CHAPITRE XV
avait poussés à rembrasser par des procédés que nous appellerions chez nous : intimidation, dissimulation et dol. Bien peu nombreux étaient ceux qui avaient le courage d'insister pour connaître le pour et le contre touchant l'Organisation avant de faire ce qui était littéralement un saut dans le vide. On aurait pu croire que la prudence dans des affaires de cette nature est un principe élémentaire, une des premières choses que tout homme honorable devrait faire comprendre et inculquer à son fils ; mais dans la pratique il n'en allait pas ainsi.
J'ai même vu des cas oii des parents achetaient le droit de donner un poste de caissier dans l'une de ces banques, avec la ferme intention que l'un quelconque de leurs fils — peut-être encore en bas âge — l'occuperait. Voici donc ce pauvre petit garçon qui grandit et semble promettre de devenir un homme bon et honorable, mais qui est dans une ignorance complète au sujet de la chaîne et du boulet que son protecteur naturel a préparés pour lui. Qui pourrait affirmer que tout cela n'aboutira pas à une vie d'hypocrisie et à de vams efforts pour s'en évader? J'avoue qu'il y eut peu de choses en Erewhon qui m'affligèrent plus que celles-là.
Pourtant, en Angleterre même, nous faisons quelque chose qui n'est pas tellement différent de ceci ; et pour ce qui est du système commercial basé sur deux principes, toutes les nations ont, et ont eu, une loi civile en même temps qu'une autre loi qui, bien qu'en théorie plus sainte, a bien moins d'influence sur leur vie et leurs actions journalières. Il faut croire que le besoin d'avoir une loi à côté et au-dessus de la loi civile, et parfois même en conflit avec elle, provient de quelque chose de bien profondément enraciné chez les hommes. En vérité, il est difficile de croire que l'humanité aurait pu devenir ce qu'elle est sans cette évolution graduelle de cette idée que, malgré toute l'importance qu'a ce monde pendant que nous y sommes, il peut sembler bien peu de chose quand nous l'avons quitté.
Quand l'homme fut arrivé à concevoir que dans l'éternel Etre-etnon-être de la nature, le monde et tout ce qu'il contient, y compris 1 homme, est en mêm.e temps visible et invisible, il éprouva le besoin d avoir deux règles de vie, l'une pour le côté visible des choses, l'autre pour leur côté invisible. Pour les lois dont l'action s'étend au monde visible il demanda la sanction de puissance visibles ; pour l'invisible (dont il ne sait rien, sinon qu'il existe et qu'il est puissant) il fit appel au pouvoir invisible (dont il ne sait rien non plus, sinon qu'il existe et qu'il est puissant) qu'il appelle Dieu.
EREWHON
Certaines opinions des Erewhoniens sur l'intelligence de l'embryon, opinions que je regrette de ne pouvoir, faute d'espace, exposer ici au lecteur, m'ont amené à conclure que les Banques Musicales d tirewhon, comme peut-être aussi les systèmes religieux de tous les pays, ne sont, dans l'état actuel, que des espèces de barrières élevées dans le dessein plus ou moins arrêté de protéger l'insondable sagesse instinctive et inconsciente de millions de générations passées, contre les conclusions relativement superficielles, consciemment raisonnées et éphémères, tirées de la sagesse des trente ou quarante dernières générations.
La doctrine des Banques Musicales érewhoniennes (du moins en tant qu'elle se distingue des théories presque idolâtres qui vivent à côté d'elle, et dont je dirai un mot plus loin), possédait une particularité qui la protégeait : c'était que, tout en affirmant l'existence d'un royaume qui n est pas de ce monde, elle ne cherchait pas a percer le voile qui le cache aux yeux des hommes. C'est là la pierre d'achoppement de presque toutes les religions : leurs prêtres essaient de nous faire croire qu'ils en savent plus long sur le monde invisible que ceux dont les yeux sont encore aveuglés par le monde visible n'en peuvent savoir, — oubliant que, s'il est mauvais de nier l'existence d un monde invisible, il n'est pas moins mauvais de prétendre en savoir rien, sinon qu'il existe.
J ai déjà outrepassé les limites que j'avais assignées à ce chapitre, mais je voudrais ajoutei encore ceci. En dépit de cette particularité qui rendait leur doctrine officielle moins vulnérable, je ne puis m'empêcher de penser que les Erew^honiens sont à la veille de voir de grands changements s'opérer dans leurs opinions religieuses, ou du moins dans cette partie de leurs opinions religieuses qui s'exprime par le moyen de leurs Banques Musicales. Autant que j'ai pu voir, au moins quatre-vingt-dix pour cent des habitants de la capitale avaient à l'égard de ces banques un sentiment assez peu éloigné du n^épris. S'il en est vraiment ainsi, l'événement sensationnel, quel q i il soit, qui tôt ou tard se produira, pourra être le point de départ d un nouvel ordre de choses, qui sera plus en harmonie tout à la fois avec l'intelligence des citoyens et avec leurs sentiments.