‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 46 sur 126 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

avoir des sévérités inévitables, et il peut m arriver parfois de regretter de n'avoir pas la possibilité de rendre un jugement moins sévère que celui que je suis obligé de rendre. Mais votre cas n*a rien de commun avec ceux-là ; au contraire, si la loi qui punissait de mort la phtisie n'avait pas été abrogée, je vous l'appliquerais.

« Il n'est pas admissible que l'exemple d'une telle dépravation puisse impunément s'étaler au grand jour. Votre présence au milieu de personnes respectables pourrait induire les gens les moins vigoureux à regarder toutes les maladies comme des fautes sans gravité ; et on ne saurait tolérer que vous ayez la possibilité de corrompre des êtres non encore nés qui pourraient dans la suite, venir vous importuner. Il ne faut pas laisser les non-nés s'approcher de vous, et cela, non pas tant en vue de leur protection (car ils sont nos ennemis naturels) que de la nôtre ; car, puisqu'il est impossible de les exclure tout à fait, il faut veiller à ce qu'ils soient logés chez les personnes qui sont les moins capables de les corrompre.

« Mais indépendamment de cette considération, et sans tenir compte de la culpabilité physiologique qu'entraîne un crime aussi grand que le vôtre, il y a encore une autre raison qui nous obligerait à vous traiter sans pitié même si nous étions enclins à l'indulgence. Je veux parler d'une certaine classe de gens qui vivent cachés au milieu de nous, et qui s'appellent médecins. Si jamais la sévérité des lois ou le patriotisme du public se relâchait tant soit peu, ces gens sans aveu, qui sont à présent obligés d'exercer en secret leur industrie et qu'on ne peut consulter qu'en courant les plus grands risques, deviendraient les familiers de tous les foyers. Leur organisation et leur connaissance de tous les plus intimes secrets des familles leur donnerait une puissance, à la fois sociale et politique, à laquelle rien ne pourrait résister. Le chef de famille deviendrait le subalterne du médecin de la maison, qui s'interposerait entre la femme et le mari, entre le maître et le serviteur, si bien qu'enfin les médecins deviendraient les uniques détenteurs du pouvoir dans l'Etat, et que tout ce à quoi nous attachons du prix serait à leur discrétion. Alors une ère de déphysicalisation s'ouvrirait ; et des marchands de drogues de toute espèce pulluleraient dans nos rues et mettraient des annonces dans tous nos journaux. A cela il y a un remède, et il n'y en a qu'un seul. C'est celui que les lois de ce pays ont depuis longtemps admis et appliqué, et il consiste dans la répression impitoyable de toutes les maladies quelles qu elles soient, dès que les preuves en sont rendues manifestes aux

EREWHON

yeux de la loi ; et plût au ciel que ces yeux fussent encore plus vigilants !

« Mais je ne veux pas m'étendre davantage sur des considérations qui sont si évidentes par elles-mêmes. Vous pouvez prétendre que ce n'est pas de votre faute. Cette réponse, certes, est facile à faire, et elle revient à dire que vous si vous étiez né de parents sains et aisés, et si on vous avait bien soigné dans votre enfance, vous n'auriez pas violé les lois de votre pays, et vous ne vous trouveriez pas dans cette situation déshonorante. Vous me direz peut-être que vous n'êtes responsable ni de votre naissance ni de votre éducation, et que par conséquent, il est injuste de vous les reprocher. Mais je vous répondrai que votre phtisie, qu'elle vienne ou non de votre faute, est une faute en vous, et qu'il est de mon devoir de veiller à ce que la république soit protégée contre des fautes de cette nature. Vous pouvez dire que c'est par infortune que vous êtes criminel ; moi, je vous réponds que votre crime, c'est d'être infortuné.

« Enfin je dois faire remarquer que même si le jury vous avait acquitté, supposition que je ne puis admettre un seul instant, j'aurais considéré qu'il était de mon devoir de vous punir presque aussi sévèrement que je le fais à présent. Car moins vous auriez été trouvé coupable du crime dont on vous accusait, et plus vous auriez été coupable d'un autre crime à peine moins odieux : celui d'avoir été injustement diffamé.

« Aussi je n'hésite pas à vous condamner à la prison et aux travaux forcés jusqu'à la fin de votre misérable existence. Et je vous demande instamment de mettre à profit ce temps pour vous repentir des fautes que vous avez commises, et pour réformer de fond en comble toute votre constitution. Je n'ai pas grand espoir que vous suiviez mes conseils ; car vous avez déjà fait trop de chemin dans le crime. Si cela dépendait de moi, je n'ajouterais rien qui pût adoucir la sentence que je viens de rendre, mais la loi compatissante stipule que même le criminel le plus endurci pourra prendre un des trois médicaments officiels, à prescrire au moment de sa condamnation. En conséquence je vous ordonne de prendre deux grandes cuillerées d'huile de ricin tous les jours jusqu'à ce qu'il plaise à la cour de donner de nouvelles instructions. »

Lorsque le prononcé de l'arrêt fut achevé, le prisonnier, en quelques paroles qu'on entendit à peine, reconnut qu'il était puni justement et qu'il avait été jugé d'une manière impartiale. Puis on le conduisit à la prison d'où il ne devait jamais plus sortir. On essaya encore d'ap-

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