CHAPITRE X
Dans le chapitre suivant je donnerai quelques exemples de la façon dont ce que nous appellerions infortune, malheur, ou maladie sont traitées par les Erewhoniens. Mais pour l'instant je reviens à leur façon de traiter des cas qui chez nous seraient des crimes. Comme je l'ai déjà dit ces cas, qui ne tombent pas sous le coup de la loi, sont pourtant considéiés comme dignes de correction. En conséquence il y a une classe d'hommes instruits dans la science de l'âme, et qu'on appelle redresseurs ; car c'est la traduction la plus excate que je puisse trouver d'un mot qui littéralement signifie « quelqu'un qui redresse les tordus ». Ces hommes exercent leur profession à peu près comme les médecins chez nous, et reçoivent, avec la plus grande discrétion, des honoraires pour chaque visite ; ils sont consultés avec la même franchise et obéis avec la même docilité que nos propres médecins, c'est-à-dire, en somme, assez bien obéis ; parce que les gens savent — même s'il leur faut se soumettre à un traitement très douloureux — qu'il est dans leur intérêt de guérir le plus tôt possible, et qu'ils n'auront pas à redouter le mépris du monde, comme ce serait le cas s'ils étaient malades physiquement.
Quand je dis qu'ils ne sont pas exposés au mépris, cela ne veut pas dire qu'un Erewhonien qui a, par exemple, commis une fraude, n'ait pas à craindre quelque ennui au point de vue de ses relations sociales. Ses amis le lâcheront parce qu'il sera d'un commerce moins agréable, exactement de la même façon que nout évitons de choisir nos compagnons parmi les gens qui sont mal vêtus ou mal portants. Il n'y a personne ayant le respect de soi-même qui voudra se mettre sur un pied d'égalité en matière d'affection avec ceux qui sont moins fortunés que lui en fait de naissance, de santé, d'argent, de beauté, de talent, ou de quoi que ce soit d'autre. Et véritablement il est non seulement naturel, mais il est désirable pour toute société, humaine ou animale, que les heureux aient de l'aversion et même du dégoût pour les malheureux, ou tout au moins pour ceux dont on a découvert qu'ils ont été victimes de l'une des infortunes les plus graves et les moins courantes.
Par conséquent, le fait que les Erewhoniens n'attachent aux crimes aucune de ces idées de culpabilité qu'ils attachent aux maladies, n'empêche pas les plus égoïstes d'entre eux de négliger un ami qui a, par exemple, escroqué une banque, jusqu'à ce qu'il soit complètement guéri. Mais ce fait les empêche d'avoir même la pensée de traiter les criminels sur ce ton méprisant qui semble dire : « Moi, à votre place, je
EREWHON
serais un homme meilleur que vous )>, ton qu ils considèrent comme tout naturel lorsqu'il s'agit d'un mal physique. Aussi, tandis qu'ils cachent leurs maladies par tous les moyens que l'hypocrisie et la ruse
{)euvent inventer, ils sont d'une franchise complète en ce qui concerne es affections morales les plus graves, lorsqu'ils en sont atteints ; ce qui, il faut leur rendre cette justice, ne leur arrive pas fréquemment. Ainsi, il y en a qui sont pour ainsi dire des malades moraux imaginaires, qui se rendent infiniment ridicules par leurs craintes perpétuelles d'être très malhonnêtes, alors qu'en réalité ils sont d*assez braves gens. Mais ce sont des exceptions ; et en général ils usent, à l'égard de leur santé morale, de la même franchise et de la même réserve dont nous usons, selon les cas, à l'égard de notre santé physique.
Pour les mêmes raisons, toutes les formules de salutation qui nous
sont familières telles que : « Comment allez-vous ? » et les autres du
même genre, sont considérées chez eux comme des marques d'une
très mauvaise éducation, et les classes les plus polies ne tolèrent même
pas qu'on fasse à quelqu'un le compliment banal de lui dire qu'il a
bonne mine. Ils s'abordent en disant : « J'espère que vous êtes bon ce
matin >\ ou bien : « J'espère que vous êtes remis de l'humeur hargneuse
que vous aviez la dernière fois que je vous ai vu ». Et si celui qu'on
salue en ces termes n'a pas été bon, ou s'il est encore mal luné, il le
déclare aussitôt, et il en est plaint en conséquence. Bien mieux, les
redresseurs ont même donné des noms tirés du langage hypothétique
(tel qu'on l'enseigne dans les Collèges de Déraison) à toutes les formes
connues d'indispositions morales, et les ont classifiées d'après un
système de leur invention qui, bien que je n'aie pas pu le comprendre,
semblait rendre des services dans la pratique. Car ils peuvent vous
dire ce que vous avez dès qu'ils ont entendu l'exposé de votre cas,
et vous voyez bien tout de suite, en les entendant se servir avec aisance
de mots si longs, qu'ils comprennent parfaitement ce que vous avez.
Le lecteur croira sans peine que très souvent les lois sur la maladie
étaient tournées grâce à des fictions admises dont personne n'était
dupe, mais auxquelles il fallait, sous peine de passer pour un malotru,
feindre d'ajouter foi. Ainsi, un jour ou deux après mon arrivée chez
les Nosnibor, une de mes nombreuses visiteuses me pria d'excuser
son mari qui n'avait pu que m 'envoyer sa carte : en traversant la
place du marché ce matin même, il avait volé une paire de chaussettes.
On m'avait déjà recommandé de ne paraître jamais surpris. Je nie
contentai donc d'exprimer mes regrets ; et j'ajoutai que moi-même,