CHAPITRE XXIV
« Qui peut dire que l'homme voit et entend vraiment? Il est une telle ruche et un tel essaim de parasites qu'on ne peut déterminer au juste si son corps est à lui ou s'il leur appartient. Et peut-être qu après tout, il n'est rien qu'une fourmilière d'un autre genre. Ne se peut-il pas que l'homme devienne en quelque sorte le parasite des machines? Une affectueux aphidien chatouilleur de machines ?
« Quelques-uns disent que notre sang est composé d'une infinité d'organismes vivants qui montent et descendent par les avenues et les ruelles de notre corps, comme les gens par les rues d'une ville. Quand on regarde d'une grande hauteur des rues remplies de passants, comment ne pas songer à des corpuscules de sang qui parcoureraient les veines et nourriraient le cœur de la ville? Ne parlons pas des égouts, ni des nerfs cachés qui servent à communiquer les sensations d une extrémité du corps de la ville à l'autre ; ni des mâchoires grandes ouvertes des gares, par lesquelles la circulation est conduite directement jusqu'au cœur, qui reçoit les lignes veineuses et dégorge les artérielles, dans une éternelle pulsation de foule. Et le sommeil de la ville, comme il est vivant avec son changement dans la circulation ! »
Ici l'auteur devenait tellement obscur que, de guerre lasse, je me vis forcé de sauter plusieurs pages ; puis il reprenait ainsi :
« On peut répondre que les machines, si bien qu'elles arrivent à entendre, et si sagement qu'elles arrivent à parler, ne feront jamais l'un et l'autre que dans notre intérêt et non dans le leur ; que l'homme sera l'esprit directeur et la machine le serviteur ; qu'aussitôt qu'une machine cesse de remplir la fonction que l'homme lui assigne, elle est destinée à disparaître ; que les machines sont par rapport à l'homme dans la même situation que les animaux domestiques, la locomotive elle-même n'étant qu'une espèce de cheval plus économique ; et qu'ainsi, bien loin que les machines puissent jamais parvenir à une existence supérieure à celle de l'homme, elles doivent leur existence même et leur progrès au seul fait qu'elles sont capables de servir les besoins des hommes, et que par suite elles sont et doivent être forcément toujours les inférieures de l'homme.
« Tout cela est très joli, mais peu à peu, par d'imperceptibles changements, le maître perce dans le serviteur ; et nous en sommes déjà arrivés au point que l'homme souffrirait terriblement s'il était forcé de se passer de machines. Si toutes les machines étaient anéanties au même instant, de telle sorte que rien ne fût laissé à 1 homme : ni un couteau, ni un levier, ni un lambeau d'habit, rien que le corps tout nu
EREWHON
avec lequel il est venu au monde ; et si toute connaissance des lois mécaniques lui était enlevée, en sorte qu'il ne pût plus faire de machines, et toute nourriture produite par des machines détruite, et qu'ainsi la race humaine fût laissée pour ainsi dire nue sur une île déserte, — nous disparaîtrions au bout de six semaines. Quelques individus pourraient traîner encore une misérable vie, mais même ceux-là, au bout d'un an ou deux, seraient tombés au dessous des singes. L'homme doit son âme elle-même aux machines ; elle est un produit de la machine ; il pense comme il pense, il sent comme il sent, grâce aux changements qu'ont opérés en lui les machines, et leur existence est pour lui une question de vie ou de mort, exactement comme son existence est pour elles une condition sine qua non. C'est pour cela que nous ne demandons pas la destruction totale des machines. Mais certes cela prouve aussi que nous devrions détruire toutes celles qui ne nous sont pas absolument indispensables, de peur qu'elles n étendent plus complètement encore leur domination tyrannique sur nous.
(( Sans doute, en se plaçant a un point de vue matérialiste et bas, il semblerait que ceux-là réussissent le mieux qui se servent des machines partout où leur emploi est possible et rémunérateur. Mais c'est là précisément la ruse des machines : elles servent afin de commander. Elles ne gardent nulle rancune à l'homme lorsqu'il anéantit une de leurs races du moment qu'il en crée une meilleure ; au contraire elles le récompensent avec libéralité d'avoir hâté leur développement. C'est lorsqu'il les néglige qu'il s'attire leur colère, ou lorsqu'il emploie des machines inférieures, ou lorsqu'il ne fait pas d'efforts suffisants pour en inventer de nouvelles, ou qu'il les détruit sans les remplacer. Et pourtant c'est là justement ce que nous devrions faire, et nous hâter de le faire, car encore que notre révolte contre leur pouvoir naissant doive nous causer des souffrances infinies, où irons-nous si nous remettons cette révolte à plus tard?
« Elles ont exploité l'ignoble préférence de l'homme pour ses intérêts matériels sur ses intérêts spirituels, et elles 1 ont traîtreusement induit à leur fournir cet élément de lutte et de guerre sans lequel aucune race ne peut prospérer. Les animaux inférieurs progressent parce qu'ils luttent entre eux ; les plus faibles meurent, les plus forts se reproduisent et transmettent leur force. Les machines, étant par elles-mêmes incapables de lutter, ont pris l'homme pour se battre à leur place : tant qu'il fait bien son devoir, il ne risque rien (du moins c'est ce qu'il