CHAPITRE X
qui étais dans la capitale depuis si peu de temps, j avais bien failli voler une brosse à habits et que, malgré que j'eusse résisté à la tentation jusqu'à présent, j'avais bien peur, si je voyais quelque objet intéressant qui ne fut ni trop chaud ni trop lourd, d'être obligé de me confier aux soins du redresseur.
Madame Nosnibor, qui avait prêté l'oreille à tout ce que j'avais dit, me félicita lorsque cette dame fut sortie. Elle m'affirma qu'on ne pouvait souhaiter rien de plus poli selon le protocole érewhonien. Puis elle m'apprit qu'avoir volé une paire de chaussettes, ou, pour parler plus familièrement, « avoir les chaussettes », était une formule convenue pour dire que la personne dont on parlait était légèrement indisposée.
En dépit de tout cela ils savent très bien apprécier le bonheur qu*on éprouve à être comme ils disent, « bien ». Ils admirent la santé morale et l'aiment chez les autres, et se donnent, sans négliger pour cela leurs autres devoirs, toutes les peines du monde pour se la procurer. Ils ont la plus grande répugnance à se marier dans les familles qu'ils considèrent comme malsaines. Ils envoient immédiatement chercher le redresseur chaque fois qu'ils ont commis quelque action véritablement honteuse ; et souvent même dès qu'ils croient qu'ils sont sur le point d'en commettre une. Et, bien que les ordonnances du redresseur soient quelquefois extrêmement pénibles, impliquant une réclusion complète de plusieurs semaines, et dans certains cas les tourments physiques les plus cruels, je n'ai jamais entendu dire qu'un Erewhonien raisonnable ait refusé de faire ce que son redresseur lui disait, pas plus qu'un Anglais sensé ne refuserait de subir même la plus terrible opération si son médecin lui disait qu'elle est nécessaire.
Jamais la crainte d'avoir à subir un traitement pénible ne nous fait hésiter, nous autres gens d'Europe, à dire à notre médecin ce que nous éprouvons. Nous lui laissons faire tout ce qu'il veut et supportons tout sans murmurer, parce que le fait d'être malade ne risque nullement de nous être imputé à crime, et parce que nous savons que le médecin fait tout ce qu'il peut pour nous guérir, et qu'il est plus capable que nous de juger de notre cas. Mais si nous étions traités comme le sont les Erewhoniens pour peu qu'ils soient souffrants, nous cacherions tous nos maux. Nous ferions ce que nous faisons pour les maladies du sens moral et de la raison : tant que nous ne serions pas démasqués nous ferions des prodiges pour paraître bien portants ; et une seule fustigation infligée comme simple punition nous semblerait bien plus horrible que l'amputation d'un membre, si cette amputa-
EREWHON
tîon était faite charitablement, pour nous sauver de la gangrène, et si le médecin se rendait bien compte que c*est au seul hasard de sa propre constitution physique qu'il doit le bonheur de n'être pas dans le même cas que nous. Ainsi donc, chaque fois que le redresseur le leur ordonne, les Erewhoniens reçoivent le fouet une fois par semaine et se mettent au pain et à l'eau pendant deux et trois mois de suite.
Je ne crois pas que mon hôte, même pour s'être approprié toute la fortune qui lui avait été confiée par une veuve, eût à souffrir physiquement davantage qu'un malade, chez nous, ne serait tout près à souffrir aux mains de son médecin. Et pourtant, M. Nosnibor dut passer de bien mauvais moments. Les bruits que j'avais entendus prouvaient sufîisam.mient que ses souffrances étaient atroces, mais il n'hésitait jamais à s'y soumettre. Il était persuadé qu'elles lui feraient du bien, et je crois qu'il avait raison. Je ne pense pas que cet homme recommence à détourner de l'argent. Cela se peut ; mais ce ne sera pas de si tôt.
Pendant que j'étais en prison et au cours de mon voyage, j'avais déjà découvert la plupart de ces choses. Mais elles me paraissaient encore d'une étrangeté inconcevable ; et je vivais dans la crainte de commettre quelque impolitesse due à l'impossibilité où j'étais de voir les choses sous le même angle que mes voisins. Mais, après un séjour de quelques semaines chez les Nosnibor, je commençai à mieux comprendre les idées érewhoniennes ; surtout après que j'eus connu dans tous ses détails la maladie de mon hôte, qui m'en entretenait souvent et longuement.
Il avait été pendant très longtemps agent de change à la Bourse de la Capitale, et il y avait amassé une fortune colossale sans jamais sortir des limites de ce qu'on regardait comme légitime, ou tout au moins comme permis, en affaires. Mais enfin, en plusieurs occasions, il avait découvert en lui-même un désir de gagner de l'argent par des moyens frauduleux, et il s'était comporté à l'égard de deux ou trois sommes d'argent d'une façon qui l'avait un peu inquiété. Par malheur il avait négligé ces symptômes et n'avait attaché aucune importance à ce malaise jusqu'au jour où certaines circonstances l'eurent mis à même de frauder sur une très grande échelle. Il me dit quelles étaient ces circonstances, et vraiment il s'était conduit aussi vilainement que possible, mais il n'est pas nécessaire d'entrer dans les détails. Il saisit l'occasion qui s'offrait, et il comprit, mais trop tard, qu'il devait être çéricusement atteint. Il s'était négligé trop longtemps.