‹ Erckmann et ChatrianChapitre 1 sur 11 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le 19 août 1889, dans un article intitulé Erckmann ET Chatrian, le Figaro précisait les bruits qui couraient depuis plus d’un an, dans les milieux des journaux, du théâtre et de la littérature, sur la rupture de la célèbre amitié et de -l’étroite collaboration de ces deux auteurs. Certains prétendaient que cette rupture avait eu lieu sur Pinitiative d’Erckmann, indignement volé par son collaborateur, d’autres soutenaient que Chatrian avait rompu avec son ami, écœuré de la façon dont celui-ci, retourné à Phalsbourg, pactisait avec les Allemands. Le signataire de l’article, Auguste Georgel, prenant sans restrictions ie parti de Chatrian, confirmait l’attitude antipatriotique d’Erckmann, l’expliquait par la bassesse de son caractère et, renversant les griefs, prétendait que c'était Chatrian qui aurait été dépouillé par son avide collaborateur. Cet article d’un journal aussi répandu que le Figaro, eut un retentissement considérable; d’après l’'Argus de la Presse, quatre-vingt-quatre journaux, tant de province que de Paris, le reproduisirent plus ou moins complètement.

Les lecteurs du Figaro ne s’étonnaient guère de trouver pareille diatribe dans ses colonnes. Ce journal s'était toujours montré des plus sévères pour la tendance des deux écrivains républicains; un de ses rédacteurs le p'us en vue, M. Saint-Genest, avait pris l'initiative et la

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direction de la campagne de presse qui, sans succès du reste, devait faire interdire à l’Ami Fritz l’accès de la scène de la Comédie-Française (1876). Mais ils pouvaient être surpris de cette apologie inattendue d’un des deux auteurs jusqu'ici si violemment attaqués. C’est qu'en 1889, on traversait une période particulièrement agitée. Les partis politiques se reclassaient sur de nouvelles bases. Le général Boulanger groupait autour de lui, sous le drapeau de la réaction et de la revanche, les adversaires de Jules Ferry, ennemis, les uns de sa politique laïque, les autres de sa politique coloniale. On trouvait ainsi, réunis dans ce parti hybride, dont le Figaro était un des organes les plus importants, des monarchistes notoires comme Buffet, à côté de républicains convaincus comme Clemenceau et. Chatrian qui subordonnaient à leur désir ardent de reprendre les provinces perdues, leur amour sincère de la République, à leur haine du Prussien, leur méfiance des Jésuites et du Vatican.

Nous reproduisons ci-dessous, avec quelques commenlaires, l’article du Figaro, et prions le lecteur de se reporter, pour supplément d’information, au chapitre V, première partie, de notre ouvrage : Erckmann-Chatrian d’après des documents inédits (1).

(1) Erckmann-Chatrian, étude biographique et critique d’après des documents inédits. Thèse pour le doctorat ès lettres présentée à la Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg par L. Schoumacker, Censeur des études au Lycée de Metz.

Il nous a paru intéressant de publier, dans le Figaro quelques détails curieux et inédits sur la rupture de la collaboration Erckmann-Chatrian, ces deux frères siamois qui ont remporté un si grand succès à la Comédie- Française, avec l’Ami Fritz — car la collaboration est irrévocablement rompue, et les causes qui ont amené cette rupture sont singulièrement bizarres.

Tout le monde sait que ces deux écrivains ont donné plusieurs pièces à différents théâtres : Madame Thérèse et la Guerre, au Châtelet; la Taverne des Trabans, à l’Opéra-Comique; le Fou Chopine, à la Renaissance; Myrlille, à la Gaîté, où nous avons vu pour la dernière fois ce pauvre Talien, mort à Saint-Maurice; mais, ce que l’on ignore, c’est que Chatrian, aidé par quelques collaborateurs, tels que MM. Jules Barbier et Maurice Drack, a travaillé seul pour le théâtre, tandis que M. Erckmann y est resté complètement étranger (1).

Ce qu’il y a d’étrange, c’est que M. Erckmann n’a jamais mis une virgule dans les dix ou douze pièces qui portent son nom et qu’il ne connaît même pas encore aujourd’hui celles d’entre ces pièces qui ne sont pas imprimées, n’ayant jamais quitté Phalsbourg (2) où il vit dans une complète tranquillité avec les Allemands.

(1) Tout ceci est exact, si on excepte le Juif Polonais, écrit

par Erckmann seul.

(2) Erckmann quitta Phalsbourg en 1871 et y revint en 1883.

Aussi longtemps qu’il y eut des recettes fructueuses, Erckmann se contenta d’empocher la part que Chatrian lui faisait; mais une fois le succès épuisé, l’excellent Phalsbourgeoïis chercha à Chatrian une querelle d’Allemand et lui dépêcha un neveu — son futur héritier, sans doute — M. Alfred Erckmann, membre du Comité-Directeur de l’Association générale d’Alsace-Lorraine (3).

Le moment choisi était propice : Chatrian venait d’avoir une congestion (4). C'était un homme brisé, affaissé, voûté, qui avait perdu la mémoire et dont on pouvait aisément obtenir une signature.

(3) Inexact. À la suite de l’épuisement du succès, selon l’'euphémisme de Georgel, Chatrian quitta Paris pour venir s'établir à Saint-Dié (1885). À ce moment, il reconnut luimême que, par suite de son éloignement et de son état de santé, il ne pouvait plus gérer les affaires d’'Erckmann comme il l'avait fait jusqu'ici. C’est d'accord avec lui qu'Erckmann choisit son neveu Alfred pour le remplacer,

L'Association générale d’Alsace-Lorraine était l’organisme qui groupait les diverses sociétés d’émigrés des provinces perdues. Le fait que Georgel voit et désigne en M. Alfred Erckmann le membre du Comité directeur de cette Association, nous indique un des motifs de ses attaques : les rivalités et les divergences de vues au sein de cette Société.

(4) Cette congestion s’est produite vers septembre 1886. Elle ne semble pas avoir affaibli Chatrian immédiatement. Dans ses lettres de cette époque, il se montre bref, mais lucide. Ce n’est que vers 1888 que les conséquences de cette attaque commencèrent à se manifester de façon intermittente. Au cours de la discussion dont parle Georgel (1887), Chatrian fit preuve d’une lucidité remarquable dans la défense du son point de vue et de ses intérêts,

M. Alfred Erckmann déclara que son oncle ne voulait entrer pour aucune part dans les sommes allouées par Chatrian aux autres collaborateurs, et il réclama à Chatrian, à titre d’indemnité (5), de lui signer l’abandon complet de ses droits sur l’œuvre entière, édition et théâtre (6).

Sans l’auteur de ces lignes (7), Chatrian aurait signé sans comprendre ce qu’on lui demandait, et ses fils

. seraient complètement dépouillés (8).

“3 Le grand coûp n'ayant pu réussir, le neveu offrit à Chatrian de le conduire chez un arbitre qui jugerait le différend (9).

Malgré nous, Chatrian, fort de sa conscience, accepta la proposition de M. Alfred Erckmann.

(5) Erckmann n’a jamais demandé d’indemnité; il s'est borné à refuser de payer seul les collaborateurs qui avaient aidé Chatrian dans ses pièces de théâtre. Il acceptait d’en payer la moitié. |

: (6) Complètement faux. C’est Chatrian qui, après l’arbitrage de Me Sée, offrit, entre autres modes de règlement, la cession . de ses droits d'auteur à Erckmann. Celui refusa.

(7) Georgel n’a joué aucun rôle dans ces tractations de 1887.

(8) En refusant ce mode de règlement, Erckmann tint compte de la situation de famille de Chatrian.

(9) Me Sée avait arbitré auparavant, à la satisfaction d’Erckmann et de Chatrian, un différend entre eux et leur éditeur Hetzel.

Ne croyez pas que ce dernier conduisit Chatrian devant la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques... (10). Non! c'était trop compliqué. Il le conduisit chez M. Sée, avocat, qui est aussi son collègue à l’Association générale d’Alsace-Lorraine (11).

Après avoir épluché tous les comptes, que Chatrian avait spontanément remis (12) au neveu de son collaborateur honoraire, M. Sée déclara gravement que Chatrian devait rendre à Erckmann les sommes attribuées aux autres collaborateurs (13). |

Chatrian avait horreur des discussions; pour tout au monde, il ne voulait initier le public à ses démêlés avec Erckmann; pour avoir la paix, et sur notre conseil, il

(10). Il n’a jamais été question de cette société lors du choix d’un arbitre.

(11) Nous percevons ici un écho des dissentiments qui régnaient alors dans les milieux alsaciens-lorrains, énervés par une longue attente de la réparation, par la crise boulangiste, par les mesures prises par Bismarck en Alsace-Lorraine, divisés sur l’attitude à observer et les mesures à prendre, si- -tuation confuse qui favorisait certaines ambitions personnelles.

(12) Chatrian avait proposé de les remettre à M. Alfred Erckmann dès le moment où il lui transmit la gestion des affaires de son oncle.

(13) inexact. L’arbitrage de Me Sée tend à faire partager entre Erckmann et Chatrian les sommes payées aux collaborateurs et que Chatrian avait imputées à Erckmann seul.

offrit au représentant de son collaborateur la moitié de cette somme, soit 22.127 fr. 85 (14).

Naturellement, le neveu accepta l’argent; il fit leste-

ment un reçu et il encaissa ce que Chatrian lui offrait si bénévolement.

Mais que pensez-vous d’un pareil arbitrage?

Et que dites-vous aussi de l’arbitre, M. Sée, qui commençait à gagner les brillants honoraires qu’il a touchés en reprochant à Chatrian son chauvinisme? (15).

Ils ne sont donc pas chauvins, à l'Association générale d'Alsace-Lorraine? Les discours qu’ils prononcent et les vers qu’ils récitent chaque année, au pied du sapin apporté de la terre conquise, ce n’est donc pas du chauvinisme? (16).

Que pensez-vous encore de M. Erckmann, qui cherchait à dépouiller un ami de quarante ans (17), de ce collaborateur qui a perdu le sentiment de la patrie, puis-

(14) Me Sée, d'accord avec Erckmann, avait laissé le soin de calculer cette somme à Chatrian, qui la régla dans un délai de quatre mois.

(15) Même observation qu’en 11. Allusion.obscure.

(16) La fête de Noël, célébrée autour d’un sapin apporté des Vosges alsaciennes, était la grande fête annuélle de l’Association d’Alsace-Lorraine. Edouard Siebecker y récitait des vers de sa composition, qu’il a groupés ensuite en un volume sous le titre : Poésies d’un vaincu (Berger-Levrault, éditeur, 1882).

(17) Inexact. Erckmann voulait voir établir, comme par le passé, le partage égal des frais entre lui et Chatrian.

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qu’il vit à Phalsbourg sans être inquiété, alors que les Allemands se montrent si cruels à l’égard des malheureux Alsaciens qu’ils soupçonnent d’être sympathiques à la France? (18).

Il est vrai que M. Erckmann vit là-bas au milieu de sa famille (19), devenue allemande par son choix, à côté d’une nièce qui a épousé un médecin-major du régiment de Brunswick (20), et qu’il a eu l’honneur de recevoir

(18) Nous passons ici au deuxième reproche que Geargel adresse à Erckmann, Nous sommes en 1889; depuis trois ans, en Alsace-Lorraine, les Allemands redoublent de sévérité contre tout ce qui est français : expulsions, dissolutions de sociétés, prison, amendes, etc. Les passeports, introduits le 1° juin 1888, sont une des mesures les plus cruelles- prises à cette époque.

À Phalsbourg, Erckmann vivait en reclus, toléré par l’autorité allemande, à laquelle il devait se présenter tous les mois. Jamais il n’eut d'autorisation de séjour. On fermait les yeux sur sa présence.

(19) Ceci était exact avant 1870; lorsqu'il allait à Phalsbourg, Erckmann descendait chez son beau-frère Hippolyte Weisse. Depuis son retour à Phalsbourg, en 1883, il occupait un logement personnel.

(20) Ce mariage eut lieu en 1873. Emma Weisse, âgée alors de trente et un ans, atteinte d’une maladie nerveuse qu’on jugeait incurable, fut guérie par le médecin militaire du bataillon brunswickois en garnison à Phalsbourg, le docteur Ludewig, homme, paraît-il, fort distingué. Emma Weisse voulut l’épouser à toutes forces, malgré l’opposition de ses parents, dont nous retrouvons les doléances sur ce sujet dans plusieurs as adressées à Erckmann à cette époque.

Lorsque Georgel nous dit qu'Erckmann vivait à côté de sa |

nièce, il se trompe, le docteur Ludewig RYAN été constamment en garnison à Metz.

eu

dans sa maison le gouverneur de la Lorraine et qu'il a serré la main de cet Allemand, lui, dont les Allemands ont bombardé la ville et brûlé la maison de son père (21).

Nous avons sous les yeux une lettre de ce bon patriote, dans laquelle nous coupons le passage suivant :

« Les Français restés en Alsace-Lorraine sont de véritables imbéciles, des crétins que je connais depuis quarante ans et que je n’ai jamais fréquentés. — Ces gens-là se dénoncent les uns les autres à l'autorité allemande.…. (22). »

Quelle honte!

Il a osé écrire cela, lui, Erckmann, membre d'honneur de la Loge Alsace-Lorraine et de beaucoup de sociétés qui ont pour but de défendre, contre les conquérants, les droits et les revendications des conquis!

Et ce cupide, qui mange en Allemagne l’argent que

(21) On trouvera dans la lettre inédite publiée à l’appendice, le récit de cette réception.

(22) Nous ne possédons malheureusement pas la lettre de Chatrian, à laquelle répond celle d’Erckmann, que nous publions in extenso à Pappendice. On remarquera la façon tendancieuse dont Georgel la modifie, en remplaçant : « dans ces pays » par « en Alsace-Lorraine >» en supprimant les raisons pour lesauelles Erckmann trouve ses compatriotes « émbéciles », 21 oubliant de mentionner que lorsqu'il serre la main au gouverneur de la Lorraine, il ignore son identité. Quant aux dénonciations dont parle Erckmann, c’est, on le sait, un système de gouvernement habituel en Allemagne; il s’était rapidement acclimaté en Alsace-Lorraine où nous l'avons . retrouvé en 1918.

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Chatrian lui a gagné en France, ne serait pas un mauvais Français? (23). |

Nous en appelons à tous les patriotes.

En revanche, nous voyons Chatrian à Saint-Dié, sur la frontière française, élevant ses fils dans l'amour de la France, les engageant, dès l’âge de dix-huit ans (24), dans le même régiment français, où ils sont sous-officiers; nous le voyons refuser de traverser la frontière, pour aller, à quelques kilomètres de là, revoir le tombeau de son père (25) où sa place est marquée, mais où il a défendu qu’on le portât, aussi longtemps que les bottes allemandes fouleront l’Alsace-Lorraïne (26).

Car c’est Chatrian qui a écrit, seul, l’ Alsace, ce drame q ;

jusqu'alors interdit, où se trouve la propre condamnation

(23) Type des arguments usités à cetie époque. « En Allemagne », façon étrange, pour un patriote, de désigner Phalsbourg.

(24) Chatrian était depuis quatre ans seulement à Saint-Dié. - Auparavant, il avait habité Paris ou sa banlieue pendant trente-cinq ans.

(25) Inexact. Même après 1870, Chatrian se rendit fréquemment à Phalsbourg et à Soldatenthal.

(26) Il n’a jamais été question d’ensevelir Chatrian à Abreschwiller.

de M. Erckmann (27).

Et si l’on veut savoir pourquoi Chatrian s’acharnait à vouloir faire jouer quand même l’Alsace, un mot va l'expliquer : il espérait que la représentation de cette pièce rendrait impossible le séjour d’Erckmann avec les Allemands (28).

Car c’est dans l’Alsace que Chatrian nous montre Phalsbourg aux prises avec les horreurs de la guerre, bloquée par une armée allemande, brûlée et anéantie par les obus allemands.

Mais c’est à Phalsbourg aussi que les biographes amis nous montrent Erckmann en 1870, pleurant les désastres de la patrie, pleurant sa propre sœur, devenue idiote et infirme pendant le bombardement de 1814, et qui mourut, abandonnée par lui, pendant le bombardement de 1870 (29).

(27-28) Alsace, c’est l'Histoire d’un Plébiscite, écrite pendant la guerre de 1870-71 par Erckmann, mise au théâtre par Chatrian. Le roman était plein d’invectives contre les Prussiens; la pièce contenait toutes sortes d’allusions malveillantes aux Alsaciens demeurés au pays, représentés par le traître Placiard. La pièce écrite en 1878-79, avaït été interdite par le ministère Freycinet, au début de l’année 1880 et cette interdiction avait beaucoup frappé l'esprit de Chatrian. La date même à laquelle Chatrian écrivait Alsace, est une preuve qu’il n’a pensé que bien plus tard, après la rupture avec son collaborateur, à en faire « la condamnation d’Erckmann », qui n’alla s'établir à Phalsbourg qu’en 1883.

(29) Troisième accusation de Georgel, tendant à démontrer la bassesse de cœur d’Erckmann. Il s’agit de sa sœur Philippine, demeurée simple d’esprit depuis sa plus tendre enfance, à la suite du siège de 1814, pendant lequel sa mère la nourrissait. Elle était née le 6 septembre 1813. Phalsbourg fut bombardé en janvier 1814.

C’est là qu’ils nous le montrent, entourant sa malheureuse sœur de soins fraternels et dévoués.

Eh bien! la légende est finie, voici la vérité :

Pendant la guerre, Chatrian était à Paris, où il faisait son devoir (30), après avoir envoyé sa femme et ses enfants à Bruxelles; mais Erckmann était à Metting, un village perché sur une hauteur où les Allemands avaient établi une batterie de siège (31).

Un jour, en revenant d’une promenade, au moment de rentrer dans sa maison, il avait entendu crier l’approche des Allemands; aussitôt, sans s’arrêter, il avait pris le chemin de la montagne, sans se soucier de la malheureuse qui devait souffrir encore et qui mourut pendant ce nouveau siège (32).

« Entre deux sièges », écrivait un jour notre confrère .

(30) Pendant la guerre de 1870-71, Chatrian continua ses fonctions à la Compagnie de l'Est. Il ne fut jamais ones même pas comme garde national.

(31) Metting n’est pas sur une hauteur, mais dans un fond. Son éloignement de Phalsbourg (12 km.) interdisait aux batteries allemandes bombardant la place de s'établir aux environs, la portée des pièces d'artillerie de cette époque A très inférieure à cette distance.

(32) Inexact. Erckmann quitta Phalsbourg pour Paris, le 8 août 1870 au matin, alors que la nouvelle de Worth était. connue depuis trente-six heures. Il repartit de Paris pour:1la Lorraine, le 8 septembre, et s’arrêta a Metting, ne pouvant rentrer dans Phalsbourg investi,

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Edouard Siebecker (33), voilà ce qui résume la vie de cette pauvre créature.

Mais M. Erckmann n’était pas assez simple pour sup-

porter voiontairement de telles souffrances et de pareilles privations!

Pendant que sa sœur courait, inconsciente, à travers les maisons qui brüûülaient, au milieu des obus qui siffiaient et que la volonté divine écartait sans doute de sa iêle, Erckmann était installé à Metting, à l’auberge de Mme veuve Wehrung (35).

Et tandis que Phalsbourg brûlait, il respirait le même air que les officiers de la batterie allemande, il côtoyait chaque jour les envahisseurs de Ia patrie, il chantait la

(33) Edouard Siebecker, collègue de Chatrian au chemin .de fer de l'Est, barde national aux fêtes de l’Arbre de Noël de l'Association générale d’Alsace-Lorraine, journaliste. Son article du 1°’ septembre 1889, dans la République Française, où il reprenait, en les amplifiant, les griefs de Georgel, acheva de consommer la rupture entre Erckmann et Chatrian. (Voir sa biographie, par Erckmann-Chatrian, dans : Galerie Contemporaine, artistique et littéraire (Baschet éd.)

(34) La sœur d’'Erckmann n’était nullement confiée à sa garde. C’est la famille de son beau-frère, Hippolyte Weisse, qui s’en était chargée, à la mort de Philippe Erckmann père (1858). Emile Erckmann, qui dès cette époque n’habitait plus Phalsbourg, avait pris avec lui des « arrangements » à ce sujet.

(35) Mme Wehrung n’était pas aubergiste. C'était la mère d’un fermier d’'Erckmann. Elle avait recueilli quelques réfu-

giés.

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Marseillaise, pour distraire les assassins de sa sœur (36).

De nombreux témoins de son séjour à Metting existent encore; l'officier qui commandait la batterie allemande — et dont nous avons le nom — n’est pas mort : c'est un ennemi, mais un soldat. Il a été écœuré d’un tel spectacle.

Nous ne sommes donc pas surpris de voir M. Erckmann vivre en paix avec les Allemands.

Quels gages leur a-til donnés, pour mériter tant de bienveillance? A-t-il donc retiré son option? Ce serait tellement monstrueux que nous ne le croyons pas (37).

Mais M. Erckmann, comme écrivain, est un homme public, dont la vie et les actes appartiennent au jugement de ses concitoyens, et nous avons le droit de lui dire :

De deux choses l’une (38), ou vous êtes Français ou vous êtes Allemand.

(36) Pure invention. Les troupes ‘cantonnées à Meiïting étaient des Landiwehr au repos, assurant la relève des unités bloquant Phalsbourg. Le fait de < respirer le même air », que l’ennemi, de le « côtoyer » a bien perdu de son horreur instinctive, depuis la dernière guerre, notamment pour les habitants des régions envahies. Transformer ces contacts. pénibles, mais inévitables, en arguments, donne une idée de Pexcitation chauvine du moment. |

On n’a jamais identifié l’officier allemand dont parle Georgel au paragraphe suivant,

(37) C'est-à-dire : Erckmann aurait-il renoncé au choix qu’il avait faït en 1872, de demeurer Français?

(38) « De deux choses l’une » : formule dangereuse, même encore aujourd’hui, lorsqu'il s’agit de questions touchant l’AIsace et la Lorraine.

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Dans le premier cas, expliquez-nous votre existence à Phalsbourg, la bienveillance et même la déférence que les Allemands vous témoignent (39).

Dans le second cas, que faites-vous dans les sociétés patriotiques d’Alsace-Lorraine? (40).

Quant à Chatrian, la droiture même, le patriote ardent et convaincu, qu'il vive en paix à Saint-Dié, entre sa courageuse femme et son plus jeune fils, qui doit aller retrouver bientôt ses frères au régiment, et qu’il laisse au temps, ce grand justicier des hommes et des choses, le soin de venger les infamies qu’il a subies.

Auguste GEORGEL.

(39) Tolérance (au lieu de bienveillance) serait le mot exact. Quant à la déférence, c’est une allusion à la visite du gouverneur de la Lorraine (Bezirkpräsident), M. Flotwell, dont nous avons parlé plus haut, déférence bien naturelle à l'égard d’un écrivain aussi universellement connu qu’'Erckmann.

(40) Echo des dissentiments qui régnaient alors dans ces comités,

Qui était Georgel?

Auguste Georgel, né en 1855 à Pont-à-Mousson, était entré en 1869 comme employé auxiliaire à la gare de Paris-Est. Il était passé en cette qualité à la Caisse des Titres, dont Chatrian était le chef. En 1889, il y est devenu contrôleur et lorsqu'il meurt, en 1903, il occupe ces mêmes fonctions de chef de bureau que Chatrian, auxquelles il ajoute celles de président de la Société de Secours mutuels de la Compagnie de l'Est.

Comme Chatrian trente ans auparavant, il consacre ses loisirs à la littérature et cherche à se répandre dans le monde des lettres. I1 préside la Société des Ecrivains français, qu’il a fondée et dont il édite le journal : Les Ecrivains français. Il est rédacteur en chef de la Ruche artistique et littéraire; il a écrit des vers : les Contes de la Revanckhe, des pièces de théâtre : les Deux sifflets, Maitre Martin, l'Alsace et la Lorraine, une étude sur Les chemins de fer et leur personnel. Il fait partie d’une vingtaine de sociétés littéraires. Mais il a du mal à percer. Il connaît, comme tout le monde, l’aide réciproque que se sont fournie Erckmann et Chatrian à leurs débuts. Pourquoi ne pourrait-il pas en espérer autant de l’amitié que lui témoigne Chatrian? Il semble bien qu’il s’y soit attendu.

Chatrian, de son côté, lui accorde une confiance qui va croissant avec les années. C’est Georgel qui, contre rétribution, recopie les manuserits d’Erckmann; c’est lui qui répond à ses lettres, lorsque Chatrian est empêché de le faire et son avocat, au procès qui résultera de son article, pourra dire que Chatrian et ses fils le considèrent comme

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un fils et comme un frère aîné. Cette confiance ne disparaîtra pas avec Chatrian, sa veuve la lui continuera et c’est Georgel qui gérera sa fortune. Cette confiance de la famille Chatrian, de la Compagnie de l'Est, de ses collègues à la Société de Secours Mutuels, confiance que rien n'a démenti, nous prouve que Georgel fut un honnête homme.

Comment donc fut-il amené à écrire et à signer un article dont il sentait bien la malveillance et dont il pouvait bien prévoir les conséquences? Soif de réclame, dira le tribunal, impatience de se mettre en vedette. Il se peut qu’il y ait eu dans son acte une part d’ambition, mais celui qui a eu en mains ies lettres que Chatrian lui écrivait à cette époque, peut constater qu'il n’a fait que reproduire les indications et les renseignements que lui fournissait son ancien chef de bureau. Chatrian avait invité Georgel à venir le voir à Saint-Dié, pour la Pentecôte de 1889. Au cours de cette visite, on parla naturellement du différend avec Erckmann en termes peu flatteurs pour celui-ci, sous une forme qui mettait tous les torts de son côté. Nous avons exposé ailleurs comment cette version, comment cette légende selon Chatrian avait pu naître dans son esprit et dans son entourage (1).

Nous connaissons de Chatrian à ce moment une photographie qui serre le cœur : tondu ras, dépouillé de sa superbe chevelure et de la barbe à la Carnot de ses dernières années, il porte ses vêtements avec la gêne d’un enfant endimanché. Engraissé, les joues tombantes, i fixe l’appareïl du photographe d’un air hébété, qui ne

(1) Cf. Schoumacker. Erckmann-Chatrian, op. cit. 1" partie, chap. V.

comprend pas, pareil à celui du bambin de quelques mois dont on fait le premier portrait et qui attend le « petit oiseau ». Lorsque Georgel reconnut son chef, à qui il devait tant, en cet « homme brisé, affaissé, voüté >», les sentiments qui s’emparèrent de son âme durent être la douleur et l’indignation. Indignation contre Erckmann, bien entendu, à qui la famille de Chatrian, sa femme la première, reprochait de l’avoir réduit à cet état. Profondément ému, bouleversé de pitié, convaincu par les paroles de Chatrian et des siens, il dut promettre alors de réparer l'injustice dont son bienfaiteur était la victime.

Les lettres que Chatrian adresse à Georgel à partir de cette date, ne parlent, en effet, que de cette réparation et contiennent les principales accusations qui figureront dans l’article du Figaro, notamment celle d’avoir chanté la Marseillaise, « pour distraire les officiers allemands installés à Metting » (1). Chatrian écrit à Phalsbourg pour se renseigner sur les faits et gestes d’Erckmann en 1870, et nous pouvons supposer, sans risque de nous tromper, que ce n’est pas aux amis de son ancien collaborateur qu’il s'adresse. Il pousse Georgel à écrire, puis à publier son article; il l’approuve : « C’est très bien » (2), « Publiez donc et à la grâce de Dieu » (3). Il le soutient : « Si la bande s’agite, je suis là pour répondre à la bande, son chef en tête. ne redoutez rien, je ne suis pas mort » (4). Tous ces encouragements nous portent à penser que Georgel, loin de Chatrian, mesurait mieux le caractère douteux de la tâche qu’il avait assumée; il a fini par l’accomplir

-pour tenir une promesse imprudemment faite et donner

(1) Chatrian à Georgel - St-Dié, 21 Juin 1889. (2) Du même au même - St-Dié, 6 Juillet 1889. (3) Du même au même - St-Dié, 10 Juillet 1889, (4) Du même au même - St-Dié, 28 Juin 1889.

satisfaction à Chatrian et à sa famille, payant ainsi uné dette de reconnaissance.

« N'importe, lui dira au procès M. le substitut Lom- < bard, vous auriez dû vous apercevoir que Chatrian, « selon sa propre expression, ne se possédait plus lui- « même (1) et ne pas publier les divagations d’un homme «< dont l’état mental ne faisait de doute pour personne ». Mais cet état mental, patent pour des hommes de l’art, comme le docteur Herpin qui soignait Chatrian et déposa en ce sens au procès, était beaucoup moins sensible au profane, car il alternaït avec des périodes de lucidité qui le rendaient difficilement saisissable pour qui ne voyait Chatrian que par intervalles. Et ce n’était pas seulement dans ces derniers temps que Chatrian et les siens répétaient ces mêmes griefs à l’égard d’Erckmann. Ils semblent s’être formés dès 1883 (2), lors du retour d’Erckmann à Phalsbourg. Pourquoi Georgel ne les aurait-il pas crus vrais? Il a accepté, sans contrôle, les affirmations qu'il entendait répéter autour de lui, par les gens qu’il fréquentait, affirmations auxquelles la parole de Chatrian, bien placé à ses yeux pour connaître la réalité des faits, donnait une autorité singulière, imprimait le sceau de la vérité. Il n’avait aucune raison de les mettre en doute.

Lorsque Erckmann eut connaissance de l’article du Figaro, il entra dans une violente colère contre Georgel, colère qui se tourna contre Chatrian, lorsque celui-ci, se solidarisant avec son secrétaire par une lettre publiée dans le Figaro du 27 août 1889, confirma l’exactitude de

ses dires. Erckmann décide alors de répondre à l’article de Georgel, « tout simplement par l’exposition des faits

(1) Chatrian à ses frères, 6 Mai 1888. 1 (2) Cf. en appendice, la lettre d’Erckmann à Chatrian du 30 Mai 1883.

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« depuis mon association avec le sieur Chatrian jus- « qu’au dernier jour » (1). Dans cet exposé, on retrouve la plume d’Erckmann dans ses meilleurs jours. Mais bien qu’il nous dise « qu’il est vrai dans l’ensemble et les «.détails », la colère et la rancune lui impriment ure tendance, comme la passion politique orientait en un cértain sens la vérité historique de ses romans. Le 24 septembre 1889, cet exposé avait pris sa forme définitive et Erckmann l’expédiait à son défenseur, Maître Durier, qui conseillait sagement d’en remettre la publication après le procès. Chatrian étant mort sur les entrefaites, Erck-

mann yÿ renonça.

Aujourd’hui que les passions sont éteintes, nous pensons pouvoir publier sans inconvénient cet opuscule, contre-partie de l’article du Figaro. Comme pour celui-ci, les notes que nous y avons mises rectifient ce que les assertions d’Erckmann peuvent avoir d’inexact ou d’injuste. Car s’il réfute victorieusement les accusations de Chatrian concernant son avidité, son attitude antipatriotique et l’abandon de sa sœur, il lui arrive aussi de déformer les faits les plus simples : c’est ainsi que les truites qu’on lui servit, lors de sa première visite aux parents de Chatrian, se changent sous sa plume indignée, en poissons vulgaires appelés bavards. Mais là où il est complètement injuste, c’est lorsqu'il prête à Chatrian l’idée, conçue dès leur rencontre en 1847, de l’exploiter, et à partir de 1870, le projet de l’évincer de ses œuvres. L’article de Georgel exprimait la légende d’'Erckmann-Chatrian selon Chatrian, notre opuscule résume la légende Selon Erckmann.

(1) Erckmann à son neveu Alfred, 29 Août 1889.

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Mon ci-devant collaborateur, Gratien-Alexandre Chairian (1), s’étant retiré du commerce des belles-lettres, je signerai seul mes livres à l’avenir.

Mais comme tout récemment le Figaro, dans un article (2) qui n’est pas précisément du style de Beaumarchais, présente cette rupture d’une façon aussi ridicule

qu’odieuse, je suis forcé de rétablir les faits sous leur véritable jour.

C’est ennuyeux, car je n’aime pas à entretenir le public de mes affaires personnelles, mais enfin il le faut : je suis mis en demeure de me défendre.

La petite histoire que je vais vous raconter ne sera peut-être pas inutile aux jeunes gens de lettres; on pourrait l’intituler : Grandeur et décadence de César Biroteau, si Balzac n'avait pas déjà posé sur ce titre la griffe du lion.

Je serai bref autant que possible.

En 1847, ayant déjà passé mes deux premiers examens de droit à Paris et ne me sentant aucune vocation pour le barreau, je résolus de tenter la fortune des lettres (3).

Mais alors. comme aujourd’hui, les abords de cette carrière étaient hasardeux; j'avais peu de fortune et pas du tout d'appui.

(1) Exactement : Louis-Charles-Gratien-Alexandre. (2) Du 19 août 1889.

(3) Plus exactement, Erckmann hésitait entre ces deux carrières. Même après avoir fait la connaissance de Chatrian, il continua ses études de droit.

PE D Je

Mon digne professeur de philosophie, M. Perrot, devenu principal du collège de Phalsbourg, m’engageait à tout hasarder, se portant fort du succès; mais, n'étant pas aussi confiant que lui, je m'étais retiré depuis un an (4) dans ma petite ville natale, fort incertain sur le parti qu’il fallait prendre.

Mon père avait alors, dans la ruelle des Capucins, derrière la gendarmerie, une antique baraque qui lui servait de grange, de remise, de cave, de grenier pour toutes les choses encombrantes de la maison.

Au fond de ce nid à rats, se trouvait une cour où la pluie et la lumière descendaiïent du haut des toits comme dans un entonnoir; là, sous un vieux hangar, s’entassaient une quantité de sacs, de caisses, de vieilles futailles vides, et le long des poutres pendaient d’immenses toiles d’araignées pleines de crépi et de mouches desséchées.

C'était un coup d'œil étrange, surtout quand la chaude lumière de midi tremblotait au milieu de ces ombres.

A l’entrée du rez-de-chaussée, sur la ruelle des Capucins, trois grosses tonnes, où fermentaient quelques résidus de vin et de mélasse, répandaient une forte odeur de vinaigre; plus loin, dans la cuisine sombre, sous le rayon oblique d’une lucarne, un escalier de bois montait au magasin des paperasses que le père achetait à toutes les ventes pour en faire des cornets. ie

(4) Au début de 1847, Erckmann avait momentanément abandonné, pour raisons de santé, ses études de droit, qu’il poursuivait à Paris.

C’est dans cette pièce, éclairée de deux petits vitraux

à mai:les de plomb, que je passais des heures à réfléchir.

J'avais dans ce réduit cinq ou six rayons de livres et de brochures, mes auteurs grecs et latins, mes dictionnaires de science, d'histoire, de géographie et mes cahiers de notes serrèês en bon ordre, ma vieille table de chêne, entre les deux fenêtres, enfin tout ce qu’il me fallait pour travailler à mon aise.

En été, les fenêtres ouvertes, le coude sur mon pupitre et l’oreille dans la main, je contemplais la haute muraille grise du cloître en face, dont une pierre saillante portait la date de 1575, époque où le comte Georges-Jean avait cédé Phalsbourg au duc Charles III de Lorraine (5).

Le plus profond silence régnait dans la ruelle et’ connaissant déjà, pour avoir vécu cinq ans à Paris, la concur- rence terrible qui régnait dans toutes les branches de la littérature, je louchais à force de fixer mon attention

sur cette question grave.

(5). Cette description se retrouve dans Kaleb et Khora (Alsaciens et Vosgiens d'autrefois, page 198 ss., in-18°, Hetzel éd. Paris, 1895), dans des termes presque identiques. Cette maison, qui porte aujourd’hui le n° 111 de la rue du Collège, a été complètement remaniée. La pierre, avec le millésime, existe encore.

Or, me trouvant dans ce recoin du monde, comme le philosophe méditatif de Rembrandt dans son laboratoire, un beau matin je reçois une lettre assez curieuse et sans signature.

L'auteur de cette lettre s’y dépeignait lui-même comme

un malheureux cerf, poursuivi par une meute acharnée (6).

Longtemps je me creusai la tête pour savoir qui pouvait, à Phalsbourg, avoir écrit une lettre pareille.

Je supposai d’abord que c’était un sergent du 26° de ligne alors en garnison chez nous.

- Enfin, j’allai consulter M. Perrot, qui me dit aussitôt, en riant : € C’est Chatrian, un pauvre garçon, élève de « l’abbé Thoni (7), que j’ai recueilli chez moi parce qu’il « ne savait plus où donner de la tête; il a fait sa classe « industrielle (8) au collège; après quoi, je lai perdu de < vue pendant deux ans. Il était parti pour la Belgique et

(6) Cet écrit a disparu.

(7) L'abbé Thony, ancien vicaire de la bourgade forestière de Dabo, avait réussi à créer une école dans cette région alors reculée. M. Perrot l’avait appelé comme aumônier au Collège de Phalsbourg en 1843; il avait amené de Dabo avec

lui quelques élèves bien doués, parmi lesquels Chatrian.

(8) La « classe industrielle » faisait suite à l’enseignement primaire des écoles de village. Son enseignement était avant tout pratique et paraît avoir été fort apprécié dans la région de Phalsbourg par les cultivateurs qui ne voulaient pas faire de leurs fils des bacheliers.

avait obtenu là-bas une place de contremaître dans je ne sais quelle verrerie (9).

< Mais, s'étant permis de frapper un ouvrier à son établi, cela souleva toute l’usine contre lui: les patrons

durent le renvoyer bon gré mal gré, car on l’aurait assommé.

€ Il n’écrivit alors une lettre pathétique, me suppliant de lui trouver un emploi quelconque au collège; pour: vu qu’il eût du pain, c’est tout ce qu’il demandait.

< Tu comprends que je ne pouvais l’employer déc’inment à cirer les souliers de ses anciens camarades; je le nommai gardien des élèves à trois cents francs par an. Mais c’est un véritable embarras pour moi (10), car les professeurs ne le voient que de fort mauvais œil à leur table.

Puis, tout-à-coup, frappé d’une idée lumineuse, i

s’écria :

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