CHAPITRE XXIII
au microscope, et en allant jusqu'au bras de l'homme et aux instruments dont ce bras se sert? Si la pensée n'est pas un mouvement moléculaire duquel on pourra déduire une théorie dynamique des passions, bref si nous ne devrions pas demander de quels leviers un homme est composé plutôt que de demander quel est son caractère? et comment ils s'équilibrent? et quelle quantité de telle substance il faudra pour les enfoncer de manière à lui faire faire ceci ou cela? »
L'auteur disait ensuite qu'il prévoyait un temps où il serait possible, en examinant un seul cheveu avec un microscope puissant, de savoir si celui à qui appartenait ce cheveu pouvait être insulté impunément. Après cela il devenait de plus en plus obscur, si bien que je me vis contraint de renoncer à le traduire. Du reste je ne pus pas suivre l'enchaînement de son argumentation. Et lorsque, en continuant ma lecture, je tombai sur un passage que je pouvais traduire, je m'aperçus qu'il avait changé de tactique.
« Ou bien », poursuivit-il, « il faut que beaucoup d*actes qui ont été appelés purement mécaniques et inconscients contiennent plus d'éléments de conscience qu'on n'y en a reconnu jusqu'à présent (et dans ce cas on trouvera des germes de conscience dans beaucoup d'actes que font les machines supérieures) — ou bien (en acceptant la théorie de l'évolution tout en niant la conscience de l'action végétale et crystalline) la race humaine descend d'êtres qui n'avaient pas du tout de conscience. Et dans le second cas, il n'y a pas à priori d'impossibilité à ce que des machines conscientes (et plus que conscientes) descendent des machines actuellement existantes, à part l'impossibilité que semble indiquer l'absence de tout système reproducteur dans le règne mécanique. Mais cette absence n'est qu'apparente, et je le démontrerai.
« Qu'on ne s'y trompe pas et qu'on ne s'imagine pas que j'aie peur d'aucune machine actuellement existante. Il n'y a probablement aucune machine connue qui soit quelque chose de plus qu'un prototype de la vie mécanique à venir. Les machines actuelles sont à celles du futur ce que les premiers sauriens étaient à l'homme. Les plus grandes d'entre elles diminueront probablement beaucoup de taille. Certains des plus bas vertébrés atteignaient des proportions bien plus énormes que celles qu'ont héritées d'eux leurs représentants actuels doués d'organismes supérieurs, et c'est ainsi qu'il est arrivé que les machines, en se perfectionnant, ont diminué de grandeur.
« Prenez par exemple la montre, examinez sa belle structure : observez
EREWHON
le jeu intelligent des membres menus dont elle est composée ; et pourtant cette petite créature n'est qu'un perfectionnement des encombrantes pendules qui l'ont précédée ; un perfectionnement et non pas une dégénérescence. Un jour peut venir où les pendules, qui certes ne sont pas en train de diminuer de grosseur en ce moment, seront mises au rebut par suite de l'adoption universelle de la montre, et dans ce cas elles disparaîtront comme ont disparu les ichthyosaures ; tandis que la montre dont la tendance a été de diminuer plutôt que d'augmenter de taille dans ces dernières années, restera le seul représentant vivant d'une espèce éteinte.
« Mais, pour en revenir à mon sujet, je désire répéter encore, que je ne crains aucune des machines actuelles. Ce qui me fait peur, c'est la rapidité avec laquelle elles sont en tr^in de devenir quelque chose de différent de ce qu'elles sont à présent. Aucune classe d'animaux ou de végétaux n'a fait, à aucune période du passé, des progrès aussi rapides. Est-ce que ce progrès ne devrait pas être jalousement surveillé, et arrêté pendant que nous pouvons encore l'arrêter? Et pour cela n'est-il pas urgent de détruire les plus avancées des machines en usage aujourd'hui, bien que nous admettions qu'elles soient, par elles-mêmes, innocentes ?
« Jusqu'à présent les machines reçoivent leurs impressions à travers, par l'intermédiaire des sens de l'homme. Une locomotive en marche lance un cri d'alarme aigu à une autre locomotive, et celle-ci lui fait place immédiatement, mais c'est à travers l'oreille du mécanicien que l'une à fait impression sur l'autre. Sans le mécanicien, l'appelée aurait été sourde au cri de l'appelante. Il fut un temps où il aurait semblé bien improbable que les machines pussent apprendre à faire connaître leurs besoins par des sons, même par l'intermédiaire des oreilles de l'homme. Ne pouvons-nous pas imaginer, d'après cela, qu'un jour viendra où elles n'auront plus besoin de cette oreille, et où elles entendront grâce à la délicatesse de leur propre organisation ? et où leurs moyens d'expression se seront élevés, depuis le cri de l'animal, jusqu'à un langage compliqué comme celui de l'homme?
« Il est possible aussi qu'à cette époque-là, les enfants apprendront le calcul différentiel — comme ils apprennent maintenant à parler — par les soins de leur nourrice ou de leur mère ; ou qu'ils causeront en langue hypothétique ou sauront se servir de la règle de trois dès leur naissance ; mais cela n'est que possible et non probable. Nous ne pouvons pas compter sur un progrès, dans la puissance physique ou
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