CHAPITRE VII
ils firent paraître beaucoup de mécontentement, ce qui me déconcerta d'autant plus que je ne pouvais pas comprendre en quoi j'avais pu les offenser.
Je me souviens qu'au moment où ils l'avaient découverte j avais songé à Paley, et à ce qu'il nous dit, qu'un sauvage, en voyant une montre, conclurait aussitôt que c'était une chose fabriquée. Sans doute ces gens -là n'étaient pas des sauvages, mais j'étais quand même sûr qu'ils arriveraient à cette même conclusion, et je me disais que l'archevêque Paley avait dû être véritablement un homme d'une sagacité extraordinaire, quand je fus arraché à mes réflexions par l'expression d'horreur et d'épouvante qui se répandit sur les traits du magistrat, expression qui me fit croire que ma montre était considérée par lui non comme une chose fabriquée, mais bien plutôt comme le Fabricateur et de lui-même et de l'Univers^ ou tout au moins comme l'une des des causes premières de toutes choses.
Alors il me vint à l'idée que cette interprétation pouvait aussi facilement que l'autre venir à l'esprit d'un peuple ignorant complètement la civilisation européenne, et j'en voulus un peu à Paley de m avoir égaré à ce point. Mais bientôt je m'aperçus que j'avais mal interprété l'expression du visage du m.agistrat, et que ce qu'il éprouvait n'était pas de la crainte, mais de la colère. Pendant deux ou trois minutes il me parla sur un ton sévère et solennel. Puis, se rappelant que cela ne servirait de rien, il donna l'ordre de me conduire, par une enfilade de corridors j dans une vaste salle qui était, comme je l'appris plus tard, le musée de la ville, et où je vis quelque chose qui me surprit infiniment plus que tout ce que j'avais vu jusque là.
r Cette salle était remplie de vitrines contenant toute sorte de curiosités: dès squelettes, des oiseaux et des animaux empaillés, des sculptures en pierre (quelques-unes étaient semblables, en plus petit, aux statues du col) ; mais ce qui occupait la plus grande place dans ce musée, c'étaient des machines de toute espèce, brisées. Les plus grands échantillons avaient urte vitrine pour eux tout seuls et des étiquettes couvertes de caractères que je ne pouvais pas lire. Il y avait des fragments de machine à vapeur, tout cassés et rouilles. Dans le tas, je reconnus un cylindre et un piston, un balancier rompu, un morceau d'un arbre de couche qui était posé par terre à côté des restes de la machiné; Il y avait encore Une très vieille voiture dont les roues, à ce que je pus voir malgré la rouille et le délabrement, avaient été originairement construites pour aller sur des rails d'acier. En somme
EREWHON
il y avait là des fragments d'un grand nombre de nos inventions les plus modernes ; mais ils semblaient tous être vieux de plusieurs siècles, et avoir été placés où ils étaient non pas pour servir de modèles, mais comme curiosités. Ainsi que je l'ai déjà dit, tous étaient endommagés ou cassés.
Nous passâmes près d'un grand nombre de vitrines, et enfin nous arrivâmes devant une, dans laquelle se trouvaient plusieurs pendules et deux ou trois vieilles montres. Le magistrat s'y arrêta et, ayant ouvert la vitrine, se mit à comparer ma montre avec les autres. Le mécanisme était différent, mais les deux objets étaient évidemment identiques. Là-dessus il se tourna vers moi et me fit un discours d'un ton grave et plein de reproches, en désignant du doigt à plusieurs reprises les montres de la vitrine et la mienne ; et il ne parut se radoucir un peu que lorsque je lui eus fait signe qu'il valait mieux qu'il prît ma montre et la mît avec les autres. Cela réussit à le calmer un peu. Je dis en anglais (je comptais sur le ton et le geste pour transmettre ma pensée) que, si on avait trouvé sur moi quelque objet de contrebande, je le regrettais infiniment ; que je n'avais pas eu du tout l'intention d'esquiver les droits de douane, et que j'abandonnerais bien volontiers ma montre si, par là, j'expiais mon délit involontaire. Aussitôt il s'apaisa et me parla sur un ton plus doux. Je crois qu'il avait compris que j'avais péché par ignorance ; mais je suis persuadé que ce qui contribua surtout à le calmer, ce fut mon attitude qui, tout en restant très respectueuse, montrait assez que je n'avais nullement peur de lui ; ce fut cette attitude ferme, et aussi le fait que j'avais les cheveux blonds et la peau blanche, comme il l'avait dé}à fait remarquer par gestes et comme tout le monde l'avait fait remarquer.
Plus tard j'appris que le fait d'être blond était considéré comme un très grand mérite, car c'était une des choses les plus rares et qui provoquait au plus haut point l'admiration et l'envie à l'égard de toutes les personnes blondes. Quoi qu'il en soit, on me confisqua ma montre ; mais nous avions fait la paix, et je fus reconduit dans la salle où j avais été interrogé. Là, le magistrat me fit un autre discours, après quoi on me conduisit dans un bâtiment voisin qui était, je le vis bientôt, la prison de la ville, mais dans laquelle on me donna un appartement spécial à l'écart des autres prisonniers. Ma chambre contenait un ht, une table, des chaises, une cheminée et une table à toilette. Il y avait une autre porte qui s'ouvrait sur un balcon, avec un escalier qui descendait dans un assez grand jardin muré. L'homme qui me conduisit