‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 9 sur 126 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ment de flots. Oh ! le spectacle étonnant de tant de solitude solennelle ! avec les tristes nuages gris, au-dessus de moi, et pas un bruit, si ce n'est le cri d'un agneau perdu au flanc de la montagne, et qui bêle comme si son cœur allait se fendre. Alors, arrive quelque vieille brebis maigre et flétrie, avec une voix creuse et bourrue et un air rébarbatif. Elle remonte, en trottant, de quelque pâturage succulent ; la voici qui fouille du regard ce ravin, et cet autre ; puis elle écoute, la tête levée, pour saisir la plainte lointaine et lui obéir. Ah ! ils se sont aperçus : ils courent l'un vers l'autre. Hélas, ils se sont trompés tous les deux ; la brebis n'est pas la mère de cet agneau ; ils n'ont aucun lien de parenté ; il n'y a pas d'amitié entre eux ; et ils se séparent froidement. Chacun d'eux devra bêler plus fort, et errer plus loin encore. Puissentils avoir l'un et l'autre le bonheur de rencontrer les leurs avant la nuit. Mais voilà que je rêve au lieu de poursuivre mon récit.

Je ne pouvais pas m'empêcher de me demander ce qu'il pouvait bien y avoir en amont du fleuve et derrière la seconde chaîne. Je n'avais pas d'argent, mais si je pouvais seulement trouver un pays exploitable j'aurais pu, en faisant un emprunt, le garnir de bétail, et alors ma fortune était faite. Sans doute, la chaîne paraissait si énorme qu'il ne semblait guère possible d'y peicer une route, ou d'en construire une pour la franchir ; mais personne ne l'avait encore explorée, et c'est étonnant comme on arrive à faire passer des sentiers (et même des chemins muletiers) dans toutes sortes d'endroits qui de loin paraissent impraticables. Le fleuve était si vaste qu'il devait draîner un bassin intérieur ; du moins, c'est ce que je me disais. Et, bien que tout le monde prétendît que ce serait folie que d'essayer de faire de l'élevage plus avant dans les terres, je savais que seulement trois ans plus tôt on disait la même chose à propos de la région que les troupeaux de mon maître remplissaient aujourd'hui. Je ne pouvais pas m'empêcher de songer à tout cela, quand je me reposais, assis au flanc de la montagne. J y pensais en faisant mes rondes quotidiennes ; et cette idée s'emparait de plus en plus de mon esprit. Si bien qu'enhn je résolus d'en avoir le cœur net : après la tonte, je sellerais mon cheval, j'emporterais le plus de provisions possible, et j'irais voir par moi-même ce qu'il en était.

Mais au-delà de ces pensées surgissait en moi l'idée de la grande chaîne. Qu'y avait-il de l'autre côté ? Ah ! qui l'aurait pu dire ? Il n y avait personne, dans le monde entier, qui en eût la moindre idée, excepté ceux-là même qui se trouvaient de l'autre coté, — si touterois

EREWHON

il y avait quelqu'un. Pouvais-je espérer la franchir ? C'eût été la plus grande victoire que je pusse souhaiter de remporter ; mais c'était une trop vaste entreprise pour l'envisager dès ce moment. J'essaierais de franchir la première chaîne, et verrais jusqu'où je pourrais aller. Même si je ne trouvais pas de terres exploitables, qui sait si je ne trouverais pas de l'or, ou des diamants, ou du cuivre, ou de l'argent ? Parfois, lorsque je me couchais à plat-ventre pour boire dans un ruisseau, j'apercevais de petits points jaunes parmi le sable. Etait-ce de l'or ? Les gens disaient que non ; mais les gens disent toujours qu'il n'y a pas d'or, jusqu'au jour où l'on en trouve en abondance. Il y avait beaucoup d'ardoise et de granit, et je savais que ces minéraux indiquent presque toujours la proximité de l'or. Et même si on n'en eût pas trouvé ici en quantité suffisante pour en tirer un bénéfice, on pouvait en trouver en grandes quantités dans les chaînes principales. Mon esprit était tout plein de ces idées, et je ne parvenais pas à les en chasser.

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