‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 38 sur 126 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

se trouvaient une douzaine de grands gongs de bronze, sur lesquels les dames se mettaient parfois à taper au hasard. Il n'était pas agréable de les entendre ; mais j'ai entendu de la musique aussi mauvaise que celle-là avant mon voyage à Erewhon, et aussi depuis.

M. Nosnibor me fit traverser plusieurs grandes salles au bout desquelles nous trouvâmes un boudoir où se tenaient sa femme et ses filles. Mon professeur m'avait déjà parlé d'elles. Madame Nosnibor avait environ quarante ans, elle était encore belle, mais elle était devenue très grosse. Ses filles étaient dans tout l'éclat de l'adolescence et d'une beauté délicieuse. Presque dès l'abord je donnai la préférence à la plus jeune, qui s'appelait Arowhéna ; car l'aînée était hautaine, tandis que la cadette avait des manières très engageantes. Madame Nosnibor me reçut avec une politesse parfaite et il eût fallu que je fusse bien timide et ombrageux pour ne pas me sentir tout de suite à mon aise. A peine la cérémonie de ina présentation était-elle terminée, qu un domestique annonça que le dîner était servi dans la pièce voisine. J'étais affamé, et le dîner était au-dessus de tout éloge. Aussi le lecteur ne sera pas surpris si je lui avoue que je me trouvais extrêmement satisfait de mes hôtes. « Quoi, cet homme que voici a détourné de l'argent ? « pensais-je ; « non ce n'est pas possible ! »

Mais je remarquai que M. Nosnibor était mal à son aise pendant le repas et qu'il ne mangeait rien qu'un peu de pain et de lait. Vers la fin du dîner parut un grand homme maigre avec une barbe noire, et mes hôtes l'accueillirent avec beaucoup de civilités : c'était le redresseur de la famille. M. Nosnibor s'enferma dans une autre chambre avec ce personnage, et bientôt nous parvint, à travers la porte, un bruit de coups de fouet et de gémissements. J'en pouvais à peine croire mes oreilles, mais au bout d'un instant j'appris à n'en pas douter que cas plaintes étaient poussées par M. Nosnibor lui-même.

« Pauvre papa >>, dit Arowhéna, en prenant tranquillement du sel, (^ par quelles souffrances terribles il a passé ! »

« Oui )>, répondit sa mère, « mais je pense qu'il est hors de danger maintenant. »

Alors elles m'expliquèrent en détail la maladie et le traitement que le redresseur avait prescrit et tout le succès qu'il en avait eu, — toutes choses que je garde pour un autre chapitre et que je préfère exposer sous la forme d'un résumé général des opinions des Erewhoniens sur ces matières, plutôt que de rapporter les paroles exactes dont mes

EREWHÔN

hôtesses se servirent pour me les apprendre. Toutefois le lecteur est instamment prié de croire que non seulement dans le prochain chapitre mais aussi dans les suivants, je me suis efforcé de ne m'écarter en rien de la plus stricte vérité, et que je n'ai pas une seule fois volontairement dénaturé les opinions et les usages, bien que j'aie pu quelquefois n*en pas saisir tous les rapports. J

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