CHAPITRE XXIII
pas que ce ne soit tout simplement de la poterie. Elle fait son nid en dehors de son corps parce que cela lui est plus commode, mais le nid est une machine ni plus ni moins que la coquille de l'œuf. Ce qu'on nomme « machine » n'est qu'un « expédient ».
Ensuite revenant à la conscience, et cherchant à en découvrir les premières manifestations, l'auteur poursuit :
« Il y a une espèce de plantes qui mange des matières organiques avec ses fleurs : quand une mouche se pose sur la fleur, les pétales se referment sur elle, et la tiennent solidement jusqu'à ce que la fleur se soit assimilé l'insecte ; mais les pétales ne se referment que sur ce qui peut servir de nourriture. Ils ne feraient nul cas d'une brindille de bois ou d'une goutte de pluie. C'est bien étrange qu'une chose si inconsciente sache si bien veiller à ses intérêts. Si c'est là de l'inconscience, à quoi servira la conscience?
« Dirons-nous que cette plante ne sait pas ce qu'elle fait, tout simplement par ce qu'elle est sans yeux, sans oreilles et sans cerveau? Si nous disons qu'elle agit machinalement et rien que machinalement, ne serons-nous pas forcés d'admettre que des quantités d'autres actions qui semblent parfaitement calculées, sont machinales aussi? S'il nous semble que la plante tue et mange une mouche machinalement, ne peut-il pas sembler à la plante que l'homme tue et mange un mouton machinalement ?
« Mais on nous dira peut-être que la plante est dépourvue de raison, parce que la croissance d'une plante est involontaire. Etant donné de l'air, de la terre, et une température convenable, la plante grandira forcément : elle est comme une pendule qui une fois montée ira jusqu'à ce qu'on l'arrête ou jusqu'à ce que son grand ressort soit détendu ; c'est comme le vent dans les voiles d'un navire : le navire est forcé de bouger quand le vent souffle. Mais est-ce qu'un petit garçon peut s'empêcher de grandir, s'il se porte bien et qu'on lui donne de la bonne viande, de la bonne boisson, de bons vêtements? Est-ce que rien peut s'empêcher de grandir aussi longtemps que son ressort est monté, et rien peut-il continuer à grandir quand son ressort est à bout? Est-ce qu'il n'y a pas, en toute chose, une sorte de système analogue à celui du ressort monté?
« Même une pomme de terre * au fond d'une cave obscure possède
* La racine à laquelle il est fait allusion ici, n'est pas la pomme de terre de nos jardins, mais une plante qui s*en rapproche tellement que j'ai pris
EREWHON
une basse astuce dont elle se sert à bon escient. Elle sait parfaitement bien ce qu'elle veut, et comment l'obtenir. Elle sent la lumière tomber du soupirail, et elle y envoie tout droit ses pousses rampantes, et elles ramperont sur le sol et le long du mur jusqu'au soupirail et à l'air libre. Et s'il y a un petit peu de terre quelque part en route, la pomme de terre saura la trouver et s'en servir pour ses fins. Combien de patients calculs elle peut faire pour diriger ses pousses quand elle est plantée dans la terre, nous l'ignorons ; mais nous pouvons l'imaginer occupée à raisonner de cette façon : « Il faut que j'aie une pousse de ce côté-ci et une de ce côté-là, et alors j'absorberai tout ce qui peut m'être avantageux • dans ce qui m'entoure, j'étoufferai cette voisine sous mon ombre et je minerai cette autre, et ce que je pourrai faire sera la limite de ce que je ferai. Celle qui est plus forte et mieux placée que moi me vaincra, et celle qui est plus faible que moi, je la vaincrai. »
« La pomme de terre exprime tout cela en le faisant, ce qui est le meilleur des langages. Mais qu'est-ce que la conscience, si ce n'est pas là de la conscience? Il ne nous est pas très facile de sympathiser avec les émotions d'une pomme de terre, pas plus qu'avec celles d'une huître. Ni la pomme de terre ni l'huître ne font du bruit quand on fait bouillir l'une ou qu'on ouvre l'autre, et le bruit pour nous a plus d'éloquence que toute autre chose, parce que nous en faisons tant pour nos propres souffrances ! Il s'ensuit que du moment qu'elles ne nous importunent par aucune expression de douleur, nous disons qu'elles ne sentent rien. Elles ne sentent rien en effet du point de vue du genre humain. Mais le genre humain n'est pas tout le monde.
« Si on réplique à cela en disant que l'activité de la pomme de terre n'est que chimique et mécanique et qu'elle est due aux effets chimiques et mécaniques de la lumière et de la chaleur, il semble que la réponse à faire serait de demander si toute sensation, quelle qu'elle soit, n'est pas le produit de combinaisons chimiques et mécaniques? si les choses même que nous croyons purement spirituelles ne sont rien que des ruptures d'équilibre dans une série de leviers en commençant par ceux de ces leviers qui sont trop petits pour être aperçus
sur moi de traduire son nom de cette façon. A propos de TinteUigence des pommes de terre, cet auteur, s'il avait connu Butler, aurait probablement dit avec lui :
« Elle sait quid est quîd^ et c*est là être allé aussi loin « Que peut aller toute la finesse des métaphysiciens ».