CHAPITRE XVI
resprlt pour trouver quoi lui dire, quand, brusquement, sans savoir pourquoi, je songeai aux ballons. Alors je lui fis le récit d'une très remarquable ascension qui avait eu lieu quelques années auparavant. Le Roi était trop poli pour me contredire, mais j'eus la certitude qu'il ne me croyait pas, et à partir de ce jour-là, tout en ne cessant pas de me témoigner la bienveillance due à mon génie (car c'était ainsi que l'on considérait la blancheur de mon teint) il ne m'interrogea plus sur les mœurs et coutumes de mon pays.
Mais revenons à Arowhéna. Je compris bientôt que ni M. ni ^me Nosnibor n'auraient refusé de m'accepter pour gendre : en Erewhon le fait de posséder une supériorité physique est considéré comme une compensation pour presque toute autre disqualification, et mes cheveux blonds faisaient de moi un parti acceptable. Mais en même temps que j'appris cette heureuse nouvelle, j'en appris une autre qui me consterna : c'était Zulora qu'on prétendait me donner, Zulora pour qui j'avais déjà conçu une profonde antipathie.
Au début je ne remarquai guère les petites allusions et les petits artifices auxquels on avait recours pour nous rapprocher l'un de l'autre. Mais au bout d'un certain temps, tout cela ne devint que trop évident. Zulora, qu'elle eût ou non un penchant pour moi, était résolue à m'épouser ; et en causant avec un jeune homme qui faisait de fréquentes visites aux Nosnibor et que je détestais cordialement, j'appris qu'en Erewhon une coutume sacrée et inviolable veut que quiconque entre par le mariage dans une famille épouse la plus âgée des filles. Ce jeune homme me répéta cela si souvent qu'enfin je m'aperçus que lui aussi était épris d'Arowhéna et qu'il désirait se débarrasser de Zulora. Mais d'autres que lui me dirent la même chose sur la coutume du pays et je vis qu'il y avait là une sérieuse difficulté. Ma seule consolation, c était qu 'Arowhéna rabrouait mon rival et ne voulait pas le voir. Il est vrai qu'elle ne voulait pas me voir non plus ; mais néanmoins il y avait une certaine différence dans son indifférence à mon égard. C'était du reste tout ce que je pouvais obtenir d'elle.
Ce n'était pas qu'elle m'évitât. Au contraire, j'avais de fréquents tête-à-tête avec elle. En effet sa mère et sa sœur désiraient me voir déposer une partie de ma pension dans les Banques Musicales, cela étant conforme aux préceptes de leur déesse Ydgrun *, dont M"^^ Nosnibor et Zulora étaient les dévotes ferventes. Je n'étais pas certain
* Voir les notes à la fin du volume.
EREWHON
d'avoir assez bien gardé mon secret pour qu'Arowhéna elle-même ne l'eût pas deviné, mais aucune des autres personnes de la famille ne me soupçonnait, et c'est pourquoi on la lança sur moi pour qu'elle me persuadât de me faire ouvrir un compte, au moins pour la forme, dans les Banques Musicales. J'ai à peine besom de dire qu'elle y réussit. Mais je ne cédai pas tout de suite : j'éprouvais un trop grand plaisir à me faire persuader pour le perdre en me déclarant vaincu du premier coup. De plus, quelques hésitations de ma part donneraient plus de prix à ma conversion. Ce fut au cours de nos conversations à ce sujet que j'appris quelles étaient les idées religieuses les mieux ancrées chez les Erewhoniens, idées qui coexistent avec le système des Banques Musicales, mais qui ne sont pas admises par cette bizarre Organisation. Je vais les décrire aussi succinctement que possible dans les chapitres suivants, avant de reprendre le récit de mes aventures personnelles avec Arowhéna.
Les Erewhoniens étaient des idolâtres, mais d'une espèce relativement éclairée. Là comme en d'autres choses, il y avait contradiction entre leurs croyances avouées et leurs croyances réelles ; car ils avaient une foi sincère et puissante qui existait, sans être officiellement reconnue, à côté de leur idolâtrie.
Les dieux qu'ils adorent ouvertement sont des qualités humaines personnifiées, telles que la justice, la force, l'espérance, la crainte, l'amour, etc., etc.. Ils croient que les prototypes de ces qualités ont une existence objective réelle dans une région bien au-delà des nuages, persuadés qu'ils sont, comme les anciens l'étaient, que ces dieux sont semblables à des hommes et à des femmes par l'esprit et par les passions, avec cette seule différence qu'ils sont encore plus beaux et plus forts et qu'ils peuvent se rendre invisibles à nos yeux. Ils sont susceptibles d'être rendus favorables à la race humaine et de venir en aide à ceux qui leur demandent secours. Ils aiment à se mêler des affaires des hommes, et en général c'est pour leur faire du bien, mais lorsqu'on les néglige ils entrent dans de grandes colères et punissent le premier homme qu'ils rencontrent plutôt que la personne même qui les a offensés ; car leur fureur les aveugle lorsqu'elle se déchaîne, bien qu'elle ne se déchaîne jamais sans raison. Ils ne se montrent pas moins sévères lorsque les gens les ont offensés par ignorance et parce qu'ils n'ont pas eu l'occasion de s'instruire. Ils n'admettent pas les excuses de ce genre, et sont exactement comme la Loi anglaise, qui affirme que nul n'est censé l'ignorer.