CHAPITRE V
de quatre ou cinq blocs énormes ; mais comment ces blocs avaient été dressés et ajustés, ceux-là seuls qui les avaient élevés auraient pu le dire. Chacune avait sa hideur particulière. L'une semblait délirer furieusement, comme en proie à la douleur ou à un grand désespoir ; une autre était amaigrie et cadavérique, comme une victime de la famine ; une autre avait l'air cruel et idiot, mais avec le sourire le plus niais qu'on puisse imaginer. Celle-ci était tombée, et avait dans sa chute un air infiniment ridicule. Toutes avaient la bouche plus ou moins ouverte, et en les regardant de dos, je vis qu'on leur avait creusé la tête.
J'avais mal au cœur et je grelottais. La solitude m*avait déjà ôté tout mon courage, et je n'avais plus la force nécessaire pour supporter la vision soudaine et inattendue d'une pareille assemblée de démons au milieu d'un si effroyable désert. J'aurais donné tout ce que je possédais au monde pour revenir à la station de mon maître ; mais il n'y fallait pas songer ; ma tête cédait, et j'eus la certitude que je ne reviendrais jamais vivant.
Alors, il s'éleva une rafale hurlante, accompagnée d'un gémissement poussé par une des statues qui me dominaient. La peur me fit joindre les mains. Je me sentis comme un rat pris dans une souricière, avec l'envie de me jeter sur n'importe quel objet qui se fût trouvé à la portée, et de le mordre. La violence du vent augmenta, les gémissements devinrent plus aigus, sortant de plusieurs statues et s'élargissant en un chœur. Je compris tout de suite ce que c'était, mais ce son était si étrange que mon épouvante n'en fut pas diminuée. Les êtres inhumains au cœur desquels le Malin avait mis le pouvoir d'imaginer ces statues, avaient fait de leurs têtes des espèces de tuyaux d'orgue, de telle sorte que leurs bouches saisissaient le vent et résonnaient quand il soufflait. C'était quelque chose de hideux. Aucun homme, si courageux qu'il fût, n'aurait pu supporter un pareil concert, fait par de telles bouches et dans un tel lieu. Je les chargeai de toutes les injures que ma langue put prononcer, tout en m 'enfuyant loin d'elles dans le brouillard. Et même après que je les eus perdues de vue et qu'en retournant la tête je ne vis plus que les tourbillons de nuées qui volaient deirière moi, j'entendais encore leur chant lugubre, et il me semblait que l'une d'elles allait me poursuivre en courant et me saisir pour m'étrangler.
Je puis dire ici que, depuis mon retour en Angleterre, )*ai entendu un de mes amis jouer sur l'orgue quelques accords qui m'ont très
nettement rappelé les statues d'Erewhon (car le pays dans lequel je venais de pénétrer s'appelle Erewhon). Elles se dressèrent très distinctement dans ma mémoire dès que mon ami eût commencé à jouer. Voici ce morceau, qui est du plus grand de tous les musiciens * :
Préluda. : arpeggio.
Voir Handel : Compositions pour le clavecin, publiées par Litolf, p. 78.