‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 49 sur 126 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

avait eu plus de chance en ce qui concernait sa constitution et s*il avait été soumis à moins de piivations dans son enfance.

J'hésite beaucoup à le dire, mais je trouve qu'il n'y a pas d'injustice à punir les gens de leurs infortunes, ou à les récompenser de leur simple bonne chance : c'est se conformer strictement aux conditions qui règlent la vie humaine, et aucun homme sensé ne se plaindra d'être soumis à la loi commune. Nous n'avons pas le choix d'un autre moyen. Il ect futile de dire que les gens ne sont pas responsables de leurs infortunes. Qu'est-ce que « être responsable »? assurément être responsable signifie être soumis à l'obligation de donner une réponse si on vous la demande, et tout ce qui vit est responsable de sa vie et de ses actes, si la société juge bon de les mettre en question pav la bouche de son représentant. Quel crime a commis un agneau pour que nous l'élevions, le soignions, lui donnions l'impression d'une sécurité trompeuse, exprès pour l'égorger? Son crime, c'est d'être quelque chose que la société a besoin de manger et qui ne peut se défendre. Voilà qui va loin. Qui fixera des limites aux droits de la société, si ce n'est la société elle-même? Et quels égards est-il tolérable qu'on ait pour l'individu, si la société n'y gagne rien? Pourquoi un homme serait-il si richement récompensé d'être le fils d'un millionnaire s'il n'était pas clairement démontrable que la prospérité publique gagne à cela? Si nous reprochons sérieusement à quelqu'un d'être le fils d'un homme riche, nous ébranlons par là-même le fondement de notre droit de possession sur des choses que nous ne voudrions pas risquer de perdre. S'il en était autrement, nous ne le laisserions pas garder son argent une heure de plus : nous le lui prendrions sur-lechamp. Car la propriété est bien véritablement le vol ; mais alors nous sommes tous des voleurs, de fait ou d'intention ; et c'est pourquoi nous avons compris qu'il est indispensable de réglementer notre vol comme nous avons compris qu'il est indispensable de réglementer notre luxure et notre besoin de vengeance. Propriété, Mariage, Loi : ce que son lit est au fleuve, la règle et les conventions le sont à l'instinct, et malheur à qui se mêle de toucher aux digues tant que le torrent coule.

Mais je reviens à mon sujet. Même en Angleterre on considère un homme qui a la fièvre jaune à bord d'un navire comme responsable de son malheur, et on ne se soucie pas de ce que peut lui coûter le temps qu'il passe en quarantaine. Il peut attraper la fièvre et mourir ; nous n'y pouvons rien ; il faut qu'il courre sa chance comme tout

EREWHON

lé monde. Mais ceftes ce serait une affreuse cruauté C\ue d'ajouter l'outrage à nos mesures de protection, à moins pourtant c\ut nous ne soyons persuadés que l'outrage est notre meilleure mesure de protection personnelle. Prenez aussi le cas des fous. Nous disons qu'ils ne sont pas responsables de leurs actes, mais nous avons grand soin (ou nous devrions avoir grand soin) de les rendre responsables envers nous de leur folie, et nous les emprisonnons dans ce que nous nommons un asile (ce sanctuaire moderne !) si leurs réponses ne nous plaisent pas. Drôle d'irresponsabilité ! Tout ce que nous devrions en dire, c'est que nous pouvons mieux nous contenter d'une réponse peu satisfaisante de la part d'un fou que de la part de quelqu'un qui n'est pas fou, parce que la folie est moins dangereuse pour nous que le crime.

Nous tuons un serpent qui va nous mordre, tout simplement parce qu'il est ce serpent-ci et qu'il se trouve à cet endroit donné. Mais nous ne disons jamais que ce serpent n'a qu'à s'en prendre à lui-même de n'être pas une créature inofîensive ; son crime, c'est d'être ce qu'il est : mais c'est un crime capital ; et nous avons raison d'en débarrasser notre chemin en le tuant, à moins que nous ne jugions plus dangereux de le tuer que de le laisser s'échapper ; et néanmoins nous avons pitié de cette bête, même quand nous la tuons.

Mais dans le cas de l'homme dont je viens de raconter le procès, il était impossible qu'aucune des personnes présentes au tribunal ne sût pas que ce n'était que grâce au hasard de sa naissance et des circonstances qu'elle n'était pas elle-même phtisique. Et pourtant il ne vint à l'idée d'aucune que c'était une honte pour elle que d'écouter le juge débiter à propos de cet homme les plus cruels truismes. Ce juge lui-même était une personne excellente et pleine de délicatesse. Il avait une prestance superbe et un air plein de oienveillance. Il était évident qu'il jouissait d'une constitution à toute épreuve, et sort visage exprimait la sagesse et l'expérience les plus mûries. Et néanmoins, tout homme d'âge et de savoir qu'il fût, il était incapable dé comprendre des choses qui auraient paru évidentes même à un enfant. Il ne pouvait pas s'émanciper, — que dis-je? il n'arrivait même pas à se rendre compte, de l'esclaVâgê où le tenaient les idées dans lesquelles il avait été élevé.

Et il en était de même pour le jury et pour le public ; et, ce qui était encore plus étonnant, il en était de même pour l'accusé. Pendant tout le temps qu'avait duré son procès il avait paru convaincu qu'on

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