‹ Erckmann et ChatrianChapitre 2 sur 11 · RO AR À · texte numérisé non relu

RO AR À

« Mais toi qui veux te lancer dans la carrière des lettres, et qui m'as dit que ton plus grand ennui était de porter tes manuscrits aux libraires, dont les commis se mettent à rire, en se disant : c’est le troisième; c'est le quatrième aujourd’hui! voilà ton affaire.

(9) Au Val Saint-Lambert, près de Liège.

(10) Perrot semble, au contraire, avoir été fort satisfait de

la « poigne » de Chatrian, dont l’emploi, au collège, était celui de répétiteur, donnant quelques heures d’enseignement dans la classe industrielle.

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« Chatrian fera tes commissions, il a de l’aplomb et de < la faconde, il tiendra ta petite comptabilité et donnera « même, au besoin, un coup de brosse à tes habits (11).

« Très bien, mais est-il d’une famille honnête?

— « Oui : son père a bien été ruiné pour avoir fait la « contrebande (12), mais tu sais, dans le peuple la con- « trebande n’a rien de déshonorant; voler l'Etat ce n’est « pas un vol ordinaire (13).

— « Vous avez raison, M. Perrot, lui dis-je, seulement il « faut que je voie le jeune homme et puis sa famille.

— « Tu le trouveras dans sa cellule (14). — Dominique, « conduisez M. Erckmann chez Chatrian. »

Alors, serrant la main de l’excellent homme (15), je montai à la cellule de mon futur collaborateur, au premier étage de l’antique cloître des capucins, au bout d’un long corridor.

(11) Ce rôle de secrétaire-valet de chambre, que Perrot aurait attribué alors à Chatrian, semble bien éloigné du caractère de ce professeur, qu’on nous dépeint par ailleurs comme ardent et généreux.

(12) Introduction en fraude de dentelles étrangères.

(13) Surtout au pays de Dabo, dont la pauvreté incitait les habitants aux métiers illicites.

(14) Le Collège de Phalsbourg est un ancien couvent de Capucins.

(15)Erckmann aimait beaucoup Perrot, qui, par ses leçons, jui avait donné le goût de la littérature et l’encourageait à se lancer dans cette voie. À

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Représentez-vous une loge carrée, tapissée de papier gris humide en lambeaux: la fenêtre donnant, par-dessus un mur d’enceinte, sur les remparts de la ville, juste en face de l’endroit où les élèves allaient ASSURE certaines commissions que l’on devine.

Rien de plus triste, de MER froid, de plus écœurant que cette sorte de niche.

Je plaignais le pauvre diable d’être logé là:

Il était assis sur son grabat et rougit jusqu'aux oreilles lorsque je lui dis qui j'étais.

Enfin il se remit de son émotion et me présenta son unique chaise fort mal rempaillée (16).

Nous causâmes.

Je lui demandai ses projets d’avenir; il n’en avait aucun et se plaignait amèrement, disant que M. l’abbé Thoni avait eu tort de l'emmener à Phalsbourg, qu’il aurait bien mieux fait de lui laisser fendre des bûches au hameau de Soldatenthal.

Jamais je n’ai vu d’être plus humble; ceux qui l’ont connu plus tard suffisant, aiguisant de petites épigrammes méchantes contre ses confrères et dénigrant tous les hommes de talent, ne se seraient jamais doutés de son attitude à cette époque (17).

(16) Le mobilier et le logement des maitres d’internat ne parait pas s'être amélioré sensiblement depuis cetie époque.

(17) Aucune de ces prétendues épigrammes n’a été retrouvée.

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Je l’invitai à venir me voir et lui dis que j'aurais peutêtre quelque chose à lui proposer.

Tout je monde sait que les auteurs ont un assez bon fond d’amour-propre; j'avais écrit dès lors plusieurs de mes contes (18), parus depuis au Démocrate du Rhin, à l’Artiste, au Monde Illustré.

Chatrian n’oublia pas mon invitation; dès ke lendemain il était dans mon réduit, un vrai palais à côté du sien.

Je lui lus mes premières œuvres; il en paraissait extasié; il me donnait de l’eau bénite à la porte de l’église comme certain personnage de Molière; i! approuvait tout, il trouvait tout admirable (19).

Décidément, me disai-je, ce.garçon est plein d'esprit, de tact et de bon sens; il faut que je me l’attache.

Mais je voulais voir sa famille avant de me décider.

D'abord, un vieux contrebandier a toujours quelque chose d’intéressant, un pareil type trouve toujours sa place dans un conte; ensuite, il ne faut pas se lancer à l’aventure, sans savoir positivement à quelle espèce de gens appartient l'individu qu’on veut s’associer. ee

Je me rendis donc à Soldatenthal avec Chatrian, aux vacances de 1847.

Soldatenthal, dont j’ai fait la description dans l’Histoire d'un Sous-Maître, est un pauvre hameau situé tout au

(18) Erckmann à cette époque n’avait encore écrit que le Bourgmestre en bouteille et Rembrandt.

(19) Exact,

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fond d’une gorge des Vosges, enveloppé de l’ombre des sapins, près d’une vieille scierie, à quelques pas d’un torrent.

La maison du vieux contrebandier, adossée à la côte, cadraït assez bien avec l’idée que je m’en étais faite (20).

Le père Chatrian, petit homme de soixante ans, à nez crochu, avait une voix de stentor; il se vantait d’avoir étouffé un loup dans ses bras, d’avoir lutté contre un ours à la foire et d’avoir arrêté un taureau par la queue.

La mère, petite femme auvergnate, sèche, les pommettes sail'antes et rosées, très cassante, disait à M. Chatrian père, quand il se vantait trop :

« Taisez-vous! ça n'est pas vrai. »

Ces gens-là ne se tutoyaient pas en famille; les parents appelaient leur fils ; Monsieur Gratien.… chose qui me parut assez singulière.

HN y Aaitiauss l’oncle Nicolas, ancien souffleur de bouteilles à la verrerie de Soldatenthal, alors en déconfiture (21).

Toutes ses bouteilles étaient exactement pareilles l’une à l’autre, me disait Chatrian, et quand, par hasard, il s’en trouvait une dans le nombre dépassant l’alignement, il la cassait par amour de la symétrie.

(20) Cette maïson existe encore. Elle est loin d’être une masure.

(21) La verrerie de Soldatenthal fut ruinée par la fin de son bail, qui lui affectait gratuitement le bois des cantons environnants et par la concurrence de celle de Vallérysthal. Elle cessa son activité en 1843.

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