EXEMPLAIRE
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SAMUEL BUTLER
L'auteur 6.*Erewhon^ que certains critiques ont appelé « Samuel Butler II » pour le distinguer de son homonyme le poète satirique du XVII® siècle, — pour l'en distinguer mais aussi pour marquer qu'il a pris place à son tour dans « la lignée plus que royale » des grands écrivains, notre Samuel Butler est né le 4 décembre 1835 à la cure de Langar (près de Bingham, comté de Nottingham) et il est mort à Londres (où il vivait depuis environ trente-huit ans) le 18 juin 1902.
Ce n'est pas seulement parce qu'il fait l'objet de cette notice que nous avons le droit de l'appeler « notre Samuel Butler » : c'est surtout parce qu'il appartient à notre époque. D'abord, la date de sa mort n'est pas tellement éloignée de nous : il avait dépassé le seuil du XX® siècle, et il a vécu assez pour connaître les noms et les ouvrages d'écrivains qui sont encore parmi nous. Enfin, beaucoup d'entre nous ont pu, sans le savoir, le croiser dans le Strand ou dans Fleet Street, le coudoyer dans l'encombrement des bateaux de la Manche, et le rencontrer dans des fumoirs d'hôtel, en Suisse, en Italie, et en Sicile. Mais il y a plus : en réalité, c'est de sa mort qu'il faut dater son entrée dans le mouvement littéraire moderne, et ce qu'on pourrait appeler son « avènement ». De son vivant, son nom demeura à peu près inconnu, et son œuvre, tout en exerçant une influence certaine, mais secrète, fut ignorée ou méconnue de la plupart des critiques, et fut, pour ainsi dire, mise en quarantaine, non seulement par les « officiels » d'alors, mais par tous les groupes importants entre lesquels se partageait le monde intellectuel anglais pendant la période 1860-1900. Ce fut une conspiration du silence, et quand, de loin en loin, quelqu'un des pontifes ou des acolytes daignait le nommer, c'était pour le ridiculiser ou pour dire qu'il « ne comptait pas ». Malgré le succès de son premier livre (précisément Ereiohon) les grandes maisons d'éditions étaient toujours prêtes à refuser ses manuscrits, et tous ses livres, — sauf le dernier paru de son vivant, — furent imprimés et publiés à ses frais. Lui-même s'est amusé à dresser, en 1899, le bilan financier de sa carrière littéraire : elle lui avait coûté, exactement : 19.497 francs et 65 centimes. Ce ne fut qu'en 1901 , quinze mois avant sa mort, qu'il eut la surprise de se voir rechercher par un éditeur.
Or, cet éditeur, — M. Grant Richards *, — était un homme jeune, et très décidé à ne publier que des livres de jeunes, ou d'écrivains considérés comme des maîtres par les jeunes. Il savait bien que Butler avait 65 ans,
*. L'éditeur actuel des œuvres de Samuel Butler est A. C. Fifield, 13, Clifford's Inn, Londres, E. C.
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mais il n'en fut pas moins tout heureux d'inscrire sur son catalogue son nom et les titres d'Erewhon et de Nouveaux Voyages à Erewhon. Ainsi, à un âge où la plupart des écrivains commencent à voir leur œuvre dans le recul du passé, soit qu'elle ait sombré dans l'oubli, soit qu'elle subsiste, mais rangée, dans le musée idéal de l'Histoire Littéraire, et classée selon sa place et sa date, Samuel Butler a pu voir la sienne commencer à percer, à être discutée et appréciée, et cela au même titre et sur le même plan que les œuvres de début de jeunes gens qui auraient pu être ses fils. L'homme, que les gens de sa génération avaient pu condisérer comme un vieux raté, apparaissait maintenant comme un des princes de la jeunesse.
De sa renommée et de son influence, il ne put voir que tout le premier commencement : une aube indécise. Du reste, pour entrer dans cette exis tence posthume, dans cette « vie du monde à venir » qu'il considérait comme la seule vraie vie future et la seule immortalité désirable, il fallait que sa vie corporelle prît fin. Alors, il y eut un intervalle de silence. Puis, quelques notices nécrologiques , en Angleterre et en Italie : les fleurs et couronnes des amis. Mais en 1903 la publication des inédits commença. Ainsi va toute chair, le roman écrit par S. Butler entre 1 873 et 1 884, — et que des raisons d'ordre intime l'avaient empêché de publier, — parut enfin, étonnant les plus fameux romanciers de l'Angleterre par ses qualités techniques, sa hardiesse et sa nouveauté. Alors tout ce qu'il y avait de gens aimant les lettres, dans le monde anglais, sut qui était ce second Samuel Butler, dont, jusque-là, on n'avait vu le nom que dans les Préfaces de Bernard Shaw. Vint la publication, dans une grande revue, des Notes extraites des Carnets de S. Butler. L'intérêt et la curiosité augmentèrent et, devant l'insistance des lecteurs de plus en plus nombreux, un à un les livres mort-nés ressuscitèrent et vinrent se ranger, à la devanture des libraires, auprès des plus récents ouvrages des plus récents écrivains. Ils passèrent sans transition de 1' « édition à frais d'auteur « aux grands tirages des éditions populaires, et de l'oubli à l'actualité. L'ère victorienne était close ; et même, bien des choses de cette époque-là préjugés, conventions, insularismes, avaient précédé dans la tombe le court et gros cercueil de la vieille Reine. Il était naturel que le moins victorien, ou le plus anti-victorien, des écrivains de l'époque finie survécût à cette époque, et qu'une élite nouvelle le saluât comme un précurseur. Mais Samuel Butler était plus qu'un précurseur. On ne se contenta pas de le « saluer » : on le lut avec avidité, comme s'il se fût agi d'un contemporain qui avait des choses neuves à dire, et on l'étudia comme on étudie les maîtres. Bien mieux : on le discuta, et aujourd'hui encore il trouve des adversaires. Enfin, le nombre de ses imitateurs augmente, et il n'y a guère de revues, guère de journaux littéraires oii on ne trouve quelque reflet de son esprit ou quelqu'une des expressions dont il a enrichi sa langue maternelle. Ge sont là des preuves assisz solides que son œuvre est vivante et qu'elle le restera longtemps encore.
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Quelque chose manquait à la gloire de l'écrivain et à la curiosité de ses admirateurs : une bonne biographie. Elle vient de paraître *, et de l'avis dés critiques les plus autorisés, elle est non seulement bien faite, complète et digne de l'homme qu'elle nous fait mieux connaître, mais elle constitue par elle-même un monument littéraire si remarquable qu'on l'a tout spontanément comparée à ce grand ouvrage classique, à ce modèle des biographies : la Vie du D^ Johnson par Boswell. L'auteur en est M. Henry Festing Jones, qui a été l'ami intime de S. Butler pendant 28 ans, qui l'a accompagné dans ses excursions en Italie, qui a été son collaborateur pour la partie musicale de son œuvre, et qui était au chevet de son lit lorsqu'il est mort. Ecrivain de valeur lui-même, et d'une tournure d'esprit apparentée à celle de son modèle, il a su tracer de Butler le portrait le plus vivant et le plus frappant qu'on pouvait souhaiter. C'est, enfin, une biographie d'une espèce toute nouvelle : sans réticences, sans la moindre trace de ce « culte des héros » qui gâte tant d'ouvrages de ce genre, mais toute pleine de compréhension et d'amour. Grâce à elle, grâce à ces deux riches volumes si longtemps attendus, pleins de lettres, de documents, et de faits bien classés (et bien indexés aussi par M. A. T. Bartholomew, de Cambridge) je vais pouvoir donner au lecteur français un résumé (forcément très succinct, mais qui contiendra l'essentiel) de l'histoire de la vie et des travaux de Samuel Butler, — « écrivain philosophique » (selon le catalogue du Musée Britannique) et encore : peintre, critique d'histoire religieuse, théoricien de la biologie générale, romancier, historien de l'art italien, humoriste, musicien, helléniste, savant shakespearien, poète, moraliste, mais surtout philosophe, ou mieux encore, selon l'heureuse expression du critique** qui, le premier, Ta présenté aux lettrés français : « humaniste ».
Samuel Butler descendait d'une vieille famille bourgeoise originaire du comté de Warwick, le « Cœur de l'Angleterre », et plusieurs générations de Butler antérieures au XIX® siècle sont enterrées dans l'église de Kenilworth. Son grand-père, Samuel Butler, docteur en théologie, fut Principal de l'Ecole publique de Shrewsbury, dont il fit un des centres d'études secondaires les plus florissants du Royaume, et ensuite Evêque de Lichfield. Il mourut le 4 décembre 1839, le jour où son petit-fils Samuel, qu'il avait baptisé, entrait dans sa cinquièm.e année. Il a laissé des sermons, de bons manuels scolaires et une édition d'Eschyle.
Le père de l'écrivain était le Révérend Thomas Butler, recteur de Langar* et-Bramston, et c'est à la cure rurale de Langar que Samuel passa les dix premières années de sa vie. Elles lui laissèrent un très mauvais souvenir,
* Samuel Butler, author of ErewJion (1835-1902) a memoir, by Henry Festing Jones. 2 vol. Londres, Macmillan and C°, 1919.
** Jean Blum, dans le Mercure de France, 16 juillet 1910, pp. 267-28I.
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et vers quarante ans il parlait encore des « horreurs de son enfance et de son adolescence ^K En efret, matériellement il ne manquait de rien dans cette riche maison bourgeoise, mais moralement il manquait de ce qui est, pour un enfant bien né, la principale chose : l'affection des siens. Il ne trouva en eux que des éducateurs sévères, uniquement préoccupés de « briser sa volonté >' pendant qu'il était jeune, de crainte qu'il n'eût un jour des désirs et des volontés autres que les leurs.
Dans cette triste enfance, il y eut pourtant un moment heureux : l'automHe 1843 et l'hiver 1843-44, que le Rév. Thomas Butler et sa famille passèrent à Rome et à Naples. Les enfants eurent une gouvernante italienne, et Samuel apprit ainsi, à 8 ans, les premiers mots de cette langue toscane qu'il devait un jour parler couramment et écrire avec facilité.
A dix ans il fut placé à l'école, chez un ecclésiastique, dans un village (AUesley) près de Coventry, et deux ans plus tard (1848) il entra comme interne à l'Ecole Publique de Shrewsbury, où il resta jusqu'en 1854. Ce fut là, entre 14 et 15 ans qu'il se prit d'un goût très vif pour le dessin et la peinture, et qu'il éprouva une des plus fortes émotions de sa vie en entendant pour la première fois de la musique deHandel *. Vers la fin de son séjour à Shrewsbury, il accompagna une seconde fois ses parents en Italie (hiver 1853-54) où il reprit ses études d'italien et visita les musées.
En octobre 1854 (18 ans) il entra comme étudiant de première année au collège Saint-Jean de Cam.bndge. Les quatre ans qu'il y passa furent bien employés : il acheva brillamment ses études classiques, et, sans abandonner la peinture, il écrivit ses premiers essais littéraires. Il ajouta à sa culture musicale J. S. Bach, Schubert et les sonates de Beethoven. Il lut quelquesuns des m.aîtres de la génération précédente, entre autres Thackeray et Tennyson. Pendant les grandes vacances de 1857, il fît une excursion de trois semaines en Dauphiné et aux lacs italiens, s'arrêtant, à l'aller et au retour, à Paris.
Bientôt il commença ses études de théologie : en effet, le petit-fils de l'évêque Butler, le fils du Révérend Thomas Butler, était tout naturellement destiné à l'Eglise. Habitué de bonne heure à cette idée, et trop soumis à la volonté de ses parents pour oser élever la moindre objection, il se prépara consciencieusement et non sans ferveur à l'état ecclésiastique, et dans la seconde moitié de 1858, il alla s'établir à Londres comme adjoint laïque du curé de Saint- Jacques (Piccadilly), vivant parmi les pauvres et faisant la classe aux enfants d'ouvriers.
Ce fut alors qu'eut lieu un incident qui renversa tous les projets d avenir qu'on avait faits pour lui. Il apprit que certains de ses jeunes élèves n'avaient pas été baptisés, et s'aperçut, avec un étonnement dont il devait sourire
* George- Frédéric Haendel. Pour l'orthographe adoptée par S. Butler, voir les « Notes du trad. » à la fin du volume.
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un jour, que ces enfants n'étaient ni plus ni moins méchants eu vicieux que ceux qui avaient été régénérés par le baptême. Le doute entra dans son esprit, et quelque temps après il annonça qu'il refusait de recevoir l'ordination.
Ce fut un grand scandale, un véritable drame, dans le milieu et la famille du jeune homme. Le Rév. Thomas Butler mît en œuvre tous les moyens dont il pouvait disposer pour « ramener à la raison » le fils rebelle. Mais Samuel resta inébranlable, et ne se laissa ni intimider m corrompre. Enfin, après quelques mois troublés (durant lesquels Butler, qui aurait voulu embrasser la profession de peintre, suivit les cours d'une école de dessin, à Cambridge, oij il s'était réfugié), il fut décidé qu'il recevrait de son père une certaine somme en avancement d'hoirie, et qu'il irait se faire éleveur de moutons dans l'île m.éridionale de la Nouvelle-Zélande. A la fin de septem.bre il s'embarquait sur le Roman Emperor, et à la fin de janvier 1860, en plein été de l'hémisphère austral, il débarquait à Port-Lyttelton. 11 avait vingttrois ans et deux m.ois.
De cette première partie de la vie de Samuel Butler nous possédons : quelques dessins et paysages faits à Shrewsbury ; une vue de Civita-Vecchia (aujourd'hui à Cambridge, dans la Collection Butler, au Collège Samt-Jean) et une vue de Cambridge. Plus importants sont ses essais littéraires, réunis par R. A. Streatfield et H. F. Jones. Ce sont : des parodies ; la traduction en vers d'une épigramme tirée de la « Raccolta dei Proverbi Toscani » de Giuseppe Giusti, et deux articles publiés dans.« L'Aigle », revue fondée par Butler et ses camarades du Collège Saint- Jean : on y remarque quelques idées et quelques expressions qu'on retrouve dans les œuvres de sa maturité.
Il passa quatre ans à la Nouvelle-Zélande (1860-1864 : de 24 a 28 ans). Bien que cette lointaine colonie n'eût guère alors que neuf ans d'existence, les colons, — la plupart éleveurs, — y étaient déjà assez nombreux pour que toute la partie basse des plaines de l'île méridionale se trouvât occupée. Pour rencontrer des terres favorables à l'élevage, il fallait faire de véritables voyages d'exploration dans l'arrière-pays, le long des grandes chaînes de montagnes qu'on appelle les Alpes de la Nouvelle-Zélande. Puis, une fois le pâturage découvert, il fallait en obtenir la concession du gouvernement, y établir ce qu'on appelle une « station » d'élevage : « cabane » et dépendances, et enfin y transporter les moutons. Donc, vers la fin de 1860, nous trouvons Samuel Butler installé dans sa station, à laquelle il a donné le nom de Mésopotamie parce que sa concession est limitée par deux affluents du Rangitata. Il habite, à plus de trente kilomètres de son plus proche voisin, une cabane qu'il a fait bâtir et où il a transporté des livres, des plâtres, et un piano sur lequel il joue les fugues de J. S. Bach. Il a un aide salarié, un régisseur, cinq employés : berger, toucheur de bœufs, etc., et un troupeau florissant. Il passe la plus grande partie de ses journées à parcourir son pâturage, et, monté sur son cheval « Docteur », à surveiller ses moutons. Quelle différence
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avec l'existence confortable et les studieux loisirs de Cambridge ! Mais c'est une vie saine et monotone qui fortifie son corps et laisse toute liberté à son esprit. Autour de lui, des paysages tristes et grandioses : d'un côté, à perte de vue, les plaines mamelonnées, jusqu'à l'Océan Pacifique ; de l'autre, les énormes chaînes encore incomplètement explorées, toutes couvertes de neige ; une végétation de caractère nettement tropical, mais terne et rabougrie ; et de vastes fleuves dont les crues soudaines ressemblent à des cataclysmes ; solitude et silence : un panorama représentant une époque géologique antérieure à l'apparition de l'homme.
Du reste Samuel Butler ne réside pas continuellement à Mésopotamie. De temps en temps il va passer quelques semaines au chef-lieu de la province de Canterbury, Christchurch, où il retrouve la civilisation : en effet, il y a là les fonctionnaires, un cercle et une « société «, un grand nombre des éleveurs étant, comme Butler, gentlemen et fils de gentlemen, qui ont passé par Cambridge ou par Oxford. En 1862 il s'y fonde un journal La Presse, et Butler y collabore activement.
Cependant, dès la troisième année de son séjour, il songeait déjà à rentrer en Angleterre. En cédant son pâturage, en vendant son troupeau, et en plaçant la somme ainsi réalisée au taux légal de la colonie, 10 pour 100, il se trouverait en possession d'environ vingt mille francs de rente annuelle. C'est ce qu'il fit dans les premaers mois de 1864. Il avait, à force d'énergie, doublé son capital et conquis une aisance modeste qui lui assurait l'indépendance matérielle. Il n'avait donc plus rien à faire en Nouvelle-Zélande : Londres, et la peinture, l'attiraient trop puissamment. Ainsi, le 15 juin 1864, il partit, emmenant un ami dont il avait fait la connaissance à la rédaction de La Presse, Charles Paine Pauli. De Port-Lyttelton, ils se rendirent au Callao, d'où ils allèrent visiter Lim^a. Le reste du voyage se fit par l'isthme de Panama et les Antilles, et le 29 août 1864, ils débarquaient à Southampton. Samuel Butler semble avoir momentanément abandonné la peinture pendant son séjour en Nouvelle-Zélande. Par contre, il a produit, au cours de ces quatre années, des ouvrages qui furent pour ainsi dire les bases de son œuvre littéraire. D'abord, l'étude attentive qu'il fit des E^'angiles le conduisit à se former une théorie par laquelle il croyait pouvoir expliquer rationnellement la Résurrection, fondement de tout l'édifice chrétien, et il exposa cette théorie dans un opuscule intitulé : hxamen criiùiue des preuves de la résurrection de Jcsus-Christ, telles qu elles se trouvent chez les quatre Evangélistes, — opuscule qu'il publia dans l'année qui suivit son retour en Angleterre. Puis, en 1861 ou 62 il lut 1' « Origine des Espèces » de Charles Darv/in (qui avait été le condisciple du Rév. Thomas Butler à Shrewsbury et à Cambridge), et fut tout de suite converti au Transformisme. C'est à l'étude de ce livre que se rattachent les articles donnés par Butler dans La Presse de Christchurch : un Dialogue où la doctrine darv/inienne est exposée et défendue et Darwin chez les Machines, fantaisie biologique et philosophique qui était
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aussi, à l'insu même de l'auteur, une critique, du point de vue Lamarckien^ de la doctrine mécaniste de Charles Darwin, et qui contenait en germe Erewhon et La Vie et l'Habitude. Enfin, en 1863 parut à Londres un petit volume signé de Samuel Butler : Première année d'un séjour dans la colonie de Canterbury. C'était un recueil des longues lettres qu'il avait adressées à sa famille en 1860-61 et de deux articles qu'il avait envoyés à « L'Aigle » de Cambridge. La préface, datée de la cure de Langar, est du Rév. Thomas Butler, qui avait publié ce livre « à la requête de quelques amis de l'auteur ». C'est surtout, pour nous, un document biographique précieux ; et on y trouve des descriptions qui font prévoir celles du début à' Erewhon. Mais ce livre, édité et « censuré » par le Rév. Thomas Butler, n'eut jamais l'approbation de Samuel, qui l'exclut formellement de la liste de ses ouvrages.
Dès le mois de septembre 1864, Butler s'installait dans un appartement composé de trois pièces et d'un petit cabinet, au second étage du n*^ 15, Clifîord's Inn. Clifïord's Inn est une sorte de square intérieur, un espace planté d'arbres, avec une pelouse entourée de grilles basses et d'allées cailloutées, et autour duquel sont disposées sans ordre de vieilles maisons d'aspect provincial. Situé en plein cœur de Londres, à deux pas du Palais de Justice, du Temple et de Temple Bar, dans ce quartier de la basoche tout rempli des souvenirs de la littérature et du journalisme du XVIII® siècle, Clifîord's Inn est compris entre Chancery Lane, Fleet Street, Fetter Lane et l'aile centrale du nouveau bureau des Archives. On y accède, de Fleet Street, par un passage en partie voûté, et de Fetter Lane, par une grille de fer, ouverte toute la journée. Les fenêtres du n"^ 15 donnent, les unes sur la pelouse intérieure, les autres dans la direction de Fetter Lane. L installation de Butler était des plus modestes, et certainement jamais aucun de ses ascendants, depuis deux cents ans, ne s'était contenté d'un logement aussi simple. Son loyer était de 575 francs en 1 864, et de 900 francs à partir de 1898. Butler habita Clifîord's Inn jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant près de 38 ans.
A partir de son retour à Londres, il se consacra entièrement à ses travaux, en sorte que, pour raconter sa vie, il suffit de raconter l'histoire de ses travaux. Disons cependant qu'il ne vécut pas constamment à Londres. Presque tous les ans il alla faire une excursion ou un séjour en Italie. Il y allait généralement par la Belgique, la vallée du Rhin et la Suisse, et ce fut surtout dans le Tessin, dans la région des lacs et dans les hautes vallées du Piémont qu'il séjourna. Il passa aussi une grande partie des années 1874-1875 au Canada, à Montréal, où il fut ogligé d'aller pour ses affaires. Notons encore : quelques visites à Langar, quelques courtes excursions sur la côte française (Dieppe, en 1866) et deux visites à Down, chez Charles Darwin. Cela pour la période 1864-1877.
Résolu à acquérir la technique du peintre, il suivit les cours de plusieurs ateliers, et notamment de l'atelier Heartherley. Du reste, dès son arrivée
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à Londres, il se mit à peindre un petit tableau, Prières en Famille (aujourd'hui dans la Collection Butler, à Cambridge). C'est une scène d'intérieur à neuf personnages. On y sent dès l'abord la main d'un débutant, mais certaines têtes sont inoubliables ; l'exécution est d'un amateur, mais l'intention et la puissance satiriques de la composition sont très remarquables.
L'année 1865 fut particulièrement féconde : non seulement il travailla à sa peinture avec acharnement mais il écrivit un certain nombre d'articles : une révision de Darwin chez les Machines, des essais satiriques (Les Banques musicales, Le Monde des Non-Nés) qui devaient plus tard entrer dans Erevohon, et Lucubratio Ebria, autre fantaisie sur le Transformisme, qu'il envoya à La Presse de Christchurch, — sa dernière contribution à la naissante littérature néo-zélandaise. Dans Lucubratio Ebria, il a pris part, sans peut-être s'en douter, pour Lamarck, et par la suite contre Darsvin. 11 avait, par luimême retrouvé la doctrine de Lamarck, mais il n'avait pas encore étudié de près l'histoire des doctrines transformistes, et il est probable qu'il se croyait encore darwinien. D'autre part, il fit imprimer son opuscule sur la Résurrection. Ce petit livre anonyme passa inaperçu, mais valut à son auteur le plaisir d'entrer en relations avec Charles Darwin.
De 1865 à 1869, Butler se consacra entièrement à la peinture ; il y travaillait sept heures par jour, à l'atelier et chez lui, si bien qu'en 1869 des troubles de la vue et des maux de tête survinrent, et qu'il dut aller passer cinq mois (novembre 1869-mars 1870) hors d'Angleterre. Il se rendit à Menton par la Belgique, la Suisse, Come, Milan, Gênes et la Corniche. Au retour, il passa par la Lombardie et alla jusqu'à Venise. Ce fut là qu'une dame russe, — connaissance de hall d'hôtel, — la baronne de Bulow, lui dit en français, au moment où il prit congé d'elle : « Et maintenant. Monsieur, vous allez créer. » Ce mot attrista Butler : il avait déjà 35 ans et s'était figuré qu'il avait suffisamment fait ses preuves parce que quelques-unes de ses toiles avaient été reçues aux expositions de l'Académie Royale. En rentrant à Londres, il trouva justement un de ses amis de Nouvelle-Zélande, qui lui donna l'idée de rassembler ses anciens articles et d'en faire un livre. Butler se mit au travail, pour s'éprouver, pour voir s'il pourrait « créer ». Le livre qu'il écrivit fut Erewhon. Quand il l'eut presque achevé, il demanda à une amie, miss Elisabeth Mary Ann Savage, de vouloir bien lire le manuscrit : « Je ne sais pas si je dois le publier, lui écrivait-il, et vous pouvez m'empêcher de commettre une grosse bévue... Je désirerais beaucoup avoir votre avis... » Miss Savage consentit, et après avoir lu le manuscrit, elle dit à Butler : « Je ne peux pas m'empêcher de me trouver bien sotte : vous connaître depuis si longtemps, et n'avoir pas deviné qui vous étiez ! »
Voyons qui était cette Miss Savage à laquelle Butler soumettait ses ouvrages avant de les montrer même à ses meilleurs amis. Dans une de ses lettres à Butler elle s'appelle modestement sa « servante de Molière ». En réalité, elle eut sur lui une influence considérable, et c'est probablement à elle
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seule que nous sommes redevables du fait qu'il écrivit Ainsi va toute chair. C'était la fille d'un architecte de valeur, et Butler l'avait connue à l'atelier Heatherley. Tour à tour gouvernante, secrétaire de rédaction d'un journal fémmin, secrétaire d'un club de dames, c'était surtout, comme Butler luimême, une bourgeoise qui s'était affranchie de son milieu. A partir de 1871 jusqu'à sa mort (1885) elle fut en rapports constants avec Butler, et lut tous ses manuscrits. Son influence sur lui s'exerça dans trois directions. Elle 1 aida à cultiver en lui le sens du comique. La pensée de Butler planait, allait toujours aux idées générales. Miss Savage attira son attention sur les petits travers des gens, sur leur hypocrisie, sur toutes les manifestations individuelles de sottise et d'insincérité, chez les dévots, chez les gens du monde, et dans les livres. Or, l'humour de Butler n'avait besoin que d'un peu d'encouragement pour s'exercer dans ce sens, et il est souvent difficile de dire si telle ou telle épigramme, tel ou tel trait, est de Miss Savage ou de lui. Ce mot de Butler : « Un honnête Dieu est le plus noble ouvrage de l'homme » pourrait être de Miss Savage ; et Butler aurait pu écrire cette phrase d'une lettre où Miss Savage lui parle d'une dame qui « depuis qu'elle a « trouvé Christ » est devenue absolument insupportable ». D'autre part, Miss Savage était nourrie de littérature française. Sa tournure d'esprit rappelle celle de nos grandes dames libertines du XVIII^ siècle, et nous voyons par ses lettres qu'elle avait lu les écrivains français contemporains : Balzac, Taine, Flaubert, Renan. Elle en parlait à Butler, et essaya de les lui faire lire. A vrai dire, passé la trentaine, il ne lut presque rien en dehors des ouvrages qui traitaient les sujets auxquels il s'intéressait : critique historique du Christianisme et Transformisme, et le seul écrivain français qu il connût bien fut Buffon, pour lequel il avait une grande admiration. Néanmoins il est certain que Miss Savage lui fournit tout ce qu'il était capable d'apprécier et d'assimiler dans les lettres françaises : peu de choses, mais enfin quelque chose. Oii l'influence de Miss Savage éclate surtout, c'est dans le fait qu'elle orienta Butler vers le roman, et qu'elle finit par obtenir qu'il en écrivît un. Il convient peut-être de dire que l'amitié de Miss Savage et de Butler fut purement intellectuelle, du moins en ce qui concerne l'écrivain. La vie « sentimentale » de Butler était ailleurs. Il suffit de citer sa longue et très discrète liaison (1872-1892) avec la personne qu'il appelait Madame. C'était une Française de bonne famille que les circonstances avaient amenée à habiter Londres, où elle vivait d'une pension que lui faisait le père de son enfant.Elle avait eu des devancières, mais elle n'eut pas de rivale.
Revenons à Erewhon. Refusé, sur l'avis de George Meredith (le romancier) par la maison Chapman et Hall, il fut publié, aux frais de l'auteur, par Triibner, en mars 1872. C'était un livre qui demandait à être lu attentivement et qui, si aucune cause n'était venu le signaler à l'attention du public, aurait passé inaperçu. Cette cause se produisit : quelque temps auparavant
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avait paru La Race CjUt vient, roman fantastique, par Lord Lytton, qui ne l'avait pas signé, mais qui avait laissé courir le bruit qu'il en était 1 auteur. On crut que Ereivhon était de la même main, ou de quelque autre aristocrate connu, et tant que Butler n'eût pas annoncé que c'était son œuvre, on l'acheta. Alors le grand public s'en détourna, mais l'attention de l'élite avait été éveillée, et le livre prit d'emblée sa place au premier rang des grands ouvrages satiriques de la littérature anglaise, c'est-à-dire tout près des Voyages de Gulliver.
Les rapports entre Butler et sa famille étaient déjà très tendus et, pour des questions d'intérêt, le père et le fils avaient été sur le point d'aller devant les tribunaux. La publication de Erewhon n'arrangea pas leur querelle. Un ecclésiastique ne pouvait guère approuver un livre qui contenait un chapitre comme celui des Banques Musicales. Aussi, lorsque l'année suivante (1873) Samuel fut appelé à Menton auprès de sa mère mourante, il ne fut pas très surpris, quand tout fut fini, d'entendre son père lui dire que c'était Erewhon qui avait été la cause principale de la mort de sa mère.
A partir de la publication de Erewhon nous devons envisager S. Butler surtout comme écrivain. Il n'abandonna pourtant pas la peinture, et même en 1874, il exposa le plus important de ses tableaux : Le jour de congé de M. Heaiherley, aujourd'hui à la Tate Gallery ; et ce ne fut qu'à partir de 1 877 qu'il cessa de se considérer comme un peintre de profession. Il reconnut de bonne grâce qu'il avait échoué dans cet art (il voulait dire : qu'il n'avait pas réussi à s'y exprimer pleinement, comme il l'avait fait en littérature). Dès lors il voulut ne se regarder que comme un amateur en peinture, et il peignit encore de nombreuses toiles, pour son plaisir. On peut en voir un bon nombre à Cambridge : paysages, vues d'Italie, portraits de ses amis et de lui-même. Un de ces derniers portraits (peint en 1878) a été offert au Collège Saint- Jean par H. F. Jones en 1911. Peut-être est-il temps de donner ici un bref signalement de S. Butler. Contrairement au héros de Erewhon il était de taille plutôt petite, et il avait le teint si brun qu'une fois, en Nouvelle-Zélande, il fut pris, de loin, pour un Maori. Ses cheveux, d'un brunroux foncé, étaient (1878) abondants, plantés un peu bas vers le milieu du front, mais découvrant largement les tempes. Ses sourcils, d'une épaisseur et d'une largeur peu communes, mais légèrement relevés vers les tempes, formaient un curieux contraste avec ses yeux, bleux, vifs, et souvent malicieux. Dans le portrait de 1878 — comme dans tous ceux des vingt-quatre dernières années de sa vie, il porte la barbe (d'une coupe de forme assez française).
Entre l'achèvement et la publication de Ereivhon Butler avait commencé un second livre. Il y reprenait le sujet de son opuscule sur la Résurrection, mais en le développant, et surtout en lui donnant une forme nouvelle. II s'agissait, d'abord de déblayer le terrain pour faire place à sa théorie, et ensuite, d'exposer cette théorie. Donc, 1^ il indiquerait les données de ce
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qu*on a appelé « le problème de Jésus », du moins en ce qui concerne la Résurrection ; 2^ il montrerait comment les grands commenteurs anglicans avaient esquivé les difficultés réelles du problème ; 3° il réfuterait la plus importante, — et, avant lui, la seule, — explication rationnelle, de la Résurrection : la théorie dite des « hallucinations » de D. F. Strauss, et : 4*^ il lui substituerait sa propre théorie, qu'on peut appeler de « la crucifixion incomplète ». D'autre part, comme il fallait — à cause du Rév. Thomas Butler — garder l'anonymat, il supposerait tout le livre écrit par un chrétien sincère, et comme une réfutation des théories rationalistes. D'où l'ironie du livre, si subtile, si parfaite — on songe aux Provinciales quelquefois, en le lisant, — ■ que beaucoup de gens s'y laissèrent prendre, et qu'une publication religieuse, The Rock, alla jusqu'à en recom.mander la lecture aux fidèles. Tel est le Havre de Paix (1873). Butler l'envoya à Darwin, qui lui écrivit : « J'ai été frappé de la force de vos arguments pour démontrer que Jésus n est pas mort sur la croix, mais ils ne me paraissent pas tout à fait convaincants... » et plus loin il ajoutait : « Vous devriez écrire un roman ». Amsi Darwin lui donnait le même conseil que Miss Savage. C'est qu'en effet, une des meilleures parties du Havre de Paix est l'Introduction, dans laquelle on présente 1 auteur supposé du livre, sorte de Bouvard (ou de Pécuchet) religieux, type comique digne de figurer parmi les plus remarquables personnages de la littérature d'imagination du XIX® siècle. Et du reste, dans tout le livre, il y a des traits de satire, et une force comique, vraiment dignes de Flaubert. Quant à la valeur de la théorie de Butler, — le conseil donné par Ch. Darwin peut bien être pris comme une façon discrète d'en dire son opinion. Le Havre de Paix passa presque aussi inaperçu que l'opuscule sur |a Résurrection.
Cependant Miss Savage insistait toujours pour qu'il écrivît un roman. Elle lui faisait lire, pour le mettre en tram, Middlentarch, qu'il trouva détestable, et essaya, — sans grand succès, — • de lui faire lire aussi Balzac et les romans et contes de Diderot. Ils cherchèrent ensemble des sujets. Enfin Butler en trouva un : l'histoire de quatre générations de la famille Pontifex, ou plutôt l'histoire de la famille Pontifex au cours du XIX" siècle. (11 trouva le nom de Pontifex sur une devanture de boutique, et le roman projeté s appela d'abord « Ernest Pontifex, ou Ainsi va toute chair ».) Le 3 novembre 1 873, Miss Savage lui écrivait : ^< Cher M. Butler, j'ai lu dans le Times que Sa Grâce l'archevêque devait pontifier et prêcher ce soir à Islington, et je suppose qu'en ce moment même il est en train de pontifier. Qu'est-ce que « pontifier ? » Je vous en prie, renseignez-moi. En votre qualité d'historien de tous les Pontifex — sans parler que vous serez un des successeurs des Apôtres quand ils seront déménagés — vous devez pouvoir me renseigner... » Butler avait donc commencé d'écrire Ainsi va toute chair.
Mais peut-on supposer qu'un homme qui a, seul, et par la seule force de sa pensée, retrouvé, réinventé la doctrine de Lamarck, s'en tient là, et
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renonce à la méditation d'un tel problème pour se consacrer entièrement à un ouvrage d'un genre tout différent ? Dès ce moment (hiver 1873-74) il songeait confusément à une théorie nouvelle de la vie. A côté de cette puissance aveugle, la « Sélection naturelle », par laquelle le darwinisme prétendait tout expliquer, Butler avait, dès 1865, placé cet autre facteur de l'évolution : le sens du besoin, c'est-à-dire ce que Lamarck appelle « le sentiment intérieur », cela enfin qui, chez tous les êtres organisés, répond aux excitations du milieu, et permet les adaptations. Puis, il était allé plus loin, et avait entrevu la possibilité d'assimiler les phénomènes de l'hérédité — et d'abord la transmission des caractères acquis, — aux phénomènes de la mémoire, il retrouvait ainsi une des idées sous-jacentes du lamarckisme, et la théorie (qu'il semble n'avoir jamais connue) formulée au XVIII^ siècle déjà par Maupertuis dans son « Système de la Nature » ou « Thèse d'Erlangen » *. Mais pour un dialecticien comme Butler, ce n'était encore là qu'un à peu près. Il alla plus loin. Comment expliquer la présence d'une mémoire dans la cellule vivante ? En démontrant qu'elle est personnellement identique avec toutes les cellules dont elle provient, dont elle est descendue au cours d'une infinité de siècles. Ainsi par là, par la présence, ou l'absence, ou le bouleversement de cette mémoire, toutes les difficultés de la doctrine darwinienne, tout ce que la Sélection Naturelle n'explique pas, se trouvera expliqué : transmission des caractères acquis, stérilité des hybrides, retour aux caractères ancestraux, phénomènes de la vieillesse, etc. Arrivé à ce pcmt Butler, vit combien le darwinisme était insuffisant, et, ayant connu alors la doctrine lamarckienne il s'aperçut, — lui qui avait cru apporter au darwinisme quelque chose comme son couronnement philosophique — il s'aperçut qu ils se trouvait dans le camp opposé. Dès les premiers mois de 1876 il était en possession de tous les éléments de sa théorie, et avait commencé à en faire un exposé. L'exposé grandit, dépassa les dimensions prévues, et devint un livre : La Vie et l'Habitude. Livre étonnant, et qui est bien plus que l'exposé d'une doctrine de la vie. La théorie peut être discutable, mais si l'imagination y nuit à la rigueur scientifique, c'est une imagination d'une autre espèce que celle qui joue un trop grand rôle dans la théorie de la crucifixion incomplète ; l'imagination qui préside à La Vie et rHabitude est de même qualité que celle qui anime le poème de Lucrèce. Livre difficile, mais livre fort et généreux, et dramatique, et qui est peut-être destiné à avoir une influence considérable, dès qu'il sera mieux connu des hommes de lettres et des hommes de science.
* C'est le livre d'Edmond Perrier, Philos, zoolog. avant Darwin, qui m'a fait connaître l'ouvrage de Maupertuis, rarement cité par les historiens du Transformisme. Pourtant on y trouve toute la théorie de la Pangénèse de Ch. Darwin exposée par avance.
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Entre temps, il s'était produit un événement important dans la vie privée de Butler. Une grande partie de son capital, retiré de Nouvelle-Zélande et placé dans des compagnies industrielles fondées au Canada par son ami le banquier Henry Hoare, avait sombré en même temps que ces compagnies. Envoyé à Montréal par le conseil d'administration, il parvint à liquider ces affaires, mais il ne sauva que des lambeaux de sa fortune, et jusqu'en 1879 il vécut sur ce qui en restait, après quoi il dut faire appel à son père, qui ne l'aida que de mauvaise grâce, et chichement ; en sorte que les années 1874- 1886 et surtout 1879-1886 (mort de son père) furent pour lui un temps de fêne. Ce n'était pas qu'il eût de grands besoins — loin de là : même avec ses séjours en Italie, il ne dépensait pas, pour lui, le tiers de son revenu ; mais il était d'une générosité excessive, principalement à 1 égard de son ami Charles Paine Pauli, auquel il faisait une pension, qu'il voulut continuer à lui servir malgré tout.
Ces soucis et cette gêne ne l'empêchèrent pas de travailler, et c'est à Montréal même que furent écrites quelques-unes des plus belles pages de La Vie et l'Habitude. Ce grand livre — peut-être son chef-d'œuvre — parut le 4 décembre 1877, le jour où il entra dans sa 42^ année. L'année suivante, au mois d'août, il séjourna à Varese, Arona, Faido, etc., et Henry Festing Jones, qui avait fait sa connaissance en 1 874, vint l'y rejoindre. A son retour à Londres (fin septembre) il reprit un livre qu'il avait commencé quelque temps auparavant.
C'était L'Evolution, Autrefois et Aujourdlmi. Il y comparait les théories de Bufîon, d'Erasme Darwin et de Lamarck avec celle de Ch. Darwin. Cette fois, il a nettement pris position contre Charles Darwin, et ce livre (1879) tout en faisant un exposé très clair et plein d'aperçus ingénieux, de l'histoire du 1 ransformisme avant Darwin, est surtout un réquisitoire contre le darwinisme. 11 est curieux de voir cet évolutionniste convaincu se rencontrer si souvent avec Quatrefages dans la critique de la doctrine de la Sélection Naturelle.
L'Evolution, Autrefois et Aujourd'hui fut suivi de deux autres ouvrages consacrés à défendre et à étendre la théorie exposée dans La Vie ei l'Habitude : La Mémoire inconsciente (1880) et La Chance, ou l'Adresse ? (1887). Ces livres eurent pour conséquence une querelle personnelle avec Darwin et des attaques violentes dirigées contre Butler. Et une polémique suivit le troisième : Romanes, Ray Lankester et Herbert Spencer y prirent part.
En 1881 Butler intercala dans la série de ses livres sur le Transformisme un ouvrage dans lequel toute sa vie italienne se trouvait pour ainsi dire condensée, avec des digressions sur ses thèmes favoris : ce fut Les Alpes et les sanctuaires du Piémont et du Tessin, dont l'Introduction se termine par ces mots : « J'ai adopté l'Italie pour seconde patrie, et je voudrais lui dédier ce livre en témoignage de gratitude pour le bonheur qu'elle m'a donné. » Ce volume est illustré de dessins de Butler et de ses amis et compa-
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gnons d'excursléns, Charles Gogin et H. F. Jones. Butler publia en 1888 un second livre consacré à l'Italie, mais qui traite plus spécialement de l'artiste extraordinaire* dont il avait découvert l'œuvre dès 1871, au Sacro Monte de Varallo-Sesia. C'est Ex Voto qu'il dédia aux habitants de Varallo, dont le conseil municipal lui avait ofïert un « banquet civique » sur le Sacro Monte même, en 1887 : en effet, n'avait-il pas révélé à un certain nombre de touristes anglais toute une région charmante, et jusque-là presque inconnue, de l'Italie septentrionale? Un troisième livre sur l'Italie, Verdi Prati resta à l'état de projet ; mais on en trouve quelques fragments dans Les Carnets.
Au printemps de 1883, Butler fit une surprise à H. F. Jones : se trouvant avec lui à l'atelier de Heatherley, qu'il fréquentait encore assidûment, il entraîna H. F. Jones dans une chambre où il y avait un piano, et il lui joua un menuet qu'il avait composé récemment. A partir de cette époque Butler ajouta donc à ses travaux la composition musicale. Revenu depuis longtemps au culte exclusif de celui qu'il considérait comme « le plus grand de tous les musiciens », Handel, il voulut montrer qu'on pouvait composer des pièces légères dans le style de Handel. Après de nombreuses discussions, il entraîna H. F. Jones dans son parti, et les deux amis commencèrent à écrire des menuets, des gavottes et des fugues pour piano, qui formèrent un recueil publié en 1885. Après quoi ils écrivirent une cantate intitulée Narcisse (1888), écrite en style handélien, encore que le sujet et les paroles en soient du genre burlesque. A partir de 1890, Butler, désirant se perfectionner dans la technique de l'art qu'il avait d'abord cultivé comme un passe-temps, se mit à étudier le contrepoint, tout en travaillant à un Oratorio dramatique, Ulysse (publié après sa mort, en 1904. par H. F. Jones, qui fut, là aussi, son collaborateur).
Nous voyons, d'après la correspondance de Butler avec Miss Savage, qu'il était en train d'achever en 1883-1884 son roman, Ainsi va toute chair. Il était terminé en 1885, quand la nouvelle soudaine de la mort de Miss Savage (après une opération chirurgicale) vint tristement surprendre Butler. Il avait eu l'intention de revoir et de corriger, peut-être même de récrire, cet ouvrage ; mais après la mort de Miss Savage, il n'y toucha plus. Il ne voulut pas, non plus, le publier avant que certaines personnes, qui lui avaient servi de modèles — à leur insu — n'eussent disparu, et c'est pour ces raisons que Ainsi va toute chair ne parut que deux ans après sa mort. En 1886 un des « modèles » de Butler disparut : c'était le Rév. Thomas Butler qui, n'ayant pu déshériter complètement son fils aîné (le cadet, Thomas, étant mort en 1884) lui laissa d'amples revenus. Du reste, Butler, qui avait 50 ans, ne changea rien à son train d'existence, et ne quitta pas son petit appartement
* Tabachetti.
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de Clifîorcl's Inn. Le seul « luxe » qu'il se paya fut de prendre à son service un jeune homme, Alfred Cathie, qui lui servit à la fois de valet de chambre, d'intendant et de secrétaire, et qu'il traitait plutôt en ami qu'en serviteur. Il vendit toute l'argenterie de famille qui lui revint dans la succession de son père, et ce ne fut qu'à la veille de sa mort que l'idée lui vint d'acheter un hôtel particulier, d'avoir des domestiques, et de commencer à vivre d'une manière plus confortable.
En avril-mai-juin 1890 il donna à la « Universal Review » (à laquelle il collabora irrégulièrement de 1 888 à décembre 1 890) une série d'articles * sur VImpasse du Darwinisme. Ce fut sa dernière contribution à la littérature du Transformisme. Mais il ne se désintéressa jamais complètement de la question, et observa de près les développements ultérieurs du Darwinisme : la faveur puis la défaite du Weismannisme. Sans doute, s'il avait vécu plus longtemps, il aurait eu quelque chose à dire sur le mouvement qui sortit, vers 1900, de la mise en lumière des hypothèses et des découvertes de Mendel. Vers la fin de sa vie, nous voyons oar les notes de ses Carnets qu'il avait conçu l'idée de rattacher les lois de la biologie aux lois de l'énergie, et qu'il avait ébauché — mais sans la préciser — une théorie analogue par certains points à celle que M. H. Guillemmot ^"^ vient d'exposer sous le nom de « loi de l'Option Vitale ».
Il est certain que les livres à sujet scientifique, qui forment un bon tiers de l'œuvre de Samuel Butler, sont plus importants comme ouvrages littéraires que comme ouvrages scientifiques ; mais si on considère leurs dates de publication, on doit reconnaître qu'ils méritent une place, et non des moindres, dans l'histoire des théories transformistes. Ils ont ceci de commun avec le poème de Lucrèce, qu'il faut les considérer au double point de vue de la littérature et de l'histoire d'un grand mouvement scientifique. N'a-t-il pas été le premier à oser dire, à l'apogée de la gloire de Charles Darwin, que le Transformisme était né en France un siècle auparavant, et à apprendre aux savants de son temps que c'était dans Bufîon, dans Erasme Darwin et chez Lamarck qu'il fallait chercher les premières hypothèses touchant l'évolution organique ? N'a-t-il pas été, chronologiquement, le premier des néolamarckiens ? N'a-t-il pas, seul et le premier, fourni une hypothèse et tenté une explication logique de cette « mémoire de la cellule vivante » à laquelle tant de biologistes ont fait appel, depuis Haeckel jusqu'à Le Dantec? Et cependant, quelle place a-t-on faite à son nom et à ses travaux dans les
* La plupart des articles donnés par S. B. à des revues se trouvent réunis actuellement dans le volume intitulé L'Humour d'Homère (avec une importante Introduction de H. F. Jones), et dans Dieu connu et Dieu inconnu, qui contient des conclusions métaphysiques touchant le Transformisme.
** La Matière et la Vie. (Flammarion, 1919.)
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histoires du Transformisme parues depuis la publication de La Vie et IHahitude ? Pour deux ou trois auteurs qui le citent (Vianna de Lima dans son Exposé sommaire *, et M. Yves Delage ** dans une note à son chapitre sur les théories de Cope et de Orr), combien l'ignorent ? Très probablement, il faut voir dans cet oubli le résultat de la campagne de silence et de dénigrement menée par les partisans de Darwin contre Butler. Toutefois, il semble que, même dans le monde scientifique, on commence à lui rendre justice en Angleterre, et le principal artisan de cette espèce de réhabilitation est précisément — cela lui fait honneur — Sir Francis Darwin.
Les dix ou douze dernières années de la vie de Samuel Butler furent remplies par des travaux d'un genre tout différent de ceux qui l'avaient occupé jusque-là, encore qu'ils ne furent que des prétextes, ou plutôt des moyens, pour lui, d'exprimer sa philosophie et sa personnalité. Ce fut, d'abord, une biographie du D^ Samuel Butler, — son grand-père, — que les historiens de la pédagogie et de l'érudition anglaises attendaient depuis longtemps. En rassemblant et en classant toutes les lettres de l'évêque de Lichfield et de ses correspondants, il a composé un tableau très remarquable de la société anglaise entre les dix dernières années du XVIII® siècle et 1839. La Vie et les Lettres du D^ Samuel Butler parut en 1 896 (Butler y travaillait depuis 1 889-90). De tous ses livres, ce fut, après Erewhon, celui que la critique accueillit le mieux — ou le moins mal. Cette même année 1896 Charles Gogin peignit le portrait de Butler qui est maintenant à la National Portrait Gallery.
En même temps qu'il travaillait à la biographie de son grand-père, Butler poursuivait une autre étude : celle des poèmes homériques. En cherchant un sujet pour l'oratorio handélien qu'il voulait composer avec H. F. Jones, il avait songé aux aventures d'Ulysse, et, une fois ce sujet adopté, il avait voulu se rafraîchir la mémoire en relisant VOdyssée. On ne perd jamais le bénéfice d'une solide instruction classique : la lecture (à 54 ans) de VOdyssée le transporta. Dès lors il eut constamment Homère entre les mains et dans la pensée, au point de savoir les deux poèmes presque entièrement par cœur. Mais un esprit critique comme le sien ne devait pas se contenter de jouir de cette poésie : il y avait le '•<■ problème d'Homère «, d'autant plus tentant qu'en s'y plongeant on ne pouvait que mieux goûter la poésie homérique.En 1892 il faisait, au Collège des Travailleurs, une conférence sur Y Humour d'Homère^ et scandalisait tous les érudits habitués à ne voir dans les poèmes homériques qu'un < texte » capable seulement d'interprétations philologiques et non d'une
* A. Vianna de Lima, Exposé sommaire des théories transformistes de Lamarck, Darwin et Haeckel. (Delagrave, 1 886.)
** Yves Delage, L'Hérédité et les grands problèmes de la biologie gêné' raie. (Schleicher, 1903.)
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interprétation humaine. Il avait déjà presque terminé une Traduction de l Odyssée lorsqu'il conçut une hypothèse touchant le lieu oii une partie au moins du poème avait été composée : Trapani et le Mont Eryx, en Sicile, correspondaient à la description homérique du port de Schérie. Quelques mois plus tard il partait pour la Sicile, et ce fut dans une revue sicilienne, et en italien, qu'il donna la première ébauche de sa théorie de VOdyssée (1893). Dès lors il fit de fréquents séjours à Trapani et dans la régi®n, et son hypothèse se fortifia et grandit. Il arriva peu à peu, et en s'entourant de toutes les garanties scientifiques possibles, à établir que VOdyssée avait dû être composée à Trapani. Et il ajouta à cette hypothèse ce corollaire un peu inattendu : que VOdyssée était l'œuvre d'une femme, et cette femme : Nausikaa. Tel est le sujet de La Femme auteur de l'Odyssée (1897). Cependant, il avait approfondi aussi le problème de V Iliade (dont il donna une traduction en 1898), mais sans lui apporter d'hypothèse nouvelle. En 1 895 il avait fait un voyage en Grèce et dans la Troade pour se rendre compte par lui-m»mc de la valeur des conclusions auxquelles étaient arrivés les archéologues, et il reconnut que ces conclusions étaient acceptables. Sa traduction de VOdyssée parut en 1900,
Il avait à peine abandonné ses études homériques qu'il fut séduit par le problème des Sonnets de Shakespeare et, dépouillant toute la littérature shakespearienne comme il avait dépouillé toute la littérature homérique, il donna au résultat de ses recherches la forme d'une Edition des Sonnets classés d'après l'ordre chronologique réel (selon lui) et accompagnés d'un commentaire (1899). On peut trouver trop hardies ses hypothèses, tant en ce qui concerne Homère qu'en ce qui concerne Shakespeare, mais, à ne considérer que la valeur purement philologique de ces travaux, il faut reconnaître qu'il a fait un vigoureux et noble effort pour introduire dans les méthodes de l'érudition moderne, à côté de l'interprétation timide des spécialistes, une interprétation plus libre, une interprétation d'humaniste.
Si on réfléchit à tout le travail matériel que supposent des entreprises de ce genre et aux voyages qu'elles nécessitent, — si on songe qu'en même temps Butler continuait à peindre et à composer de la musique, et si on ajoute encore à cela les soins qu'il donnait à l'administration de sa fortune, on reste étonné de l'activité et de l'énergie de cet homme de 60 ans.
La fréquentation des Sonnets de Shakespeare lui avait inspiré l'idée d'exprimer sous cette forme quelques-unes des pensées qui le hantaient alors, et surtout la pensée de cette immortalité « dans les esprits et les actions des hommes », — cette « vie par délégation » que certains privilégiés : peintres, poètes, musiciens, les plus grands d'entre les hommes, vivent dans la vie de l'humanité. Et il composa une magnifique série de Sonnets qui, avec quelques courts poèmes écrits entre 1874 et 1894 (un Psaume de Montréal — satirique — et deux poèmes de forme whitmanienne) constitue, sinon son œuvre poétique, du moins son œuvre en vers : car il prenait le mot poésie
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dans son sens étymologique, et considérait la prose comme une des formées, — et la plus susceptible de perfection peut-être — de la poésie.
Dès 1896 Butler avait songé à écrire une suite à Erewhon. Sa théorie de la Résurrection, qu'il jugeait solide, lui avait souvent suggéré l'idée de considérer tout le Christianisme comme la conséquence d'une seule erreur initiale : le miracle supposé de la Résurrection. Tel fut le germe de Nouveaux Voyages à Erewhon (1901). Il n'y est pas question du Christianisme : Butler a tenu à ne blesser aucune croyance, et surtout à ne pas tourner en ridicule une religion cjue ses opinions conservatrices lui faisaient regarder — du moins dans l'Eglise de Rome — comme un terrain d'entente possible entre le panthéisme (un « panthéisme modeste ^) com.me le sien) et la tradition religieuse européenne. C'est donc en Erewhon qu'a lieu le miracle supposé et que les conséquences de ce miracle se déroulent aux yeux étonnés du pauvre homme à qui on l'attribue. C'est en partie grâce à M. Bernard Shaw que Butler trouva l'occasion de publier ce livre dans des conditions plus avantageuses pour lui et plus honorables pour le public et les éditeurs anglais que celles dans lesquelles avaient paru tous ses autres livres.
En même temps que Nouveaux Voyages à Erewhon Butler donnait une édition révisée de Ereichon. Il en profitait pour introduire dans cet ouvrage un aperçu de sa théorie de La Vie et r Habitude et deux nouveaux morceaux satiriques (les chapitres sur « Les droits des anim.aux » et « Les droits des végétaux »). Il a tenu à dire, dans la Préface de cette édition, qu'il aurait voulu pouvoir suppnmicr certaines pages, dont il était « honteux ». Chose curieuse : ces passages sont précisément les premiers chapitres, ce début de roman d'aventures, ces descriptions des paysages de Nouvelle-Zélande qui servent si bien d'amorce pour mener le lecteur en Erewhon. Ainsi, il terminait sa carrière littéraire « en Erewhon », comme il l'avait commencée. D'autres ouvrages restaient à l'état de projets : sur l'Italie, sur Tabachetti ; peut-être un appendice à La Femme auteur de l'Odyssée. En tout cas il laissait cinq tomes * de notes m.anuscntes sur tous les sujets qu'il avait abordés au cours de sa vie, — une des plus belles vies d'aventures intellectuelles qu'on puisse imaginer. Il avait près de 66 ans et ses forces baissaient : l'anémie et les vertiges dont il souffrait depuis quelques années augmentaient. Malgré tout, le 28 mars 1902, il voulut partir pour la Sicile. En route ses malaises s'aggravèrent. Il profita cependant de son passage à Rome pour vérifier une citation concernant VOdyssée : un passage d'Eustathius (commentateur d'Homère) où il est question d'une légende égyptienne qui attribuait les poèmes originaux dont Homère aurait tiré Y Iliade et VOdyssée, à une femme.
* Ces tomes contiennent les notes choisies par lui-même dans les Carnets de poche où il les jetait. D'où le nom de Carnets donnés à ces tomes et au volume qu en a extrait M. II. F. Jones (1912).
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Le 1 4 mai 1 902, il écrit du Bertolini's Palace Hôtel (cle Naples) à Madame Fuller Maitland une lettre qui est Une véritable lettre d'adieux définitifs : il ne se faisait guère d'illusions sur son état. Rentré à Londres, il dut quitter Clifford's Inn pour une maison de santé. Il y mourut le 18 juin (66 ans). Et le 21 juin, son corps, selon ses dernières volontés, était incinéré et ses cendres enterrées sans rien qui en marquât la place.
Tous les ouvrages importants de toutes les littératures ont été traduits en français, dans cette langue que Joseph de Maistre a nommée la Langue Universelle. On n'a qu'à feuilleter la Bibliographie de la Littérature fran^ çùlse de G. Lanson pour voir que l'une après l'autre toutes les grandes œuvres — c'est-à-dire les œuvres à grande influence — de la Littérature anglaise, sont entrées dans l'histoire de la Littérature française, et souvent, par là même, dans l'histoire d'autres littératures. Il était donc nécessaire que Samuel Butler fût traduit à son tour, et traduit maintenant. Bien qu'effrayé de ma responsabilité, j'ai consenti à être l'interprète de cet écrivain, et j'ai fait mon possible pour le traduire sans le trahir.
C'est sur la proposition des éditeurs de la Nouvelle Revue Française, que j'ai assumé cette tâche. Il s'agissait de traduire quatre ouvrages de Butler • Erewhoriy Nouveaux Voyages à Erewhon, Ainsi va toute chair, et Les Carnets de Samuel Butler, auxquels j'ai ajouté, avec 1 assentiment des éditeurs, La Vie et rHabitude. Ces 5 volumes sont aujourd'hui traduits, et paraîtront aux éditions de la Nouvelle Revue Française autant que possible dans l'ordre suivant : Erewhon, Ainsi va toute Chair, La Vie et l'Habitude, Nouveaux Voyages à Erewhon, et Les Carnets.
Je ne veux pas terminer cette Introduction sans remercier les personnes qui m'ont aidé matériellement dans mon travail :
M. Henry Festing Jones, qui m'a si obligeamment ouvert sa riche collection de manuscrits et de souvenirs butlériens, et qui m'a fait un accueil dont le souvenir m'accompagnera toujours ;
M. A. T. Bartholomew qui, sur la recommandation de M. H. F. Jones, m'a si bien reçu à Cambridge et m'a donné accès à tous les livres, tableaux et souvenirs qui forment la Collection Butler, au Collège Saint-Jean ;
M. C. W. Previté Orton, qui a bien voulu m'accompagner dans mes visites à la Collection Butler et à la Bibliothèque du Collège Saint- Jean ;
Mon ami André Gide, qui a eu la bonté de relire mes manuscrits et de me proposer d'heureuses corrections ;
Et enfin M. Emery Walker, qui a tiré pour moi trois reproductions du portrait de S. Butler par Ch. Gogin.
Je voudrais remercier aussi les personnes qui, — sans que cela implique leur adhésion aux théories et doctrines soutenues par Samuel Butler, — m'ont donné, par l'intérêt qu'elles ont pris aux progrès de mon travail, de précieux encouragements. Elles sont nombreuses, mais je voudrais nommer celles
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qui ont le plus de droits à ma gratitude : Madame Lucien Muhlfeld, Arnold Bennett, Emile Henriot, Jacques Rivière et S. E. Don Higinio Formigôs Latorre.
VALERY LARBAUD.
Sens, Juin 1915. Alicante, Mars 1919.