CHAPITRE XI
tion dans le pays, et je m'écarte de Tordre chronologique en le racontant dès maintenant ; mais il me semble que cela vaut mieux ainsi : j'épuise ce sujet avant de passer à d'autres. D'ailleurs je n'en finirais jamais si je narrais de point en point mes aventures, et si je rapportais chacune des innombrables absurdités qp.e je rencontrais à chaque pas.
On fit asseoir le prisonnier au banc des accusés et le jury prêta serment à peu près de la même manière qu'en Europe. Presque toutes nos formes de procédure se trouvaient reproduites, jusqu'à la question posée au prisonnier s'il plaidait coupable ou non-coupable. Il plaida non -coupable, et le procès commença. L'accusation s'appuyait sur de fortes présomptions ; mais je dois dire, pour rendre justice à la Cour, que le procès fut conduit avec la plus grande impartialité. Le défenseur de l'accusé put faire valoir tous les arguments capables d'exonérer son client. Sa thèse était que l'accusé faisait semblant d'être phtisique afin de frauder une compagnie d'assurance sur la vie, à laquelle il était sur le point d'acheter une rente viagère, qu'il espérait obtenir, par ce moyen, à meilleur compte. Si on avait pu démontrer que cela était vrai l'accusé aurait été absous et envoyé dans un hôpital comme atteint d'un mal moral. Mais cette thèee ne pouvait raisonnablement pas se soutenir, en dépit de toute l'ingéniosité et de toute l'éloquence d'un des plus célèbres avocats du pays. La chose n'était que trop évidente, car l'accusé était presque mourant, et il était surprenant qu'il n'eût pas été jugé et condamné depuis longtemps déjà. Il ne cessa pas de tousser tant que durèrent les débats, et les deux geôliers qui le gardaient eurent toutes les peines du monde à le maintenir debout jusqu'à la fin.
Les conclusions du juge furent admirables. Il s'appesantit sur chaque point qui pouvait s'interpréter en faveur du prisonnier ; mais il devint bientôt évident que les preuves étaient trop fortes pour laisser place au moindre doute et, lorsque le jury se retira pour délibérer, toute l'assistance comprit quel allait être le verdict. Au bout de dix minutes les jurés rentrèrent et leur président déclara l'accusé coupable. Il y eut un léger bruit d'applaudissements dans l'assistance, mais il fut immédiatement réprimé. Puis le juge prononça la sentence en des termes que je n'oublierai jamais, et que je notai dans un carnet, le lendemain, d'après le compte rendu publié par un des grands journaux. Je suis obligé de le condenser un peu, mais tout ce que je pourrais dire ne parviendrait qu'à donner une faible idée de la sévérité solennelle,
EREWHON
pour ne pas dire majestueuse, avec laquelle cette sentence fut rendue. La voici :
« Inculpé qui comparaissez ici, vous avez été accusé d*un grand crime : celui d'être atteint de phtisie pulmonaire ; et, après un procès impartial fait en présence d'un jury composé de vos concitoyens, vous avez été jugé coupable. Je n'ai rien à dire contre la justice du verdict ; les preuves contre vous sont accablantes, et il ne me reste qu'à prononcer un jugement qui remplisse les intentions de la loi. Ce jugement sera sévère. Ce n'est pas sans douleur que je vois un homme si jeune encore, et dont l'avenir s'annonçait si brillant, conduit à cette situation déplorable par une constitution physique que je ne puis que considérer comme radicalement viciée. Mais votre cas à vous n'est pas digne de compassion : ce n'est pas là votre première faute : vous avez vécu une vie de crimes, et n'avez mis à profit l'indulgence avec laquelle on vous a traité plusieurs fois déjà, que pour enfreindre encore plus gravement les lois et les institutions de votre pays. L'année dernière vous avez été reconnu coupable de bronchite aiguë ; et je constate que, malgré que vous n'ayez que vingt-trois ans, vous avez été condamné jusqu'à quatorze fois pour des maladies d'un genre plus ou moins odieux ; enfin, il n'y a pas d'exagération à dire que vous avez passé la plus grande partie de votre existence dans les prisons.
« Vous avez beau dire que vous êtes né de parents malsains et que vous avez eu dans votre enfance un grave accident qui a complètement ruiné votre santé ,* de telles excuses sont la ressource habituelle des criminels ; mais la justice ne saurait leur prêter l'oreille un seul instant. Je ne suis pas ici pour m'occuper de certaines questions métaphysiques assez délicates sur l'origine de ceci ou de cela, questions avec lesquelles on n'en finirait jamais, du jour où on leur aurait entr'ouvert la porte de cette enceinte, et dont le résultat serait de rejeter toute culpabilité sur les tissus de la cellule primitive ou sur les gaz élémentaires. On ne cherche pas à savoir comment ou pourquoi vous êtes devenu criminel, mais uniquement ceci : Etes-vous, oui ou non, criminel ? La question est tranchée par l'affirmative, et je déclare sans la moindre hésitation que cette décision est juste. Vous êtes un individu mauvais et dangereux, et vous portez aux yeux de tous vos compatriotes le stigmate d'un des crimes les plus abominables qu'on connaisse.
« Ce n'est pas à moi de justifier la loi : dans certains cas la loi peut