‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 67 sur 126 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Par exemple, ces dieux ont une loi selon laquelle dei^x objets soliJes ne peuvent pas occuper le même espace dans le même instant, et cette loi est du domaine commun des dieux du temps et de l'espace ; de sorte que si une pierre lancée et la tête d'un homme tentent d'outrager ces dieux en « s'arrogeant un droit qu'ils n'ont pas », Qe cite un de leurs livres), et d'occuper simultanément la même portion d'espace, un châtiment sévère, parfois la mort même, s'ensuit infailliblement, sans que les dieux se préoccupent de savoir si la pierre savait que la tête de l'homme était là ou si la tête de l'homme savait que la pierre était là. Telle est du moins leur opinion sur les accidents ordinaires de la vie. De plus, ils croient que leurs déités ne tiennent absolument aucun compte des motifs : pour elles c'est la chose faite qui est tout, et le motif n'est rien.

Ainsi, ils tiennent qu'il est absolument interdit à l'homme de se passer d'air atmosphérique pendant plus de quelques minutes ; et si, par hasard, un homme va sous l'eau, le dieu de l'air s'en irrite et ne le tolère pas. Peu importe que l'homme soit allé sous l'eau par accident ou volontairement ou que ce soit pour essayer de sauver un enfant ou bien par un mépris présomptueux du dieu de l'air ; le dieu de l'air le tuera à moins qu'il ne tienne la tête assez haute hors de l'eau, et donne ainsi au dieu de l'air ce qui lui est dû.

Cela pour les divinités qui président aux affaires du monde physique. Bien au-dessus de celles-ci, ils personnifient l'espérance, la crainte, l'amour, etc., et leur donnent des temples et des prêtres, et sculptent leurs images dans la pierre, images qu'ils croient véritablement les portraits fidèles d'êtres vivants qui ne sont inhumains que parce qu'ils sont plus qu'humains. Si quelque homme nie l'existence objective de ces divinités, et prétend qu'en réalité il n'existe pas de belle femme appelée Justice, avec les yeux bandés et une balance, et qui vit réellement et se meut dans une lointaine région éthérée, mais que la justice n*est que l'expression personnifiée de certains modes de l'action et de la pensée humaine, ils disent que cet homme nie l'existence de la justice en niant sa personnalité, et que c'est un esprit libertin qui voudrait saper les convictions religieuses de l'humanité. Toute tentative faite pour les élever à de plus hautes conceptions spirituelles touchant les divinités qu'ils prétendent adorer leur est souverainement odieuse. Arowhéna et moi eûmes à ce sujet une vraie bataille rangée, et nous en aurions eu bien d'autres si je n'avais pas eu la prudence de faire en sorte qu'elle crût m 'avoir vaincu.

ËREWHON

Je suis sûr qu'au fond de son cœur elle avait des doutes sur Ses propres arguments, car elle revint plus d'une fois sur cette question. « Comment ne voyez-vous pas », m'étais-je écrié, « que le fait que la justice est une chose admirable ne sera en rien modifié lorsqu'on cessera de croire que cette justice est aussi une divmité vivante? Est-il possible que vous pensiez que les hommes seront aucunement moins enclins à l'espérance, lorsqu'ils ne croiront plus que l'espérance est une personne réelle? » Elle fit signe que non, et dit qu'en cessant de croire à la personnalité de la justice et de l'espérance les hommes cesseraient de désirer et de respecter la justice et l'espérance ; et qu'à partir de ce moment-là les hommes ne seraient jamais plus justes et n'auraient jamais plus d'espérance.

Je ne pus la convaincre, et du reste je ne cherchai pas sérieusement à le faire. Elle se conformait à mes opinions sur presque tous les sujets, mais elle n'hésitait jamais à défendre ses croyances lorsqu elles étaient mises en question. Aujourd'hui encore sa foi en la religion de son enfance est aussi entière que jamais, bien que, cédant enfin à mes supplications réitérées, elle ait consenti à être baptisée et reçue dans l'Eglise d'Angleterre. Toutefois, elle a ajouté à sa croyance première cette glose : que son enfant et moi sommes les seuls humains à qui les dieux pardonnent le crime de nier leur existence personnelle. De cela elle est absolument sûre. Elle n'en aurait pas cette certitude absolue, dit-elle, s'il en était autrement. Comment cela s'est fait, elle n'en sait rien, et elle ne désire pas le savoir. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir, et c'est là une de ces choses. Mais quand je lui dis que je crois à ses divinités tout autant qu'elle y croit ellemême, et que nous ne sommes séparés que par une différence de mots et non de choses, elle se tait d'une façon significative.

J'avoue qu'une fois elle eut presque raison de moi. Elle me demanda ce que je penserais si elle me disait que mon Dieu, dont je venais de lui expliquer la nature et les attributs, n'était que l'expression de la plus haute idée que l'homme puisse se faire de la bonté, de la sagesse, et de la puissance ; qu'afin de donner une idée plus vive d'une notion si grande et si glorieuse l'homme l'avait personnifiée et lui avait donné un nom ; que c'était une conception indigne de la Divinité que de la regarder comme une personne, car ainsi elle ne pouvait plus échapper aux nécessités de l'humanité ; que la seule réalité que les hommes devraient adorer c'était le Divin, partout où ils pourraient le découvrir ; que « Dieu » n'était que la façon dont

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