AVERTISSEMENT
satire, est toujours subordonnée à l'explication, tandis que chez Butler la satire prend le pas sur tout le reste; et comment, alors que Pascal prend surtout ï homme en général et la société sous ses caractères permanents, Butler s'attache tout particulièrement à la société anglaise de son temps, encore quil ne perde pas de vue l'humanité dans ce quelle a d'essentiel. Ainsi, la puissance tyrannique de l'opinion, de la peur du quen dira-t-on, symbolisée par « Madame Grundy >' en Angleterre et par la déesse Ydgrun en Erewhon, était en effet un des traits saillants de la société anglaise sous le règne de Victoria : mais il est évident que le Continent, et la société bourgeoise en général, a eu, et a encore, l'équivalent, plus ou moins atténué, de cette tyrannie ; de même pour les Banques Musicales : le type de dévot que représente M"^^' Nosnibor se rencontre dans tous les pays ; et les procédés de colonisation indiqués dans le dernier chapitre ! Oui, tout cela est anglais d'abord, et anglais du XÎX^ siècle ; mais cela est, aussi, humain.
Quant à la forme de satire employée par Butler, elle est dans la plus pure tradition anglaise. Sans doute les traits de satire directe (à la manière de Vol" taire et de Chamfort) ne sont pas rares chez lui ; mais la méthode qu'il suit constamment dans Erewhon est la méthode indirecte : c est-à-dire humoris' tique. Or on a pu dire que presque tous les principaux écrivains de la langue anglaise ont été plus ou moins des humoristes *. Mais l'humour n'est qu'une forme, n'est qu'un procédé littéraire — déroutant pour les lecteurs qui n'en ont pas l'habitude et souvent rebutant pour ceux qui le connaissent bien : car, en tant que torocédé, il est toujours le même : un truc à la portée de tout le monde, une attitude facile à prendre. Mais, au delà de cette forme banale, il y a un contenu qui peut varier à l'infini, selon le tempérament des différents humoristes. C'est ce qu'a montré M. L. Cazamian dans une étude ** intitulée : « Pourquoi nous ne pouvons définir l'humour ». Nous ne le pouvons pas parce qu'il y a autant d'humours qu'il y a d'humoristes originaux. Le procédé consiste à transposer l'expression dans un ton d'imperturbable ironie ou de feinte naïveté : mais cela n'empêche pas que l'expression ainsi transposée reste tout aussi personnelle que si elle était directe et véritablement naïve. L'humour de Swift, de Sterne, de Samuel Butler, c'est leur style, c'est leur génie.
* David Masson dans l'Introd. au t. XIII des Œuvres complètes de Thomas de Quincey, — précisément le vol. qui contient « De l'Assassinat considéré comme un des Beaux- Arts. »
"*"* La Revue Germanique, année 1906.
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