CHAPITRE VI
Les hommes ne portaient pas de pantalons, mais étaient vêtus à peu près comme les Arabes que j'ai vus en Algérie. Leur aspect était des plus impressionnants, car ils étaient aussi forts et aussi bien faits que les jeunes filles étaient belles ; et ils n'étaient pas seulement beaux à voir, mais l'expression de leur visage était courtoise et bienveillante. Je pense qu'ils m'auraient tué sur-le-champ si j'avais fait le moindre mouvement violent, mais ils me donnèrent l'impression que je n'avais rien à craindre d'eux tant que je me tiendrais tranquille. Je n'ai pas coutume d'aimer les gens à première vue, mais ces hommes-là me produisirent une impression beaucoup plus agréable que je n'aurais cru possible, si bien qu'en examinant leurs figures l'une après l'autre, je cessai absolument de les craindre. C'étaient tous des hommes robustes. J'aurais été capable de lutter avec chacun d'eux séparément, car on m'a dit que j'ai lieu de me glorifier selon la chair plus' que selon tout le reste (j'ai en effet plus de six pieds de haut, et suis fort en proportion), mais deux quelconques d'entre eux auraient eu vite fait de me maîtriser même si mes récentes aventures ne m'avaient pas réduit à l'état de faiblesse où j'étais. Ma couleur semblait surtout les étonner. En effet je suis blond, j'ai les yeux bleus et le teint clair. Ils ne pouvaient pas comprendre à quoi cela tenait ; mes vêtements aussi semblaient dépasser leur compréhension. Leurs regards ne cessaient pas de se promener sur toute ma personne ; et plus ils me regardaient, et moins ils paraissaient s'expliquer mon existence.
 la fin je me levai et, m'appuyant sur mon bâton, je dis, en m*adressant à celui qui paraissait être leur chef, tout ce qui me vint à l'esprit. Je m'exprimai en anglais bien que je fusse très certain qu'il ne comprendrait pas. Je dis que je ne savais absolument pas dans quel pays je me trouvais ; que j'y étais entré presque par hasard, après une suite d'aventures qui avaient failli plusieuis fois me coûter la vie ; et que j'espérais qu'ils me protégeraient contre tout danger, maintenant que je me trouvais entièrement à leur merci. Je dis tout cela tranquillement et avec fermeté et presque sans changer d'expression. Ils ne me comprirent pas, mais ils se regardèrent avec des marques d'approbation, et parurent satisfaits (à ce qu'il me sembla) de ce que je ne donnais aucun signe de frayeur et de ce que je ne paraissais pas me considérer comme leur inférieur. A vrai dire j'étais trop épuisé pour garder même un sentiment de crainte. Ensuite un d'entre eux montra du doigt la montagne, dans la direction des statues, et fit une grimace qui imitait l'une d'elles. Je me mis à rire en frissonnant d'une manière
EREWHON
expressive, sur quoi tous éclatèrent de rire aussi, et se mirent à bavarder vivement entre eux. Je ne pouvais rien comprendre à ce qu'ils disaient, mais je crois qu'ils trouvaient qu'en osant franchir le cercle des statues j'avais fait une bonne plaisanterie. Alors un d'eux s'avança et me fit signe de le suivre, ce que je fis sans hésiter, car je n'osais pas les contrarier ; d'ailleurs ils me plaisaient assez, et j'étais à peu près sûr qu'ils n'avaient pas l'intention de me faire du mal.
Au bout d'un quart d'heure environ, nous arrivâmes à un petit hameau bâti au flanc d'une colline, avec une rue étroite et des maisons en désordre serrées les unes contre les autres. Les toits étaient grands et surplombants. Quelques fenêtres, mais bien peu, avaient des vitres. Dans l'ensemble ce village ressemblait beaucoup à ceux qu'on rencontre lorsqu'on descend les cols les moins fréquentés des Alpes vers la Lombardie. Je ne dirai rien de l'émotion provoquée par mon arrivée. Qu'il suffise qu'on sache que m.algré la vive curiosité que j'éveillai je n'eus à souffrir aucune impolitesse. On me conduisit dans la plus grande demeure, qui me parut être celle des personnes qui m'avaient capturé. Là je fus reçu d'une façon hospitalière, et on plaça devant moi un souper composé de lait et de viande de chevreau avec une espèce de galette d'avoine, que je mangeai de bon appétit. Mais pendant tout le temps que je fus à table, je ne pus m'empêcher de tourner mes regards veis les deux belles jeunes filles que j'avais vues les premières, et qui paraissaient me considérer comme leur prise légitime, et en vérité je l'étais, car je me serais jeté au feu pour l'une et pour l'autre.
Ensuite, ce fut l'inévitable surprise de me voir fumer, dont je fais grâce au lecteur ; mais je notai que lorsqu'ils me virent enflammer une allumette, il se fit un tumulte d'étonnement dans lequel je fus frappé de discerner un mélange de blâme. Pourquoi ce blâme, je n'en savais rien. Alors les femmes se retirèrent et je restai seul avec les hommes, qui employèrent tous les moyens imaginables pour me parler ; mais nous ne pûmes pas nous comprendre. Une seule chose était claire : j'étais tout seul, et j'étais venu de bien loin de l'autre côté des montagnes. A la fin ils se lassèrent, et le sommeil me gagna. Je fis comprendre par signes que je dormirais sur le plancher dans mes couvertures ; mais ils me donnèrent un de leur lit couvert d'une bonne couche de fougères desséchées et d'herbe, sur lequel je fus à peine étendu que je dormais déjà profondément. Je ne m'éveillai que fort tard dans la journée qui suivit et me retrouvai dans la hutte avec deux hommes