RUE DE GRENELLE
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Ermeline dort.
Mais ce n'est point dans la nacelle d'acajou que décorent deux cygnes de bronze tordant l'un vers l'autre leurs cols symétriques, entr'ouvrant leurs becs d'où s'échappent deux festons de lourdes ilears.
Sur le dur canapé, dont le dossier s'érige à angle droit, puis s'échappe en courbe, elle a les jambes allongées, le buste rigide, la tète qui se renverse. Tous ses cheveux pendent par derrière, poudrés de tant de poudre rouge et de tant de poudre d'or que la veilleuse antique, posée loin, suffit pour allumer des éclairs dans cette chevelure somptueuse et métallique.
Son profil roxelanien est affiné par des transparences. Sa poitrine, que la hardiesse de cette cambrure délivre, n'est plus prisonnière dans la tunique de linon. Elle se révèle mûre, admirable : car les
femmes — lorsque leurs modes simplifiées restaurent la religion des formes et répudient les artifices — semblent pouvoir, au gré de leur coquetterie désarmée mais invincible, redevenir statues. Telle dort Erme- Une parmi la blancheur de Tétoffe qui la voile sans la vêtir. Mais la statue fait exception au calme habituel et à la noblesse des attitudes sculpturales. Le sommeil Ta foudroyée au désespoir : c'est Niobé figée en marbre dans la convulsion d'un sanglot.
L'étouffement des tapis, le développement des rideaux amples, le demi-deuil de leur soie violette qui, vers le plafond, se neutralise et se perd en des profondeurs d'ombre mouvantes, la dissimulation de toutes les ouvertures et de toutes les issues, garantissent le secret de cette chambre, qui est close et séparée. Le seul bruit qui lutte avec le silence est un bruit intérieur, irréel peut-être puisque nulle oreille ne le perçoit : celui de la pendule d'or, où siège le buste aveugle d'Homère, sous un globe.
Le visage d'Ermeline s'anima d'un frémissement, dont les rythmes et les ondes trahirent une brève lutte : elle sentit que la pose accidentelle où elle s'était endormie devait la fatiguer affreusement ; sa nonchalance, tour à tour calculatrice et irraisonnée, lui suggérait tantôt de se résigner à un réveil qui lui permettrait de s'installer mieux, et tantôt lui refusait le courage de se secouer. Ses yeux s'ouvrirent*
Elle fut effarée : elle se trouvait moins lucide à présent que tout à Theure quand elle dormait. Puis, brusquement, ses idées se détournèrent. Elle promena un regard las autour de toute sa chambre, et comme si elle observait les choses pour la première fois, pour la première fois elle remarqua que cette chambre était fermée de partout. Elle se vit seule et fut triste. Son idée de la solitude devint vague et universelle : du môme coup, sa tristesse devint immense, l'envahit et l'imprégna toute. Elle se vit seule au monde. Elle se vit retranchée de la société, comme un organe inutile au corps, et qu'on ampute. Elle subit l'angoisse des excommuniés.
Alors elle eut froid; et cela parut d'abord provenir de cette cause morale, plutôt que du froid de février qui s'était glissé, le feu mourant, par toutes les fentes des portes drapées et des fenêtres invisibles. Elle eut froid dans la tête, puis au cœur, puis à tout son corps demi-nu. Elle eut l'horrible froid qui parfois prenait aux entrailles les femmes de cette époque, et qu'elles enduraient par orgueil plastique sous les bises de frimaire, stoïques jusqu'à la phtisie et jusqu'à la mort, plutôt que de s'infliger l'humiliation d'un vêtement épais.
Elle voulut appeler une fille qui la servait, Gertrude, et lui ordonner de rallumer le feu. Mais elle pressentit l'ennui des appels réitérés, des ordres et des explications; par une sympathie d'habitude, elle
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se mettait aussi à la place de cette fille, elle pressentait Tennui du lever si tard, par un tel froid. Elle prit donc sur le lit une grande fourrure, elle s'y enveloppa, elle se rassit, avec un genou entre ses mains croisées, dans une attitude méditative.
Le souvenir des événements qui étaient la cause de sa veillée ne se représenta qu'alors dans son imagination : ce fut la conséquence immédiate de l'attitude par hasard choisie. Elle se rappela qu'elle attendait en vain, dans les transes, Frédéric Louveau, son mari, disparu depuis dix-huit heures. Et elle éprouva, quelques minutes, les souffrances normales de l'attente vaine : frissons, claquements de dents, * tiraillements du cœur, avec une espèce d'automatisme indifférent, comme elle eût présenté les symptômes de n'importe quelle maladie physique.
Son âme était comme la mer, dont les agitations superflcielles ne se communiquent point aux profondeurs. Tandis que le rappel des joies abolies, la rancune de l'abandon, le suppliant désir et l'espoir obstiné d'un dénouement heureux, y créaient des courants contraires et des remous à fleur d'eau, elle n'était troublée intimement que par la persistance de ce sombre froid, par cette mystérieuse angoisse d'isolement et d'excommunication. Cette angoisse, Ermeline en retrouvait, de distance en distance, des souvenirs toujours analogues, lorsqu'elle fouillait la perspective de sa mémoire : ils se distribuaient
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comme des points de repère aux diverses étapes, aux saisons critiques de sa vie. Le plus récent datait des jours où son cœur, vide et délabré, était» sans prévoir le salut si proche, à la veille d'aimer Louveau... Retombait-elle maintenant à ces souffrances, parce qu'elle était au lendemain de ne Taimer plus ? — Certes, Ermeline ne devait pas concevoir un tel soupçon dans l'instant même où grondait encore, à la surface de son âme divisée, Torage que la désertion de Louveau y soulevait. Et cependant, comme si cet inopportun, cet inintelligible soupçon Teût traversée, elle estima que pour remédier à son intense froid d'âme, il fallait ranimer les cendres de l'amour, comme tout à l'heure celles du feu.
Mais de même elle pressentit que cela serait long et trop pénible. Mieux valait demander encore à quelque enveloppement protecteur cette chaleur qui ne pouvait pas renaître d'elle-même. Elle se réfugia parmi des souvenirs, elle s'y enroula comme dans un manteau qui la réchaufferait.
Elle évoqua d'abord les images les plus opposées à son actuel délaissement. Elle voulut se transporter •dans le salon de sa mère. Elle en ressuscita la délicate et spirituelle compagnie, cette bourgeoisie riche qui, à la fln du siècle, s'était approprié, sans gaucherie de parvenu, toutes les élégances de la noblesse, la dépassant même par je ne sais quel charme de consistance et de réalité que la noblesse
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d'origine ne possédait point : comme si Thabitude héréditaire d'un peu de vie positive et de certaines occupations pratiques, loin d'être mortelle aux qualités de luxe, leur servait au contraire de fondement solide et de substance.
Elle se revit elle-même donnant la répliqué aux hommes éminents qui venaient là discuter la révolution de demain. Si jeune, elle avait déjà la repartie vive et le mot, mais une incapacité de raisonner droit, qui faisait sourire jusqu'à sa mère, elle-même assez peu géométrique cependant. Celle-ci, frileuse et valétudinaire^ ne bougeait pas du coin de feu, la tête toujours emmitouflée de lingeries. C'est vers son grand fauteuil capitonné que se dirigeaient le pIuS souvent et avec persistance les yeux aigus d'Ermeline enfant. Elle lisait dans le cœur de sa mère, avec la pénétration de cet âge, qui observe tout, même ce qu'il ne peut expliquer ni comprendre. Elle y devinait une merveilleuse activité sentimentale, un dégoût des entremets amoureux qui avaient été le régal des cœurs friands de ce siècle, une curiosité de la passion qui commençait à bouillonner au moins dans les romans. Elle devinait, en un mot, que le cœur mécontent de cette femme voulait pour le cœur humain une sorte de révolution qui le ramenât à la loi de nature, -comme la Révolution ramènerait la société aux principes de l'éternelle justice. Plus fine encore, Ermeline devinait que sa mère, surtout imaginative^
ne ferait guère que la théorie de cette révolution; et dans son propre cœur qui alors se gonflait un peu, l'espoir se glissait d'être elle-même prédestinée à traduire ces rêveries dans la pratique, et à vraiment vivre les sentiments nouveaux.
Ermeline se rappela ensuite, comme si elle y trouvait une première confirmation de cet avertissement prophétique, les charmants tableaux de la vie indépendante et saine qu'elle menait à cette époque. Les familles bourgeoises qui délivraient leurs nouveau-nés du supplice de Temmaillotement, affranchissaient volontiers leurs filles de la tyrannie des conventions. Elles n'enfermaient pas leur innocence, qui n'ignorait point, et qui plus robuste, toujours intacte, se hâlait pour ainsi dire au grand air sans se flétrir ni perdre sa fleur. Ermeline, de même que ses jeunes compagnes, était libre de sortir seule. Cette liberté les exposait à des aventures et à des tentations, et leur cœur inexpérimenté sentait trop vivement pour se contenir toujours ; mais contre le danger qu'elles affrontaient sans crainte, elles étaient défendues par une honnêteté native transmise de mère en fille depuis des siècles, ainsi qu'une noblesse qui se transmettrait par les femmes,, et devenue invincible comme une habitude, infaillible comme un instinct.
Il s'éleva dans la mémoire d'Ermeline un léger bruit de chuchotements, qui représentait le souvenir
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des confidences jadis reçues. Elle suspetidit un instant le cours de sa rêverie, comme si elle eût espéré que TErmeline d'autrefois allait faire des confidences pareilles à TErmeline d'aujourd^hui. Mais pour toute réponse, son cœur se contracta. L'angoisse et le froid la reprirent. Elle se ramassa sur elle-même. Elle ramena autour d'elle le tissu trop lâche de ses souvenirs. Elle les rappela tous à son secours avec un grand cri intérieur. Ils revinrent en foule, somhlait-il, et en désordre pour étourdir cette persistante souffrance : mais au contraire ils s'ordonnaient dirigés par elle, et comme afin d'illustrer la remarque antérieurement faite que cette même angoisse lui avait sonné jusqu'ici toutes ses heures critiques. Ils l'illustraient si bien que, sans nettement se rendre compte de ce qui était la loi de sa destinée, Ermeline commençait à entrevoir le principe de cette loi, et acquérait comme un nouveau sens : le sens de la direction de sa vie.
Cette angoisse de retranchement et d'excommunication, Ermeline l'avait éprouvée pour la première fois, mais presque indéterminée, comme un malaise, tîomme une menace, aux premiers jours de la Révolution; plus violente ensuite, et toujours plus, atroce et continue sous la Terreur. Les tragiques événements n'y étaient pour rien ; elle vivait en dehors de la tourmente et comme au-dessus des nuages. Mais elle était restée femme dans une société où les autres
femmes perdaient tous les attributs de leur sexe, et qui ne semblait plus offrir à une véritable femme sa place et sa part de la communauté. Cette espèce d'insoumission à l'empire delà raison pure, qu'Ermeline affichait si joliment dans sa jeunesse, n'est-ce point le signe de la femme et comme le sexe de son intelligence? L'esprit de logique et de déduction, qui est viril par essence^ avait envahi le cervenu des femmes et en avait chassé l'intelligence féminine. Elles ont un autre privilège : leurs sens n'obéissent point comme les nôtres à des sollicitations purement matérielles, il leur faut jusque dans le vice le soutien d'un sentiment ou l'excitation d'une fantaisie, et les filles perdues elles-mêmes démontrent par leur insensibilité que la femme est impropre au libertinage. Dans Tespèce d'anarchie morale où presque toutes les femmes d'alors étaient tombées, avec la facilité multiple de leurs amours, on ne peut dire qu'elles devenaient filles : c'était moins une chute qu'une métamorphose^ puisqu'elles revendiquaient cette faculté que la nature môme leur refusa, et qu'elles se ravalaient, telles que des hommes^ à la fatalité du plaisir. Si ErmeUne avait su déduire et préciser ainsi les subtils motifs de son isolement, c'est pour le coup qu'elle eût elle-même cessé d'être vraiment femme. Mais elle avait l'inquiétude irréfléchie, inexpliquée, de ce mal étrange qui travaillait la société autour d'elle, en désaffectant, pour ainsi dire, tous les élé-
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ments féminins, et qui la frappait elle-même, Erme- Une, d'une sorte de mort sociale. Du même coup, un instinct s'éveillait en elle de s'imposer à cette corn* munauté qui la rejetait. Lors de la Terreur, avec un entêtement qui ressemblait à l'accomplissement d'un devoir, elle avait maintenu son salon ouvert : vestale à demi consciente, dont l'office était de sauver pour la France des jours à venir le trésor des choses féminines.
Elle crut après Thermidor que son heure était enfin venue. Cette révolte des appétits, qui ne faisait que mettre le comble à Taflolement des mœurs en substituant à l'orgie sadique une débauche plus riante, mais plus affranchie et plus nue, Ermeline y voulut voir la rénovation de la société, l'aurore de la Femme. Elle crut sentir que son excommunication était levée. L'instinct d'aimer s'éveilla en elle aussitôt, comme un signe qu'elle allait rentrer dans l'activité de la vie. C'était la première fois, bien qu'elle fût déjà veuve d'un sieur des Granges, et surtout bien que cette créature visiblement faite en vue d'aimer, vécût depuis son enfance presque, dans la continuelle expectative d'une passion.
Elle devait aimer l'un des chefs de cette armée du plaisir, à qui elle attribuait l'ambition de régénérer l'autre sexe, pour le rendre digne enfin de cette passion qu'une Ermeline attendait. Frédéric Louveau, le petit bout d'employé qu'elle épousa, qu'elle fit
riche, lui démontra son erreur cruellement. Où courait-il maintenant, las d^elle, retourné, par goût, à de plus crapuleuses jouissances? Et cette société où Ermeline avait cru se réintégrer enfin, n'excluait-elle point les femmes restées femmes, plus impitoyablement que jamais, aussi bien par la fantaisie scandaleuse des curiosités que par la facilité des divorces? Elle se retrouvait donc meurtrie, abandonnée, non d'un homme mais du monde; et aijisi que pour résumer, pour conclure, elle promena ses regards autour de la chambre en demi-deuil, qui était absolument close et séparée.
La disparition de Louveau n'était donc qu'une cause secondaire et occasionnelle de Tangoisse qui torturait Ermeline. Mais Ermeline était femme, incapable d'attacher longtemps sa pensée à des objets yagues et généraux. Il fallait qu'elle s'en prît à quelqu'un; il fallait qu'elle s'en prît à lui. L'image de l'infidèle, de l'ingrat, Tassaillit. Renversée, elle jaillit du manteau dont elle n'avait plus que faire, car elle étoulTait à présent, brûlée d'une subite fièvre, enveloppée, caressée partout par les souvenirs du premier mois de cette passion, aujourd'hui en ruines. Et des larmes coulaient le long de ses joues.
Elle se dressa tout à coup, les joues en feu, les pleurs séchés. Elle était pudique et outragée. La haine lui venait de ce misérable qui la délaissait ainsi : non certes parce qu'il la délaissait, mais