CHAPITRE XV
boue en comparaison de la monnaie des Banques Musicales. Mais peut-être que ce qu'il y avait de plus étrange, c'était que ces mêmes personnes se mettaient parfois à se moquer, en douceur, de l'Organisation toute entière, et même il n'y avait guère d'insinuation contre elle qu'ils ne tolérassent pas, ou même qu'ils n'applaudissent pas, dans leurs journaux quotidiens, pourvu que ces insinuations fussent anonymes ; tandis que si la même chose leur était dite en face et sans ambages, — le nominatif, le verbe et l'accusatif étant à leur place, et le doute impossible — ils se considéraient comme très gravement offensés et à bon droit indignés, et ils accusaient leur interlocuteur d'être malade.
Je n'ai jamais pu comprendre (et ne le puis pas davantage à présent, bien que je commence à me rendre un compte plus exact de leurs sentiments) pourquoi une seule monnaie ne leur suffirait pas : il me semblait que leurs transactions en eussent été grandement simplifiées. Mais lorsqu'il m 'arrivait d'insinuer cela, je recevais pour toute réponse un regard d'horreur. Même ceux qui, j'en étais sûr, ne gardaient dans les Banques Musicales que juste assez d'argent pour avoir le droit de juier en leur nom, traitaient les autres banques (où leurs valeurs étaient réellement placées), de « froides, ennuyeuses, paralysantes », et autres épithètes du même genre.
Je remarquai encore une chose qui me frappa beaucoup. On m emmena à l'inauguration d'une de ces banques dans une ville voisine, et je VIS une nombreuse assemblée de caissiers et de directeurs. Comme j'étais assis en face d'eux je pus examiner attentivement leurs visages. Ils me déplurent : ils manquaient, à de rares exceptions près, de la vraie franchise érewhonienne ; et un même nombre de gens, pris dans n'importe quelle autre classe de la société, auraient paru plus heureux et meilleurs. Quand je les rencontrais dans la rue je les distinguais aussitôt des autres habitants, car ils avaient presque tous une expression contrainte et crispée qui me faisait pitié et qui m'attristait.
Ceux qui venaient de la campagne avaient meilleure appaience : ils semblaient avoir moins vécu comme les membres d'une classe à part, et ils paraissaient plus libres et mieux portants. Mais bien que j'en visse un bon nombre dont l'expression était bienveillante et digne, je ne pouvais pas m'empêcher de me demander, en songeant à la grande majorité de ceux que je rencontrais : « Erewhon serait-il un pays meilleur si tous ses habitants arrivaient à ressembler à ces genslà? » et je me répondais par un non énergique. L'expression qu'on
voyait sur la figure des Hauts Ydgrunistes était celle qu'on eût désiré voir se répandre, et non pas celle des caissiers.
L'expression d'un homme est son sacrement ; c'est le signe extérieur et visible de sa grâce — ou de son manque de grâce — intérieure et spirituelle, et quand je regardais la plupart de ces hommes, je ne pouvais pas m'empêcher de sentir qu'il devait y avoir quelque chose dans leur vie qui avait arrêté leur développemicnt normal, et qu'ils se seraient mieux portés moralement s'ils avaient choisi n'importa quelle autre profession. Je les plaignais toujours, car neuf fois sur dix c étaient des gens bien intentionnés. Ils étaient pour la plupart mal payés ; leur tempérament était en général au-dessus de tout soupçon, et on rapportait sur leui compte d'innombrables traits d'abnégation et de générosité. Mais ils avaient eu le malheur d'avoir été placés malgré eux dans une situation fausse à un âge où la plupart d'entre eux n avaient pas encore de maturité de jugement, et après avoir été habilement tenus dans l'ignorance des vraies difficultés de l'Organisation. Mais tout cela n'empêchait pas que leur situation fût fausse, et les mauvais effets qu'elle produisait en eux étaient évidents.
En leur présence on ne parlait jamais avec une entière liberté ni en toute franchise, et cela me parut un bien mauvais signe. Quand ils étaient là tout le monde parlait comme si toute espèce de monnaie devrait être supprimée exceptée celle des Banques Musicales ; et cependant on savait très bien que les caissiers eux-mêmes ne se servaient pas beaucoup plus que les autres de la monnaie des Banques Musicales. On ne leur demxandait que d'avoir l'air de s'en servir, et c était tout. Les moins intelligents d'entre eux ne semblaient pas être bien malheureux ; mais beaucoup étaient visiblement rassasiés de dégoût, bien que sans le savoir peut-être, et certainement sans vouloir reconnaître qu'ils l'étaient. Un tout petit nombre étaient ennemis de l'Organisation tout entière mais ceux-là pouvaient être renvoyés d'un moment à l'autre, et cela les rendaient fort prudents, car celui qui avait été caissier dans une Banque Musicale ne pouvait plus prétendre à aucun autre emploi ; et il était presque toujours incapable d'en tenir un autre à cause de l'espèce de traitement qu'il avait subi et qu'on appelait son « éducation ». En réalité c'était une carrière dont il était virtuellement impossible de sortir, et qu'on faisait embrasser aux jeunes gens, presque toujours avant qu'ils fussent capables, — étant donnée la façon dont on les avait élevés, — de se faire des opinions personnelles. Assez souvent même on les