CHAPITRE VI
qui me gardaient et une vieille femme qui faisait la cuisine. Quand j'ouvris les yeux les hommes parurent contents et me parlèrent, comme pour me dire bonjour, sur un ton aimable.
Je sortis pour me laver dans un ruisseau qui passait a quelques mètres de l'habitation. Mes hôtes étaient toujours aussi occupés de moi ; ils ne me perdaient jamais de vue, suivaient mes moindres gestes et tous s'entre-regardaient à chaque instant pour connaître leurs impressions. Ils s'intéressèrent beaucoup à mes ablutions, car ils semblaient avoir douté que je fusse en tout et pour tout un être humain comîne eux. Même ils saisirent mes bras et les palpèrent, et exprimèrent leur satisfaction quand ils virent qu'ils étaient forts et bien musclés. Puis ils examinèrent mes jambes, et surtout mes pieds. Quand ils eurent fini, ils hochèrent la tête entre eux d'un air d'approbation ; et quand j'eus peigné et brossé mes cheveux, et que je me fus arrangé aussi proprement et aussi bien que les circonstances me le permettaient, je pus voir que leur respect pour moi augmentait considérablement, et qu'ils n'étaient pas du tout sûrs de m'avoir traité avec assez de déférence, question que je ne suis pas qualifié pour résoudre. Tout ce que je sais, c'est qu'ils furent très bons pour moi, ce dont je les remerciai de grand cœur, car mon aventure aurait bien pu tourner autrement.
De mon côté, je les aimais et les admirais, car leur tranquille sangfroid et leur aisance pleine de dignité m'avaient fait dès l'abord une agréable impression. Et du reste leur façon d'agir avec moi ne me faisait pas sentir non plus que ma personne leur fût antipathique ; mais seulement que j'étais un phénomène absolument nouveau et inouï, qu'ils ne pouvaient pas s'expliquer. Leur type se rapprochait de celui des plus robustes Italiens plus que de tout autre ; leur politesse aussi était éminemment italienne dans sa complète absence de vanité personnelle. J'ai beaucoup voyagé en Italie et j'étais frappé de leur voir faire de petits gestes des mains et des épaules, qui me rappelaient à chaque instant ce pays. Je sentais que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de continuer comme j'avais commencé, et d'être, à tout hasard, simplement moi-même, tel que j'étais, et de voir ce qu'il en adviendrait.
C'est à cela que je pensais tandis qu'ils attendaient que j'eusse achevé ma toilette, et en en revenant. Alors ils me servirent pour mon déjeuner du pain grillé et du lait, et de la viande frite, qui était quelque chose d'intermédiaire entre du mouton et de la venaison. Leurs façons de cuisiner et de manger étaient européennes, bien qu'ils n'eussent qu'une brochette en guise de fourchette, et une sorte de couperet
EREWHON
comme couteau. Plus je regardais les différents objets qui se trouvaient dans la maison et plus j'étais frappé de leur caractère quasi-européen, et si seulement les murs avaient été couverts d'extraits des Nouvelles Illustrées de Londres et de Punch, j'aurais pu me croire dans une cabane de berger sur le pâturage de mon maître. Et pourtant chaque objet était légèrement différent. C'était en quelque sorte comme pour les oiseaux et les fleurs de l'autre côté de la chaîne, comparés aux oiseaux et aux fleurs d'Angleterre. A mon arrivée j'avais eu plaisir à voir que presque toutes les plantes et les oiseaux ressemblaient aux espèces anglaises les plus communes : ainsi il y avait un rouge-gorge, une alouette, un roitelet, et des pâquerettes et des pissenlits ; pas tout à fait pareils à ceux d'Angleterre, mais presque pareils, et vraiment assez sem.blables pour qu'on pût leur donner les mêmes noms. Eh bien, de même ici, les manières de ces deux hommes, et les objets qu'ils avaient chez eux, tout cela était presque exactement le même qu'en Europe. Ce n'était pas du tout comme lorsqu'on va en Chine ou au Japon, où tout ce qu'on voit est nouveau. A la vérité, je fus tout de suite frappé par le caractère primitif de leurs objets usuels, car ils paraissaient être de cinq ou six siècles en retard sur l'Europe dans leurs inventions ; mais c'est le cas dans bien des villages d'Italie.
Pendant tout le temps que dura mon déjeuner, je cherchai à deviner à quel rameau de la race humaine ils pouvaient appartenir ; et soudain il me vint une idée qui me fît rougir d'émotion quand je me la formulai. Se pouvait-il qu'ils fussent les tribus perdues d'Israël, dont j'avais entendu dire par mon grand-père et par mon père qu'elles existaient encore dans une région inconnue et attendaient leur retour définitif en Palestine ? Se pouvait-il que la Providence m'eût désigné, moi, pour être l'instrument de leur conversion? Oh ! quelle idée c'était là! Je posai ma brochette et les examinai d'un regard rapide. Ils n'avaient aucune trace du type juif : leurs nez étaient nettement grecs et leurs lèvres, bien que pleines, n'étaient pas juives.
Comment aurais-je pu résoudre cette question ? Je ne savais ni le grec ni l'hébreu, et même si j'arrivais à comprendre le langage qu'on parlait dans ce pays je ne pourrais pas reconnaître les racines d'aucune de ces deux langues. Je n'avais pas été assez longtemps parmi eux pour connaître leurs coutumes ; mais ils ne me faisaient pas l'impression d'être un peuple religieux. Cela aussi était naturel : les dix tribus avaient toujours été déplorablement irréligieuses. Mais ne pourrais-je pas les faire changer ? Ramener les dix tribus d'Israël