CHAPITRE VII
montrèrent très contents. Je dois ajouter que chacun semblait cultiver avec fierté son apparence personnelle et que les plus pauvres (personne d'ailleurs ne paraissait riche) étaient proprement et soigneusement mis. Je pourrais remplir bien des pages avec des descriptions de leur vêtement et des ornements qu'ils portaient, et avec les mille détails qui me frappèrent alors avec toute la force de la nouveauté ; mais je ne peux pas m 'attarder à cela.
Quand nous fûmes sortis du village, le brouillard se dissipa, et nous découvrîmes de magnifiques perspectives de montagnes couvertes de neige, avec leurs contreforts les plus proches de nous ; tandis qu'en qu'en face j'apercevais de temps à autre par échappées les grandes plaines que j'avais contemplées la veille au soir. Le pays était très bien cultivé, le moindre espace libre étant planté de châtaigniers, de noyers et de pommiers. Il y avait beaucoup de chèvres et aussi une espèce de moutons noirs, petits, dans les marécages voisins du fleuve, qui allait s'élargissant à chaque instant et coulait entre des rives plates, dont les collines s'éloignaient de plus en plus. Je vis quelques moutons au museau arrondi et à la queue énorme. Il y avait beaucoup de chiens, et très anglais d'apparence ; mais je ne vis aucun chat, et du reste ces animaux sont inconnus en Erewhon, où ils sont remplacés par une espèce de petit terrier.
Au bout d'environ quatre heures de marche depuis notre point de départ, et après avoir traversé encore deux ou trois villages, nous arrivâmes à une ville importante, et mes guides essayèrent à plusieurs reprises de me faire comprendre quelque chose, mais je ne saisis pas la moindre parcelle de leur pensée ; sinon que je n avais rien à craindre. Je fais grâce au lecteur de la description de cette ville, et le prie seulement de songer à Domodossola ou à Faido. Qu'il me suffise de dire que je fus amené devant le premier magistrat et que sur son ordre on me fit entrer dans une chambre où se trouvaient deux autres personnes, les premières que j'ai vues qui ne fussent ni belles ni bien portantes. Même, l'un de ces hommes était évidemment très malade et avait de violentes quintes de toux de temps à autre en dépit des efforts qu'il faisait pour les réprimer. L'autre avait l'air pâle et souffrant, mais il était admirablement maître de lui, et il était impossible de savoir ce qu'il avait. Tous deux parurent étonnés de voir quelqu'un qui était évidemment un étranger, mais ils étaient trop malades pour s'approcher de moi et se faire une idée claire de ce que j'étais. Ces deux-là furent appelés les premiers hors de la chambre. Au bout d'un
EREWHON
quart d'heure on m appela à mon tour ; et je m'avançai avec un peu de crainte et beaucoup de curiosité.
Le premier magistrat était un homme d'un aspect vénérable, la barbe et les cheveux blancs, et avec une expression pleine de sagacité. Il m'examina minutieusement pendant près de cinq minutes, en promenant ses regards depuis le sommet de ma tête jusqu'à la plante de mes pieds, de haut en bas, puis de bas en haut ; et il ne parut pas être mieux renseigné après cet examen qu avant. A la hn il me posa une seule question, courte, qui sans doute voulait dire : « Qui êtes-vous ? » Je répondis en anglais, très posément, comme s'il eût dû me comprendre, et je tâchai d'être aussi simplement naturel que je le pouvais. Son étonnement parut aller en augmentant, et il se retira, pour revenir avec deux autres personnages qui lui ressemblaient beaucoup. Alors ils m'emmenèrent dans une pièce de l'intérieur et les deux nouveauvenus me déshabillèrent pendant que leur chef regardait. Ils tâtèrent mon pouls, ils regardèrent ma langue, ils m'auscultèrent, ils palpèrent tous mes muscles ; et après chacune de ces opérations ils regardaient leur chef et faisaient un signe de la tête, en disant quelque chose sur un ton de grande satisfaction, comme pour exprimer que j étais tout à fait sain. Ils tirèrent même mes paupières, et regardèrent, je suppose, si elles étaient injectées de sang, mais elles ne l'étaient pas. Enfin ils s'arrêtèrent, ayant tous acquis, je crois, la certitude que je n avais aucune tare ni maladie, et même que j'étais très robuste. Sur ce, le vieux magistrat me fit un discours qui dura près de cinq minâtes, et que les deux autres parurent trouver plein d'à-propos, mais auquel je ne compris rien. Dès qu'il eut fini, ils se mirent à fouiller mon bagage et mes pochés. Cela ne me causa aucune inquiétude, car je n'î'vais pas d'argent sur moi, ni rien dont ils pussent avoir besoin ou dont la perte pût m être sensible. C'est du moins ce que je croyais ; mais je m'aperçus bientôt de mon erreur.
D'abord tout se passa bien. Ils parurent très perplexes lorsqa ils trouvèrent ma pipe et me demandèrent avec instances de m'en sr:rvir devant eux. Quand je leur eus montré à quoi elle me servait, ils parurent surpris mais nullement fâchés, et il me sembla qu'ils en aimaient l'odeur. Mais en continuant leurs recherches ils découvrirent ma montre, que j'avais cachée dans la plus secrète de mes poches et que j'avais oubliée quand ils avaient commencé à me fouiller. Dès qu'ils l'eurent vue ils parurent préoccupés et mal à leur aise. PuisHls me la firent ouvrir pour en montrer les rouages ; et quand je l'eus ouverte