‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 37 sur 126 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Mais i*ai Tintention de traiter plus à fond cette question quand je m'occuperai des Collèges de Déraison et du Livre des Machines.

Environ un mois après notre départ on me prévint que notre voyage touchait à sa fin. Dès lors on ne me mit plus de bandeau, car il paraissait impossible que je fusse jamais capable de m 'enfuir sans être repris. Nous roulâmes joyeusement par les rues d'une belle ville, au sortir de laquelle nous nous engageâmes sur une longue route large et unie, bordée de peupliers de chaque côté ; elle était légèrement élevée au-dessus de la campagne qu'elle traversait, et elle avait été jadis une voie ferrée. Les champs à droite et à gauche étaient admirablement cultivés, mais on avait déjà fait la moisson et la vendange. Le temps s'était refroidi plus vite que la marche de la saison ne semblait le comporter ; d'où je conclus que nous avions dû nous éloigner du soleil, et que nous nous trouvions de quelques degrés plus loin de l'équateur qu'à notre point de départ. Même ici la végétation montrait que le climat était chaud, ce qui n'empêchait pas que les habitants fussent doués d'une grande vigueur : au contraire, c'était une race robuste et capable de résister à de dures fatigues. Pour la centième fois je fis cette remarque que, dans l'ensemble, je n'avais jamais vu leurs égaux en beauté physique ; et ils paraissaient aussi bons qu'ils étaient robustes. La plupart des fleurs étaient passées, mais leur absence était en quelque sorte compensée par l'abondance des fruits qui étaient délicieux et ressemblaient beaucoup aux figues, pêches et poires d'Italie et de France. Je ne vis aucun animal sauvage, mais il y avait beaucoup d'oiseaux et très voisins des espèces européennes ; mais non plus apprivoisés, comme de l'autre côté des chaînes. On les tirait à l'arc et aux flèches, la poudre n'étant pas connue, ou du moins pas en usage.

Nous approchions de la capitale, et je découvrais de grandes tours, des fortifications et de hauts bâtiments qui ressemblaient à des palais. Je commençai à me demander avec inquiétude comment on allait me recevoir, mais jusqu'ici tout s'était bien passé, et je résolus de persévérer dans ma ligne de conduite, c'est-à-dire d'agir comme si j'étais en Angleterre, jusqu'à ce que je m'aperçusse que j'avais commis une bévue, et dans ce cas, de ne rien dire jusqu'à ce que j'eusse reconnu d'où soufflait le vent. Nous approchions de plus en plus. La nouvelle de mon arrivée s'était répandue, et une foule épaisse, des deux côtés de la route, me saluait avec des signes de la plus respectueuse curiosité,

EREWHON

m*obligeant à m'incliner sans cesse à droite et à gauche pour les remercier.

Quand nous fûmes à deux kilomètres environ de la capitale nous fûmes accueillis par le Maire et plusieurs Conseillers, parmi lesquels se trouvait un vénérable vieillard qui me fut présenté par le Maire (car il me semble que c'est ainsi qu'il faut l'appeler) comme le personnage qui m'avait invité à descendre chez lui. Je saluai très bas et lui dis à quel point je me sentais son obligé, et avec quel plaisir j'acceptais son hospitalité. Il me défendit d'en dire plus, et, montrant sa voiture qui se trouvait tout près de là, me fit signe d'y prendre place. Pour la seconde fois je m'inclinai profondément devant le Maire et les Conseillers et m'en allai avec mon hôte, qui s'appelait Sénoj Nosnibor. Au bout de deux kilomètres environ, la voiture quitta la grand'route. et, contournant les murs de la ville, nous arrivâmes à un palazzo construit sur une légère éminence, à l'extrême limite de la ville. C'était la demeure de Sénoj Nosnibor, et on ne peut rien imaginer de plus beau. Elle était située près des ruines superbes et vénérables de l'ancienne gare, qui formaient, vues des jardins de la maison, un spectacle imposant. Le terrain sur lequel la maison était bâtie, d'une étendue de dix ou douze acres, était planté en jardins disposés en terrasses, l'une au-dessus de l'autre, avec de larges escaliers pour monter et descendre la pente. Le long de ces gradins étaient dressées des statues d'un art admirable. Près des statues il y avait des vases garnis de différents arbustes que je voyais pour la première fois, et de chaque côté des escaliers s'étendaient des rangées de cyprès et de vieux cèdres, séparées par de longues pelouses. Au delà on voyait des clos de vigne de choix et des vergers aux arbres chargés de fruits.

On avait accès à la maison elle-même par une cour d'honneur entourée d'un portique sur lequel s'ouvraient les appartements, comme à Pompéi. Il y avait, au milieu de la cour, une piscine et une fontaine. Ayant traversé cette cour nous arrivâmes au principal corps de bâtiment, haut de deux étages. Les pièces étaient grandes et hautes de plafond. Peut-être, au premier coup d'œil, paraissaient-elles un peu nues ; mais les gens des climats chauds préfèrent en général les pièces nues aux pièces remplies de meubles qu'aiment les gens des climats plus froids. Je remarquai aussi l'absence d'un piano à queue ou de quelque instrument de ce genre, car il n'y avait aucun moyen de faire de la musique dans aucune des pièces, sauf dans le grand salon, où

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