , et les impies, vaincus pour cette fois, furent contraints de méditer dans le silence d'autres moyens de la saper.
Mais retournons à l'armée d'Egypte. Réduite à moins de huit mille hommes , abandonnée sans aucun espoir de secours , elle avoit alors sur les bras les Anglais et les Ottomans. Kléber vouloit ramener ces débris : la Porte y consentoit ; mais les Anglais s'y refusèrent. Alors , ce général , digne d'un meilleur sort , ne consultant que son courage , battit les Turcs près d'Héliopolis , et s'empara de-la ville du Caire qu'il s'étoit vu forcé d'abandonner. Il méditoit de nouveaux projets de défense, lorsqu'il fut poignardé par un assassin de Gaza : son successeur Menou , qui s'étoit décoré du surnom d'Abdallah , voulut en vain suivre ses plans ; les Français , obligés d'abandonner l'Egypte , furent jetés par les Anglais sur les côtes de leur patrie. Ainsi se termina cette expédition, où la France perdit une armée florissante , sans en retirer d'autre fruit que de porter jusque dans l'Orient la haine pour le nom et pour l'esprit français.
Grâce aux amis des noirs, les nègres , éclairés sur ces grands droits imprescriptibles qu'on avoit été leur apprendre , cher-
choient à les faire valoir. Un nègre entreprenant, Toussaint dit VOwerture, avoit envahi Saint-Domingue, et s'e'toit re'serve, pendant toute sa vie, les rênes du gouvernement. Ce concurrent , qu'on ne put me'priser, ne se soumit pas sans combats. L'amiral \illaret et le ge'ne'ral Leclerc s'emparèrent des forts et du cap. Toussaint TOuverture se soumit ; mais bientôt, arrête' avec toute sa famille, on le conduisit en France et on le mit au fort de Joux , où il mourut. Son arrestation aigrit les nègres , dont la soumission n'e'toit point due à leur foiblesse. Ils reprirent les armes , e'gorgèrent les colons, et l'île entière reconnut Dessalines pour roi.
Bonaparte avoit e'te' nomme' consul à vie , mais il visoit au trône ; ce n'e'toit pas assez pour lui de s'être fait des amis et des partisans , il falloit encore e'carter des rivaux dont la gloire militaire et le crédit pouvoient nuire aux projets de son ambition. Moreau et surtout Pichcgru lui paroissoient redoutables. Pour s'en de'barrasser , il prit la voie la plus courte. Il trouva moyen de les impliquer dans une conspiration contre sa vie, dont on eut d'abord quelque peine à percer le mystère, parce que, de sa part, c'e'toit un mystère d'iniquité'. Pichegru fut étrangle' dans sa prison , et l'on eut soin de publier qu'il s'étoit de'truit lui-même. Moreau fut exilé, parce qu'on n'osa attenter aux jours d'un général singulièrement cher à l'armée , et dont les exploits encore récens auroient trop hautement accusé l'ingratitude de son bourreau (i8o3). L'année suivante , Bonaparte fit le dernier pas qui le séparoit du trône , et il acheta le droit d'y monter par le sang d'un prince de la maison de Bourbon. Le duc d'Enghien, dernier rejeton de la race du grand Condé, fut arrêté en Allemagne , contre le droit des gens , ramené en France, et fusillé dans les fossés de Vincennes (i8o4). Cet assassinat , qui rendoit Bonaparte l'irréconciliable ennemi de la dynastie royale , fit frémir d'indignation tous les cœurs honnêtes ; mais il lui obtint des suffrages plus importans à ses yeux, ceux des jacobins, ceux des républicains, ceux des régicides , ceux enfin de tous les hommes qui avoient à craindre le châtiment des crimes de la révolution.
Empire (i8o4).
Bonaparte, parvenu aux comble de ses vœux, fut proclamé empereur sous le nom de Napole'on. 11 voulut être sacré de la main du souverain pontife; et Pie vu pour éviter les maux extrêmes dont la religion catholique étoit menacée en cas de refus, consentit à venir lui donner l'onction sainte ( 2 décembre 1804. )• L'année suivante , an mois de mai, le nouvel empereur se fit couronner roi d'Italie à Milan.
Cependant la guerre se renouveloit avec l'Angletene. Napoléon alloit exécuter son projet de descente dans cette île , lorsque l'Autriche, prenant part à la querelle, l'obligea de transporter sur le Danube les cent mille hommes qui, depuis un an , se moifondoient sur les côtes de l'Océan, et attendoient la conquête des îles Britanniques. Cette guerre fut courte, brillante et décisive. L'armée autrichienne fut dispersée presque sans combat, et quarante mille hommes enfermés dans Ulm acceptèrent une capitulation des plus honteuses. De là Napoléon courut sur Vienne, suivi de deux cent mille combattans! Il ne fit , pour ainsi dire , que traverser cette capitale; et , tournant vers le nord , il s'enfonça dans la Moravie à la suite des restes de l'armée autrichienne. C'étoit une de ses maximes de pousser à outrance un ennemi vaincu , et de ne point lâcher prise , qu'il ne l'eût écrasé ou mis sous le joug. Il avoit d'autant plus lieu de se hâter, que les Russes accouroient au secours des Autrichiens : mais il ne put les empêcher de se joindre , et bientôt il les vit disposés h lui présenter la bataille. Napoléon se conduisit dans cette rencontre avec une rare prudence. 11 feignit de craindre, et recula de poste en poste jusqu'à Austerlitz. Les alliés , prenant cette marche rétrograde pour une fuite , entreprirent de lui couper la retraite, " jet eurent l'imprudence de lui prêter le flanc. C'étoit le 2 décembre. Napoléon, charmé de pouvoir fêter par une victoire le jour anniversaire de son sacre , fondit à l'improviste sur les alliés, et coupa leur armée en deux. L'artillerie ennemie , II. 29
^5o ÉRASTE,
engagée dans des lieux difficiles, tomba au pouvoir des Français sans avoir pu agir ; et la garde impe'riale russe , s'e'tant avance'e pour re'parer ce premier e'chec , fut culbute'e par la garde impériale française. L'afFaire étoit décidée, lorsqu'on aperçut un corps de quinze mille Russes , qui , n'ayant plus d'autre issue, se retiroient en traversant un lac glacé. L'artilkrie française commença à les foudroyer. Napoléon, qui aimoit les mesures expéditives , envoya ordre de tirer de manière à briser les glaces , et presque tous ces malheureux furent engloutis. La victoire fut si complète , que l'empereur d'Allemagne, abandonné des Russes, demanda sur-le-champ la paix. Cette paix agrandit la France du Tyrol et des états de Venise ; elle lui valut encore l'érection des deux royaumes de Bavière et de Wurtemberg, dont les souverains avoient secondé Napoléon de toutes leurs forces dans la guerre qu'il venoit de terminer.
Napoléon , insatiable de conquêtes, ne terminoit une expédition que pour en entreprendre une autre, le plus souvent sans même songer à se couvrir des apparences de la justice. Déjà il avoit métamorphosé la Hollande en un royaume , dont il gratifia Louis, un<le ses frère* ; mais celui-ci, naturellement modéré, ayant montré plus d'inclination pour les intérêts de sesnouveaux sujets, quepour ceux de Napoléon, fut dépouillé quelques années après , et la Hollande fit partie de l'empire. En 1806 , Napoléon envahit le royaume de Naples , et le donna à Joseph son frère aîné ; il en fit autant de la Weslphalie enTaveur de Jérôme ,son troisième frère. Enfin, comme pour se dédommager de l'impuissance où il étoit de dominer sur l'Océan , il se fit chef d'une grande partie de l'AlleRiagne, sous le nom fastueux de Protecteur de la Confédération du Rhin : et la plupart des petits princes allemands , devenus ses créatures , purent tout oser contre les grandes puissances germaniques ( 1806). Déjà il s'étoit déclaré Médiateur de la Confédération suisse.
Frédéric Guillaume m, roi de Prusse, avoit été l'année précédente , sur le point de se joindre à l'Autriche et à la Russie; mais la victoire d'Austerlitz l'avoit arrêté au moment où il alloit se jeter entre Napoléon et la France, pour lui couper le retour. Napoléon , devenu plus puissant que Guillaume en Allemagne , se souvint de cette demi-agression ,
ENTRETIEN XXUL 45i
et lui en demanda raison. Ce fut en vain que le roi de Prusse se mit en de'fense. La bataille d'Iena suffit pour lui enlever son armée, sa capitale et presque tous ses états ( octob. i8o6 ). La Russie vint à son secours. Napoléon tourna ses armes contre elle i mais il n'en triompha pas aussi facilement que de la Prusse. Il faillit perdre , à la journe'e d'Eylau , avec toutes ses conquêtes , la liberté ou la vie. On s'y battit au milieu d'une plaine couverte de neige épaisse, et la rigueur de la saison ne diminua en rien la fureur des combattans. Les Français restèrent enfin maîtres du champ de bataille. La journe'e de Friedland fut plus de'cisive ; elle termina la querelle en faveur de la France, et amena le traité de Tilsitt. Par ce traité la Saxe, érigée en royaume , s'agrandit d'un vaste territoire en Pologne ; le roi Guillaume resta dépouillé d'une grande partie de ses possessions, et l'empereur Alexandre s'engagea à fermer tous les ports de la Russie aux flottes anglaises. N'ayant plus d'ennemis au nord* Bonaparte fit attaquer le Portugal; et le prince régent, pour ne pas se soumettre aux conditions qu'il lui imposeroit , alla transporter au Brésil le siège de son gouvernement ; exemple mémorable de ce que peut faire la haine de l'oppression! Bientôt après, il commença son injuste guerre d'Espagne. Sous prétexte de se rendre arbitre des différends qui existoient entre le roi Charles iv et son fils aîné , reconnu roi par tous les Espagnols, sous le titre de Ferdinand vu, et d'après l'abdication de son père, Bonaparte attira ce jeune prince à Bayonne, s'empara de sa personne , et bientôt fit nommer par une junte , son frère Joseph Bonaparte , roi d'Espagne et des Indes. Murât , qui avoit épousé une de leurs sœurs, monta sur le trône de Naples.
Justement indignés, les fidèles Espagnols prirent les armes. Bonaparte, après avoir feint de les mépriser, marcha contre eux , et vint jusqu'à Madrid ; mais il partit de cette ville à la nouvelle que l'Autriche venojj de reprendre les armes. L'Espagne , puissamment secourue par les Anglais et par les Portugais, résista aux attaques multipliées que Bonaparte lui fit porter par de nouveaux corps de troupes. Ce n'est pas exagérer que de dire que , par son obstination , le fer et le feu dévorèrent dans ce pays au moins un million d'hommes , dont la moitié furent de braves Français, n'écoutant que la voix de l'honneur, et ne croyant pas devoir examiner s'ils n'étoient
4Sa ÉRASTE,
point les instrumens aveugles d'une aveugle ambition. Il est certain que cette re'sistance de l'Espagne fut un des moyens tembles dontla Providence se servit pour affranchir l'Europe et la France elle-même. Mais combien de sang devoit encore être re'pandu , avant que Napole'on fut re'duit à l'impuissance de continuer ses funestes expe'ditions!
Poussée à bout par les entreprises de Napole'on , l'Autriche avoit été forcée d'en venir à une rupture. Ce grand capitaine se tenoit prêt ; il se précipita sur l'Allemagne comme un torrent. L'Autriche fut encore vaincue; Vienne fut prise une seconde fois, et par suite de la victoire remportée à Wagram , le 6 juillet 1809, par les Français, la paix fut signée le i4- octobre de la même année , à des conditions qui eussent satisfait tout autre homme que lui.
Tant de succès furent pou 1 tant balancés par la bataille navale du cap Trafalgar, où l'amiral anglais Nelson détruisit d'un seul coup la marine de France et celle d'Espagne.
Divorçant avec sa femme Joséphine , il obtint l'archiduchessse Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche : une telle alliance fit croire que désormains la paix étoit assurée. Ceux qui avoienl tant de fois appelé de tous leurs vœux nos princes légitimes, renfermèrent alors dans le fond de leur cœur des <lésirs qui paroissoient ne plus pouvoir être réalisés. En effet, mariée le 3 avril 1810, l'impératrice accoucha, le 20 mars iBii , d'un fils qui fut appelé ivi de Rome, par son père , et l'on put croire enfin que le titre de dynastie Napoléon n'étoit plus un yain mot.
C'est h l'époque de cette guerre avec l'Allemagne , qu'il fit enlever de Rome et conduire en France, le souverain pontife Pie VII , auquel il fit souffrir , ainsi qu'à ses cardinaux, une longue captivité. Dès l'année précédente, il l'avoit dépouillé de ses états. Cependant l'Angleterre s'étoit emparée de toutes nos colonies, et le général Wellington , après avoir sauvé k Portugal^ pënétroit en Espagne et en chassoit les Français.
Tandis que l'Espagne , aidée de l'Angleterre , luttoit ainsi contre la puissance de Napoléon, et apprenoit à l'univers qu'il n'étoit pas invincible , l'ambition qui le dévoroit lui fit entreprendre une nouvelle guerre dont l'issue détermina sa chute et brisa les fers de l'Europe. Un des articles du traité de Tilsitt
poitoit que la Russie, à Texemple de la France, romproit toute liaison avec l'Angleterre , et aideroit Napoléon à détruire le commerce de cette imporlune rivale. L'empereur Alexandre observa d'abord le Iraiîe, tout ruineux qu'il etoit pour son peuple ; mais voyant ensuite Napole'on se dispenser lui-même de l'observer, et, par un vil monopole, faire en secret , pour son propre compte , le commerce qu'il interdisoit aux princes et aux nations, il se crut dégagé des conventions de Tilsitt, et permit à ses sujets de renouveler avec l'Angleterre leurs relations commerciales. Napoléon, irrité, parla avec hauteur; il menaça la Russie. Alexandre repondit que le traité de Tilsitt étant également obligatoire pour les deux parties , celle qui le violoit délioit l'autre de ses engagemens. Napoléon , qui n'avoit rien à répliquer , lui déclara la guerre, et fit d'immenses p réparatifs. Arrivé à Varsovie , il attacha les Polonais à sa cause par l'espoir dont il les flatta de les dé livrer du joug des Russes et de les rendre à leur ancienne-, indépendance. En même temps , il réunit de gré ou de force sous ses drapeaux les troupes de toutes les puissances d'Allemagne , du Wurtemberg , de la Westphalie , de la Bavière , de la Saxe , de la Prusse , de l'Autriche elle-même ; et bientôt il se trouva prêt à entrer en Russie , traînant à sa suite environ cinq cent mille hommes , une nombreuse cavalerie , et douze cents pièces de canon.
Ce fut le 24 juin 181 2 que Napoléon passa le Niémen : il s'avança de là dans la Lithuanie , et Wilna devint le poste d'où il s'élança dans le cœiir de la Russie. A cet effroyable débordement , Alexandre ne pouvoit opposer que cent cinquante mille hommes et la justice de sa cause. Il adopta le seul système de défense qui pût le sauver ; c'étoit d'éviter les actions générales , et de se retirer devant le torrent, enlevant toutes les provisions, emmenant toute la population , et ne laissant aux agresseurs qu'un pays nu , désert , stérile , des sables, des forêts épaisses et deux cent cinquante lieues à parcourir avant que d'en venir à une bataille. Napoléon , comme on l'avoit prévu , s'enfonça dans ces contrées affreuses, plus occupé du désir de trouver l'ennemi , que des moyens d'assurer le retour et le salut de ses troupes. Déjà toute la Pologne étoit entre les Français, qui, souvent se voyoit réduits h des racines et à l'eau des marais qu'ils rencontroient ;
mais ils espëroient tout de la victoire. On passa sans obstacle la Dwina, puis le Nie'per ou Borysthène. Là , Smolensk fut de'fendu avec opiniâtreté par les Russes, qui , en évacuant cette ville, la mirent en cendres, et ne laissèrent aux vainqueurs qu'un monceau de ruines (18 août ).
On s'étoit flatté que Napoléon, déjà à six cents lieues de la France , se borneroit à ces conquêtes, et attendroit le printemps pour s'engager dans des climats sauvages où la disette et^l'hiver lui offriroient bientôt de redoutables obstacles. Mais sourd aux avis et aux remontrances, il passa outre et s'avanventura , '"sans magasins, sans vivres, sans hôpitaux, sur la route déserte de Moscow. Le succès sembla d'abord justifier sa témérité. On arriva à vingt-cinq lieues de Moscow , et les Russes , contraints de faire face par la nécessité de protéger l'ancienne capitale de leur empire, s'arrêtèrent h Borodino, sur la Moscowa. Us y furent attaqués et se défendirent avec acharnement; mais ils avoient affaire h un ennemi qui, ne voyant point de retraite en cas de revers, étoit déterminé à vaincre ou à mourir. Us perdirent la bataille ( 7 septembre ); et Napoléon, dès le lendemain, prit, avec cent vingt mille hommes victorieux et affamés , la route de Moscow. C'étoit là, disoit-il, que ses braves soldais alloient, dans le repos et l'abondance se dédommager de leurs privations. Mais bientôt la solitude qui régnoit partout et la dévastation du pays lui firent sentir ce que peut une nation assez fière pour préférer son indépendance à ses richesses. Il le sentit mieux encore à son entrée dans Moscow ( i5 septembre ). La ville étoit abandonnée, presque toute la population avoitfui; et les Russes, résolus de tout sacrifier pour ôter à l'ennemi une retraite où il pût se mettre à l'abri des froids de l'hiver , n'avoient laissé dans cette grande et superbe capitale que ce qu'il falloit d'hommes pour l'incendier.
Dès la nuit qui suivit l'arrivée des Français, le feu éclata dans tous les quartiers à la fois. Napoléon fut consterné; mais les soldats s'en réjouirent. A la lueur de Pincendie s'alluma en eux le désir du pillage : ils y coururent, et trouvèrent de quoi satisfaire leur avidité. Les cris de la soldatesque effrénée se confondoient avec le bruit des maisons qui s'écrouloient , avec les mugissemens des vents qui rouloient des torrens de flamme et de fumée au-dessus de cet immense bûcher. Plu-
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sieurs, acharnés au pillage, ne trouvèrent plusd^issueet périrent dans l'embrasement. Enfin la rareté des vivres força l'armée française d'évacuer Moscow, chargée de butin , de draperies précieuses , de bijoux d'or et d'argent. Napoléon , en marchant sur Moscow , avoit compté sur la gloire d'y signer un traité de paix, ou du moins sur l'espérance d'y trouver des magasins pour subsister, et un point d'appui pour s'élancer de là sur Pétersbourg au retour du printemps. Tous ces rêves se dissipèrent, mais trop tard pour lui. Il se laissa endormir pendant un mois entier par des propositions que lui faisoient les Russes, en même temps qu'ils travailloient à l'affamer et à lui fermer le retour. La plupart des soldats de Napoléon, aussi imprévoyans que leur chef, ne songeoient qu'à jouir du présent; outre l'or et les riches draperies , ils avoient en abondance le sucre , le café , le vin , l'eau-de-vie ; ils ne voyoicnt pas de quelle faible ressource étoient ces superfluités pour une armée qui touchoit au moment de n'avoir plus ni viande , ni pain, ni habits.
Cependant les Russes resserroient de plus en plus les Français dans leurs quartiers; ils batloient la campagne , arrêtoient les courriers, massacroient les fourrageurs, enlevoient les convois. Enfin , le 18 octobre , il fallut renoncer à l'espérance d'un accommodement , et se résoudre à la retraite. On se mit en marche. A quelques lieues de Moscow , on rencontra les Russes; et ce ne fut. qu'après un combat de quinze heures, qu'on put s'ouvrir un passage. Mais les Russes n'en réussirent pas moins dans leur principal objet, qui étoit de couper aux Français la route de l'Ukraine , de les réduire à suivre celle de Smolensk , c'est-à-dire , le désert que leur premier passage avoit formé depuis le Niémen jusqu'à la Moscowa. La famine croissoit de jour en jour; les chevaux, n'ayant plus d'autre nourriture que le chaume arraché aux toits des cabanes, périssoient en foule , et déjà la route se couvroit de voilures et de bagages abandonnés. Telle étoit la situation du gros de l'armée. L'arrière-garde , en proie à des privations plus cruelles encore, ayoit de plus à lutter sans cesse contre des ennemis acharnés et infatigables.
Bientôt à ces fléaux vînt s'^en joindre un autre qui compléta le désastre. Le 6 novembre, l'atmosphère, qui jusqu'alors avoit été brillante, s'enveloppa de vapeurs froides et rem-
brunies : le solt-il, caché sous dVpais nuages, disparut ; et la neige commença à tomber sur la terre à gros flocons. Une bise glaciale, soufflant avec furie, rcmplissoit les forets de ses siffleraens. Au milieu de cette sombre horreur, les soldais enveloppés dans des tourbillons de neige , mal chaussés, mal vêtus, à demi gelés, n'ayant rien à manger, rien à boire, gémissant, grelottant, se traînoient à peine, et, absorbés dans leurs propres maux , ne donnoient ni secours , ni consolation à ceux qui, tombés de défaillance, expiroient autour deux. On entendoit ces malheureux , couchés et presque ensevelis sous la neige , faire les derniers adieux à leurs camarades , ou bien redire , en poussant le dernier soupir, le nom de leur jnère et du pays qui les avoit vus naître. Bientôt on ne les dislinguoit plus qu'aux monceaux de neige qui recouvroient leurs cadavres, et qui sur toute la route formoient des ondulations semblables à celles des cimetières. Dès le premier jour de cette cruelle gelée , l'armée perdit son attitude militaire et sa force : le soldat ne connut plus son officier-, il n'y eut plus de bataillons ni de compagnies; Icsrégimens débandés marchèrent à volonté. Les canons , les caissons , les riches étoffes, les vases précieux pillés à Moscow, resîoient épars çà et là dans les campagnes glacées : personne ne songeoit à les recueillir; mais un cheval venoit-il à tomber mort, des centaines de famélicjues couroient à son cadavre , et , comme des chiens dévorans , ils s'en disputoient les lambeaux. Souvent ils se répandoient dans des lieux voisins de la route pour y trouver de quoi assouvir leur faim; mais bientôt ils étoient assaillis par les paysans et par les Cosaques qui ramenoient sur la route fatale le reste des traînards échappés à leurs coups. Au passage des rivières et des défilés, les Russes tomboient sur les flancs , sur l'arrière garde; et quoique entourés des dépouilles qu'on leur abandonnoit, plus avides encore de vengeance que de butin , ils déshabilloient les prisonniers et les laissoient tout nus sur la neige. Chaque bivouac où l'on s'étoit arrêté le soir, ressembloit le lendemain matin à un champ de bataille; il étoit jonché d'hommes et de chevaux qu'avoit tués le froid de la nuit.
On arriva en cet état à Smolcnsk , avec la pensée que cette ^ iUe du moins seroit le terme de tant de privations et de souffrances (i3 novembre). On n'y trouva que des ruines et point
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de pain. Il fallut camper dans les rues , par un froid de vingtdetix degrés. Les Cosaques survinrent ; lorsqu'on se mit en ordre pour les repousser, trente-deux grenadiers tombèrent gele's au milieu des rangs. Après avoir pille' le peu de riz et d'eau-de-vic qui rcsloient'à Smolensk , on se remit en marche le de'sespoir dans le cœur : on n'e'toit pas encore à moitié chemin deMoscow au Niémen. Depuis dix jours que les froids se faisoient sentir, l'arme'e avoit perdu trente mille chevaux et plus de quarante mille hommes tue's où morts de misère : les Russes en avoient pris autant, avec vingt-sept géne'raux , cinq cents pièces de canon , tous les bagages, toutes les richesses enleve'es de JMoscow. L'arme'e etoit réduite à irenlo raille hommes , et n'en comptoit pas dix mille en état de combattre.
Cependant on continua de marcher, et comme on ne trouvoit pas les Russes, on se croyoit presque sauvé :mais ils étoient allés attendre les Français sur la Rérésina. Napoléon étoit perdu s'ils y fussent arrivés à temps avec toutes leurs forces. 11 profita de leur délai pour jeter deux ponis sur la rivière ; car le dégel qui éfoit survenu avoit ôté la ressource des glaces. Ce fut la que l'armée de réserve vint le joindre, mais sans provisions, sans vivres; de sorte que cette masse d'hommes réunis dans un désert glacé, et accablés de toutes les misères à la fois , sembla ne s'être rendue auprès de Napoléon , que pour qu'aucun des corps de sa nombreuse armée n'échappât au désastre qui les attendoit. Pour lui, dès que les ponts furent construits, il fut un des premiers à se mettre en sûreté. Le 28 novembre , dès la pointe du jour, celui des deux ponts qui étoit réservé pour les voitures s'étant rompu , les bagages et l'artillerie de l'armée de réserve tournèrent vers l'autre pont , et entreprirent de forcer le passage ; ce qui engagea entre les cavaliers et les fantassins une lutte affreuse, où il périt un grand nombre d'hommes égorgés ou assommés les uns par les autres : un plus grand nombre encore fut étouffé ou écrasé à la tête du pont , et, pour y arriver, il fallut marcher sur les vivans et les morts confondus ensemble. Ces infortunés, luttant contre la mort, essayoient de se relever, s'accrochoient aux habits , aux jambes de ceux qui les fouloient : ceux-ci les repoussoient à coups de pieds, pour s'en débarrasser; mais souvent ils étoient renversés eux-mêmes. Tandis
qu'ils se debattoienl entre eux, la multitude qui suivoit, semblable h une mer en furie, se pressoit, s'avançoit et amonceloit sans cesse de nouvelles victimes. Dans ce moment les Russes arrivent des deux côte's de la rivière à la fois, et attaquent avec impe'tuosite'. La ne'cessite' donna des forces aux Français; ils se détendirent en de'sespe're's ; mais accables par des forces toujours croissantes, ils furent enfonces et rcjete's sur les fatales rives. Alors les boulets et les obus ennemis commencèrent à tomber au milieu de ces milliers de malades, de blesse's, de femmes, d'hommes sans armes qui obstruoient les avenues du pont. A ce coup tout se précipite à la fois, artillerie , bagages , cavalerie , infanterie , chacun veut passer le premier ; le fort jette dans l'eau le faible qui l'empêche d'avancer, ou écrase le maîade qui se trouve devant lui, jusqu'à ce que lui-même soit renversé ou précipité par un plus vigoureux que lui. D'autres s'embarquent sur les glaçons que charrie la Bérésina , et coulent à fond. Malgré ce funeste exemple, mille et mille victimes se jettent pêle-mêle dans la rivière ; elles y expirent au milieu des convulsions de la douleur ou de la rage. Enfin l'artillerie russe ayant coupé le pont, le passage cesse aussi bien que le combat ; et au fracas le plus affreux succède un silence non moins affreux. Tous les bagages de l'armée de réserve, deux cents pièces de canon et plus de vingt mille hommes restèrent au pouvoir du vainqueur. Pour les morts, il est impossible d'en calculer le nombre : des monceaux de cadavres étoient accumulés sur les rives, le lit même de la rivière en fut encombré.
Ce qui échappa à cette horrible journée n'étoit plus qu'un misérable amas d'hommes, qui, toujours pressés par les Cosaques et tourmentés de la faim , parsemoient la route de morts et se faisoient par cela seul suivre à la piste. Le froid avoit repris, et en peu de jours il étoit devenu insupportable. On voyoit non plus seulement les soldats , mais les officiers , la plupart sans armes et couverts de haillons, se traîner appuyés sur des bâtons de pin , les cheveux et la barbe hérissés de glaçons. Quiconque n'avoit pas la force d'avancer éloit un homme abandonné, et tout homme abandonné, une heure après, étoit un homme mort. Dans les marches , on voyoit tomber h chaque instant quelqu'un de ces malheureux, comme s'ils eussent été sous le feu de l'ennemi. Les haltes représen-
toicnt quelque chose de plus horrible encore. Plusieurs, de'jà la mort dans le sein , venoii'ut s'asseoir près du feu sur le corps de leurs frères qui vcnoicnt d'expirer; ils regardoient fixement quelques charbons allume's qu'ils n'avoient pas la force d'entretenir : bientôt ces charbons venant à s'e'teindre , ces spectres livides tomboient à côté de ceux sur lesquels ils étoient assis. Quelques-uns , l'esprit alie'né par la douleur , venoient avec leurs pieds nus et gele's , se jeter à travers les flammes , où ils périssoient en poussant des cris aigus, tandis que d'autres , saisis d'une e'gale de'mence , les suivoient et trouvoient la même mort. Ces traits, choisis entre mille autres e'galement horribles, et transmis par des te'moins oculaires, nous feront juger de l'état où étoient les restes de l'arme'e française , quand elle regagna leJS'ie'men (i3 de'cembre 1812). De cinq cent mille guerriers qui avoient franchi ce fleuve, il y en eut à peine vingt mille qui le repassèrent ; et de ces vingt mille hommes, il n'y en avoit pas le tiers qui eût vu Moscow. Telle fut l'issue de l'entreprise la plus insense'e, mais aussi la plus funeste dont les annales du monde nous aient conservé le souvenir. En parcourant l'histoire ancienne et moderne , on reconnoîlra que jamais réunion d'hommes si formidable, soit par le nombre, soit par la valeur, soit par la discipline , n'éprouva de plus affreux revers.
Napoléon, échappé de la Russie à travers des plaines couvertes de neige , de cada\Tes et de débris , avoit couru , sans s'arrêter, depuis la Bérésina jusqu'à la Seine , et cloit rentré de nuit dans la capitale , où il étonna encore plus par son sangfroid que par ses revers. Une grande révolution devoit être la suite d'une catastrophe si prompte et si éclatante. La Russie avoit déjà pour alliées l'Angleterre et la Suède, A peine la Pi-usse fut-elle délivrée de la crainte de son oppresseur, qu'elle se hâta d'abandonner ses drapeaux et de s'unir aux trois puissances confédérées ( 181 3 ). Napoléon cependant rêve encore des conquêtes : au lieu de garder la barrière du Rhin , « il rentre en Allemagne, à la tête d'une nouvelle armée ; il s'avance jusque dans la Saxe ; il prétend s'y maintenir et pousser plus loin.
Tandis qu'il se repaissoit de chimériques espérances, l'Espagne achevoit de lui échapper. Wellington, à la tête des troupes anglaises, espagnoles et portugaises, poussant Joseph
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et Jourdan devant lui, les contraignit d'en venir aux mains près de Vittoria. Les allie's marchèrent au combat avec une ardeur incroyable. Toute la ligne française fut culbutée ( juin i8i3 ); Joseph ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Suivi des débris de son armée, il courut jusqu'au delà de Pampeîune; et l'Espagne ne vit plus de Français que dans les places de Catalogne , encore occupées par le général Suchet.
Napoléon, de son côté, semblable à un- joueur désespéré, hasarde toute sa fortune dans les deux batailles de Lutzen et de Bautzen , où il arrache avec peine la victoire à l'armée combinée des Prussiens et des Russes. Après ce double succès, il fortifie la ville de Dresde et en fait le centre de ses opérations. L'empereur d'Autriche , quoique lié à Napoléon par le mariage de sa fille , avoit repris la neutralité : il offre alors sa médiation , et menace de se déclarer contre celui des deux partis qui mettra des obstacles à la paix. Napoléon accepte la médiation de son beau-père ; mais il ne veut de paix qu'aux conditions qu'il dictera lui-même : il jure que lors même que les ennemis seroient campés à Montmartre, il ne céderoit pas un village de ses conquêtes. Cette aveugle obstination détermina François ii à entrer dans la ligue européenne : le roi de Bavière , le plus ancien allié de Napoléon, en fit autant ; et dès-lors la balance ne fut plus égale. Napoléon , menacé en tête par la Pvussie , en queue par la Bavière, sur ses côtés par l'Autriche, la Prusse et la Suède, s'obstina à garder la Saxe : il envoya des corps formidables vers Prague et vers Berlin; ils furent repoussés par des forces plus formidables encore. Bientôt il se vit lui-même chassé de Dresde , cerné de toutes parts, et comme claquemuré dans un espace qui n'avoit pas dix lieues de tour. Enfin, il fut attaqué sous les murs de Leipsick par trois cent mille hommes et neuf cents pièces de canon : il leur en opposa cent soixante-dix mille, et sept cents pièces d'artillerie. Il avoit pour lieutenans, outre le roi de Saxe, et le prince Poniatowski, Berthier (i), le principal instrument de ses anciennes victoires; les maréchaux Ney (2), Oudinot (3), Augcreau , (4-), Marmont (5),
(0 Piince de Neafcbâtel et de Wagram. (3) Duc de Reggio. (2) Prince de la Moskowa. (4) Duc de CastigUone.
(5) Duc de Raguse.
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Mortier (6). A la iC'lc de Tarint^e européenne paroissoient les deux empereurs François et Alexandre, et Guillaume, roi de Prusse ; Bernadette , jadis Tun des ge'ne'raux de Napole'on, et alors prince royal de Suède; Platow, chef des Cosaques; Schwartzemberg, général en chef des Autrichiens; Bénigsen, suivi de toutes les forces Russes ; Bliicher , suivi de toutes les armées prussiennes.
Le i6 octobre, dès le point du jour, aussi loin que le télescope pouVoit porter, les habitans de Leipsick , du haut de leurs murailles, virent se développer de doubles et de triples lignes dont Toeil effrayé cherchoit vainement la fin. C'étoit Tarmée française rangée en demi-cercle autour de la ville, et sur une ligne parallèle, les armées confédérées. Ces masses énormes, où étoient d'un côté le midi et l'occident , de l'autre le nord et l'orient , s'ébranlèrent, et la bataille s'engagea. Un feu horrible commença aussitôt, et continua pendant six heures : toutes les lignes disparurent enveloppées dans des nuages de fumée, à travers lesquelles brilloient sans cesse des milliers d'éclairs. On ne pouvoit distinguer les coups : les canons tiroient à la fois par centaines, et ne formoicnt qu'un roulement continu. Les Français perdirent du terrain ; cependant ils ne furent point entamés , et il fallut remettre à un autre jour le dénouement de cette sanglante tragédie. Le lendemain fut un jour de repos; mais déjà Leipsick n'éloit plus qu'un vaste hôpital. Tous les édifices publics, toutes les places, toutes les rues regorgoient de blessés français et autres abandonnés sans secours à toutes les angoisses de la douleur et de la mort. Le i8 parut; les alliés, décidés h l'emporter, reprirent l'action avec une nouvelle ardeur. Après une longue résistance, les Français commençoient à reculer, lorsque les troupes saxonnes , postées à leur gauche, au lieu d'attaquer l'ennemi, se rangèrent de son côté, et tournèrent leurs armes contre leurs alliés. Cette défection accéléra la défaite des Français : vers la nuit , ils étoient acculés sous les murs de la ville. On profita des ténèbres pour se soustraire aux coups de l'ennemi ; et Napoléon prit le parti de la retraite. Malheureusement peu de précautions avoient été prises pour l'assurer en cas de revers. L'armée rentroit dans Leipsick par trois portes , et n'en avoit qu'une seule pour en sortir. A quelque distance , l'PLlster,
(6) Duc de Trévise.
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rivière'profonde, coupoit la route; elle auroil dû être couverte de ponts ; elle n'en avoit qu'un seul fort étroit. C'est par là que dévoient défiler , en une nuit , les cent mille hommes qui restoient, cinq à six cents pièces de canons, trois mille caissons et autres voilures. Un sergent avoit reçu l'ordre de faire sauter le pont, après le passage de l'arme'c. Par un funeste mal entendu , il mit le feu aux poudres, avant que le dernier tiers de l'arme'e fut passé. Réduit h soixante-dix mille hommes , reste de tant d'armées florissantes , harcelé par les Cosaques, arrêté près de Hanau par une armée de Bavarois, il dut au dévouement de sa garde l'avantage de se faire jour, et de continuer sa retraite jusqu'au Rhin ( i8i3 ).
Alors s'évanouit pour Napoléon le rêve si long de la monarchie universelle. Rien néanmoins ne put le déterminer h la paix , ni le spectacle de mille Heues de pays ravagées et ensanglantées, ni la perte de près d'un million d'hommes sacrifiés en deux campagnes, ni les cris de tant de familles désolées , ni les alarmes de la France exposée à l'invasion , à la conquête , au démembrement , à toutes les horreurs de la guerre. A peine arrivé à Paris, il porta les impôts au double, et ordonna une levée de trois cent mille hommes. Le sénat , depuis long-temps accoutumé à faire ses volontés, applaudit à cette mesure désastreuse : il n'en fut pas de même du corps législatif; il arrêta de vigoureuses remontrances, qui lui mérilèrent l'honneur d'être dissous sur-le-champ ( i8i3 ).
Cependant les Russes et leurs alliés , après d'inutiles négociations à Francfort , et après s'être fait précéder d'un manifeste qui séparoit la cause de Napoléon de celle de la nation, passèrent le Rhinsur divers pointsà lafois(2i décembre i8i3.) Sans s'arrêter au siège des forteresses, ils inondèrent les provinces de l'est, et se dirigèrent sur Paris, tandis que, aidées de leur présence , la Suisse , la Hollande , la Belgique, secouoient le joug, et que l'Italie mise en mouvement par le roi Murât couroit au devant des Autrichiens. Déjà la Franche-Comté , l'Alsace , la Bourgogne , la Lorraine étoient envahies, et les alliés entroient dans la Champagne, lorsque Napoléon entreprit de les arrêter. Avant de quitter Paris , il rassembla le corps des officiers de la garde nationale , et parut au milieu d'eux , tenant par la main l'impératrice et son fils encore enfant. Il leur adressa un dicours animé; et , pour la
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première fois de sa vie , il exprima, avec un ton qui paroissoit sortir de l'âme, des senlimens nobles et e'ieve's. Il finit en disant que, prêt à partir pour se mettre à la tête de ses arme'es, il confioit h la fide'lilé de la garde nationale ce qu'il avoit de plus cher, sa capitale, son e'pouse et son fils. Tous les spectateurs furent profondément e'mus d'une scène si touchante.
Il partit le aS janvier i8i4-i le cœur plein de soucis el d'inquie'tudes, pour aller opposer à ses ennemis une activité sans plans et un courage sans prévoyance. Châlons-sur-Marne étoit le rendez-t^ous des troupes. H y trouve soixante mille hommes avec lesquels il va surprendre Bliicher à Brienne. C'étoit dans l'école militaire de cette ville, qu'il avoit reçu sa première éducation; dans la chaleur du combat, il n'hésita point, pour en débusquer les Prussiens, à réduire en cendres le lieu qui avoit servi d'asile à son enfance. Bliicher se retira à une lieue de là , et deux jours après, il eut sa revanche, en battant Napoléon , qui fut réduit à rétrograder vers Troyes ( i" février). Après la première journée de Brienne, il avoit chanté victoire : la surprise fut extrême à Troyes , quand , au milieu de ces bruits de triomphe , on le vit arriver à cheval , couvert de neige et de boue, et avec lui les débris de ses troupes dans le désordre le plus complet. De tous les rangs sortoient des plaintes amères et des cris de désespoir. L'armée sembloit être à la veille de se dissoudre , quand elle fut Jointepar la vieille garde; ce renfort la retint sous les drapeaux, et la fit monter h quarante-cinq mille hommes.
Dans les premier momens de la confusion générale qui accompagna cette retraite, un peu de hardiesse auroit porté, en six ou sept marches rapides, les aUiés aux portes de Paris. On s'attendoit qu'ils alloient s'avancer en masse, écraser Napoléon en passant , et terminer tout d'un coup la guerre. Ces espérances ne furent pas réalisées. Ils se divisèrent en deux corps d'armée , l'un commandé par Bliicher, qui se dirigea vers la Marne ; l'autre qui, sous les ordres de Schwartzemberg, suivit le cours de la Seine. Ce plan sembloit mettre Napoléon entre deux armées , dont l'une le tiendroit en échec, tandis que l'autre iroit à Paris. Mais cette séparation , et surtout la lenteur dans l'exécution , étoient bien dangereuses devant un ennemi actif et audacieux.
464 ÉRASÏE,
Napoléon, après avoir arrêté les alliés durant huit jours aux portes de Troyes , se retiroit , suivi plutôt que pressé par Schwarlzemberg , lorsqu'il apprit que l'avant-garde de Bliioher étoit près d'atteindre Meaux, que l'alarme régnoit dans Paris, et qu'on s'altendoit à y voir arriver l'ennemi dans trois jours. Tout à coup , par un de ces traits d'audace qui lui étoient familiers, il fait avec quarante mille hommes d'élite une marche forcée de la Seine à la IMarne , à travers des <:hemins affreux , tombe le ii février sur cette avant-garde à Montmirel , la renverse et la pousse audelà de la Marne , d'où elle va se réfugier à Reims. De là il fond sur Blilcher Jni-méme. , qui n'avoit en ce moment près de lui que vingt mille hommes. 11 ne put l'entamer, mais il le força de rétrot^-ader jusqu'à Chàlons (i4 février). Il n'en fallut pas davantage pour publier que l'armée de Blilcher étoit anéantie. Tandis qu'elle se concentroit, l'armée de la Seine s'avançoit h son tour , et s'emparoit de Sens, de Fontainebleau, de Montereau. I/alarme se répand de nouveau dans Paris, et l'on voit s'évanouir les illusions produites par les succès de la Marne. On opposoit aux mensonges des bulletins et des journaux cette objection sans réplique : L'ennemi est encore à nos portes.
Cependant Napoléon repasse comme un éclair de la Marne à la Seine, culbute un corps russe qu'il rencontre, puis un corps autrichien : il reprend Montereau dès le i8 février, et voit reculer devant lui toute l'armée de Schwartzemberg. Les alliés, après l'affaire de Montmirel, avoit refusé un armistice que demandoit Napoléon. Après celle deMontereau, s'avouant pour ainsi dire vaincus, ils proposèrent à leur tour et l'armistice et la paix elle-même : ils garantissoient à Napoléon son trône , et n'y mettoient pour condition que l'occupation temporaire de Paris. Napoléon, enivré des succès partiels qu'il venoit d'obtenir , déchira le papier qui contenoit ces propositions, en s'écriant: Je suis plus piès de Vienne qu'ils ne le sont de Paris.
Pendant qu'il rentroit dans Troyes , et qu'il se flattoit de renvoyer bientôt les alliés au delà du Rhin. Blilcher qui avoit rejoint Schwartzemberg, le quitta de nouveau pour essayer une diversion inieux combinée que la première. Il pousse devant lui les maréchaux Marmont et Mortier jusque dans
Mcaux , traverse la Marne au-dessus de la ville , ef. va opérer sa jonction avec deux nouveaux corps qui , en arrivant de la Belgique , venoient d'emporter Soissons. Paris e'toit menacé pour la troisième fois. Napole'on accourt à marches force'es ■et va chercher Bliicher qui se relire vers Laon , sans doute dans le dessein de l'éloigner davantage de la Seine ; il le trouve maître de la montagne où Laon est bâti, et attendant les Français dans une position formidable. Napole'on , oui ne consideroit jamais les difficulte's, entreprend de l'attaquer sur ces hauteurs. Le combat se soutint toute la journée du q mars, sans qu'il pût gagner un pouce de terrain. A la nuit , les Cosaques faisant un de'tour se jettent sur la gauche des Français leur enlèvent deux mille hommes avec une partie du parc d'artillerie et des bagages, et re'pandent un tel effroi dans le reste de l'armée, que la plupart des conscrits vont chercher im asile dans les bois. Le lendemain, Napole'on , après avoir rallié les fuyards, fit une seconde tentative qui n'aboutit qu'à faire périr l'élite de ses troupes au pied de la montagne. Frémissant et déconcerté, il ordonna la rr-iraite devant cette aimée dont ses bulletins proclamoient l'anéantissement depuis un mois, et laissa entre les mains de Bliicher des prisonniers, dont plusieurs , quelques momens après , tombèrent morts de faim et d'épuisement.
Dès que Napoléon eut quitté la Seine pour courir à Laon, Schwartzemberg se prépara à reprendre l'offensive : il battit les maréchaux Victor et Oudinot, puis le maréchal Macdonald. Ces avantages le remirent en possession de Troyes, et obligèrent l'armée française à se jeter sur la rive droite de la Seine. Le général autrichien s'arrêta là , et sembla craindre de pousser ses avantages contre des troupes vaincues, épuisées , découragées , que l'éloignement de Napoléon scmbloit livrer à sa discrétion. Bliicher, de son côté , par une inaction inconcevable dans un général connu par son activité, avoit laissé Napoléon , après la journée de Laon , se replier tranquillement jusqu'à Soissons. Sur ces entrefaites, un corps de quinze mille Russes reprit Reims. Napoléon l'apprend , il y marche, l'attaque, le met en déroute , et rentre dans Reims ( i3 mars). Ce fut là son dernier triomphe. Un si léger avantage l'aveugla au point qu'il ne voulut plus entendre parler d'accommodement qu'à des conditions dont la hauteur et la II. 3o
bizarrerie révoltèrent les princes confe'dére's : les ne'gociations de Chàlillon furent rompues le i5 mars, et tout espoir de paix s'évanouit.
Dans ces conjonctures , Napoléon reçut deux nouvelles inquiétantes pour lui et pour les siens. Il apprit que Monsieur, comte d'Artois, étoit entré en France par l'est , et s'avanroit vers Nanci à travers les bénédictions des peuples charmés de revoir au milieu d'eux , après tant d'années, un des frères ■de Louis xvi. 11 sut encore qu'à l'autre extrémité de la France, Wellington ayant pénétré au cœur de la Guienne, le duc d'Angoulème venoit d'éîrereçu dans Bordeaux avec des transports inexprimables de joie (12 mars). 11 cacha soigneusement ce qu'il venoit d'apprendre ; et après avoir fait la revue de son armée aux portes de Reims , il marcha vers la Seine, dans l'espérance d'écraser quelqu'un des corps séparés de l'année de Schwarlzemberg : c'étoit sa seule manœuvre depuis l'ouverture de la campagne. A son approche, les alliés avoient pour la seconde fois abandonné Troyes et commencé à se replier, lorsque l'empereur Alexandre , honteux de cette pusillanimité, la combattit dans le conseil avec tant d'énergie, qu'il fut résolu de se concentrer près d'Arcis-sur-Aube , et d'y attendre Napoléon. Celui-ci parut le 20 mars, et passa l'Aube. Le lendemain , après avoir laissé ses troupes en bataille jusqu'à midi en présence des alliés, il se décida tout à coup à retourner du cô é de \itry. Son but étoit de se jeter sur les derrières de l'armée ennemie , et de l'obliger à reculer pour n'être pas coupée; mais il ne vit pas que cette manœuvre alloit ouvrir aux alliés tous les chemins de la capitale. En effet , ceux-ci , après avoir suivi Napoléon jusqu'à Vitry , résolurent enfin de prendre le chemin de Paris, lis exécutèrent leur projet avec une habileté et une activité qui ne leur •etoient pas ordinaires. On laissa un corps de dix mille chevaux pour pour faire croire à Napoléon que toute l'armée continuoit à le suivre ; et sur-le-champ on se mit en marche. Bliicher, qui occupoit alors Reims et Châlons , sur l'avis qu'il reçut du mouvement général, en fit autant. Paris n'étoit couvert que par les maréchaux Marmont et Mortier , <jui, ayant repassé la Marne devant Bliicher, cherchoient à rejoindre Napoléon. l's furent rencontrés assez près de Vitry par Schvvartzemberg q\ii les culbuta (aS mars) , et les poussa
Topoe dans les reins jusqu'à IMeaux , d'où ils portèrent l'alarme à Paris.
Cependant Napoléon e'toit au delà de Vassi, lorsque, s'imaginant que les dix mille chevaux qui le suivoient n'e'toient que l'avant-garde de l'arme'e ennemie , il revint sur ses pas pour les combattre (2G mars). Les cavaliers russes se lais-^ sèrent enfoncer presque sans résistance, et prenant la fuite dans un grand désordre vers Yaucouleurs , ils réussirent à l'éloigner encore plus de la capitale. Napoléon clierchoit l'armée combinée sur les confins de la Lorraine, et elle touchoit aux portes de Paris. Cette accablante nouvelle lui parvint le 27 au soir, près de \itry. A l'instant il donne l'ordre du départ. Il auroit pu en moins de rjuaranie-huit heures, par la route de Chàlons, se rapprocher assez des alliés pour inquiéter leurs derrières, et peut-être faire échouer leur entreprise. Mais l'esprit de vertige qui le possédoit le fit errer du côté de Vassi, et ce ne fut que le 2g qu'il repassa par Troyes, se dirigeant vers Paris. Les alliés y étoient arrivés ce jour-là même, au nombre de plus de soixante mille hommes. Le lendemain 3o mars , ils emportèrent toutes les hauteurs du nord : ils alloient forcer les barrières et pénétrer dans les faubourgs l'épée à la main, lorsque Marmont , renonçant à une défense inutile et périlleuse, demande à capituler. Il en étoit temps : Napoléon , laissant son armée en arrière , étoit accouru presque seul à quatre lieues de Paris , et avoit envoyé l'ordre de se défendre à outrance jusqu'à l'arrivée du secours qu'il amenoit. Heureusement pour Paris et pour la France, la capitulation étoit signée lorsque l'ordre fatal arriva.
Paris n'avoit plus à craindre les horreurs de la guerre ; mais les esprits flottoient incertains dans l'attente du gouverneraient qui alloit fixer le sort de la France. Les royalistes profitèrent de ce moment d'hésitation pour s'emparer de l'opinion publique. Dès le matin du 3i mars, sous la conduite des Montmorenci, des La Rochefoucault, des Noailles, ils se répandent dans les divers quartiers de la capitale , et arborent la cocarde blanche. Peu à peu leur élan se communique aux Parisiens, et, malgré les efforts du parti révolutionnaire , on commence à crier de toutes parts : Fwe le Roi! vwent les Bourbons l A midi, Alexandre et Guillaume firent leur entrée dans Paris, tous deux à cheval, entourés d'une
foule (le princes et de gc'ne'raux, et suivis de cinquante mille hommes d'e'lite, au son des trompettes et d'une musique cuerrière. Les Parisiens, e'tonne's , contemploient avec ad- Tairation cette armée compose'e de dix peuples divers, tant de fois ane'antie dans les journaux , encore ennemie la veille, et reçue alors comme une arme'e nationale qui seroit rentrée dans ses foyers. La confiance et la sécurité' s'établirent en un instant. On accueillit les deux souverains avec les démonstrations les plus flatteuses de joie et de reconnaissance. Les souverains répondoient à ces marques d'allégresse d'un peuple immense , par l'expression touchante de l'intérêt qui les animoit pour le bonheur de la France et de l'Europe . Nous ne venons pas en conquérans, disoient-ils : nous sommes vos alliés, nous vous apportons la paix. A ces assurances, le peuple répondoit par de nouvelles acclamations.
LOUIS XVIII , dit LE DÉSIRÉ.
Le i" avril , la municipalité de Paris renonça par un acte solennel à l'obéissance de Napoléon , et redemanda Louis XVIII. Le lendemain , le sénat fit la même renonciation ; et cette démarche eût pu couvrir aux yeux de la postérité la bassesse avec laquelle il avoit , dix années durant , adoré et ser\i la tyrannie, s'il ne se fut en même temps avisé de dresser une constitution nouvelle dont, selon lui, le fils de Henri iv devoit jurer l'observation avant d'être admis à monter sur le trône. La constitution du sénat fut accueillie par un mépris universel. A Fontainebleau , cependant , Napoléon , soit désespoir, soit illusion sur l'état de ses affaires , parloit encore de marcher sur Paris. Il fallut que ses généraux lui apprissent qu'il n'étoit plus empereur, et que la France avoit un roi. Cette nouvelle lui fit répandre quelques larmes ; et il ne parut se consoler que par la cession que les puissances confédérées lui firent de la petite île d'Elbe avec six millions de revenu.
Ni son épouse , ni son fils , ni ses parens ne le suivirent.
L'arcliidiichossc Marie-Louise obtint le duché' de Parme et de Plaisance pour elle et son fils. Sa mère , ses sœurs et son frère Lucien se retirèrent à Rome, où le pape, long-temps son captif, eut la gene'rosite' de leur donner un asile.
Le lendemain (17 avril), jour même que Napoléon avoit abdique' , le comte d'Artois , nommé par le roi , son frère , lieutenant-général du royaume , fit son entrée dans la capitale aux acclamations d'un peuple immense , et au milieu d'une double haie formée par la garde nationale depuis la barrière de Pantin jusqu'à la cathédrale , et depuis cette basilique jusqu'aux Tuileries. On n'oubliera jamais les paroles mémorables de ce prince, en réponse à un compliment que lui adressa le préfet du département , en lui présentant les clefs de la ville : « Il n'y a ijuhm français de plus. »
Tandis que l'ex-empereur, en route pour son île , traversoit la France , les progrès de la restauration s'étendoient au loin, et les lis reparoissoient d'un bout du royaume à l'autre ; mais aucune province ne les revit avec plus d'empressement que cette Vendée, qui avoit fait pour eux tant de sacrifices. Au moment de la chute de Napoléon , elle étoit prête à se déclarer, et un grand nombre de Vendéens avoient pris la résolution de se lever en armes le 12 avril, iTiardi de Pâques. Ce jour étoit choisi pour proclamer l^ouis xviii dans toute la Vendée et les provinces voisines : la nouvelle du rappel de la famille royale désarma les Vendéens sans leur ôter le mérite du courage et de la fidélité.
Cependant une députation solennelle étoit allée en Angleterre porter aux pieds de Louis xvill le repentir et les vœux de son peuple. Ce fut le 28 avril qu'il quitta Douvres et mit à la voile , accompagné de la duchesse d'Angouléme , du prince de Condé et du duc de Bourbon son fils. L'escadre , composée de huit navires, poussée par un vent favorable, arrive en peu d'heures à la vue de Calais, et le rivage se couvre d'une multitude prodigieuse accourue de toutes les contrées voisines. Un vaisseau magnifiquement orné devance les autres et entre à pleines voiles dans le port; il porte le monarque depuis si long-temps désiré par les Français fidèles. Le voilai s'écrie-t-on de toutes parts, le voilai vive le roil vii^e Madame l v lisent les Bourbons l Le canon de tous les forts , les cloches de toutes les églises , le son de mille instrumcns se
mêlent à ces acclamations. Le roi paroissoit debout sur le tillac , entouré de la famille royale et dos fidèles serviteurs qui avoient partagé son exiJ. Il se découvre , il lève les yeux vers le ciel, et met la main droite sur son cœur, exprimant par ce geste religieux sa reconnoissance pour le Dieu qui le rend h la France. Puis il porte ses regards sur son peuple et lui tend de loin les bras. Les cris, les gestes , les larmes de la multitude repondent à ce signe de tendresse d'un père qui retrouve ses enfans après de longues souffrances. Louis xviii quitte le vaisseau , il met enfin le pied sur le sol de la France , et les airs portent jusqu'aux nues les cris de joie et d'amour qui signalent ce moment attendu et appelé' par tant de vœux. De Calais il s'avança vers sa capitale à travers les acclamations des peuples qui bordoienl son passage, et qui, depuis long-temps afifame's du désir de revoir leur roi , ne pouvoient en rassasier ni leurs yeux , ni leurs cœurs.
Le 3 mai avoit été choisi pour l'entrée solennelle de Louis Je Désiré. Le soleil se leva sans nuages, et jamais un plus beau jour n'éclaira un plus touchant spectacle. Dès le point du jour, des guirlandes, des couronnes, des tapis précieux , des drapeaux blancs , des emblèmes ingénieux décoroient toutes les rues. La garde nationale se mit sous les armes , pour aller au devant du roi légitime , du médiateur qui réconcilioit la France avec l'Europe entière. Les fanfares, les cloches, les canons se font entendre de tous côtés et sontcou- ^re^^s par les cris mille fois répétés de vù'e le roi! qui retentissent de Saint-Denis à Montmartre , et de Montmartre à la montagne Sainte-Geneviève. Le roi fit son entrée dans une calèche découverte , traînée à petits pas par huit superbes chevaux blancs ; à sa gauche étoit assise madame la duchesse d'Angoulème, et sur le devant, le prince de Condé avec le duc de Bourbon. Aux deux côtés de la voiture, alloient à cheval , Monsieur, comte d'Artois , et le duc de Berri , son second fils. Les généraux, les magistrats, tous les grands personnages de l'état formoient le cortège. Les spectateurs étoient toutes les nations de l'P^urope, qui, mêlées et confondues parmi des millions de Français , partageoient leur ivresse , et sembloient ne plus former avec eux en ce moment qu'un même peuple. On se rendit h l'église métropolitaine pour y ofrir à Dieu de solennelles actions de grâces. Au milieu de
eette cérémonie touchante , les regards attendris se portoient tour à tour sur le monarque, dont le pieux recueillement étoitune grande leçon pour les spectateurs, et sur la fille de saint Louis, qui, prosternée humblement, le visage enflammé, et les yeux baignés de larmes, paroissoit un ange envoyé du ciel pour purifier cette France où tant de vertus avoient été livrées au glaive de la persécution. On prit ensuite le chemin du palais des Tuileries, qui , depuis le 10 août 1792 , n'avoit point vu ses maîtres légitimes. Les dames les plus distinguées de la capitale y attendoient la duchesse d'Angouléme : elles étoient vêtues de blanc, et des lis composoient toute leur parure. La princesse , en revoyant ces lieux , où tout lui retraçoit les vertus et les infortunes de ses augustes parens , fut vivement émue et laissa couler des larmes. Alors toutes les dames, saisies d''une religieuse vénération pour la fille du roi martyr, se prosternent subitement à ses pieds, comme pour lui faire amende honorable au nom de la France, et lui demandent sa bénédiction. Madame, à cette vue, n'est plus^ maîtresse des sanglots qui la suffoquent, elle se retire avec précipitation, en s'écriant : ^/î / c't'« est trop! c'en est trop pour mon cœur! et elle s'évanouit , oppressée par le sentiment de la piété filiale. Avant la nuit , le monarque , touché des acclamations publiques sans cesse réitérées , se montra à la foule innombrable qui remplissoit le jardin des Tuileries. Voilà, s'écrioit-on , voilà le Ion roi que nous amns méconnu, et qui !.... Monsieur s'approche alors du roi , et veut lui baiser la main ; mais le roi l'embrasse et le serre tendrement dans ses bras. Les cris redoublent : Vi^e le roi! vice notre hon père ! Enfin, paroît la duchesse d'Angouléme, que les deux frères placent entre eux. Alors les cris cessèrent ; ils étoient étouffés parles sanglots. Telle fut la fête de la restauration; c'étoit celle de la France et du monde entier ; elle étoit le gage du salut des rois et des peuples , le triomphe de la vertu sur le crime , de la religion sur l'impiété philosophique , de la société sur l'anarchie révolutionnaire.
Le roi se hâta de travailler à la guérison des plaies faites h la France par vingt-cinq ans de Révolution. II conclut avec les souverains alliés une paix qui étendoit les anciennes limites du royaume; qui lui rendoit ses colonies , la Guiane, la Martinique, la Guadeloupe, l'île de Bourbon et celle de
France ; qui ne lui coùloit aucune de sos anciennes places fortes, ni contribution, ni même le sacrifice d'aucun de ces monumens des arts dont nous e'tions redevables à nos conquêtes. Tous ces avantr-ges furent le fruit de la pleine confiance et de la haute estime des allies pour le roi. Il n'y eut pas de prisonniers à racheter : Louis xviii, même avant son retour, avoit obtenu de l'empereur Alexandre la délivrance de quatre-vingt mille Français captifs ea Russie. Bientôt après, il jugea à propos de donner à son peuple une charte constitutionnelle quieîablissoit deux chambres, celle des pairs, nomme's par le monanpie, et celle des dépu-és des de'partemens : c'étoit de la coopération de ces deux chambres que les lois proposées par le roi tiroicnl leur force et devenoient lois de l'état. En même temps , malgré les seize cents millions de dettes dont Napoléon avoit laissé la nation obérée , on vit renaître le crédit public, refleurir les manufactures, elles bienfaits de la paix se répandre dans toutes les classes de la société ( i8i4).
Nous reprenions enfin notre place dans la grande famille de l'Europe, et déjà les bienfaits d'une paix si long-temps désirée et si chèrement achetée se faisoient sentir jusque dans un autre hémisphère
C'est au milieu de tant de sujets de joie et de prospérité que la plus vaste conspiration, dont l'histoire ait jamais parlé, se trama ouvertement sur toute la surface de la France. C'est cette conspiration, si étonnante par le nombre des complices et la publicité de leurs moyens, qu'il est nécessaire défaire connoître au lecteur. Il ne suffit donc pas de lui présenter ses résultats , il est nécessaire d'en rechercher les causes premières, d'indiquer celles plus éloignées, desuivre, à travers un système de mensonges et de perfidies, dont jusqu'ici nous n'avions aucune idée, les ramifications d'un complot qui a changé la face de notre patrie. Ce n'étoit pas assez, pour y réussir, d'ébranler dans le cœur du soldat français cet antique attachement pour le sang de ses rois ; il falloit organiser la trahison, exciter à la fois toutes les passions qu'enfantent les désordres de la guerre, les lancer, pour ainsi dire, au milieu de la multitude, pour étendre la corruption, et ne songer à consommer un crime inouï, qu'après avoir achevé l'entière démoralisation de l'armée. Des milliers d'officiers de tous
grades et de toutes armes, que la paix re'duisoit à rinaclion , peuploient en ce moment la capitale. Ceux qui avoient e'té revêtus d'un commandement supe'rieur, imposoient dans les salons parleurs litres, leurs décorations, et plus souvent encore par un nom cher à la victoire; taudis que leurs sousordres, moins favorises de la fortune, donnoient le ton dans les socie'tes particulières et dans les lieux de reunion. Les premiers vivoient fastueusement des dotations dont on avoit récompensé leur courage, ou des trésors qu'iis avoient amassés dans les dévastations de l'Europe; les autres, moins heureux ou plus dissipateurs, déjà à demi ruinés par les revers des campagnes de Moscow et de Dresde, ne respiroient que combats, et voyoient avec effroi se consolider une paix qui, tout en réparant nos désastres, alloit mettre un frein à leur cupidité. Tous redeinandoient la guerre, les uns pour augmenter leurs richesses, les autres pour en acquérir. Tous regrettoient amèrement l'homme qui, dans le délire de sa puissance absolue, leur donnoit d'un Irait de plume un trône à renverser, une nation à vaincre, un royaume à ravager. De là ce dédain outrageant pour toutes les professions paisibles, pour tous les hommes dont le métier n'est pas de manier le sabre, ces dénominations burlesques par lesquelles on désigne l'artisan honnête, l'employé laborieux ou le négociant instruit qui, sous l'égide de la paix, se livre tranquillement aux soins de son commerce ou de son industrie; de là cette ligne de démarcation tracée entre l'ancienne et la nouvelle noblesse, ce ridicule insolent jeté sur une classe d'hommes respectables» non par les titres qu'ils ont possédés et les biens dont on les a dépouillés, mais par les services qu'ils ont rendus autrefois à l'état , et par l'attachement constant qu'ils ont montré pour leur légitime souverain : comme s'il n'étoit pas honorable de suivre dans son exil un monarque entouré des respects de l'Europe, et de vieillir en partageant son infortune; de là aussi ce dédain affecté pour la décoration du lis, ce symbole de notre ancienne loyauté, ce signe de paix entre la France et les armées nombreuses que l'ambition effrénée d'un despote avoit appelées dans le sein de la capitale. C'est à la même cause qu'il faut attribuer encore ce mépris pour tout ce qui portoit le cachet de la morale ou l'empreinte de quelque idée religieuse ; cette haine inexplicable contre une classe d'hom-
mes sans défense , dont le ministère est de prêcher un Diett ennemi du sang , un Dieu de démence et de mise'ricorde. Enfans de la re'volution , un grand nombre de ces militaires se voyoient avec de'pit reporte's h un ordre de choses où il y auroit encore à remjilir d'autres devoirs que celui de se battre et de conquérir. La multitude des officiers ne vovoit de richesses et d'avancement que dans la guerre. La pe'nurie des finances en re'duisoit trente mille à la demi-solde; et ce qui e'toit encore plus insupportable pour eux, la paix les condamnoit à l'inaction. Ces hommes, dont l'e'pe'e n'avoit e'te' employe'e que pour retarder le retour du souverain légitime , osèrent crier à l'ingratitude , et bientôt ils trouvèrent des complices dans presque tous les soldats, et des protecteurs dans les anciens chefs du gouvernement impérial. Tous ensemble profitèrent de Tindulgence du roi à leur e'gard , pour organiser , presque sous ses yeux, une vaste conspiration dont le but e'toit de le pre'cipiter du trône et d'y replacer Napole'on. Des émissaires parcoururent les provinces , et calomnièrent les intentions du roi : ils alarmèrent l'avide cultivateur par le rétablissement prétendu prochain de la dîme; l'acquéreur des biens nationaux, par la crainte d'en être bientôt dépouillé; la populace des villes, par le chimérique retour des droits féodaux. Les conspirateurs avoient des partisans jusque dans les bureaux des ministres , et par eux ils correspondoient librement avec l'île d'Elbe. Leur signe et leur mot de ralliement étoit l'humble violette , dont la fleur naissante devoit annoncer à la fois et le retour du printemps de i8i5 , et la funeste apparition de l'ex-empereur.
Il parut en effet dès les premiers jours du mois de mars sur les côtes de la Provence. Sa marche fut rapide; et les moyens de résistance qu'on lui opposa devinrent, par la trahison, autant deiinoyens d'invasion. Le maréchal Ney, envoyé contre lui , avoit promis au roi que , s'il pouvait l'atteindre , il le ramèneroit à Paris dans une cage de fer : et, quelques jours après, ce guerrier se déclara pour lui. 11 en fut de même sur toute la route ; les forces rassemblées pour arrêter le torrent ne firent que le grossir par leur défection, et en alimenter la violence. Le roi, trahi par l'armée qui avoit juré de le servir, se vit contraint de quitter Paris et de prendre le chemin de la Fiandre.^Le lendemain , 20 mars, Napoléon se présenta aux
portes de la capitale. Les lieux publics etoient abandonnés, les rues de'sertts, la plupart des magasins fermes. Le silence ne fut interrompu que par la joie fe'roce des rebelles, qui, pares de violettes et ivres de vin ou d'eau-de-vie , arrivoient, faisant trophe'e de leur trahison. Cependant Napoléon n'osa arriver en plein jour; il attendit la nuit pour entrer dans Paris , et se glissa dans les Tuileries , à la faveur des te'nèbres. Quelques heures après , une proclamation apprit aux Français que l'empereur qu'ils avoient rappelé, etoit rendu h leurs vœux. Ainsi se passa le 20 mars i8i5 , jour fatal à la France : la veille, elle etoit en paix avec toute l'Europe ,1e lendemain toute l'Europe dont les repre'sentans etoient assemblés à Vienne en congrès, se levoit contre elle.
Ce n'e'toit pas seulement les puissances étrangères que ce retour appeloil aux armes. La Vendée se déclara aussitôt , et fit entendre le cri de guerre : plusieurs villes du midi de la France déployèrent la même énergie ; et si les provinces du nord restèrent dans le silence , ce silence etoit celui de l'effroi : on trembloit devant les baïonnettes, et plus encore devant les magistrats révolutionnaires, redevenus tout puissans pour le mal. Ce fut alors que Bordeaux , menacé par une armée de rebelles, vit la hlle de nos rois conjurer les soldats de la garnison de conserver au roi la ville qu'ils avoient juré de défendre, n'en recevoir qu'un refus outrageant, verser des larmes de douleur, et ne pouvoir les ramener h la fidélité. Les Bordelais indignés sollicitèrent l'honneur de prendre euxmêmes les armes et de remplacer ces traîtres. La princesse se refusa à leurs instances, dans la crainte d'exposer aux horreurs de la guerre une ville si fidèle et si dévouée; mais elle ne put quitter Bordeaux qu'en abandonnant h la foule éplorée une partie de ses vêtemens , comme une marque de son affection et un gage de son prochain retour. En même temps, son époux, le duc d'Angoulême, luttoit contre une autre armée à une autre extrémité de la France , dans le Dauphiné. Mais trahi sur le champ de bataille par presque tous les soldats de ligne , il se vit dans la nécessité ou de fuir en laissant sa troupe fidèle mourir pour assurer sa retraite , ou d'en venir à une capitulation , qui , en sauvant ses amis , le mettroit luimême au pouvoir des rebelles. Il ne balança pas, et se rendit en stipulant la liberté pourlesroyalistes qui l'avoicnt suivi. Ses
lâches ennemis ne respectèrent ni son nom ni ses vertus. Au me'pris de la capitulation, on lui arracha ses epaulettes, on le dépouilla , on le jeta dans une prison où il passa trois jours. Mais la Providence , qui veilloit sur une tête si pre'cieuse , voulut que Bonaparte, menacé par un million d'hommes, n^osât lui ôter la vie, et qu'il songeât trop tard à s'en faire un otage contre la vengeance que l'Europe armée s'apprètoit à tirer de lui. Après avoir ratifié l'article de la capitulation en vertu duquel le duc d'Angoulême devoit sortir de France, il s'en repentit , et résolut de le retenir ; mais quand ses ordres arrivèrent, le prince n'étoit plus entre les mains de ses satellites ( avril i8i5).
Cependant Bonaparte, pour contenir l'intérieur de la France, a recours à ses armes ordinaires , à l'imposture , à la calomnie , à la terreur. Tout ce qui lui paroît suspect dans les autorités civiles est destitué et remplacé par des hommes de 1793 : tout ce qui a marqué un attachement particulier pour la cause royale est poursuivi, emprisonné ou proscrit.
Cependant ce despote comprend enfin qu'il a besoin de l'opinion publique pour se soutenir; il convoque une assemblée , sous le nom de champ de mai, et déclare qu'il ne veut plus régner que par les lois; il délivre la presse de toutes ses entraves; il a l'air de dédaigner les pamphlets qu'on publie contre lui ; mais en rappelant le nom oublié des Constitutions de Vempire, il fait admettre par son assemblée un article additionnel à ces constitutions par lequel est proscrite à jamais la famille des Bourbons.
Mais la guerre s'approche , il faut la soutenir. Ce n'est plus une conscription, c'est la population entière qu'on entreprend de faire marcher en masse : ce ne sont plus des impôts qu'on lève, ce sont des contributions de toute espèce qui se succèdent rapidement, qui ne laissent aux cultivateurs ni leurs moissons, ni leurs voitures, ni leurs chevaux , ni leurs domestiques, ni leurs propres bras. Devenus manœuvres, ils vont élever des fortifications autour des villes transformées en place de guerre, tandis que leurs récoltes vont s'engloutir dans les magasins militaires, tandis que leurs voitures conduisent les enfans de leurs voisins, leurs propres enfans, pieds et mains liés , jusqu'aux camps , où ces malheureux ne doivent quitter les fers que pour prendre le fusil, et, sans autre appren-
ENTRETIEN XXlV. 4^7
tissage , donner ou recevoir la mort. Si quelques-uns , pères ou enfans, parviennent à sV'chapper, leurs maisons sont pillées , leurs possessions de'vaste'es , et leurs mùrcs ou leurs épouses n'auront plus qu'à mourir de douleur ou de misère.
Tel e'ioit l'e'tat de la France, et surtout des provinces du nord , lorsque Wellington et lîlucher parurent sur les frontières de la Belgique , h la tùle des Anglais et des Prussiens. Bonaparte, menace' tout à la fois au dedans et au dehors , ne savoit à quel parti s'arrêter. S'il quittoit Paris, il sembloit l'abandonner aux royalistes : s'il marchoit vers la Vendée , les alliés pouvoient pénétrer par le nord ; s'il tournoit contre les alliés , les Vendéens pouvoient faire , en son absence, des progrès qui les conduiroient à Paris. Après avoir long-temps hésité, il se détermina h marcher contre l'ennemi qui lui parut le plus redoutable, et s'avança vers les frontières du nord. Le i6 juin, il eut sur les Prussiens, près de Fleurus, un avantage qu'il ne manqua pas de publier comme une victoire signalée qui avoit détruit la moitié des forces ennemies; le i8 il tourna contre Wellington, qui l'attendoit dans une forte position à Mont-Saint- Jean. La bataille commença vers midi. Après une canonnade épouvantable sur toute la ligne, Bonaparte dirigea ses efforts contre le centre des Anglais , et ses troupes, excitées par la rivalité nationale, montrèrent une animosité qui tenoit de la fureur. Mais cette animosité leur devint funeste. La cavalerie courut inconsidérément charger les Anglais au milieu de leurs batteries. Une fois qu'elle fut engagée, il fallut envoyer d'autres corps pour la soutenir; et touscescorps furent horriblement maltraités par lamitraille et la mousqueterie. Wellington, inébranlable dans son poste , se bornoit à repousser les efforts de l'armée française , lorsque le renfort qu'il attendoit arriva. Bliicher et lui étoient convenus de se secourir mutuellement en cas d'attaque. Dès que Bliicher, campé à quatre lieues du champ de bataille, entendit la canonnade, il se mit en route avec quinze mille Prussiens d'élite , et vers cinq heures du soir il parut à la vue du champ de bataille. Bonaparte ne s'en alarma pas : il s'imagina que c'étoit un corps de Français qui venoit le joindre ; et , sourd à tout ce qu'on put lui dire , il en demeura persuadé jusqu'à l'instant où Bliicher, tombant sur le fianc de son aile droite, y porta le trouble inséparable d'une surprise. Les Anglais aug-
mentèrent le désordre par une charge ge'nérale. Ce moment fut de'cisif. Bonaparte perdit la tête , il abandonna son arme'e et disparut. Bientôt la plupart des corps se débandèrent, et la de'route commença. Dans cette situation, la garde impe'riale se signala par un acte d'héroïsme dont l'histoire offre bien peu d'exemples. Environne'e de toutes parts , et placée sous le feu de la mitraille anglaise , elle fut invitée à se rendre. La garde impériale meurt, et ne se rend pas ; telle fut la re'ponse de Cambronne, son commandant.
La moitié de l'armée française pe'rit 6ur le champ de bataille. Ceux qui avoient échappe' au carnage rentrèrent en France dans le plus affreux de'sordre , et tout ce qui avoit été traîné de force aux combats se hâla de regagner ses foyers. L'attention qu'avoit eue Louis xviii de promettre aux habitans du pays vingt francs pour chaque prisonnier qu'ils feroient, sauva la vie à un grand nombre de fuyards : il fit de rlus parvenir à Bruxelles des sommes considérables, destijiées au soulagement des blessés. Ainsi se vengeoit-il de cette armée, qui, au mépris de son serment et du vœu de la France, avoit préféré un sanguinaire usurpateur au souverain légitime.
Bonaparte, échappé de la défaite, fit à Paris l'entrée qui convenoit à un fugitif; il s'y introduisit à la faveur des ténèbres, et prévoyant sa destinée prochaine, il se retira, non pas aux Tuileries, mais au palais de l'Elisée. Ce fut là que, quelques jours après , il se vit contraint par la chambre des représentans , qu'il avoit convoquée sous le nom de Champ de Mai, de renoncer au titre d'empereur, Les deux chambres, par lui instituées et composées de ses créatures, n'ayant plus rien à espérer d'un homme perdu , l'abandonnèrent et créèrent un gouvernement provisoire. C'étoit moins , à la vérité, pour se mettre aux pieds du roi légitime , que pour se saisir des rênes du gouvernement ; mais on ne leur en laissa pas le temps. Si Wellington savoit vaincre , il savoit aussi profiter de la victoire ; il entra brusquement en France à la suite des débris de l'armée fugitive , et bientôt il parut à la vue de Paris. La partie du nord étoit encore mieux fortifiée que l'année précédente ; le général anglais la laissa pour se porter au sud , qui étoit presque sans défense : il fallut céder. L'armée française, toujours opiniâtre dans sa rébellion, fut réduite, en vertu de la capitulation , à se retirer au-de-là de la Loire ; et
Paris, débarrassé de son influence, apprit avec transport que le roi étoit à Saint-Denis. Le 8 juillet , Louis le Désiré rentra dans sa capitale au milieu des acclamations les plus vives et les plus touchantes. Bonaparte, tout près d'être saisi en mer, lorsqu'il vouloit passer en Amérique , n'eut d'autre ressource que de se livrer lui-même aux Anglais, à ce peuple <]u'il haïssoit souverainement, et dont les armes venoient de le précipiter du trône. On lui laissa la vie , mais pour lui ôler désormais le pouvoir de nuire, on le confina sur le rocher de Sainte-Hélène, situé dans l'Océan atlantique et à une grande distance de toutes les contrées habitables (i8i5). [Ainsi se termina la carrière politique et militaire de cet homme extraordinaire. Né avec un caractère fougueux et opiniâtre, un cœur dur et inflexible, un esprit mobile et inquiet, une imagination ardente et exaltée ; rongé de la fièvre d'une ambition démesurée, indifférent sur le choix des moyens qui pouvoient le conduire à son but , sans autre religion enfin qu'une espèce de fatalité à laquelle il rapporloit sa fortune , il sut profiter clçs circonstances pour recueillir à son profit les fruits de la révolution , pour se mettre à la tête d'un peuple fatigué de l'anarchie populaire , pour s'élever de là au-dessus de tous les souverains de l'Europe : plus absolu que n'avoient été les anciens Césars , on le vit disposer des princes et des peuples , faire et défaire les rois, se jouer des sceptres et des couronnes, et enchaîner à son char les potentats les plus fiers et les plus puissans. Doué d'une audace étonnante dans ses entreprises, d'une activité prodigieuse dans ses manœuvres, d'un coup d'œil sûr dans les combats, il avoit , pour ainsi dire, subjugué la fortune dès la première campagne qu'il fit en qualité de général; mais il lui paya res faveurs du sang de ses soldats , dont la vie lui sembla toujours peu de chose en comparaison d'une victoire ou de la possession d'un champ de bataille. Malgré cette cruelle prodigalité, il avoit su gagner leur confiance , et presque leur persuader que, sous ses ordres, ils étoient invincibles : aussi sa présence donnoit-elle un nouveau degré d'exaltation à leur courage, en même temps qu'elle faisoit ressentir aux armées et aux généraux ennemis une certaine impression de terreur involontaire , assez semblable à celle que la vue du tigre produit dans l'àme des plus intrépides^ chasseurs.
48o ÉRASTE,
L'Europe étolt assujettie sans retour, si à la science de la guerre Napoléon eut ajouté la science du gouvernement ; s'il €Ût su s'attacher par la bonté, ou du moins par la justice , le cœur de la nation qui servoit d'instrument à ses conquêtes. Mais naturellement enclin aux passions violentes, et surtout à la colère , dès qu'il se vit le maître , il jeta le masque de l'hypocrisie dont il s'étoit couvert, et ne connut plus ni règle ni frein dans l'exercice du souverain pouvoir. Bientôt on ne distingua plus en France et dans les pays .conquis que deux classes d'hommes , ceux qui ressentoient le poids de l'oppression ou les angoisses d'une persécution secrète , et ceux qui , vendus à la puissance du jour, lui servoient d'espions ou de bourreaux. Napoléon , non content de tenir sous le joug toutes les classes de la société, voulut asservir tous les âges. Une université , créée par lui sur un plan inconnu à nos pères, s'empara de Téducaiion, et la jeunesse fut précipitée, même contre le vœu des parens, dans des écoles organisées militairement , où elle n'étoit plus formée que pour le métier des armes. Les lettres avilies étoient aux ordres du despote : journaux, livres, discours, poèmes, fout déguisoit la vérité, €t proclamoit les mensonges que Napoléon croyoit utiles à ses projets. Si l'honneur pour le soldat étoit de se dévouer, de se sacrifier à ses caprices , le talent de Técrivain consistoit à le louer sans mesure , à Tencenser sans relâche, à épuiser pour lui toutes les formules de l'adulai ion. 11 avoit multiplié à l'injfini les charges, les emplois lucratifs, les titres honorifiques , pour acheter des complices , que la cupidité, de concert avec la bassesse , rangcoit toujours en foule à sa suite. Les finances, en proie à tant de sangsues, ne se soutenoient que par le pillage des nations , et la guerre seule nourrissoit les armées. Au lieu de quatre cents millions que la France payoit sous ses rois, un milliard d'impôts suffisoit à peine, joint aux exactions, aux confiscations, aux déprédations militiiires, aux tributs que payoient les nations vaincues. La loi cruelle de la conscription décimoit chaque année la population , et quatre-vingt ou cent mille jeunes gens étoient régulièrement abattus comme les arbres d'une forêt mise en coupe réglée. Mais quand la guerre , devenue l'état fixe de la France , eut pris une extension funeste , tout fut h dix-huit ans déclaré soldat, tout dut marcher, et tout fut dévoré. Tranquille au mi-
ENTRETIEN XXIV. 48i
lieu du carnage , Bonaparte voyoit de sang-froid les milliers de victimes immolées à son ambition , les monceaux de cadavres qui lui avoient donne' la victoire ; et jamais il ne lui e'chappa un de ces mouvemens de piiie qui caraclt'risent un cœur sensible aux maux de riuimanité. Bans une baluille , disoit-il , les hummes ne sont rien, les minutes sont tout. On pourra juger à quel point il fut fidèle à ses maximes, quand on saura que, d'après les calculs les plus modères, son ge'uéralat et son règne ont coûte la vie à trois millions cinq cent mille Français , et à plus de quatre miillions d'bommes des autres nations. Lin tel homme, s'il pouvoit conquérir un empire, ëloit incapable de le conserver et de le transmettre à sa postérité. ->
Sa première domination avoit été de quinze ans ; la seconde ne passa pas cent jours; mais celle-ci, dans sa courte durée , fut incomparablement plus funeste à la France que n'avoient été les quinze années de son consulat et de son empire. La France , à sa première expulsion, avoit été traitée avec considération par les puissances de l'Europe ; elle en avoit obtenu une paix honorable et avantageuse. 11 n'en fut pas de même en i8i5. Coupable, dans la plupart de ses enfans, ou de trahison contre son roi, ou de lâcheté contre les traîtres, elle perdit tous ses droits à la bienveillance des princes confédérés. La haute estime que les vertus et les malheurs de Louis xviii avoient inspirée à ces princes , la sauva d'un démembrement; mais du reste, ce ne fut plus la générosité, ce fut la justice qui décida de son sort. Pour obtenir la paix, il fallut céder plusieurs points importans sur les frontières; il fallut abandonner, pour cinq années, presque toutes les forteresses du nord avec leur territoire à la garde des troupes étrangères , restituer tous les monumens des arts revendiqués par les princes qui en avoient été dépouillés, et enfin s'engagera payer d'immenses contributions.
Louis xviii, à peine remonté sur le trône, se hâla de dissoudre les restes de l'armée échappés à la déroute du Mont- Saint-Jean ; puis il s'occupa de l'épuration des corps administratifs, des tribunaux , et même des corps littéraires Les actes de justice furent tempérés par une amnistie dont furent exceptés quelques-uns des principaux auteurs de la dernière conspiration. Il en coûta la vie au maréchal Ney, prince de la Moskowa, au général Mouton Duverney et au colonel de
laBédovère : le comte Lavaletfe , adminislrateur-gén^ral des postes avant et pendant la dernière usurpation de Napole'on, fut condamné à mort , et n'échappa au supplice que par le courageux dévouement de sa femme , qui, introduite dans sa prison, lui donna ses propres habits, avec lesquels il trompa la surveillance de ses gardes. Joachim Mural , roi de Naples, qui, après s'être allié en i8i4- avec les Autrichiens, avoit pris en i8i5 les armes contre eux, s'étoil , après plusieurs défaites , réfugié dans l'île de Corse , et de là s'étoit porté sur les côtes napolitaines : arrêté avec ceux qui Taccompagnoientpar les habitans du pays, il fut aussitôt fusillé que condamné.
Louis xviji , fidèle interprète des derniers vœux de Louis XVI, avoit, l'année précédente, étendu sa clémence jusque sur ses assassins. Mais ceux d'entre les régicides qui avoient souscrit à l'acte additionnel par lequel Napoléon proscrivoit la famille des Bourbons, s'étoient rendus coufablcs d'ingratitude, et ne méritoienl plus aucune indulgence de la part des chambres pour cet outrage, s'ils pouvoient encore compter sur la clémence du monarque : ils furent condamnés à un bannissement perpétuel, en vertu d'une loi consentie par les députés des départemens et par les pairs du royaume.
Cette loi étoit le prélude d'une autre, relative au triste anniversaire du 21 janvier ijgB. Cette funeste journée fut consacrée par une disposition législative des deux chambres , comme un jour de deuil pour toute la France, pendant lequel tous les travaux ministériels , judiciaires et administratifs dévoient être suspendus. Une ordonnance royale , publiée après cette loi, enjoignit aux archevêques et évêques de faire célébrer, dans le même jour, un service solennel dans toutes les églises de leurs diocèses , et d'y faire lire , pour toute oraison funèbre, pendant la célébration du service divin , le testament de l'infortuné monarque.
La chambre des députés des départemens, composée dans sa grande majorité de royalistes ardens, se hâta de remédier aux maux produits pendant les cent jours de la dernière usurpation , et même aux nombreux abus nés du sein de la révolution. Son zèle étoit tel qu'elle eût voulu réparer en un instant toutes les injustices, tous les malheurs. Les ministres de la religion, dépouillés de leurs biens, rentrèrent en possession de ceux auxquels le fisc n' avoit point encore touché, et le prix
de CCS biens fut consacre dans le trésor de Te'tat à l'augmentation du traitement des plus pauvres. Les proprie'taires qui avoient suivi les Bourbons dans les contre'es étrangères, pour se dc'vouer à leur cause , furent reintegre's dans ceux de leurs domaines que les differens gouvernemens n'avoient pas aliènes; et une voix généreuse s'éleva dans la chambre des pairs en faveur de ceux que leur fide'lite avoit re'duits à une honorable indigence.
De son côte', le monarque, oubliant les outrages dont il avoit ele' l'objet , prit sur lui-même la réparation d'une partie des dommages causes dans un grand nombre de dc'parlemens par l'invasion e'trangère , et s'empressa de secourir une infinité de malheureux qui avoient à se reprocher à eux-mêmes les pertes qu'ils souffroient. La famille royale suivit l'exemple de son auguste chef.
11 etoit important d'épurer une partie de la législation et de la mettre en harmonie avec la religion catholique, de'clare'e par la charte constitutionnelle , religion de l'état. Parmi les dispositions du code civil se trouvoit celle qui autorisoit le divorce entre deux époux , et qui consequemment detruisoit l'indissolubilité' du mariage , un des dogmes fondamentaux de la religion catholique. Les chambres firent un grand pas vers la re'^ormation des mœurs en supprimant cette loi, source intarissable de scandales et de desordres.
Cependant il ëtoit urgent , maigre' la présence des troupes étrangères sur le territoire français , de remplacer celte armée c|ui avoit de'pose' ses armes au delà de la Loire , et d'environner le trône d'une garde nombreuse qui le fît respecter par sa bravoure et sa fide'lite. Un recrutement, ordonné dans tous les départemens, appela, sous l'enseigne des lis, une jeunesse inaccessible à la trahison, et un certain nombre de vieux soldats qui ne s'étoient point rendus coupables de désertion , ou que la contrainte seule avoit poussés sous les drapeaux de Napoléon. Des chefs d'une fidélité reconnue furent placés à la tête de cette nouvelle armée , dont on ne tarda pas à éprouver le bon esprit.
Des agitateurs, qui regrettoient les jours de l'usurpation et détestoient ceux de la légitimité, parcouroient les campagnes de plusieurs départemens ; et, profitant du fléau de la disette causée par l'intempérie des saisons, faisoient leurs efforts pour
en soulever les habifans contre le gouvernement , auquel ils imputoient le projet de re'tablir la dîme, les corsées , et d'attenter aux transactions relatives aux biens nationaux. Trompés par leurs perfides suggestions, quelques milliers de paysans se soulevèrent dans le département de Tlsère, et marchèrent sur la ville de Grenoble , dans Tespérance de s'en emparer avec le secours de la garnison de cette place. Cette troupe de rebelles reconnut bientôt son erreur : repousses et pours ivis par les soldats dont ils s'étoient promis l'assistance , ils cherchèrent leur salut dans une fuite précipitée. Quelques-uns de leurs chefs , et plusieurs d'entre eux , jugés et condamnés par la cour prévôlale, périrent sur l'échafaud. Nous devons faire observer ici que les cours prévôlales, tribunaux d'exception , avoient été rétablies temporairement, pour effrayer les perturbateurs et les rebelles par la crainte d'un jugement prompt , sévère, et en dernier ressort.
Les mêmes mouvemens ne tardèrent pas à se manifester dans les environs de Lyon, où les habilans de plusieurs villages, abusés par les mêmes suggestions, se réunirent sous les couleurs de la révolution. Le succès de leur révolte fut le même : une cour prévôtale et l'échafaud mirent fin à ces coupables manœuvres. Dans d'autres endroits , des séditions formées aussi et parla disette et par les opinions politiques, furent bientôt calmées ; mais les coupables, moins révoltés que simplement séditieux, ne furent punis que par un emprisonnement plus ou moins long , qui fut abrégé, quelque temps après, par la clémence royale.
Après avoir pour\'u aux dépenses de l'état , par la fixation de son revenu de l'année , et en même temps au premier paiement des troupes étrangères qui occupoient nos places fortes , la chambre des députés termina sa session , devenue mémorable par le nom à'Introwable qu'on donna , l'année suivante , h cette chambre. Celle qui la remplaça ne se montra point animée du même esprit , et un nouveau ministère ne marcha point sur les traces du précédent.
Année i Si 7. Deux négociations d'un genre différent avoient été entamées en ItaHe; l'une auprès du roi des Deux Siciles , à l'effet d'obtenir, de ce prince , sa petite-fille pour le duc de Berry ; l'autre avoit pour objet un nouveau concordat qui pût rétablir, sur une partie de ses anciennes bases , l'Eglise de
France , et pourvoir aux besoins des fidèles par IVrection de nouveaux sièges : le roi obtint le succès qu'il cspéroit.La jeune princesse Napolitaine arriva en France vers le commencement de Te'te' , et son mariage avec le duc de Berry fut cc'lebre' avec la plus grande solennité' et à la plus vive satisfaction des Français, qui virent dans cette union un gage certain de la durée de la famille royale : alors on dtoil loin de pre'voir l'e'vénement tragique qui dévoua, quelques années après, la jeune épouse du prince français à un triste et éternel veuvage. Le concordat, signé à Rome entre l'ambassadeur de France et Sa Sainteté, ne reçut pas l'exécution que sollicitoient les besoins de l'Eglise de France, par l'opposition de la chambre des députés; mais le gouvernement ne désespéra pas d'arriver à son but, dans une circonstance plus favorable.
La chambre , qui avoit remplacé celle de i8i5, se montra, comme nous l'avons dit plus haut , animée d'un esprit différent , et le ministère s'éloigna visiblement des traces de celui qui l'avriit précédé» Alors fut mis en vigueur un système qui approchoit plus, par ses principes et leur application, de ceux de la révolution que de ceux de la légitimité; alors la liberté, ou plutôt la licence de la presse, enfanta une foule de journaux et de libelles où les actes du gouvernement et des autorités inférieures étoient censurés avec violence , et souvent avec injustice ; alors parut la fameuse ordonnance du 5 septembre, qui, sous le prétexte de maintenir les dispositions de la charte constitulioimelle , sembloit inviter les ennemis de la monarchie à redoubler d'efforts pour la renverser ; alors enfin le ministère ne vit plus, à son tour, d'autre manière de gouverner, que de balancer les partis les uns par les autres.
An 1818. Cependant l'état étoit tranquille, ses finances s'amélioroient de jour en jour, et l'étranger, dont les troupes occupoient encore plusieurs de nos places fortes , étoit satisfait de l'exactitude avec laquelle on lui payoit les contributions qu'il nous avoit imposées par le traité du mois de novembre i8i5. Il y avoit trois ans que le paiement s'effectuoit au moyen d'emprunts considérables , lorsque les empereurs de Russie et d'Autriche, le roi de Prusse , le duc de Richelieu, nninistre des affaires étrangères de France, et le ministre des affaires étrangères d'Angleterre , s'assemblèrent en congrès à
Aix-la-Cbapelle, Les souverains prenant en conside'ralion la paix intérieure dont la France jouissoit , et l'exactitude de son gouvernement à remplir les engagemens qu'il avoit contractes à leur égard, décidèrent , après quelques arrangemens financiers , que leurs troupes évacueroient successivement le territoire français.
i8ig. La guerre de plume ne cessoit point entre les partis que les déclamations de quelques orateurs de la chambre des di'putés contribuoient beaucoup à animer l'un contre l'autre. Ces partis, devenus redoutables au ministère, entravoient sa marche; et pour se maintenir contre eux il composoit tantôt avec l'un , tantôt avec l'autre: ce fut pour se faire un rempart contre celui des ultras, oppose à celui des libéraux, qu'il lit entrer dans la chambre des pairs un grand nombre de nouveaux membres.
La France , agitée par les débats politiques qui subsîstoient même après la clôture des chambres, apprit avec beaucoup de j lie la naissance de Mademoiselle, fille du duc de iierry. La jeune épouse de ce prince avoit déjà donné le jour à un fils qui en naissant étoit descendu dans le tombeau. Mais la bonne santé du dernier enfant faisoit espérer que la fécondité de la mère ajouteroit plusieurs autres rameaux à la tige des lis.
An 1820. Les bons Français se consoloient de leurs maux passés , par cet espoir , lorsque retentirent dans la capitale ces funestes paroles : le duc de Berry a été assassiné. Ce prince, qui s'étoit rendu, le i3 février, au spectacle de V Opéra avec la duchesse, son épouse, en e'toit sorti à onze heures du soir, pour la reconduire à sa voiture. Un assassin, nommé Louvel, s'approche du prince en ce moment, et lui porte un coup de poignard. Il s'échappe ; mais poursuivi , il est arrêté et conduit vers sa victime qu'on s'étoit empressé de transporterdans un appartement de l'édifice. La blessure étoit mortelle. Le roi , les princes et princesses de la famille royale , aussitôt informés de ce funeste événement, accourent auprès du malheureux duc, qui, après avoir pardonné à son assassin, et béni sa femme , prosternée auprès de son lit de mort , et la jeune princesse , expira cinq heures après dans les senliraens d'une héroïque piété.
L'instruction du procès de l'assassin ne tarda pas à com-
mencer à la chambre des pairs. On devoit naturellement penser qu'il n'a\ oit pas commis un si grand crime , sans avoir quelques complices; mais il ne lit aucun aveu dans les interrogatoires ; et condamne à mort, il marcha au supplice, avec Timpassibilite d'un scele'rat consomme'.
Le duc de Berry fut universellement regrette' pour ses excellentes qualités personnelles. Il e'toit tendre époux ^ bon ami , protecteur des artistes , bienfaiteur des malheureux, vif, brave , chéri des soldats et de toutes les personnes qui avoient l'honneur de le servir. Cependant on peut dire qu'il ne mourut pas tout entier. Avant de rendre le dernier soupir, il avoit dotmé un motif de consolation à sa famille éplorée , en invitant sa jeune épouse à se conserver pour le tendre fruit qu'elle portoit dans son sein.
Le crime commis sur la personne d'un prince , en qui résidoit le dernier espoir de la famille royale , ouvrit les yeux à tous les royalistes sur les doctrines dangereuses professées à la tribune de la chambre des députés et dans les journaux libéraux. Un nouveau ministère ne crut pas trouver de moyens plus efficaces , pour en arrêter les progrès, que de proposer, au nom du roi, le changement de la loi des élections et le rétablissement de la censure. Après de violens débats, qui donnèrent lieu au dehors à de nombreux rassemblemens , où les cris de la sédition se faisoient entendre , la majorité de la chambre suspendit la liberté de la presse, et partagea les électeurs de chaque département en plusieurs collèges, ceux d'arrondissemens et celui de département : ce dernier fut composé du tiers des plus imposés des premiers collèges , cjui, conséquemment eurent un double vote.
L'espérance que la France avoit conçue de voir naître un rejeton du duc de Berry, s'accomplit heureusement. L'auguste veuve de ce prince mit au monde, au mois de septembre, un fils dont la naissance fut regardée comme une espèce de miracle : aussi le roi, après lui avoir, à l'exemple du grandpère de Henri iv , frotté les lèvres d'une gousse d'ail , et fait boire une goutte de vin de Jurançon, lui donna-t-il les noms de Henri- Dieudonné. Le monarque n'oublia pas, dans cette grande occasion, de récompenser la fidélité des Bordelais , en ajoutant à ces noms le titre de duc de Bordeaux.
1821-1822. La naissance de ce prince , en comblant de joie
Ja famille royale et tous les Français intéressés au maintien de Tordre et de la paix, qui peut seule assurer la conserv'ation de cette auguste dynastie, avoit porté la douleur dans l'àme de ses ennemis. Kxcite's et par la haine particulière et par les discours anli-monarcliiques prononcés à la tribune , ils entreprirent de séduire une partie des soldats de la garnison de Paris. Plusieurs officiers ne craignirent pas de favoriser leurs criminelles machinations. Ce complot fut découvert, et les prévenus, traduits à la chamijre des pairs , furent , après de longs débats, les uns punis de la prison, les autres absous et rendus à la liberté. Ce jugement de la première chambre n'empêcha pas d'autres conspirateurs de se livrer à de nouvelles manœuvres contre le gouvernement. Un comité directeur, inconnu , fut accusé de les soutenir, d'en augmenter le nombre, et d'organiser des coiîspiralions sur divers points de la France. Un général , nommé Berton , parut dans les départemens de Touest , entreprit , par l'entreprise de quelques 6ous-of firiers , de soulever un rc'giment , en garnison à La Rochelle ; et se mettant ensuite à la tète de quelques centaines d'hommes séduits, il s'empara de Thouars, et marcha sur la ville de Saumur. Repoussé, il prit la fuite avec plusieurs de ses complices, et se tint caché en attendant une circonstance favorable pour reparoître sur le théâtre de la rébellion. A peu près dans le même temps, d'autres conjurés agi! oient les départemens du Haut-Pihin , du Doubs , et se montroient même à Marseille. La vigilance du gouvernement déconcerta les complots des agitateurs. Quatre sous-officiers, du régiment en garnison à La Rochelle, furent arrêtés, jugés et condamnés à mort par la cour d'assises de Paris ; le général Berton , découvert et arrêté dans le lieu où il s'étoit retiré, fut condamné à la même peine, avec quelques-uns de ses complices, par la cour d'assises de Poitiers ; les prévenus de conspiration dans la ville de Béfort , furent jugés parla cour d'assises de Colmar ; quelques-uns d'entre eux furent punis d'une détention plus ou moins longue , quelques autres renvoyés absous. Les plus coupables avoient pris la fuite. Dans toutes ces procédures, on reconnut l'existence de sociétés secrètes, composées d'hommes, qui se donnoient le nom de Carboiiari ; et dans celle du général Berton , le procufeur général de Poi-
tiers signala quelques membres de la chambre des députés , comme chefs de la conspiration de ce gene'ral.
Malgré toutes les alarmes que ces conspirations inspiroient au gouvernement, les chambres ne craignirent pas de supprimer la censure qui sVxerçoit sur les journaux ; mais en même temps pour prévenir et réprimer les abus que pourroit entraîner la liberté rendue à la presse, elles porlèrent une loi , qui fut sanctionnée par le monarque , en vertu de laquelle les délits de la presse seroient jugés par les cours royales, sans le concours du jury. L'effet de cette loi fut tel qu'on Tavoit prévu. Les journalistes, devenus plus libres, devinrent en général plus circonspects dans leurs discussions, sans perdre néanmoins la couleur qui les distinguoit les uns des autres.
An 1822. Cependant l'Espagne présentoit à l'Europe le triste spectacle de la guerre civile , la plus sanglante et la plus acharnée. Dès 1820, une révolution, produite par une révolte à main armée, dans la ville de Cadix, avoit dépouillé le roi de la majeure partie de son autorité, pour la mettre entre les mains des cortès. Cette assemblée avoit remis en activité la constitution démocratique que celle de 181 2 avoit rédigée dans l'île de Léon , pendant la guerre que les Espagnols avoient alors à soutenir contre les Français. Aux troubles inséparables de cette révolution , s'étoit jointe une maladie contagieuse, qui causoit les plus grands ravages dans la province de Catalogne. Le gouvernement français, alarmé du voisinage de cette contagion, avoit formé, en 1821 , un cordon sanitaire vers les Pyrénées-Orientales, pour en empêcher l'introductiou dans le royaume.
Lorsque la contagion eut disparu , la guerre civile en prit la place dans la contrée qu'elle avoit désolée , et dans quelques autres provinces du nord de l'Espagne ; le cordon sanitaire fut alors renforcé, s'étendit depuis Perpignan jusqu'à Bayonne, et prit ensuiie le nom d'armée d'observation. L'Europe entière ne tarda pas à porter des regards inquiets sur un royaume en proie aux principes révolutionnaires et à tous les fléaux des discordes civiles, et les souverains de la Sainte-Alliance s'alarmèrent vivement à la nouvelle des événemens qui, le 7 juillet , avoient menacé la sûreté de Ferdinand vil et de sa famille. Assemblés à Vérone aux mois d'oc-
^go . ÉRASÏE,
tobre, de novembre et de de'cembre , les empereurs de Russie et d'Autriche, le roi de Prusse et les ministres de France et d'Angleterre prirent en considération la de'plorable situation de la Péninsule, et re'solurent d'y porter un prompt remède. Mais au lieu d'employer d'abord celui d'une intervention arme'e, ils de'cidèrent que, pre'alablement , ils mettraient en usage tous les moyens que la prudence et l'humanité leur dicteroient , pour amener les partis à une conciliation nécessaire, et surtout les cortès à faire à leur constitution anarchique les modifications réclamées par les intérêts de l'Europe , et surfout par ceux de la monarchie espagnole.
Les négociations de l'ambassadeur de France avec le gouvernement espagnol n'ayant eu aucun résultat satisfaisant, le roi déclara le 28 janvier 1823, dans son discours pour la convocation des chambres, qu'il avoit résolu de porter l'armée d'observation à cent mille hommes. Dès ce moment , des troupes nombreuses, en infanterie et en cavalerie, se mirent en marche vers les Pyrénées pour entrer en Espagne , si la guerre étoit inévitable. Son altesse royale le duc d'Angoulême partit vers la fin de mars pour se mettre à la tête de cette armée. Quelques jours auparavant les deux chambres avoient voté, pour les frais de celte guerre, un emprunt éventuel de cent millions.
Les cent mille soldats qui dévoient franchir les Pyrénées pour délivrer le roi Ferdinand vu, de la tyrannie des Cortès, furent partagés en trois grands corps, dont l'un se nommoit armée des Pyrénées occidentales, le second armée des Pyrénées orientales, et le troisième armée de réserve- Trois cents gardes-du- corps formoient l'escorte du prince généralissime, qui avoit sous ses ordres le général Guilleminot, chef de son état major; les maréchaux Moncey , Oudinot et Lauriston; les généraux Molitor, de Damas, Bourk , Obrecht, Castex, Tirles, Dode, Canuel , de Conchy, prince de Hohenlohe, Curial, Donnadieu, Pamphile-la-Croix, Roussel, d'Hurbal, Domont , Berge, Bourmont , Bordesoule, etc. Une armée française commandée par de tels chefs devoit compter sur des succès aussi prompts que multipliés, lors même qu'elle n'eut pas eu pour auxiliaires l'armée royaliste , si fameuse sous le nom d'armée de la foi, que commandoit le
ENTRETIEN XXIV. ^gi
baron d'Erolos , et d'autres troupes d'espagnols royalistes, sous les ordres du général d'Espagne.
Le duc d'Angoulême partit de la capitale , le i5 mars 1823, pour se mettre à la tête des troupes. Dès qu'il fut arrive à l'extrême frontière , il donna ses ordres pour que lout fut préparé pour le passage de la Bidassoa. Ce passage fut entièrement effectué le 7 avril. La veille, dans l'après midi, une troupe de transfuges français eut l'audace de faire feu sur les premières divisions qui se présentèrent au passage; un coup de canon à mitraille les eut bientôt forcés à la retraite. A six heures du matin de la journée du 7 , le prince généralissime fit son entrée dans la ville d'Irun, à la tête des troupes. Dès ce moment, l'armée prit dilTércntes directions. La place de St .-Sébastien fut bloquée, le port du Passage et Fontarabie furent occupés, et le général d'Espagne se rendit maître des avenues de Pampelune. Quésada et Longa, autres gc'néraux espagnols, soutinrent les flancs des corps sous les ordres du maréchal Oudinot. Le baron d'Eroles fut destiné à faciliter en Catalogne les opérations du maréchal Moncey.
Courons comme notre armée. Pendant que les corps de droite et de gauche bloquent ou prennent les places qui se rencontrent sur leur direction, et poussent devant eux les bandes des Cortès, l'armée du centre passe l'Ebre, et s'avance sur la route de Madrid. A la nouvelle de sa maiche , les Cortès frappés de terreur, s'enfuient de Madrid, emmenant à leur suite le roi Ferdinand à Séville , et ensuite h Cadix.
Cependant, le fameux Mina, chef de guérillas, opposoit une résistance opiniâtre dans les montagnes do la Catalogne, aux corps d'armée du maréchal Moncey. Il étoit partout, et on ne le rencontroit nulle part. Mais bientôt les généraux constitutionnels , indignés de la conduite des Cortès envers leur roi , et désespérant du succès de la cause qu'ils défendoient , après l'entrée des troupes françaises à Madrid , se soumirent successivement. C'étoit Morillos, comte de Carthagène, le comte de l'Abisbal et Ballesteros. Restoient deux autres généraux, Riégo et Quiroga. Le premierfut pris dans l'Andalousie , et l'autre s'embarqua pour l'Angleterre.
On approchoit rapidement du théâtre le plus important de la guerre ; les Cortès avoient emmené le roi Ferdinand de Séville à Cadix, comme un otage qui devoit répondre de leur
sûreté. Dès le mois de juillet, Tîle de Le'on et la forteresse du Trocade'ro , qui en défend les approches , virent paroître le corps d'arme'e commande' par le prince géne'ralissime en personne. Le Trocade'ro avoiteté rendu presque inexpugnable par de nombreux travaux , et une forte garnison en defendoit les ouvrages. La tranchée fut ouverte dans la nuit du 19 au 20 août, et dans la nuit du 3o au 3i , après une canonnade violence qui avoit eu lieu dans la journée , commença l'attaque dti vive force. Avant neuf heures du matin lous les retranchemens de l'ennemi furent enlevés, et le même jour 3i août, les troupes françaises, après deux nouvelles attaques contre le corps de la place , y firent leur entre'e.
Après la prise du Trocadero, et le bombardement de Cadix par les forces navales françaises, les Corlès, réfugiées dans cette ville, rendirent la liberté au roi Ferdinand, et se déclarèrent dissoutes. Le 1'='^ octobre, ce prince et sa famille se rendirent au port Ste.-Marie, où le duc d' Angoulème alla les recevoir. Le surlendemain Cadix fit sa soumission , et reçut nos troupes dans ses remparts. Ainsi se termina cette révolution qui, après avoir commencé en 1820, auroit fini, peut-être, par précipiter la monarchie espagnole et le monarque dans un abîm.e de malheurs.
Après avoir ramené Ferdinand dans la capitale de ses états, le duc d'Angoulème partit de Madrid , pour revenir h Paris où il fit son entrée le 2 décembre, au milieu des acclamations d'une foule immense, rassemblée depuis la barrière de V Etoile jusqu'au (bateau des Tuileries.
Après avoir suivi notre armée jusqu'à Cadix , jetons un coup d'oeil sur l'intérieur de la France ; pendant cette courte guerre , le gouvernement s' étoit occupé de projets de loi, qu'il jugeoit nécessaires pour consolider les institutions établies par la charte. Le ministère ne trouva pas pour cela de meilleur moyen que la septennalité , au lieu de la nomination annuelle, par cinquième, des députés des départemens. Ce projet, présenté aux chambres pendant la cession de 1824, fut converti en loi, malgré la vive opposition de plusieurs députés. L'auguste auteur de la charte avoit pensé que le renouvellement qui avoit eu lieu jusqu'alors nuiroit h la fixité des principes monarchiques, par les nouvelles opinions qu'il introduiroit annuellement dans la chambre élective.
ENTRETIEN XXIV. ^gS
Ce prince s'occupoit sans cesse des moyens de perfectionner cette charte qu'il avoit octroyée à ses peuples , lorsqu'une maladie qui le tourmentoit depuis long- temps, et qui prit tout à coup un caractère alarmant, après quelques mois de souffrances, le fit descendre dans la tombe le i8 septembre 1824. Aussitôt après sa mort, le comte d'Artois, son frère , monta sur le trône, sous le nom de Charles x. Ce prince ne crut pas pouvoir ["mieux signaler son avènement à la couronne , qu'en supprimant la censure des feuilles périodiques, qui avoit été rétablie quelques mois avant la mort du roi , son frère. L'année suivante, pendant la cession des chambres, il voulut encore signaler le commencement de son règne, par l'exécution d'un projet dont Louis xviii lui avoit fait la confidence. 11 fit donc présenter aux deux chambres le projet dont le but étoit d'indemniser les Français dont les biens avoient été vendus pendant leur émigration. Ce grand acte de justice consommé par une loi , il alla se faire sacrer à Reims.
De l'Etude de la Chronologie et de l'Histoire.
Eraste. Je me propose, dans cet entretien, de vous apprendre comment il faut étudier la chronologie et l'histoire.
Pour les élémens de la chronologie , le moyen le plus court est de copier des tables. En cela, il y a un ordre à suivre , c'est de ne placer dans vos premières tables que les époques ; vous en ferez ensuite de plus complètes , observant toujours de n'augmenter une table que lorsque vous l'aurez plusieurs fois écrite de mémoire. La chronologie élémentaire ne consiste que dans une série de dates : elle forme la chaîne générale des événemens consignés dans les archives de l'histoire , et classe les événemens précisément à la place et dans l'ordre des temps qui leur conviennent.
La multiplicité des faits ne donne que des idées confuses, quand ils ne sont pas arrangés avec beaucoup d'ordre. Un événement fameux , et de nature à faire époque , doit être pour la chronologie ce qu'une capitale ou une ville considé-
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rable est pour la géographie. Les eve'nemens d'une moindre importance viennent se ranger autour d'un e'vénement majeur, comme toutes les petites villes, bourgs et autres lieux sans conse'quence , autour d'une capitale.
Voici une table chronologique dos époques les plus remarquables avant l'ère vulgaire , qui peut vous servir de modèle pour d'autres tables du même genre :