‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 8 sur 126 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dévorerait le profit du fermier ; et que l'herbe était trop dure et trop acide pour que les moutons pussent y trouver une nourriture suffisante. Mais, Tun après l'autre, les colons tentèrent l'expéiience, et on fut étonné de la voir si bien réussir. Les hommes, pénétrant toujours plus avant dans la montagne, rencontrèrent une très vaste région de l'autre côté de la première chaîne, région comprise entre cette chaîne et une autre encore plus élevée, bien que ce ne fut pas la plus haute, la grande chaîne neigeuse qu'on apercevait du pays des plaines. Cette seconde chaîne, toutefois, semblait marquer les limites extrêmes du pays pastoral ; et ce fut là, dans une petite station nouvellement établie, que je fus d'abord embauché comme « cadet )>, et que bientôt je reçus un emploi régulier. Je venais d'avoir vingt-deux ans.

Ce pays et ce genre de vie m.e plaisaient beaucoup. Mon travail quotidien consistait à monter jusqu au sommet d'une haute montagne, pour redescendre le long d'un de ses contreforts jusqu'à la plaine, afin de voir si aucune tête des troupeaux n'avait franchi leurs limites respectives, j'avais à surveiller les moutons, mais sans être obligé de les avoir tout près de moi, ni de les rassembler en un seul troupeau, et il me suffisait d'en voir un assez grand nombre çà et là pour être sûr que tout allait bien. Cela n'était pas bien compliqué, puisqu'il n*y en avait pas plus de huit cents. Et comme ce n'était que des brebis nourricières, elles étaient assez tranquilles.

J'en connaissais individuellement un bon nombre : par exemple deux ou trois brebis noires, et un ou deux agneaux noirs, et d'autres qui avaient quelque signe distinctif grâce auquel je les reconnaissais. Je regardais si elles y étaient, et si je les voyais toutes, et que le troupeau parût assez gros, je pouvais être sûr que tout allait bien. C'est étonnant comme l'œil s'habitue vite à reconnaître s'il manque vingt moutons sur deux ou trois cents. J'avais une jumelle et un chien, et j'emportais avec moi du pain, de la viande et du tabac. Partant à la pointe de l'aube, je ne finissais ma tournée qu'à la nuit faite, car la m.ontagne que j'avris à gravir était très haute. En hiver elle était couverte de neige, et alors il n'était pas nécessaire de surveiller le troupeau d'en haut. J'avais ordre, si je voyais des crottes ou des empreintes de moutons sur l'autie versant de la montagne (où il y avait une vallée, avec un ruisseau, qui n'était qu'un cul-de-sac) de suivre ces traces et de chercher les bêtes ; mais je n'en vis pas une seule fois : les moutons redescendaient toujours de leur côté de la montagne, un peu par habitude, et un peu parce qu'ils y trouvaient un herbage frais et abon-

ÉREWHÔN

dant, qui avait été brûlé au commencement du printemps, juste avant mon arrivée, et qui était en ce m.oment admirablement vert et épais, tandis que celui de l'autre versant, qui n'avait jamais été brûlé, était acre et dur.

C'était une vie monotone, mais très same ; et on n est pas très exigeant quand on se porte bien. Le pays avait l'aspect le plus grandiose qu'on puisse imagmer. Combien de fois suis-je resté assis au flanc de la montagne à regarder les coteaux ondulés, avec les taches blanches des deux cabanes au loin, et le petit carré de jardin derrière elles ; le parc au bétail avec un carré de belle avoine verte, plus haut que les cabanes ; et les cours et les hangars à laine au-dessous dans la plaine ; tout cela vu comme par le gros bout de la jumelle, tant l'air était clair et brillant, ou comme sur une carte en relief étalée à m.es pieds. Sur l'autre versant s'étendait une plaine en pente, jusqu'à un fleuve très large, de l'autre côté duquel il y avait d'autres montagnes élevées, où la neige de l'hiver s'attardait encore. En remontant le fleuve, qui se divisait et coulait en plusieurs bras sinueux sur un lit de plus de trois kilomètres de large, je voyais H seconde grande chaîne, et j'apercevais une gorge étroite où le fleuve s'enfonçait et disparaissait. Je savais qu'il y avait une autre chaîne encore au delà de celle-ci ; mais, sauf d'un seul endroit non loin du sommet de ma propre montagne on n'en pouvait rien voir. De ce point-là pourtant, je découvrais, quand il n'y avait pas de nuages, un pic isolé, couvert de neige, à une distance énorme, et que je jugeais devoir être presque aussi haut que les plus hautes montagnes du globe. Jamais je n'oublierai la solitude absolue de cet horizon, où la lointaine petite ferme était l'unique rappel de l'industrie humaine : l'immensité des montagnes et des plaines, du fleuve et du ciel ; les étonnants effets atmosphériques : quelquefois des m.ontagnes noires sur un ciel blanc, et ensuite, après un refoidissement du temps, des montagnes blanches sur un ciel noir. Parfois elles m'apparaissaient à travers des cassures et des tourbillons dans les nuées ; et parfois, ce qui était mieux encore, je gravissais ma montagne dans le brouillard, dont je dépassais la limite et, montant toujours plus haut, je voyais à mes pieds un océan de blancheurs que crevaient d'innombrables cimes semblables à des îles.

Tandis que j'écris ceci, il me semble y être encore : je crois voir encore les coteaux, les cabanes, la plaine, le lit du fleuve, ce chemin de désolation creusé par les eaux sauvages, avec son lointain mugisse-

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