PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
qui se trouvent dans mon livre, et je sais quelles sont nombreuses. La faute, pourtant, en est aux habitants d'Erewhon eux-mêmes, car ce sont des gens vraiment difficiles à comprendre. Les anomalies les plus évidentes ne semblaient gêner en rien lexercice de leur raison. Et du reste, tant quils ne voyaient pas largent sortir effectivement de leurs poches, et tant quils n éprouvaient aucune souffrance physique immédiate, ils refusaient d écouter tous les raisonnements par lesquels on leur démontrait combien d'argent et de bonheur leur propre sottise leur faisait gaspiller. Mais cela même avait une conséquence dont f aurais eu tort de me plaindre, car cela me permettait de leur dire presque à leur barbe quils passaient leur vie à se tromper eux-mêmes ; à quoi ils répondaient que c était bien vrai, mais que cela n avait aucune importance.
Je ne veux pas terminer sans exprimer mes plus sincèrery remerciements aux critiques et au public pour lindulgence et rattention quils ont accordées au récit de mes aventures.
9 juin 1872.
PRÉFACE DE L'ÉDITION RÉVISÉE
Mon éditeur me demande de dire quelques mots sur les origines de cet ouvrage, dont il offre aujourd'hui au public une édition revue et augmentée. Je vais donc rapporter tout ce que je puis me rappeler à ce sujet, après un laps de temps de plus de trente ans.
La première portion d' « Erewhon » qui fut écrite, fut un article intitulé : « Darwin chez les Machines » et signé Cellarius. Je l'écrivis dans le district du Haut-Rangitata de ce qui s'appelait alors la « Pro" vince « de Canterbury, en Nouvelle-Zélande, et larticle parut à Christ^ church, dans le journal La Presse, le 13 juin 1863. Un exemplaire de cet article figure sur la liste de mes ouvrages dans le catalogue du Musée Bri" tannique. Je peux dire en passant, que les premiers chapitres d* « Erewhon )> proviennent aussi — avec telles modifications qui par la suite me parurent convenables, — du dictrict du Haut-Rangitata.
Un article sur le même sujet parut dans La Presse peu de temps après le premier ; mais je nen possède aucun exemplaire. J'y traitais les Machines d'un point de vue différent et ce fut l'origine des pages 270-270 de la présente édition de « Erewhon ». Ce point de vue me fit aboutir à la théorie que f ai exposée dans « La Vie et l'Habitude », qui parut en novembre 1877. Je me suis contenté de mettre un simple aperça de cette théorie (que je crois tout à fait solide) dans la bouche d'un philosophe érewhonien au chapitre XXVII de ce livre.
En 1865, je récrivis, en l'augmentant, « Darwin chez les Machines », pour le Reasoner, publication éditée à Londres par M. G. J. Holyoake, Cet article parut le \^^ juillet 1865 sous le titre : « La Création MécU" nique », et on peut le lire au Musée Britannique. Je le récrivis de nouveau, en l'augnientant, jusqu'à ce qu'il prit la forme sous laquelle il a paru dans la première édition de « Erewhon ».
La portion de « Erewhon » que f écrivis ensuite fut « Le Monde des non-nés » dont f envoyai une première ébauche à la publication de M. Ho-lyoake ; mais comme je n'ai pas pu la trouver parmi les exemplaires du Reasoner qui sont au Musée Britannique, j'en conclus que cette ébauche
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ne fut pas acceptée. Pourtant, je crois bien quelle patut dans une revue londonienne de mêmes tendances que le Reasoner, peu après le 1^^ juil^ let 1865 ; mais je nen possède pas d'exemplaire.
C'est Vers cette épGqiie-là, que j'écrivis aussi Id matière de ce qui devait être les <' Banques Musicales >\ et la mise en jugement d'un homme accusé d'être phtisique. Ces trois morceaux détachés constituent, je crois, tout ce qui fut écrit de « Erewhon » avant 1870. Entre 1865 et 1870 je n'écrivis presque rien : j'avais alors l'espoir d'obtenir, comme peintre, un succès qu'il ne m'a pas été donné d'obtenir. Mais pendant l'automne de 1870, alors que je commençais à être de temps en temps accroché aux Expositions de l'Académie Royale, mon ami feu Sir (alors Monsieur) F. N. Broome, me conseilla de compléter les articles que f avais écrits, et de les raccorder ensemble pour en faire un livre. Cette idée me séduisit ; mais comme je ne travaillais à mon manuscrit que les dimanches, il me fallut plusieurs mois pour terminer mon livre.
Je vois, d'après ma seconde Préface, que f avais porté cet ouvrage à MM. Chapman et Hall le 1^^ mai 1871, et qu'après qu'ils l'eurent refusé (sur l'avis de quelqu'un qui, depuis, s'est fait un des plus grands noms parmi les écrivains d'aujourd'hui) je le laissai dormir, puis le portai à M. Trûbner au commencement de 1872. En ce qui concerne le refus de ce livre par MM. Chapmann et Hall, je pense que leur lecteur les conseilla sagement. Il leur avait, me dirent-ils, déclaré que c'était un ouvrage philosophique, peu fait pour être apprécié d'un public nombreux. J'espère que si j'avais été à la place de leur lecteur, et que ce livre m'eût été soumis, je leur aurais donné le même conseil.
« Erewhon » parut dans les tout derniers jours de mars 1872. J'attribue son succès inattendu, surtout à deux premiers articles favorables, l'un dans la Pall Mail Gazette du 12 avril, et l'autre dans le Spectator du 20 avril. Il eut aussi une autre cause. Un jour, je me plaignais à un ami de ce que, en dépit de V excellent accueil fait à Erewhon, mes livres suivants étaient tous morts-nés. Il me dit : « Vous oubliez le charme unique que possédait Erewhon et qu'aucun de vos autres livres ne peut avoir. » Je demandai quel était donc ce charme, et on me répondit : ^* Le son d'une voix nouvelle, et d'une voix inconnue. »
La première édition de Erewhon fut épuisée en trois semaines. Je n'avais pas fait prendre d'empreintes et on se mit aussitôt à recomposer. Je fis quelques changements et additions, sans importance, et ajoutai une Préface, dont je ne peux pas dire que je sois particulièrement fier ; mais on ne devrait pas permettre à un auteur inexpérimenté, dont un
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succès inattendu a quelque peu tourné la tête, d'écrire une préface. Je fis encore quelques légers changements avant quon ne prît les empreintest mais à partir de ïété 1872, les nouvelles éditions qui furent demandées de temps en temps furent stéréotypées sur les planches faites alors.
Maintenant que fai fait, un peu trop au long je le crains, ce qu on m'avait demandé de faire, je voudrais ajouter quelques mots pour mon propre compte. Je suis encore assez content des portions J'Erewhon qui ont été plusieurs fois récrites; mais de celles qui nont été écrites qu une fois je retrancherais volontiers quarante ou cinquantes pages si je le pouvais.
Mais cela ne se pourra pas, car mon livre ne tombera dans le domaine public que dans un peu plus de douze ans, je crois. C'est pourquoi, il m a fallu le revoir d'un bout à l'autre pour en faire disparaître les inélégances, dont le nombre était plus grand que je n'aurais cru, — et aussi afin d y ajouter des morceaux assez substantiels pour lui assurer une prolongation d'existence, du moins jusqu'à l'expiration des droits d'auteur. Si donc, au lieu de retrancher une cinquantaine de pages, fai été obligé d en ajouter une soixantaine invita Mmerva, la faute n'en est ni à mon éditeur ni à moi, mais aux lois de la propriété littéraire. Cependant, je puis affirmer au lecteur que, bien que faie trouvé que c était une tâche ingrate que de reprendre en mains un ouvrage dont je m'étais cru débarrassé depuis trente ans, et d'une grande partie duquel je suis honteux, fai fait de mon mieux pour que les nouveaux morceaux fussent d'une qualité si voisine de celle des meilleures parties anciennes, que seuls les plus fins critiques pussent deviner à quels endroits se trouvaient les vides dil y a trente et quarante ans.
Enfin, si mes lecteurs remarquent une différence considérable entre la technique littéraire J'Erewhon et celle des Nouveaux Voyages à Erev^^hon, je w.e permettrai de leur faire observer que fai mis, ainsi qu'on l a vu plus haut, près de dix ans pour écrire Erewhon, et malgré tout ce temps consacré à sa composition, je ne l'ai écrit qu'avec beaucoup de difficulté ; tandis que les Nouveaux Voyages à Erewhon furent écrits sans peine entre novembre 1900 et les derniers jours d'avril 1901. // n'y a pas d'idée fondamentale qui serve de base à Erev/lion, alors que dans l ouvrage qui en est la suite, mon effort pour montrer les effets produits^ par un seul grand miracle supposé, domine tout l'ensemble. Dans Erewhon il n'y avait pour ainsi dire pas d'intrigue, et je n'avais guère cherché à donner de la vie et une individualité aux personnages. J'espère que dans les Nouveaux Voyages à Erewhon ces deux défauts ont été presque complètement évités. Erev/hon n'était pas un tout organique ; les Nouveaux
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Voyages à Erewhon peuvent prétendre en être un. Et cependanty bien quau point de vue « métier » je ne doute pas que ce dernier livre ne soit en progrès sur le premier, je serai agréablement surpris si on ne me dit pas que Erewhon, avec tous ses défauts, est le meilleur des deux.
7 août 1901. SAMUEL BUTLER.