‹ Ermeline, 1796Chapitre 3 sur 8 · HT · texte numérisé non relu

HT

12 ERMELIN.E

parce qu'elle s'avouait liée à lui encore, par un lien honteux de regret et de désir, et que son cœur en môtne temps lui criait qu'elle n'aimait plus. Elle fut calme. Elle reconnut la nécessité d'une séparation irrévocable. Mais elle souhaitait qu'il revint. Et cachant avec ses mains son , visage, elle retomba sur le canapé, confuse, ne résistant plus*

Elle n'avait plus qu'une pensée : « Ou est-il? » Elle se la répétait sans remuer les lèvres : « Où estil ? » Et soudain elle la cria : « Où est-il? » dans un cri rauque, inhumain, qui l'épouvanta elle-même. Et puis elle se releva, elle s'accouda sur la cheminée devant la pendule, elle en caressa le globe d'un geste distrait; et elle se plaignait doucement : a Où est-il? Où est-il? »

— Dans la rue. Depuis l'autre matin, il est parti. Il fuit devant lui-môme, au hasard et sans savoir pourquoi. Inquiétude? Malaise d'âme? — Taillé en hercule, tout en muscles, Louveau ne semble guère capable de ces sortes d'affections. — Fatigue? dégoût du plaisir? — Non, c'est un magistral viveur, et le vice lui est santé. Quelque chose pourtant lui manque, et leur manque à tous. Ils ont la débauche et n'ont pas la femme. Louveau comme les autres; bien qu'il ait possédé, lui, ce qui leur manque : mais qu'importe, s'il n'a pas su le connaître, si ce mariage, qui pour Ermeline fut au moins une illusion

de quelques mois, pour lui fut une vulgaire passade?

La débauche, et non la femme. Ils ne s'en doutent, ils ne s'en soucient guère. Et cependant c'est assez pour que ces hommes jeunes et doués d'une vitalité fabuleuse, ayant besoin, comme toutes les jeunesses qui vivent surtout dans l'avenir, de voir loin et droit devant eux, sentent au bout de tous leurs plaisirs qu'ils se heurtent comme à un mur, et qu'il n'y a pas d'ouverture d'avenir de ce côté-là.

Louveau est une âme d'enfant : table rase où jadis fut sans doute inscrite la coutumière somme de préjugés patrimoniaux, de vices et de vertus héréditaires, où naguère les souvenirs d'aventures et de passions durent laisser encore de significatives empreintes; mais il est retombé à l'ignorance du bien et du mal, et ce nihilisme absolu a fait place nette dans son âme, en a lissé la cire molle, redevenue apte à subir les impressions les plus diverses : c'est ainsi que ce cataclysme suprême pourra devenir à l'occasion le moyen d'une restauration plus complète, car il a fait de Louveau un être exceptionnel dans Phistoire de l'humanité, un être sans passé, sans antécédents, sans ancêtres.

Mais en attendant, cette conscience, qui s'est effondrée, sur ses principes comme un palais de Venise sur ses pilotis, se débat au milieu de ses ruines. Cette âme, qui s'est désorientée, cherche son pôle et s'affole. Certes Louveau ne connaît ni les

malaises, ni les remords. Mais sa vie est sans équilibre : c'est la continuité du vertige.

Dans cette maison, près de cette femme, il ne respire plus. Il sort le plus qu'il peut. Hier matin il est parti : voici le matin et il n'est pas rentré.

Où s'en va-t-il? Dans la rue. Ermeline, séparée du monde, reste dans sa chambre close : lui, la rue Tattire. Aux époques révolutionnaires, comme les individus ne comptent pas et que tout le peuple veut penser ensemble, descendre dans la rue est la condition pour vivre : car l'âme commune ne peut naître que du coudoiement de la foule. Sous la Terreur, les obscurs et les paisibles qui font la masse d'une nation, vivaient le matin leur vie individuelle; mais à quatre heures après midi, tout Paris était dans ses rues, et sur la place de la Révolution, la Révolution exécutait ses ennemis ou ses victimes.

Louveau exècre le souvenir de ces sanglantes années. Pourtant il regrette l'aspect des rues, oi il ne se reconnaît point. Des gens qui vivent passent dans la rue, la rue ne vit pas. Des passants circulent : on ne voit plus de ces groupes qui préparaient les grandes foules, et où la conscience publique semblait se tàter pour naître. Comme on ne séjourne plus aux carrefours, on a l'air de partir après un spectacle qui est fini et qui ne recommencera jamais plus. Paris a l'air de se vider. Paris egt à vendre, déshonoré d'affiches qui annoncent des encans. Louveau, qui

. - ' it. ^ i^».««

n'est descendu dans la rue que pour s'y perdre, y demeure indépendant et isolé.

Il va. Une enseigne appelle ses regards. Elle est plantée au milieu des sculptures, au fronton d'une porte cochère seigneuriale. Elle annonce un de ces temples du corps, où les athlètes du Directoire rendaient à leur idole unique un culte barbare et dévergondé. L'offre d'un bain prodigieux le séduit. Il entre. Chaque pavé de la cour spacieuse est liseré d'herbes, et comme les salons de l'hôtel abandonné ont des fenêtres de part et d'autre, on voit au travers et d'outre en outre. Mais Louveau ne monte point par l'escalier clair aux degrés de pierre nue, à la rampe de fer forgé. Par des marches étroites^ glissantes, il descend; par des couloirs où des flammes de lanternes chevrotent, il va vers un mystérieux caveau. Il flaire le vieux parfum des vins qui semble suinter avec l'humidité des murs. Mais non, c'est un relent de vin neuf, de vin chauffé; et ce vin n'est point dans les tonnes, mais dans une vasque de marbre : les rayons pâles qui se faufilent par les soupiraux flottent sur la nappe de pourpre, et dès qu'elle se plisse, s'y décomposent en nuances sourdement irisées comme aux facettes d'un grenat.

Louveau est plongé dans le bain d'ivresse : il est tel qu'un blessé qui se remuerait dans son sang. Ses bras s'agitent et rament autour de lui. On dirait qu'ils écartent, avec des gestes d'eflroi, la douteuse

et tiède liqueur qui donne une réalité de cauchemar aux images de la Terreur précédemment évoquées dans la rue. Mais des mains souples qu'il voit à peine, et qui vont, viennent, comme des lueurs sans contours, le massent et le pétrissent. Puis il s'échappe de la vasque sanglante, si merveilleusement fort et jeune que Torgueil de sa bonne santé rétablit pour un instant Téquilibre dans son âme tumultueuse : et sa conscience où ne parviennent plus que des sensations musculaires, semble se palper elle-même avec contentement, comme ses doigts palpent ses biceps qui roulent sous leur pression.

Le voici dehors au grand air, dans le froid de février, piquant comme un froid d'hiver et radieux comme un printemps. Combien d'heures s'est-il donc oublié? Une rougeur au bord du ciel vert annonce déjà la fin du jour, et la physionomie de la rue s'est encore modifiée. Maintenant des voitures passent, filent, et d'abord leur fracas étourdit Louveau tout au souvenir de la rue des précédentes années, où il n'y avait par les chaussées que des piétinements lourds d'hommes. Légères, à deux roues, conduites par des muscadins, par des femmes qui sont des Atalantes maniant le fouet virilement, elles courent rapides, folles, renversant et rouant les piétons. Des cavaliers galopent aux portières, s'interpellent, se saluent de deux mots anglais prononcés bizarrement. Louveau s'abandonne au mouvement qui le saisit et

qui Tentraîne. Voici donc Paris vivant comme naguère d'une même et commune vie! C'est la foule enfin... mais ce n'est pas la foule d'hier ; celle-ci tourbillonnante et emportée n'est plus fouettée que par des appétits.

Elle va, elle revient sur ellc-mêuje, elle tourne en cercle, comme si elle ne savait pas où elle va. Mais la nuit est tombée. On dirait que ce mouvement sans but se précise, que cette course incohérente est dirigée. Elle ramène Louveau vers les boulevards, elle le jette sur le trottoir dénivelé, au pied de la tour ronde du pavillon de Hanovre. Des voitures s'y arrêtent, dont les portières claquent, et il s'en échappe des apparitions mythologiques de femmes, des nudités entr'aperçues derrière la trahison des mousselines. Il entre : c'est un bal. Et pour Louveau ébloui, la digne fin, le bouquet de cette journée de vertige, c'est le vertige de la valse qu'il valse, et qui fait tournoyer autour de lui le cristal des lustres, les ors confondus des corniches et des pilastres, parmi le sautillement des immenses chapeaux de femmes, parmi Tenvolementet le gonflement des écharpes que déroulent autour de lui des Iris extasiées.

Tout à coup, entre la coda d'une valse et la ritournelle d'une autre, il y a, dans toute cette cohue, un absolu et bref silence, comme le silence d'un pressentiment concerté; puis un brouhaha, une poussée, un refoulement, des cris de femmes : et celles qui

gardent leur sang-froid, pensent à s'évanouir. Une compagnie de soldats a fait irruption dans la salle : elle a cerné les danseurs, et maintenant elle se resserre autour d'eux comme un filet qu'on ferme. Les femmes s'échappent en passant courbées sous les bras qui se soulèvent pour elles; mais tous les hommes sont pris, pressés, colletés, et déjà on les pousse en troupeau vers la salle de rechange pour les pantalons couleur chair y où un conseil de révision s'improvise.

Louveau a compris : c'est la réquisition. A cette époque où les engagements se ralentissaient, où les lois militaires étaient fantastiquement violées, pour se procurer des recrues, on procédait souvent ainsi. On appréhendait tous les cavaliers dans un bal, on gardait les plus vigoureux, et on les emportait aux frontières les pieds et les poings liés.

Par miracle, Louveau a échappé seul. Il est caché sous une banquette, derrière les robes de femmes qui sont assises. 11 rampe vers la seule porte qu'il ne voie pas gardée. Il Tébranle doucement : elle résiste, elle est close; quoi qu'il fasse, il est pris.

Eh bien! qu'on le prenne! C'est comme une inspiration qui lui vient, et en même temps il lui semble que son avenir s'éclaire, qu'il a enfin une route ouverte devant lui. Il se dresse tout pâle, sa perruque blonde défrisée, son claque défoncé, son grand binocle tordu, les verres en miettes. Et il va tran-

quillement vers une autre porte qui est restée ouverte, mais gardée par deux hommes avec un basofficier. Un des soldats se jette sur lui, Tcmpoigne au collet. Il le repousse d'une telle force qu'on hésite et qu'on le respecte un instant. II marche droit au sergent, lui parle à l'oreille, et les voici attablés au café du bal avec des verres et du vin. Louveau entend bien partir comme les autres, mais partir volontairement. Une bouteille suffit pour que rengagement soit bâclé. Et Frédéric Louveau est informé que la demi-brigade dont il fait partie désormais se met en route demain pour la rivière de Gênes, où elle va renforcer Tarmée dltalie.

La nuit s'achevait, glaciale, et Frédéric se retrouvait dans la rue. Il s'était comme dégrisé en sursaut. Il marchait à pas lents, réguliers, avec cette cadence, avec ce balancement qui dénote l'harmonie des forces et une réserve d'énergies. Parfaitement raisonnable et sérieux, il pensait à Ermeline; et il se dirigeait par le plus court chemin vers le logis que, dans quelques heures, il devait abandonner.

Il se renferma d'abord dans sa chambre particulière. Il rajusta ses vêlements. Puis il appela Gertrude, et lui ordonna de prévenir Ermeline qu'il venait déjeuner chez elle.

Elle-même, répugnant à lui reprocher par son désordre et par les traces de sa fatigue, la mauvaise

issée, fit accoiiitiioder sa clieve- , elle souriait, reposée, inodesle tume provocant. Leur abord fut ^servé. Ils échangèrent quelques . Puis ils se placèrent vis-à-vis, ) d'une table portative oîi étaient les viandes froides que leurs gros Tandis qu'Ermeiine piquait des c une affectation de pignochage, rôle en démolissant un pilon de ililé voulue.

I, vous n'ignorez pas que les Dile relever en Italie les affaires de uelles sont fort bas. Peut-être us viviez retirée, avez-vous eu deu^i ou trois jours, du décret -al Bonaparte au couimandement Je me suis demandé si, en de je pouvais profiter encore du t j'ai joué jusqu'à présent pour •vice. Vous savez que j'ai fourni L trois ans, comme la loi m'y aunformai pas, quelques mois plus le qui retirait cette autorisation.

I suivante, le droit dont je n'avais le perdre de nouveau deux luois inquiéter davantage. Celte postlre dangereuse. On fait courir le

bruit^ à tout propos, que le Directoire va prescrire une revision générale des congés, tant pour les réfractaires comme moi, que pour ceux qui ont obtenu leur libération à prix d'argent. Mais, Ermeline, ce danger n'est rien. Que diriez-vous de moi, qu'en dirais^je moi-même, si je demeurais attaché aux douceurs de votre foyer, si je restais sourd à l'appel de la Patrie? Je n'ai donc pas balancé. En un mot, je me suis engagé dans un régiment qui va joindre la division du général Serrurier. Nous partons demain, au point du jour. »

La longueur de cette «déclaration avait épargné à Ermeline la surprise du choc final. Elle prévoyait le dernier mot depuis la première phrase. Elle ne récrimina point. EUe ne songea qu'à tomber avec grâce. Deux larmes lui montèrent aux yeux, mais ne s'échappèrent point de ses paupières ; et elle dit en souriant, d'une voix qui s'altérait à peine : c( Eh quoi? mon ami, nous allons donc nous quitter.

— Ermeline, dit-il avec une certaine agitation, il le faut. »

II attaqua de nouveiaii sa pièce de volaille, mais sans aucun appétit. Alors il but une grande tasse de thé, jeta sa serviette, et reprit son discours interrompu.

« Ermeline, je vais partir, peut-être pour bien longtemps, qui sait? pour toujours. Le lien qui nous

unit va devenir, s'il subsiste, plus imaginaire que réel ; et, quand môme, il vous gênera. Vous ne manquerez de rien, je le sais : mais une femme ne peut vivre sans l'appui et la protection d'un homme, je pars... »

Elle fit un geste.

« Oh! je ne doute point que votre délicatesse donne au souvenir du passé — oserai-je dire : au regret? — les quelques semaines, les quelques mois qui sont convenables. Mais je connais les nécessités de la vie et le douloureux devoir qu'elles m'imposent. Il faut, Ermeline, que cette séparation soit complète. Je pense que vous vous rangerez à mon avis, et que vous voudrez bien tout à l'heure me suivre à la Municipalité, afin que notre divorce y soit prononcé avant mon départ. »

Il se leva, en signe de décision. Mais cette mani* festation d'autorité n'était pas utile : Ermeline n'objectait rien. La voyant si résignée, il n'osa plus s'éloigner, comme il en avait eu l'intention, jusqu'à l'heure de partir ensemble pour la Municipalité. Au lieu de gagner la porte, il fut vers la cheminée, prit une chaise. Elle vint s'asseoir en face de lui, comme si elle recevait sa visite.

Deux heures s'écoulèrent ainsi, très cruelles pour Ermeline, mais également et doucement cruelles. Elle pensait fort peu. Elle ressemblait à ces personnes qui attendent dans une chambre voisine le

dernier soupir d'un mourant, et dont le chagrin demeure suspendu tant que Tagonie n'est point achevée. Elle assistait à l'agonie de son amour, qu'elle savait condamné sans appel. Elle n'était donc plus, comme cette nuit, partagée entre le doute et l'espérance. Elle ne faisait plus qu'attendre la Qn, et mesurer le temps qui passait.

Louveau, lui, était comme l'héritier impatient ; et tandis qu'Ermeline, morne, les yeux fixes, n'éprouvait aucun besoin de parler, il ne savait lui-môme comment retenir la volubilité de sa langue. Pour se détendre un peu, il se mit à lui raconter l'irruption des soldats au bal, de la même voix lente et persuasive qu'un maître qui s'adresserait à un enfant. Il entra même dans les menus détails touchant sa journée d'hier, avec le laisser-aller affectueux et cet usage des plus insignifiantes confidences, qui règne dans les ménages très unis. Elle fut touchée ; et en rougissant elle lui avoua qu'elle avait veillé toute la nuit.

(( Je ne me doutais guère, dit-elle... » Elle n'acheva point. Elle fut gênée d'avoir changé ainsi le ton de l'entretien. Tous deux ensemble levèrent les yeux vers la pendule, et l'heure, bien que matinale encore, ne leur parut pas indue.

On leur appela un fiacre. Ils descendirent Tescalier vivement : ils avaient hâte d'en finir avec les formalités. Mais cette dernière station fut plus longue.

plus pénible qu'ils n'avaient imaginé : car ils durent passer à leur tour après de nombreux couples qui se désunissaient comme eux. Toutefois ces exemples répétés atténuèrent pour Ermeline l'effet même de la cérémonie, et elle eut peine à s'y intéresser plus, lorsqu'il s'agit d'elle-même, qu'auparavant lorsqu'il s'agissait d'inconnus.

Quand ils remontèrent en voiture, ce fut elle qui eut besoin de parler. Louveau ne savait plus que lui répondre. A la porte de leur maison, il se précipita pour lui offrir la main, et aussitôt lui dit adieu. Elle demeura suffoquée : « Mon Dieu ! dit-elle , me quitterez-vous ici? Ne monterez-vous pas quelques instants, jusqu'à l'heure de votre départ? »

Il s'excusa maladroitement.

« J*espère, balbutia-t-elle, ne se contenant plus, que si vous revenez quelque jour à Paris, vous m'avertirez... Vous ne me priverez pas a jamais de votre vue? Cela serait trop cruel. Vous reviendrez ici, Frédéric?

— Certainement, dit-il d'un air plus maussade encore, toujours avec le plus grand plaisir. »

Des gens allaient et venaient. Des indifférents passaient au travers de cet adieu bizarre et déchirant fait à même le trottoir. Ermeline sentit que ses Jarmes allaient jaillir ; elle s'élança dans l'escalier en poussant une plainte bruyante. Elle était saisie d'autant de surprise que de chagrin, comme si elle

n'eût rien compris à ce qui s'était accompli précédemment, et que son mari vînt, à l'improviste, de rompre avec elle en pleine rue.

Elle courut à sa chambre, en jetant les portes. Elle ne voulait plus y voir clair : elle arracha les rideaux de leurs embrasses, et de nouveau la chambre fut close, sans ouvertures, sans issues. Mais Ermeline n'y prenait plus garde. Elle appartenait tout entière si Témotion présente. Et elle pleurait comme un enfant.

Comme un enfant. Sans plus d'idée; et même sans savoir pourquoi. Son âuie était vide : il n'y restait plus d'autre image que celle des pleurs qu'elle répandait. Elle ne vivait plus que par la conscience de ses larmes. Elle était comme un fleuve qui se sentirait couler et s'échapper à lui-même en débordant. Elle n'avait même pas le nom de l'infidèle sur les lèvres. Le gémissement qu'elle émettait d'une façon continue, était inexpressif et à peine humain.

Comme un enfant égaré, elle eût éprouvé le besoin de se raccrocher aux premières basques d'habit, à la première jupe venue, de s'en remettre entièrement à la première personne qui passerait, file avait peur aussi, car il faisait noir autour d'elle. Il ne se glissait qu'un filet de jour sous les rideaux violets. Et elle était si brisée, désarticulée par la douleur^ qu'elle n'aurait jamais eu la force de les rouvrir, ces rideaux. 11 fallait donc qu'elle appelât

Gertrude : et puis elle aimait Gertrude, elle n'avait au monde que cette fille, il fallait bien qu'elle Taimât.

Elle appela, mais d'une voix si faible, que certainement on ne pouvait pas Tavoir entendue. Alors elle se découragea tout à fait. Ce petit contre-temps fut pour elle le comble de l'infortune ; et elle se remit à pleurer si abondamment qu^un instant elle s'arrêta pour s'en étonner, pour se demander comment il pouvait lui sortir des yei^x une si grande quantité de larmes. Elle s'installa pour pleurer : demi-assise, demi*étendue sur le canapé ; sa robe glissait de ses épaules, elles-mêmes si gracieusement tombantes ; ses bras allaient à l'abandon; son visage se perdait parmi les humides boucles de ses cheveux ; ses yeux ruisselaient : c'était Byblis, à l'heure de la métamorphose.

Le temps passait, les dernières forces d'Ermeline semblaient se dissoudre. Dehors ce fut le crépuscule. Elle le devina et elle en subit les influences calmantes, bien qu'elle fût artificiellement plongée dans une obscurité plus profonde. Mais lorsque décidément la nuit tomba et que les ténèbres furent irrémédiables, elle eut une crise nouvelle de peur. Et elle se trouva tout à coup des forces, d'in*croyables forces pour appeler*, pour crier; et au cri épouvantable qu'elle poussa, Gertrude accourut enfin avec des lumières.

Ermeline d'abord ne la reconnut pas. Puis elle ne se sentit pas rassurée le moins du monde par la présence de cette servante. De grands frissons remontaient le long de son corps. Elle se renversait, elle s'étirait, elle se tordait presque. Et elle répétait avec insistance : « Appelle! Appelle! » Il lui fallait une autre personne, — qui? elle ne savait pas, mais quelqu'un, la personne qui lui inspirerait confiance. Et Gertrudft qui restait là effarée, se demandant que fiiire, ayant peur aussi avec cette folle. Et brusquement elle se sauvait, folle elle-même. Elle descendait l'escalier. Et puis, comme elle songea que son maître était un soldat maintenant, cela Tinduisit à se ressouvenir qu'une femme, au deuxième étage, avait un amant tout jeune qui portait un uniforme. C'est à cause de cela qu'elle remonta les deux étages, qu'elle heurta violemment à cette porte.

Ermeline est calme. Elle se ressaisit. Avait-elle perdu connaissance? Elle ne sait plus. Maintenant elle est allongée sur son lit, et si détendue qu'elle a le sentiment d'être grandie. Comme elle est à la renverse, elle regarde le ciel du lit, et ne voit rien autour d'elle. Mais elle entend. La voix, comme les couleurs, agit sur les cerveaux malades, et ce sont les deux voix qu'Ermeline entend qui l'ont ainsi parfaitement calmée.

Il y a une voix de femme, une voix pleine, musicale, un peu basse, et d'abord l'autorité de cette voix a brisé les nerfs d'Ermeline. Oh ! ce n'est certes pas une femme pareille à elle-même, qui est entrée ici. Ce n'est pas une sœur et une consolatrice. C'est le protecteur qui lui manquait. Depuis que cette voix a parlé, Ermeline n'a plus peur.

Mais tandis que cette voix la réconfortait, une autre voix Ta caressée. Celle-ci est la voix d'un homme, d'un homme à peine adolescent. Ermeline aimerait à le voir; et elle le pourrait si facilement : elle n'a qu'à tourner la tôte. Mais elle se plaît ellemême à prolonger son incertitude et à se figurer l'inconnu avec sa fantaisie. Elle fait comme les gens qui, au lieu de décacheter une lettre, interrogent l'écriture de l'enveloppe.

Une chose lui fait beaucoup de bien : depuis qu'elle est ainsi calme et que les deux autres n'ont plus à s'empresser autour d'elle, tout en restant là pour la veiller ils ont repris leur entretien. Ils parlent un peu bas, mais elle devine la douceur des paroles qu'ils se murmurent. Amants? Sans doute. Camarades plutôt, d'une camaraderie ambiguë. Un désir lui vient, avec un peu de jalousie, d'intervenir dans cet entretien aussi vif que tendre. Elle résiste encore. Elle veut d'abord connaître leurs noms. Enfin elle entend le jeune homme qui donne à la femme un nom extraordinaire, un de ces

noms de guerre empruntés à ranliquilé, et qui étaient de mode alors : Voluinnie. Volpmnie lui répond en l'appelant tour à tour d'un nom de famille et d'un petit nom, tantôt Souberbielle, tantôt Henri.

Ermeline, décidée enfin, se tourne, et au bruit qu'elle fait, Voluinnie, Souberbielle, sont aussitôt près de son lit^ chacun lui prenant une de ses mains. D'un grand regard étonné, elle les examine, pour n'avoir plus à y revenir et les connaître d'un seul regard. Les voilà tels qu'Ermeline s'attendait bien à les voir. La femme est une guerrière, masque irréprochable de Pal las, qu'anime une expression souveraine de hardiesse et de bonté. Lui, c'est toute la grâce de l'adolescence, et tel est le désordre de son costume que n'y retrouvant plus la mode ni la date de l'actualité, on pourrait le prendre, aussi bien que sa compagne, pour le charme ressuscité d'une époque très ancienne. Mais Ermeline songe à son propre désordre, au négligé où cet enfant l'a surprise. Elle jette à la dérobée un coup d'œil de pudeur éperdue sur sa robe qui lui échappe et qui s'entr'ouvre. Elle n'ose plus relever les yeux sur Henri qu'elle devine rougissant lui-môme. Mais quoi? c'est un enfant. Elle cherche les yeux de Souberbielle : ils se baissent plus timides et plus alanguis que les siens. Elle savoure sans méfiance la volupté insaisissable et inavouée de cette émotion,

iiëme d'un sourire de malernité.

lie s'esl écarlée. Elle donne à ilions nellcs et inélhodiques :

ecrétaire d'un cotnnaissaire des lui ce soir même pour Nice où il de l'année, Voluninie, pour le le suivre à une demi-journée en nain à l'aurore. Ermeline veutrat qu'elle a tant pleuré? Vo- — On s'embarquait sans plus de : où les voyages étaient, aventuts : on se jetait dans une chaise rser la France, sans prendre le caquets, et avec les vêtements corps.

s sont des vêtements d'homme mie le sait bien, elle qui, depuis i l'uniforme à la suite des arurchasser Louveim, Ermeline a tnsail plus à lui. Elle y penscj : à présent ni chagrin, toute à nés lui. Pourtant elle ne s'oc- 1 toujours la niarn prise dans la e. C'est Voltimnie qui retourne Ile dans les bardes de Frédéric, e peut-elle s'habiller de l'ample eurî Sa taille se rapporterait )erbielle. Pour l'essayer à Errae-

line, il se dépouille de son habit. Son cou mince est dégagé, les manches de sa chemise, qui à chaque geste se relèvent, découvrent un liras charmant : c'est Chérubin. Mais c'est Eruieline et non Chérubin qu'on accommode : et elle s'anime au jeu, tout en ne s'aidant point, en se laissant manier avec la nonchalance des convalescents.

Mais c'est assez, huit heures approchent, Souberbielle doit partir. Volumnie le renvoie. Ermeline est témoin de leur dernier embrassement. Aussitôt elle abandonne à Henri ses deux mains qu'il baise, qu'il dévore de baisers. Et puis Ermeline reste seule avec sa nouvelle amie, sa compagne de demain et de tous lesjours désormais. Elle est tranquille, mais retombée à la tristesse morne. Heureusement elle est rompue, le sommeil Tabat.

Le lendemain, elle est éveillée par le bruit de sa porte qui s'ouvre. Il fait encore nuit. Volumnie est là debout, prête, vêtue de ces habits d'homme où elle semble plus à l'aise. Ermeline se lève, comprenant à peine qu'il est l'heure. Elle a l'estomac serré comme aux lendemains de jeûne ou de grands chagrins, la tête lourde : c'est bien tôt pour -se lever. Mais elle avise ce costume de Souberbielle que Volumnie lui a descendu. Elle hésite. Elle se décide à le revêtir, avec une pudeur qui la fait se détourner de celte autre femme, si peu femme. Et quand elle est habillée complètement, elle se trouble davantage. 11

is'^;-

lui semble que ces vêtements la possèdent et la caressent : ils sont comme une douce tunique de Nessus où elle a emprisonné tout son corps pour jamais. Elle descend l'escalier à pas assourdis, et si gauche, si féminine sous ce travesti, que Volumnie, reprise de la gaieté folle d'hier soir, essaie, mais en vain, d'en réveiller les éclats chez sa compagne, ce matin sérieuse et pénétrée.

Beaucoup d'heures avaient passé ; mais il ne paraissait point à Eruieline que la présente journée fût très différente de Tincohérente journée d'hier. Ses idées, toujours en fuite les unes devant les autres, ne faisaient que lui traverser Tesprit. Toutefois, leur course continuait plus lente, plus régulière surtout, rythmée au trot cadencé des chevaux. De plus, au lieu d'être toute prise par des émotions et par des sentiments Ermeline n'était plus étourdie que d'images matérielles déûlant aux portières de la voiture. Leur succession trop rapide encore lui donnait toujours le vertige, mais un vertige atténué comme à dessein pour ménager une transition ; et elles avaient aussi une sorte de vertu curative, car les paysages sont des remèdes.

Après deux heures de trajet nocturne et de somnolence continuée, après d'autres heures crépusculaires, également plutôt dormies que vécues, la forêt

•TV"^i< ; " • -, '••■'^ ^. - - jr i^t^?^ •* ^ « .i»|r^

de Fontainebleau, comme une médication tout de suite violente, avait brusquement attaqué les nerfs d*Ermeline avec sa majesté silencieuse. L'apaisement des forêts est contagieux : et celle-ci que ne trouble ni le murmure d'une source ni le cri d'un oiseau, trop luxuriante cependant pour suggérer les images de la solitude et de la dévastation, réalise irréprochable ment Tidée d'une existence végétative. Les arbres étaient nus ; les roues s'attardaient à l'épaisseur des feuilles sèches, entassées en tapis.

Après ce premier coup porté, ce fut la nourriture légère de cette campagne française, plaines fertiles encadrées de peupliers en rideaux, petits tableaux tout composés, faciles à comprendre, et qui se présentent dans leur plus grand charme quand ils se détachent sur un ciel très pâle -^ pâle comme était le ciel aujourd'hui.

Ermeline les regardait, successifs et toujours pareils. Elle les regardait fixement. -Elle n'était occupée que de ces apparitions aimables, qui semblaient travailler, avec des précautions infinies, à remettre la paix dans son âme. Elle songeait si peu aux autres choses extérieures, qu'elle n'adressait pas même à sa compagne une parole de politesse. Elle se repliait si peu sur elle-même, qu'elle n'avait, pour ainsi dire, plus conscience de son corps. Elle ne pensait plus à ces vêtements d'homme qui l'avaient si bizarrement affectée ce matin.

ERMELINE .S5

Mais quand les paysages vers le soir, se brouillèrent, quand la buée des glaces, achevant d'en effacer les fantômes, s'interposa entre les regards d'Erineline et la nuit, il faillit enfin qu'elle se rencognât dans la voiture ; et du même coup elle rentra en elle-même. Elle n'y voyait guère plus qu'à travers une vitre ternie ; mais elle devinait, par délace fragile obstacle, la nuit en elle comme dehors, et elle se représentait rindétermination de son être sous la forme d'un espace ténébreux et sans limites, où je ne sais quoi d'invisible et d'à peine réel tournoierait. Elle avait un effroi de plus qu'hier, l'effroi d'aller toujours et de s'enfoncer dans l'inconnu, sans autre compagnie qu'une inconnue. Rien ne lui mesurant plus la rapidité de la course, son imagination en exagérait les allures jusqu'à une accélération fantastique. Les deux femmes devaient voyager toute la nuit : elles ne s'arrêtaient qu'à Màcon.

Ermeline, de ses yeux agrandis par l'effort qu'ils faisaient pour voir, fixa hostilement Volumnie. Elle se méfiait de cette femme qui l'avait emmenée sous un prétexte et sans que l'on comprît bien pourquoi. D'abord on ne la connaissait point : Ermeline voulut la connaître, elle en avait bien le droit. Est-ce que par hasard l'autre dormait? Elle-même, brisée de fatigue, mais trop excitée pour dormir, se révolta contre ce sommeil qu'elle jalousait aussi. Et d'une voix impérieuse, Ermeline, qui, toute la journée ,

'-^*'-^-OTVT»'.' ••??*•' 'T»^^r M^i .l^«|P17U(,W>fi ■»'

aux relais, aux repas, n avait presque rien dit, ou parlé comme une absente, somma Voîumnie à brûlepourpoint de lui annoncer qui elle était :'elle faillit lui demander de raconter son histoire, mais le romanesque de la question, posée en ces termes, lui parut jurer avec la réalité poignante de la situation, et en fin de compte, elle tourna sa phrase autrement. De Tautre coin d'ombre où siégeait Voîumnie, la voix d'hier, la voix autoritaire et bienveillante parla. Ce fut d'abord mystérieux comme la réponse d'un oracle, qui vous arrive des profondeurs où le regard ne pénètre pas. Mais les divers sens se viennent en aide et se complètent : à peine Voîumnie eut-elle parlé qu'Ermeline réussit à la voir. Elle vit surtout la carrure masculine de ses vêtements. Elle recouvra aussitôt Tassurance et la quiétude que la seule présence de cette femme virile suffisait à lui procurer. Elle reprit alors les manières féminines qui lui étaient naturelles. C'est avec une aflectueuse inflexion et presque de la coquetterie qu'elle pria Voîumnie de se faire enfin connaître. Intimes de fait, elles s^ignoraient encore. Que savait d'elle Ermeline, sinon qu'elle était sa voisine, qu'hier elle l'avait soignée, avec ce jeune garçon, et qu'aujourd'hui elle l'emmenait à la poursuite de son mari? A cette parole, Louveau fit une rentrée brusque dans la pensée d'Ermeline, et il y apparut incolore comme le souvenir d'un mort. '

Page 1