‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 48 sur 126 · LES MÉCONTENTS · texte numérisé non relu

LES MÉCONTENTS

Je me sentais, je Tavoue, assez déprimé en rentrant ; et je me mis à réfléchir à tête reposée sur le procès auquel je venais d'assister. D abord j avais été entraîné par la manière de voir de ceux parmi lesquels je me trouvais. Leur conscience était parfaitement tranquille. Il ne semblait pas y avoir une seule personne au tribunal qui eût le moindre doute sur Tentière rectitude de tout ce qui s'y faisait. Cette confiance universelle et sans arrière-pensée m'avait été communiquée par sympathie, malgré la longue habitude prise de croire a. des principes tout différents. Il en est ainsi chez nous tous : nous trouvons toutes naturelles les choses qui paraissent toutes naturelles à ceux qui nous entourent ; et, en somme, nous ne faisons en cela que notre devoir, et n'en sommes dispensés que dans des cas exceptionnels.

Mais quand je me retrouvai seul, et que je me mis à repasser le procès dans mon esprit, je fus frappé d'y découvrii un principe étrange et inadmissible. Si le juge avait dit qu'il reconnaissait ce qui paraissait être la vérité, c'est-à-dire : que le prisonnier était né de parents malsains, ou qu'il avait été insuffisamment nourri dans son enfance, ou qu'il avait eu des accidents qui avaient été cause de sa maladie ; et si ensuite il avait dit que, encore qu'il sût tout cela et qu'il regrettât infiniment que la protection de la société l'obligeât à infliger une souffrance de plus a un être qui avait déjà tant souffert, il n'y avait pas moyen d'agir autrement ; alors certes, j'aurais compris le principe, tout en le trouvant faux. Le juge était fermement convaincu que le seul moyen d'empêcher la maladie et la dégénérescence de se répandre était de punir les malades et les dégénéiés, et qu'en infligeant dès maintenant à l'accusé une certaine souffrance, on épargnait, par cette sévérité apparente, dix fois la même quantité de souffrance aux autres. Je pouvais donc parfaitement comprendre qu'il infligeât quelque souffrance que ce fut du moment qu il la considérait nécessaire pour empêcher un si mauvais exemple de continuer à se propager au détriment de l'idéal érewhonien. Mais ce qui me semblait presque puéril, c'était de dire au prisonnier qu'il aurait pu être bien portant s'il

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