CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
LE LIVRE DES MACHINES (Suiu)
Mais d'autres questions s'offrent à nous avec insistance. Qu'est-ce que l'œil de l'homme, sinon une machine à travers laquelle la petite créature assise derrière, dans le cerveau, regarde? Pendant quelque temps après la mort, l'œil reste en presque aussi bon état, est presque aussi utilisable qu'avant. Ce n'est pas l'œil qui ne peut plus voir, c'est la chose qui ne se reposait jamais, qui ne peut plus voir à travers l'œil. Est-ce l'œil de l'homme, ou bien est-ce la grande machine à regarder qui nous a révélé l'existence de mondes à l'mfini ? Qu est-ce qui a rendu familiers à l'homme les paysages de la lune, les taches du soleil, et la géographie des planètes? Il doit tout cela à la machine à regarder et il ne pourrait rien voir de tout cela s'il ne la collait pas à sa propre identité, et s'il ne se l'incorporait pas. Et encore, est-ce l'œil, ou la petite machine à voir, qui nous a montré l'existence d'organismes infiniment petits qui pullulent à notre insu tout autour de nous?
« Et prenez cette puissance calculatrice de l'homme, si vantée ! N'avons-nous pas des machines qui peuvent faire toutes sortes d'opérations plus vite et plus correctement que nous? Quel lauréat d'hypothétique dans n'importe lequel de nos Collèges de Déraison oserait se comparer avec certaines de ces machines dans leur propre spécialité ? En réalité, dès que la précision est nécessaire, l'homme court bien vite à la machine, car il la considère comme préférable à lui-même. Nos machines à calculer n'oublient jamais un chiffre, nos métiers jamais une maille. La machine est encore alerte et active lorsque l'homme est fatigué ; elle a l'esprit lucide et calme quand l'homme est stupide et hébété ; elle n'a pas besoin de sommeil, et il faut que l'homme dorme ou tombe. Toujours à son poste, toujours prête au travail, son ardeur ne se ralentit jamais, sa patience ne se dément pas, sa force est plus grande que celle de centaines d'hommes assemblés, et sa vitesse laisse les oiseaux derrière elle. Elle peut plonger, en creusant, dans la terre, et elle marche sur les cours d'eau les plus vastes et ne s'enfonce pas. Telle est la plante avec sa tige encore verte ; que sera-t-elle quand l'écorce aura poussé?