CHAPITRE V
Je me levai à la pointe du jour, et une heure plus tard j'étais en route, avec un sentiment d'étrangeté, pour ne pas dire de faiblesse, et qui était dû au poids de ma solitude. Mais je me reprenais à espérer quand je considérais combien de dangers j'avais surmontés, et que ce jour même me verrait au sommet de la chaîne qui me séparait des plaines entrevues.
Après une ascension ininterrompue de près de quatre heures, pendant lesquelles je ne rencontrai pas d'obstacle sérieux, je me trouvai sur un plateau et tout près d'un glacier que je reconnus pour celui qui indiquait le sommet du col. Au-dessus s'élevait un entassement d'âpres précipices et de pentes de montagnes couvertes de neige. La solitude était trop grande pour mes forces : la montagne qui se trouvait sur le pâturage de mon maître était une rue encombrée en comparaison de ces lieux désolés et sévères. De plus, l'atmosphère était sombre et lourde, ce qui rendait la solitude encore plus accablante. Il y avait une obscurité d'encre sur tout ce qui n'était pas couvert de neige ou de glace. D'herbe, nulle trace.
A chaque instant je sentais augmenter ce terrible doute sur ma propre identité, sur la continuité de mon existence passée et de mon existence actuelle, qui est le premier symptôme de cette folie qui saisit l'homme qui s'égare dans la brousse. Jusque-là j'avais lutté contre ce doute et l'avais vaincu ; mais le silence absolu et la désolation de ce désert montagneux m'accablaient, et je sentais que m.a volonté de me concentrer en moi-même commençait à se laisser entamer.
Je me reposai un moment, puis j'avançai sur un sol plein d'aspérités, jusqu'à ce que je fusse arrivé au pied du glacier. Alors je vis un autre glacier qui descendait, du côté de l'est, dans un petit lac. Je suivis le bord occidental de ce lac, dont le sol était plus praticable, et quand je fus à peu près à mi-chemin, je m'attendis à voir les plaines que j'avais entrevues des montagnes d'en face. Mais il ne devait pas en être ainsi, car les nuages remontaient jusqu'au plus haut point du col, sans toutefois déborder sur le côté par lequel j'étais venu. Je me trouvai donc bientôt enseveli dans une vapeur ténue et froide, qui m'empêchait de voir à plus de quelques mètres à peine devant moi. Puis j'arrivai sur un grand espace de neige ancienne dans laquelle je pus sans peine suivre la trace d'empreintes à demi fondues de chèvres ; — et à un certain moment, à ce qu'il me sembla, un chien les avaient sinvies. Etais-je donc arrivé dans un pays d'élevage? Le sol,
EREWHON
quand la neige ne le recouvrait pas, apparaissait pauvre et pierreux, et il y avait si peu d'herbe que je ne pouvais découvrir aucune apparence de sentier ou de véritable piste de troupeaux. Mais je ne pus m 'empêcher d'être mal a mon aise lorsque je me demandai quelle espèce de réception m'attendait, si tout à coup je tombais sur des habitants. Je roulais ces pensées, et m avançais prudemment à travers le brouillard lorsque je commençai à m'imaginer que je voyais transparaître vaguement en face de moi des objets plus sombres que le nuage. Quelques pas encore m'en rapprochèrent, et un frisson d'horreux inexprimable me parcourut lorsque je vis un cercle de formes gigantesques, d'une taille infiniment supérieure à la mienne, qui surplombaient, hideuses et grises, le voile de nuées étendu devant moi.
Je suppose que je dus m'évanouir, car je me retrouvai, au bout d un certain temps, assis par terre, secoué de nausées et glacé jusqu'au moelles. Les foi mes étaient toujours là, tout à fait immobile? et silencieuses, aperçues vaguement à travers l'ombre épaisse, mais ayant incontestablement une apparence humaine.
La pensée me vint soudain, et elle aurait dû certainement me venir du premier coup si je n'avais pas eu l'idée que j'allais voir des hommes au moment où ces formes m'étaient apparues, et si le nuage ne me les avait pas cachées, la pensée, dis-je, que ce n'était pas des êtres vivants, mais des statues. Je résolus de compter lentement jusqu'à cinquante : si, pendant ce temps-là je ne voyais aucune apparence de mouvement dans ces formes, j'aurais la certitude qu'elles n'étaient pas vivantes... Quel soulagement quand j'arrivai au bout de mes cinquante sans qu'il se fût produit le moindre mouvement !
Je recommençai à compter une fois encore ; mais rien ne bougea.
Alors j'avançai craintivement, et l'instant d'après, je vis que ma supposition était juste. Je me trouvais en présence d'une sorte de Stonehenge de statues barbares, assises comme Chowbok s'était assis quand je l'avais interrogé sous le hangar, et dont les figures avaient la même expression de férocité surhumaine. Toutes avaient été assises, mais deux étaient tombées. Toutes étaient barbares, ni égyptiennes m assyriennes, ni japonaises, différentes de chacune de ces espèces, et pourtant apparentées à toutes. Elles étaient six ou sept fois plus grandes que nature, très anciennes, usées et couvertes de lichen. Elles étaient au nombre de dix. Il y avait de la neige sur leur têtes, et partout où la neige pouvait se loger. Chaque statue était formée