VJ
redescendît dans la me. Elle n'ayait aucune idée de ce qu'elle devait faire. « Contente? > lui demanda son guide en souriant, et il lui tendit sa main ouverte. Elle y laissa tomber une pièce de monnaie, et remarqua : <c Tiens... il ressemble i Souberbielle. »
Elle se dirigea ensuite vers le lac, marchant au hasard, pas même droit. Le paysage lui fut masqué, ainsi qu'à Frédéric le premier jour, par des brouillards. Et puis, la nuit tombait déjà. Ermeline eut froid, elle eut faim. Elle revint à l'auberge, tranquillement, et se fit servir à souper. Elle aurait eu dessein de passer à Desenzano tout le reste de ses jours, qu'elle n'aurait pas davantage pris son temps.
Mais au milieu du repas, la volonté de partir lui fut suggérée soudain. Elle interrogea la servante : « Quelle est la distance de Vérone?
— Dix lieues.
— II faut un peu plus de trois heures », calculat-elle et elle ordonna qu'on avertit son voiturin : elle comptait se mettre en route au sortir de table. Mais le voiturin, qui avait traité pour venir jusqu'à Desenzano, s'en était retourné depuis longtemps. Ermeline ne souffrait aucun retard. Il fallait qu'elle partit sur-le-champ, et qu'elle arrivât cette nuit même à Vérone. Elle irait plutôt à pied.
L'aubergiste complaisant se mit en quête d'un véhicule : car Ermeline voulait partir, mais elle ne
faisait rien par elle-même pour rendre so possible. Au bout d'une beure, l'aubergiste il n'avait trouvé ni cheval, ni voiture, ni Ermeline restait atterrée, les yeux fixes, li garçon de quinze ans à qui elle avait pai place, vint à elle et lui déclara qu'il la ci bien, lui, si elle voulait : il n'avait peur,, nuit, ni de la guerre ; et ses parents possédi carriole.
« Va la cbercber, » dit-elle. Elle lui d l'argent tout de suite ; puis elle eut la far connaître son nom. Il répondit : « Je m'appi pello, Giovanni, u
11 revint plus d'une demi-heure après
l'argent, sa mère, son père surtout avaient h
refusé leur bidet et leur carriole. Enfin il
l'un et l'autre. La voiture était découverte,
planches à peine équarries, et disjointes. Il
qu'un coussin de cuir, et par terre de la pa
le cheval marchait bien. Ils partirent à di
du soir, au milieu d'un attroupement. Un vei
souillait. Ermeline était insensible à la bise
se souciait que d'aller vite. Pourtant elle
une minute la sensation du froid, mais par
tion, pgr pitié pour cet enfant qui était mal
" Tu grelottes », lui dit-elle. Il répondit :
^n claquant des dents. Alors elle exigea i
place dans la voiture, et qu'il conduisit, h
jetées par-dessus le siège. L'enfant refusa d'abord, par fierté, puis céda. Elle l'enveloppa, pour le réchaufier, dans un pan de son manteau. Il s'endormit contre elle. Elle lui relira des mains le fouet, et excita le cheval qui prit le galop.
 Peschiera, il y eut des difficultés pour passer. Les portes étaient fermées à pareille heure. Giovanni se réveilla et demanda : « Qu'y a-t-ii? » II essaya de parlementer avec le chef du poste, mais inutilement. Les voyageurs furent obligés de retourner en arrière et d'aller passer le Mincio à plus de deux lieues. Puis ils remontèrent vers la grande route, qu'ils joignirent au passage d'un hameau sans importance. Il y eut encore la traversée d'un village à environ une lieue plus loin. Ensuite, la route s'enfonçait droit dans une immense plaine, dont la nuit exagérait encore l'aspect de régularité : c'était des champs rectangulaires^ tous égaux, tous pareils, séparés par des lignes d'arbres tous de même hauteur et de même force. Une à une ces lignes parallèles de silhouettes venaient sur vous comme les lames d'un éventail qui se déploie; et en avant, sur la route, on ne voyait qu'un peu de l'haleine du cheval dans la lueur des lanternes rougies par le froid. Que les allures fussent ou non rapides, la fuite dans ces ténèbres paraissait vertigineuse.
Tout à coup le cheval se mit au pas. Le souffle lui manquait. Cependant il n'y avait pas apparence de
jnontée. Au même instant Ermeline perçut un bruit sourd et lointain. Elle crut d'abord que c'était le vent qui grondait. Mais non. Le vent était tombé. Elle eut cette bizarre et indéfinissable sensation qu'en entendait le froid. « Arrête, écoute, » dit-elle a Tenfant. li éleva la main, le cheval s'arrêta court. Us écoutèrent. Le cheval écoutait aussi, car il dressait les oreilles et levait le nez. Puis il s'ébroua violemment. « Chut! » fit le garçon; et comme si la bête eût compris, elle termina son ébrouement par une série de petits grognements étoufifés. Ils écoutèrent encore. Ils crurent d'abord qu'ils se trompaient, que la campagne était silencieuse. Puis ils s'étonnèrent de l'avoir cru, car ils entendaient maintenant ce grondement d'une façon si distincte que cela semblait venir de tout près.
Le petit, si brave au départ, se mit à trembler. Ermeline cria : « En avant. » Et il dut obéir. Elle l'injuria, parce que le cheval ne trottait pas assez vite. Il fit claquer son fouet désespérément. Le cheval reprit le galop. Et malgré le bruit du galop, malgré le bruit de ferraille de la voiture, on entendait encore l'autre bruit, le mystérieux grondement.
Giovanni fit halte, brusquement. Il dit : « Je vois des ombres de gens à cheval. » Un chemin, à droite, coupait la route. Il s'y gara. Presque aussitôt, en eflTet, les pas d'une troupe à cheval s'entendirent. Ce n'était qu'une pointe d'avant-garde, sept cavaliers.
274 ERMELI^£
Les deux premiers allèrent en avant. Les deux suivants s'engagèrent dans le chemin, Tun à droite, l'autre à gauche de la route.
Ce dernier aperçut la voiture. « Qui vive? »
cria-t-il. Ermeline répondit : « Je suis la femme d'un officier français. f> L'homme appela son maréchal des logis, qui prit une lanterne de la voiture et la mit sous le nez d'Ermeline. Elle répéta : a Se suis la femme d'un ofGcier français. » L'homme penché du haut de son cheval, retournait la paille avec la pointe de son sabre, soulevait les coussins. Il fouilla l'enfant, puis porta la main sur Ermeline. € Laisse-la, dit le basrofficier, c'est une femme. » Le cavalier qui avait reconnu l'autre moitié du chemin, revint et dit brièvement : « Rien de suspect. y> Alors, la troupe se reforma en colonne, et partit sur la route au grand trot.
« En avant! )> dit Ermeline. Mais Giovanni mit du temps à rajuster la lanterne, à reprendre ses guides. On entendit de nouveau les pas sonores d'une cavalerie, et tout un escadron passa.
Enfin la route fut libre. Ils repartirent. Quelques minutes après, l'enfant cria : a Regardez. » Ermeline se dressa derrière lui et vit quelque chose comme une muraille plus noire que la nuit. On entendait le bruit d'un pas collectif, cadencé; mais cette muraille qui marchait, ne semblait pourtant ni avancer, ni reculer. Puis tout à coup, elle fut dans le rayon
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lumineux des lanternes. On vit toute la face éclairée d'un rang d'infanterie. « A droite I » commanda une voix. Giovanni gara la voiture. Ce rang passa, puis un autre, et à une faible distance, deux autres, et ensuite deux autres encore, et le défilé ne finissait plus.
« Qu'est-ce done ? demanda Ermeline effarée.
— Eh! répondit en ricanant le petit, avecTempressement des gens de sa race à prendre parti contre les vaincus, c'est toute la garnison française de Vérone qui fuit. »
Ermeline lui jeta un regard de mépris indicible. Dans le chaos de toutes ses idées, son pointilleux patriotisme se retrouvait. « Suis-les, » ordonna-t-elle simplement.
Jl fit tourner le cheval et repartit au pas le long de la colonne. Mais on venait de commander halte et repos. Les soldats avaient formé les faisceaux et rompu les rangs. Ils étaient assis ou couchés sur les talus de revers. Pas un ne parlait. Pas un ne fit attention à Ermeline. Elle attendait^ frémissante mais sans pensée, que la marche reprît. Elle n'avait même pas songé que Louveau était parmi tous ces hommes et qu'il suffisait d'une chance pour qu'elle le rencontrât ; mais confusément elle était sûre que son sort allait se décider.
Quand la voiture fut revenue au point de croisement du chemin, Ermeline put constater que la tète
de la colonne s'était arrêtée justement là. Au même instant, des commandements à voix sourde furent répétés de loin en loin dans toute la profondeur de Tarmée. Ce fut ensuite le cliquetis, le pétillement des fusils quand on rompt les faisceaux. Ermeline tressaillit, comme au bruit d'une décharge. Les rangs furent aussitôt reformés. La marche reprit. Mais la première compagnie, au lieu de poursuivre en ayant et de front, s'engagea par le flanc gauche, dans le chemin. La seconde fit de même et ainsi toutes les autres. Et chaque fois qu'une compagnie nouvelle recevait le commandement inattendu de quitter la grande route de la retraite pour revenir en arrière par un biais, un frisson courait parmi tous les hommes, perceptible comme un bruissement de feuilles, révélant dans cette multitude tout à Theure funèbre, l'intelligence du hardi mouvement et l'allégresse anticipée de la victoire.
Ermeline comprenait aussi, dans sa netteté géométrique, ce mouvement tournant qui devait le lendemain, après une retraite feinte, ramener Bonaparte sur les derrières d'Alvinzi, au champ de bataille d'Arcole. Et d'abord son patriotisme en triompha. Elle dit au gamin : « Tu vois bien qu'ils ne fuient pas. » Une voiture de cantine passa contre la carriole très vite, frôla les roues. « Marche donc^ » répéta Ermeline à Giovanni.
Ils avancèrent au pas fatigué du cheval, se mainte-
nant toujours, à la hauteur du même rang. Comme la route était redevenue droite, on voyait bien, en avant et en arrière, la masse ténébreuse des bataillons. On n'entendait toujours que la cadence du pas, qui était à présent relevé^ dispos et résolu.
Tout se simplifiait pour Tentendement d'Ermeline, parmi cette grande rareté d'impressions. Précédemment, à travers les aventures de son voyage, elle n'avait senti autre chose que Faction d'une force qui l'attirait ; il ne lui restait de même à présent qu'une seule idée, c'est qu'elle avait touché au but. Et au moment où elle se lançait dans la plus hasardeuse des entreprises, elle goûtait les joies paresseuses du succès et de la sécurité. C'est un peu plus tard qu'elle pensa directement à Louveau. Elle se représenta enfin qu'il était ici et tout près d'elle, bien que perdu entre ces hommes ; mais elle ne s'avisa point qu'elle pouvait, en courant le long de la colonne, le voir. Môme, elle était si fortement frappée par cette unité d'une armée en marche où les individus ne comptent pas, que peut-être, si elle avait vu Frédéric à son rang, elle n'eût point osé l'appeler à voix haute, et se fût contentée de suivre en le dévisageant.
Et de nouveau oubliant son mari, elle eut Tétrange sentiment qu'elle n'était point partie à la poursuite d*un seul homme, mais à la poursuite de l'armée, qu'elle l'avait rattrapée enfin, et qu'elle marchait patiemment au flanc des compagnies, guettant un
intervalle pour s'y glisser. Alors les toiles de fond de sa mémoire se déchirèrent, et elle revit TErmeline d'autrefois, rErmeline excommuniée dans cettechambre de Paris drapée d'une soie demi-deuil, dans cette chambre sans issues et sans fenêtres, dans cette chambre absolument close et séparée. Et si obscure que fût sa conscience, il lui parut que ce ressouvenir lui était suggéré par un contraste, parce que la prisonnière évadée, ayant elle-même levé son interdit, n'avait plus aujourd'hui qu'un pas à faire et qu'un geste pour reprendre victorieusement sa place dans le sein de la communauté.
Fatiguée, et de plus bercée par les monotones alternatives de ces impressions et de ces pensées peu diverses, Ërmeline était à chaque'minute sur le point de succomber au sommeil. Plusieurs fois ses yeux se fermèrent, et aussitôt se rouvrirent, à la brûlure, sur ses paupières, du froid qui devenait plus aigre vers l'aube. Mais dès qu'elle s'aperçut que le jour était proche, par habitude elle n'eut plus sommeil. A gauche de la route, une blancheur s'élevait, plus opaque et plus merveilleusement candide que celle des glaciers. C'était un brouillard, mais si velouté, si pareil à une lourde étoffe, qu'il ne donnait point à la vue les idées de l'humidité ni du froid. Ërmeline reconnut que la plaine de ce côté était légèrement déclive. Elle devina que l'Adige y coulait, non loin sans doute, mais invisible. Les taillis qui s épaississaient au voisi-
nage du fleuve se dessinaient en noir sur le brouil lard blanc avec une nelleté délicate.
Puis en arrière apparut une autre blancheur, celli d'un sommet couvert de neige : une petite tache, s prodigieuse d'éloignement et d'élévation, qu'elle avaii l'air dans l'infini comme une étoile. Puis des coUinei plus modestes, sur l'autre rive du fleuve, commen' cèrent à marquer leurs crêtes légères comme avei une cernure d'aurore. Puis à chaque regard ei arrière, à chaque regard de câté, Ermeline vit jaillîi d'entre les vapeurs, des sommets de montagnes e des sommets d'arbres. On eût dit une région de U terre longtemps recouverte par les eaux et qui lentement émergerait : car les brumes, après s'être partout répandues, s'enfonçaient dans le sol peu à peu,
Bientôt les hommes eux-mêmes n'y furent plu; noyés que jusqu'aux épaules, et leurs faces d'abort s'éclairèrent, comme s'étaient éclairés les sommets Et Ermeline frappée par cette prestigieuse analogie perdant quelques minutes le sens des hauteurs comparatives, les vit à la lettre plus grands que nature géants, égaux aux montagnes, égaux à la majesté di paysage.
firusqueraent il Qt jour, et les géants se rédui sirent à la taille médiocre du soldat français. Mali toute l'armée, d'un bout à l'autre, se mit à parlei dès qu'elle vit : et ce fut d'un effet saisissant. Tou ces hommes qui, silencieux durant la marche d
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nuit, avaient donné à Ermeline, aussi proprement que possible, l'impression des pièces d'échiquier, furent à l'improviste des vivants, qui parlaient haut et clair dans le matin .
Toute la vision d'Ermeline en fut immédiatement changée. Il lui sembla que son âme fatiguée subissait un réveil étourdissant et pénible. Après les sensations raréfiées et si facilement intelligibles de cette nuit, elle retombait dans toutes les complications de la réalité diurne. Elle ne concevait plus l'unité de cette armée, mais la multitude de ces hommes, et sa raison s'y affolait. Elle ne comprenait plus les mouvements. Elle ne se comprenait plus elle-même, reprise et tiraillée par la multiplicité incohérente de ses sentiments, de ses hésitations et de ses peurs; cessant d'être l'inconsciente qu'une force magnétique agit, et qui, pour obéir, passerait au travers du feu; n'étant plus qu'une femme sans défense, qui ne sait ce qu'elle fait ni où elle va. Car où allait-elle, où allaitelle et pourquoi sur cette route toute droite?
La route se borda de maisons accolées les unes aux autres comme dans une ville. Ce n'était pourtant qu'un village, et un village qui n'était qu'une rue, laquelle n'était elle-même que la route, mais élargie en cet endroit et spacieuse comme une esplanade, avec une petite église à chaque bout. C'était un village mal groupé, le commencement d'une cristallisation de village de part et d'autre de la route : un de
ces villages qu'on traverse et qui n'anè voyageurs.
« Le hameau de San-Giovanni, di l'enfant qui la conduisait.
— Tu connais donc le pays?
— Oui, dit-il. Elle se sentit alors n Toute la troupe, une, seconde fois, ai
Ermeline descendit de voiture, et osa s'i groupes. Elle avisa un officier tout jeu « Comme il ressemble à Souberbielle!
manie depuis liier de retrouver Soubeil:
Enhardie par cette ressemblance iilusi manda au jeune officier s'il ne conn sous-lieutenant Louveau. Il secoua la I ment. Cet échec suffit pour la découra monta dans sa voiture et voulut part avant. Mais à (juelques pas du village, ( encore et se tourna, pour voir si la tète mettait en marche. Bientôt elle vit de l< courir sur la place, puis les rangs se for biliser, elle entendit les commandemen vint sur elle. Et tous ces hommes qui jour, s'étaient mis à parler, se mirent furent d'abord des éclats de voix épars tents, puis tout à coup une cacophon:
et superbe, sans autre harmonie que 1' du rythme, scandé par la cadence du ps Plus tard, à la première fusillade qui I
oreilles, le saisissement d'Ermeline ne fut pas plus vif qu'à la soudaine explosion de ces chants. Ils lui révélèrent effroyablement Tintensité de la tempête qu'elle affrontait à Tétourdi, elle, femme. Quand le premier rang de soldats fut sur le point d'atteindre la voiture, l'enfant fouetta le cheval, et il parut à Ermeline que c'était la poussée de cette multitude qui la faisait malgré elle et inéluctablement avancer. Elle n'avait pas plus de volonté ni de résistance que la feuille sèche dont le vent se joue.
L'armée hurlante et joyeuse se développait sur la route : et la route était pleine de charmantes surprises, et se diversiCait à tous les pas. Maintenant, des peupliers bas l'ombrageaient à droite, et on décou« vrait par delà une campagne boisée comme celle de la Loiiibardie, sillonnée comme elle de canaux étroits et de ruisseaux fins. A gauche, beaucoup de petits arbres décelaient le voisinage du fleuve, sur un terrain plus inégal. L'armée hurlante et joyeuse se développait sur la route : et ensuite, pendant très longtemps, la route fut toute droite. Elle coupait des herbages perlés de rosée, moelleux à l'œil, et d'un vert cru comme au printemps. Des rideaux de peupliers s'y déroulaient suivant de capricieuses courbes. On les voyait, on les comptait à travers leur transparence jusque très loin, et cette succession donnait au paysage une profondeur illimitée.
Après cela, ce fut encore la campagne de Lom-
barclie : on aurait pu croire que la retraite avait tinué, et que l'armée en fuite arrivait dans les i rons de Milan. Mais cette campagne était dés sans une ferme, sans un paysan : elle ne révélail par sa culture ses habitants invisibles. Plus l'armée traversa un misérable hameau de sep huit feux; mais toutes les portes des maisons éli closes, et pas une tète ne se iDOntrait aux fenè Plus loin, on en dépassa un autre, mais qui éti quelque dislance du chemin, et disséminé sou saules. Puis la route devint tortueuse, et la campa d'une végétation luxuriante. De l'eau claire co dans les fossés, et des canards de Barbarie y gliss: parmi les feuilles planesdes nymphéas. C'était coi un coin de parc; d'arbre en arbre, des vignes daient en festons. Giovanni empoigna au pas une grappe flétrie que les vendangeurs avaient bliée.
Puis des maisons apparurent de loin en loii bientôt des maisons en groupe, d'un seul côté c roule, à gauche. Vis-à-vis surgissait une église, le campanile était une tour carrée, coiffée d'un peau conique très bas, que flanquaient quatre p obélisques surmontés de boules en pierre et de c en fer. Et les troupes dépassèrent le village; la ture d'Eriiieline les suivit ; mais elles quittaiei roatQ frayée. Erineline mît pied à terre, dit à fanl : , Q^ sommes-nous? »Il répondit : « A Rom
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Alors elle s'éloigna et s'en retourna vers Téglise.
Mais elle revint aussitôt sur ses pas, ressortit du village, et arriva enfin à un endroit d'où l'on voyait, au flanc de la route, une muraille eq terre couverte d'herbes, pareille à un rempart de ville. Une à une, les compagnies escaladaient cette muraille et disparaissaient derrière. Derrière, que s'y passait-il ?Ermeline avait l'inquiétude et l'effroi de ce mystère, mais elle ne pouvait pas se résoudre à grimper pour voir. Et toujours des compagnies, des bataillons, des demi-brigades montaient et disparaissaient. Et à la fin, Ermeline se trouva seule. Elle prit peur, elle courut à toutes jambes jusqu'à Ronco. Elle y retrouva Giovanni. Elle lui dit : « Quel est ce mur qu'on aperçoit de la route? » Un épouvantable fracas de ferrailles retentit, qui, plusieurs minutes, les empêcha de s'entendre, et l'artillerie, aux grandes allures, traversa le village : « Quel est ce mur? » dit Ermeline. On finit par comprendre qu'elle parlait de la digue élevée le long de TAdige. Quand elle sut que derrière ce mur un fleuve coulai t, il lui sembla que toute Tarmée venait de s'y précipiter en silence dans un prodigieux suicide. Alors elle remarqua le silence de mort. Dans l'unique rue de Ronco, sur la place de l'Eglise, il n'y avait. plus personne, personne qu'elle et l'enfant. Un grand nombre de chariots dételés étaient abandonnés çà et là, brancards en l'air.
Le canon tonna, et tout de suite avec une extrême
violence. Ils en furent d'abord soulagés : c'était un bruit; mais il leur parut ensuite que ce bruit venu d'autre part faisait plus morne le silence du village. Les rues qui auparavant étaient vides, leur semblèrent plus vides, les maisons plus hermétiquement closes, et les chariots plus abandonnes. Ils se mirent en quête d'un abri. Ils ne voulaient plus se quitter. Ils se donnaient la main.
Seule, l'église n'était point fermée. Ils n'eurent qu'à pousser la porte. Ils traversèrent la nef démeublée, et allèrent tous les deux s'asseoir sur la marche basse de l'autel. Ils ne se disaient rien. Ils écoutaient. Les coups se succédaient, lourds, sourds. Chacun, après un intervalle appréciable, était suivi d'un frémissement de toutes les vitres. Parfois, à un coup plus fort, quelque chose craquait, et deux ou trois fragments de verre, mais tout petits, tombaient d'en haut sur les dalles.
Ils écoutaient . Ils n'avaient pas devant les yeux les réalités d'une bataille, les évolutions de troupes, les chutes lamentables de morts et de blessés, le sang. Ermeline ne se représentait pas Louveau dans le carnage, et son cœur n'était pas en proie aux angoisses. Elle n'avait même aucun sentiment personnel d'appréhension. Elle écoutait ce bruit, qui n'était pour elle qu'un bruit, sans autre signification. Elle étudiait ce bruit, et son ouïe affinée devenait Duéri/eïwent habile à y distinguer des voix diffé-
rentes et ensuite à les reconnaître. Tout entière à ces sensations brutes, elle ne s'étonnait point de se trouver dans une église, avec un petit rustre qu'elle connaissait depuis vingt-quatre heures à peine. Us étaient tous les deux stupides et paralysés comme le bétail d'une étable qui brûle.
Cependant, après des heures, la faim les chassa de leur retraite. Il s'arrêtèrent à la porte un instant, étonnés de la sonorité plus criarde des coups en plein air. Puis, ils errèrent dans le village. Comme il n'y avait personne, il était impossible de trouver un morceau de pain : et leur faim devint une détresse. Ils se serrèrent, ils s'accotèrent l'un contre l'autre, et regardèrent droit devant eux, vers la roule. L'anxiété de la bataille les prenait maintenant. Que se passait-il, là-bas, dans cette campagne dissimulée?
Ils ne se représentaient toujours aucune image de sang et de mort. Leur anxiété n'était ni pitoyable ni humaine : elle venait seulement d'une machinale révolte de leur raison contre le mystère. Que se passait-il, là-bas? Une seule voix leur répondait, celle du canon ; mais ils continuaient, ainsi que dans l'église, à l'écouter sans la comprendre, sans se figurer que c'était la voix même de la bataille; et d'autre part, comme l'idée de mystère appelle par analogie celle de silence, cette bataille qu'ils ne voyaient pas leur semblait, malgré ces tonnerres.
effroyablement muette, comme les mêlées à Tarme blanche des temps antiques.
Alors ils consultaient le ciel, que ces continuelles détentes de l'atmosphère bouleversaient profondement. Les nuages, à toute minute, changeaient de forme et de couleur. Ils se njassaient ou ils s'étiraient , ils se déchiraient subitement, devaient fondre en brèves ondées, ou se précipiter sur le sol en durs gréions. Comme Theure du crépuscule approchait, les vapeurs qui masquaient le soleil se teintaient de lueurs d*incendie. Ce ciel, habituellement si pur même à cette fin de l'automne^ n'était nulle part franchement bleu. Lorsqu'un souffle en balayait les brumes et qu'il apparaissait à nu, il affectait des verts presque douloureux, maculés de taches rouges qui glissaient et qui coulaient lentement comme des larmes sanglantes à demi coagulées. Puis un rideau se tirait d'un seul coup depuis l'horizon jusqu'au zénith, un rideau violacé, tout uni, mais déchiqueté à la tête comme les créneaux de Vérone.
Ermeline et son jeune guide suivaient d'un œil attentif ces variations qui leur semblaient une série de signaux. Ils n'en possédaient point la clef, mais fascinés par cet énigmatique spectacle, ils ne se lassaient point de scruter Pinfini révélateur et inintelligible. Il ne se parlaient point, mais ils pensaient ensemble, rien qu'à se frôler. Ils restaient toujours accotés l'un contre l'autre, et ne bougeant pas, pour
ne pas exaspérer la souffrance de leur faim sourde. Ils savaient d'inslinct qu'à la moindre dépense de mouvement, leur faim crierait. Puis, par inconséquence, ils se décidèrent à marcher un peu, sans se détacher Tun de l'autre. Ils allèrent lentement, très lentement. Et ils arrivèrent à cet endroit de la route où Ton apercevait la digue entre les arbres. Cette vue réveilla un instant l'intelligence d'Ermeline. Elle se rappela la disparition de l'armée par là. Elle comprit qu*elle avait seulement quelques pas à faire pour voir par-dessus ce mur tout le champ de bataille peut-être. Elle détacha son épaule de l'épaule du petit. Elle s'avança, tentée. Gibvanni la suivit. Puis ils tombèrent au pied du haut rempart vêtu d'herbes. Il faisait froid, car la nuit venait.
Et Ermeline rampa le long du talus, avec une lenteur extraordinaire, avançant de quelques pouces toutes les minutes. L'enfant, prostré, ne faisait plus attention à elle. Soudain, les canons ne grondèrent plus. Il y eut encore quatre décharges d'infanterie, séparées par de longs silences. Puis ce fut le silence tout à fait. La nuit était venue.
Au bout de très longtemps, Ermeline frissonna, et comme si elle se réveillait, dit en sursaut : « C'est fini. » Elle se mit à ramper plus vite. Mais comme elle atteignait enfin la crête du mur, elle vit surgir — oh ! cela fut fantastique véritablement — un homme, et puis un autre : ils avaient des visages
barbares et charbonnés. lis passèrent, et d'autres vinrent, d'autres suivirent. Et Ermeline vit reparaître toute cette armée^ comme elle l'avait vu disparaître ce matin.
Elle eut l'œil tiré par la métallique blancheur d'un bidon, à la ceinture d'un soldat. Elle se jeta dessus pour boire, en poussant des cris c|e désespoir et d'attendrissement. L'homme s'arrêta, et sans dire un mot lui versa entre les dents quelques gouttes d'un liquide, qui la brûlèrent. Puis revenant comme d'un étourdissemetit ou d'un rêve, elle se trouva un morceau de pain dans les mains. Alors elle se mit à pleurer, et à craindre qu'on ne lui volât ce pain que quelqu'un lui avait donné. En même temps elle y mordait et en avalait une grosse bouchée. Elle se leva, courut se cacher dans l'église, mangea, et tomba par terre^ ivre, endormie. •
Malgré le froid glacial, malgré la dureté de sa couche, elle dormait : d'abord dans une inconscience absolue, et puis avec la conscience de lutter, de défendre son précieux somme contre des tentatives de réveil. Et tout à coup son sommeil fut déchiré, avec le bruit, dans ses oreilles, d'une étoffe qui se déchire. Elle dressa d'un mouvement tout son buste et, Bssise^ regarda autour d'elle.
Dajj^ J'oxnbre, des ombres se mouvaient. Des boïï^^ allaient et venaient, et il y en avait d'autres ^^Uck , depuis l'autel jusqu'à la porte : c^est de
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omx^ci que s'élevait un gémissement; mais on eût dit, dans la confusion de la nuit, que c'était l'église rile*méme qui gémissait, qui gémissait de toutes ses forces vers le ciel.
Ermeline se leva toute droite. L'église était comme un hôpital sans lits. Cette comparaison qui se fit ai elle, lui fit oompreiidre que les gens couchés par terre et alignés sur deux rangées étaient des blessés. En effet, tous les Ueesés q[ui avaient pu se trattier jusqu'à RcmeOi ou que l'on avait ramassés, on les avaient déposés là sur une maigre litière de paille. Il y en avait un de temps à autre qui expirait avec un grand soufOA rauque. Alors, deux hommes renl0vaient pour faire une plaee libre qui était occupée ^i^itôt. On rangeait les cadavres derrière l'autel, leç uns par*déssuà les autres. Ds s'étageaient en branlante pyramide* Le tas finit même par s'écrouler avec un horrible bruit de chute molle. ' Par instinct de femme, née garde*màlade et infirmière, et sans plus de pensée que la femelle qui lèche les blessures de son petit, Ermeline descendit vers tous ces soufflraats» afin de les soigner. Elle ne choisit pas. Un hasard lui désigna l'homme qu'elle secourrait et qu'elle réooiiforterait. Elle entendit un cri plus aigu. Elle se pencha vers celui qui l'avait poussé, lui souleva la tète, l'installa mieux, et s'accroupit à côté de lui.
< Où étes*vous blessé ? » lui dit*elle.
£RM£LINi: 29t
' Cette voix de femme étonna le soldât nn instant. Mais il était trop abattu pour poser des questions. Il se tut d'abord^ ensuite répondit : « Au bras. J'ai I^ bras cassé, i» Elle soupira et ne bougea plus.
(c Vous êtes toujours lA ? reprit-il*.
— Oui », fit-elle.
» Brusquement, la pensée de son mari Jui était rêve-* nue. Sans émotion, avec un peu de curiosité seule-' ment, elle dit : « Vous ne eonnattriez pas le souslieutenant Louveau? » Il répondit: « Non. 3» Elle insista, donnant le numéro de la demi-brigade où Louvéau était sous-Iieutenânt. Le soldat secoua la tète ; puià mélancoliquement il dit ces paroles singu* lières : « Nous sommes beaucoup de morts et de blessés. » Mais ces inquiétantes paroles ne troublèrent point Ermeline. Elle conclut seulement, comme si quelque chose raisonnait en elle iùdépendamment de sa personne même : « Peut-être bien qa'il est ici? » Elle distingua que le blessé faisait de son bras intact un geste signifiant : qui sait?
Us se turent longtemps. Puis Ermeline l'interrogea sur le succès de la bataille : « . Sommes-nous vainqueurs? » Elle exigeait une réponse précise, un oui ou un non. Quoiqu'elle n'eût point réfléchi à tout cela depuis hier^ elle se persus^dait maintenant que les Français étaient vaincus puisqu'ils avaient reculé. JLe soldat put l'informer mieux. L'issue; de la bataille était incertaine. Bonaparte n'était revenu à Ronco
passer la nuit, que pour savoir les nouvelles de l'autre année eonemie qui pouvait le surprendre par derrière. Mais les nouvelles n'étaient pas encore menaçantes, et on reprendrait l'oflensive deoiain. Quant au détail de la bataille, Eraieline apprit avec étonnement que ce soldat n'en avait guère saisr plus qu'elle-iuèuie. 11 s'était trouvé avec toute sa demibrigade sur UD large rempart de terre velu d'herbes et dominant le fleuve. Deux fois on les avait lancés en avant. La seconde fois, il avait perdu connaissance tout à coup. Ermeline se fit alors une idée générale des batailles : c'étaient de mystérieuses journées où tout ce qui arrive tient du miracle, et où l'on se démène sans savoir pourquoi contre un ennemi toujours invisible, peut-être fictif. Elle voulut ensuite connaître la forme et l'aspect du champ de batailla. Mais le soldat n'en avait vu que la digue où il était placé — au delà, de l'eau qui coulait, puis de la vase de marécage, et des hommes qui tombaient dedans. On voyait aussi, mais très loin, des montagnes tour À tftiir d^RniivAriM tni voilées par des brouillards et ie.
lit pour dire, d'une voix sou- ; « J'ai soif. »
larcha jusqu'à la porte de que dehors, sur la place, il y :1e sortit. Elle trouva une rernissée, qui était accrochée
iT:
à la fontaine. Elle pompa, d'un geste las, mais courageux et long, remplit la cruche, l'emporta dans réglise^ et se mit à chercher la place de son blessé, d'après des points de repère. Mais elle se perdit dans ses calculs. Comme elle restait là, une main brûlante saisit sa main, une bouche avide se tendit. Elle fit boire l'homme. Et puis comme elle n'avait pas de raison pour préférer l'un à l'autre, elle s'installa près de celui-ci. Pour qu'il eût la tète plus haute, elle lui Bt un oreiller de ses genoux.
<( Vous ne connaîtriez pas le sous-lieutenant Louveau ? dit-elle.
— Oh! si, fit l'homme: il y a bien longtemps qu'il a été tué, à Mondovi. *
t — Mais non, répliqua Ermeline avec humeur,
^ puisque je lai vu pour la dernière fois en août der-
nier.
— AlorS| c'était un autre », dit l'homme, indiffe- I rent.
'^ Elle se leva, s'éloigna. Et elle passa de l'un à
l'aufrd, distribuant l'eau fraîche. Ils flairaient tous, de très loin, qu'il y avait a boire, et ils se soulevaient, ils appelaient Ermeline. Et infatigablement elle allait, elle venait, elle sortait avec sa cruche vide, la remplissait à la pompe, et revenait.
La dernière fois qu'elle ouvrit la porte, il faisait jour, un pauvre jour terne, un pauvre crépuscule frileux. Elle entendit les roulements de tambour et
il»
les appels de clairon. Comme. elle restait deTant lâ porte de l'église et qu'elle en bouchait la sortie, des gens la bousculèrent pour passer: les moins blesaés d'hier s'étaient levés, ils allaient joindre leurs régi*ments. Ermeline, à cette minute, fut assez ludde pour comprendre et pour admirer. Des larmes coulèrent le long de ses joues ardentes ; et elle aima si passionnément ces héros qu'elle eut en eux pleine con^fiance. Elle saisit l'un d'eux par le. bras et lui dit : « Vous ne connaîtriez pas le sous^lieutenant Louveau? 3DI II ât signe que non et s'éloigna.
Elle vit se former les compagnies, les passa en revue avec soin, et ne découvrit pas. celui qu'elle cherchai t. Elle suivit l'armée sur la route, la vit comme hier matin escalader la digue et disparaître ; -mais elle eh conclut que l'armée reparaîtrait ce soir comme hier. Elle en conclut même que chaque jour, indé* finiment, ce serait ainsi. Et elle revint à la fontaine, emplit sa cruche, poussa la porte de l'église. Mais il faisait jour à présent : elle s'arrêta au seuil, épouvantée, 'i
Ce qui lui Qt horreur d'abord^ c'est que la paille où tous ces hommes gisaient n'était plus de la paillé^ mais un fumier sanglant. Un ruisseau rouge coulait entre les deux litières, le long de toute la nef, jusque dehors! Au fond, le tas des victimes jetées maintenant sur l'autel faute de place derrière, donnait h vision affolante d'un isacrifice humain. Le moneéBiU
I rfi'
infidrme se hérissait de jambes et de bras rigides. Ub cadavre s'était renversé la tète en bas, face à la porte, et demeurait ainsi accroché. Il battait l'air de ses deux bras ainsi qu'un chanteur éperdu, et le trou de sa bouche grande ouverte paraissait chanter en effet une marseillaise muette de la mort.
Mais plus lamentable encore que cette mort aux gestes violents, plus lamentable était la plainte de tous les blessés couchés à terre : car ils se tordaient le^ uns contre les autres, en géihissant tous, comme làe tordent dans' leur nid pèle-môle les petits oiseaux éclos d'hier, avec des cris pénétrants et menus (|ui contiennent toute la misère des êtres et toute la diour leur de vivre. Ërmeline eut les épaules secouées par un grand sanglot; puis elle reprit sa monotone distribution d'eau, ne sachant pas inventer de soins plus intelligents; mais au lieu de donner à boire comme cette nuit, par instinct brut, et avec une indifférence machinale^ elle était folle de pitié, elle pleurait sur tous, elle souffrait avec tous. / »
La canonnade recommença* Au premier coup, Ërmeline frisonna. Ah! hier, ce bruit qui ne lui représentait rien, n'était pour elle qu'une sonorité, de l'air remué. Mais aujourd'hui, elle savait. Chaque détonation remuait en elle un tel amas de funèbres images^ que c'était à en perdre la tète d'entendre ce "^^t. Elle n'entendait pas seulement : elle voyait* ^Ue devinait là-bas un hôpital en plein air, M^n
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autrement spacieux que celui-ci. Elle essayait de compter les coups et de supputer combien un seul pouvait tuer ou blesser de gens ; mais elle s'arrêtait stupide devant TeiTroyable multiplicité de la mort. Elle aurait voulu se cacher pour ne plus entendre et ne plus voir. Elle ne pouvait pas non plus rester ainsi : il lui fallait un protecteur, un homme. L'idée de Louveau l'assaillit. Ah! comme elle regrettait de ne pas l'avoir cherché mieux tout à l'heure! Elle l'eût suivi. Oui elle l'eût suivi sous les balles, et elle aurait eu moins peur l'ayant auprès d'elle dans un véritable danger, que seule ici dans un danger chimérique.
Tous ces malheureux qu'elle oubliait poussèrent une grande plainte. Alors elle se représenta pour la première fois sincèrement et avec une réelle angoisse que Louveau peut-être agonisait comme ceux-ci. Mais elle gardait bon espoir, comme les mères qui voient mourir leurs enfants et n'y veulent pas croire, parce qu'elles sentent qu'elles ne pourraient pas le supporter. Pourtant, elle se précipita dehors, égarée, tordant ses bras. Des bruits formidables venaient de partout.
Juste devant la porte, elle rencontra le petit Giovanni Gappello. U attelait, tranquillement. « Que fais-tu? » lui dit-elle. U répondit : « Je vais voir la bataille. » Lorsque la bête fut attelée, pendant que lui montait sur le siège, elle monta dans la voiture.
Il partit sans rien objecter, comme si la chose eût été d'avance convenue.
A la sortie dû village, il fit halte, tourna la tète et expliqua d'abord à Ermeline qu'il emportait des provisions; puis, qu'il comptait suivre la route jusqu'à l'Adige, passer le fleuve au bac d'Albaredo, et rer monter le cours d'un torrent, l'AIpone, qui se jette dans l'Adige près de' là. Giovanni toucha ensuite le cheval, qui prit le trot.
En moins d'un quart d'heure ils atteignirent le fleuve. Us eurent une échappée sur la plaine, toute moutonnante d'arbustes nains, tout hérissée de petits saules; et le bruit des fusillades redoubla subitement, comme si une porte s'était ouverte. Mais ils ne virent absolument rien. Au loin, la sérénité des montagnes bleues restait immuable. Il n'y avait d'autre témoin de la bataille qu^un grand cadavre de cheval, sans doute roulé depuis la veille par le courant, et qui s'était planté enfin, de ses quatre pieds raidis, commode quatre piquets dans la vase des rives.
Le passeur consentit à recevoir la carriole et les deux voyageurs sur le bac, assez détérioré, dit-il, parce qu'il y avait passé hier toute une brigade de Français. Il affirma que les Autrichiens avaient même abandonné le village d'Arcole, tout au bout de la route qui suit l'Alpone : et on ne comprenait pas pourquoi les bruits de bataille recommençaient 'aujourd'hui.
Ermeline et Giovanni trouvèrent en effet le boai^ d'Albaredo parfaitement calme. Dans les rues larges et propres, tous les habitants se promenaient. C^était, malgré la canonnade toute proche, un spectacle de paix et comme un tranquille dimanche. Ermeline» après avoir goûté cette trêve et respiré, sentit un mélancolique r^ret : car échappant au cauchemar de la bataille, elle perdait soudain tout espoir de re* mettre la main sur son mari.
Us repartirent dans la direction d'Ârcole, avec une sceptique allégresse : ils ne prenaient plus au sérieux cette bataille, qu'on entendait toujours et qu'on ne voyait pas. La route qui d'Albaredo remonte vers Arcole, sans beaucoup s'éloigner de l'Alpone pénètre néanmoins assez profondément dans la cam** pagne pour que la vue ne puisse de là plonger dans la plaine basse, enfermée entre le torrent et l'Adige. Us s'impatientèrent à la fin de tourner aveuglément autour de la bataille qu'hier ils entendaient lâurleur droite et maintenant sur leur gauche. Ils crurent, ils espérèrent s'être égarés. Us retournèrent sur leurs pas et s'informèrent : c'était bien la route d'Arcole ; il^ repartirent. La routé, décrivant de capricieux méandres, était bordée de part et d'autre d'acacias tellement touffus qu'on s'y trouvait emprisonné comme dans un fossé de verdure. Lorsque par hasard une brèche s'ouvrait dans ces taillis importuns, d'autres arbres en quinconce à même les
jii.
champs bouchàieBt la vue quelque pas plus loin.
CefModant le fracas des fusillades et des canohs devenait à violent qu'Emdine et Giovanni étaient obligés de Crier pour s'entendre. Elle n'avait plus peur, oubliant la signification sanglante de ces bruits. Puisqu'ils redoublaient d'intensité, c'est donc qu'ils se rapprochaient, c'est qu'elle-même se rapprochait de son but. Toute son àme, de nouveau réduite à la simplicité d'une émotion, tendait à Tunique désir de voir enfin cette bataille. Et ce désir impliquait bien celui :de retrouver son mari ; mais elle ne peur: sait plus à Louveau formellement. Elle voulait voir : seulement l'idée qu'elle allait voir, au lieu de satisijEÛrè sa curiosité, flattait son «cœur, et elle haletait, dans une amoureuse trépidation.
Giovanni fouettait son cheval, qui dressait les oreilles à chaque décharge, mais qui ne &isait pas d'écarts et qui précipitait le trot. La route piqua vers la gauche. Us virent quelques maisons basses et misérables, vis-à*vis d'un grand mur qui masquait: a demi la façade d'un palais. Us s'orientèrent : ils avaient continué i tourner autour delà bataille; car, bien qu'ils eussent tourné à gauche, c'est de la. gauche encore et non d'en foce que venaient les bruits.
Quand ils passèrent le long des maisons aperçues, ils virent qu'elles étaient si basses parce qu'eUes: étaient efiondrées. Des piliers surmontés de VieHles<
statues, flanquaient de distance en distance le mur du palais. Or, de ces statues, les unes gisaient en morceaux, les autres, restées debout^ étaient mutilées et noircies. C'était toutes les traces d'un combat, mais d'un combat d'hier. Il ne restait pi^s un vivant dans ce hameau : il n'y restait pas même un cadavre.
La route faisait encore une grande courbe, et passait devant une église pareille à celle de Ronco. Ensuite elle allait tout droit, et elle s'interrompait brusquement comme si elle eût croulé dans un abîme. Ils entendirent les bruits de bataille en avant. « Nous arrivons », se dirent-ils, et inconscients du danger, ils se hâtèrent. Au bout de la route, à l'endroit oiïi elle disparaissait, ils virent enfin des petits nuages de fumée blanche. \
Sans bien savoir lui-même pourquoi^ Giovanni jeta la voiture vers la gauche, à travers champs. Et presque aussitôt ils découvrirent une digue, comme à la sortie de Ronco. Derrière ce rempart, il y avait deux lignes d'hommes, les uns agenouillés et tirant, les autres debout, préparant et leur passant des fusils.
On était si près d'eux qu'on percevait, pardessus la basse des canons, le bruit sec qu'ils faisaient quand ils armaient leurs fusils. Des balles bruissaient au-dessus de leur tète. Elles hachaient menu les feuilles et les branches d'arbre qui tom-
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baient sur Ermeline et sur Giovanni debout, elle derrière lui, dans la voilure stationnée.
' Â chaque détonation venue d'en face, plusieurs des hommes alignés lâchaient leur arme et roulaient jusqu'en bas du talus. D'autres les remplaçaient ; et cela se faisait si régulièrement, avec une telle impassibilité, qu'il fallait un instant de réflexion pour comprendre que les hommes qui tombaient ainsi étaient morts. ,
Ermeline remarqua tous ces délails avant celui qui^ semble-t-il, aurait dû tout d'abord la frapper : ces gens portaient l'uniforme autrichien. Elle s'attendait si peu à tomber parmi les ennemis, qu'elle forma l'hypothèse compliquée, insoutenable, de quelque ruse de guerre. Puis elle revint à la simple vérité, elle dit : « Ce sont les ennemis, partons. » Au même instant, Giovanni poussa un cri léger, un ah I de surprise plutôt que de douleur, et se renversa sur Ermeline. Il était mort.
Ermeline fut si étonnée qu'elle ne fût pas autrement émue. Mais quand là tète de l^fenfant se posa inerte sur son épaule comme pour s'y endormir, quand elle sentit couler entre son collet et son cou un filet de sang tiède, elle eut une crise de maternité ; elle embrassa en pleurant son petit compagnon mort, |t 5aisit les rênes, et conduisant debout, d'une
. Je l'autre serrant contre elle le misérable
't /^davre, elle repartit dans la direction d'Alba-
m ERMËLINE
r^o. Elle excitait le dieval de ses sanglots, maûf comme elle laissait les rênes flottantes et le mors libre, le cheval sans appui allait à sa guise, lentement. Elle mit plus d'une heure pour atteindre Alba-i redo. Le petit mort était déjà presque froid, a Mon Dieu! dit-elle aux premiers passants qu'elle rencontra, l'enfant est mort. »
Elle avait Tair d'une folle. On la recueillit dans une maison. On posa le corps sur une table entre deux bougies. Elle s'assit auprès et le veilla. On la prenait pour la mère, et de longtemps on n'osa point rentrer dans la salle où elle était avec le mort. Enfin, parce qu'on n'y entendait aucun bruit, on ouvrit la porte, et on la trouva profondément endormie. Comme hier sur la marche de Tau tel, elle était tom« bée endormie sur la poitrine du petit mort.
On l'enleva. On la coucha sur un lit. Des femmes prirent soin de Tenfant mort. Elle dormait toujours. Elle ne s'éveilla le lendemain que vers midi. Il y avait déjà plusieurs heures que le canon tonnait: C'était le troisième jour de la bataille. Ermeline sortit sans rien dire à personne, oubliant cet enfant mort, comme hier elle avait oublié les blessés» Quand elle se trouva dans la rue, elle vit des soldats français de tous les côtés, elle en vit jusqu'au bord du fleuve, où elle vit aussi un pont de bateaux qui hier n'existait pas : mais elle ne cherchait plus à se rendre compte. 11 ne lui restait que deux idées^
ERMELINE 30S
simultanément fixes : la première, c'est qu^il fallait retrouver son mari ; la seeofiâe^ c'est qu'elle n'avait véritablement pas de chance, pour la premik^ bataille où elle assistait, de tomber sur une bataille qui durait trois jours.
Elle descendit vers le pout. Des curieux étaient répandus autour des soldats qui en avaient la gardie. La présence de ceâ étrangers l'enhardit. Elle prit la lùain d^un bas-officier , et -lui posa son étemelle questioti : « Vous ne connaîtriez pas le sous-lieutenaat Lauveau? » On lui répondit non, comme toujours. Alors elles s'assit, écoutant la canonnade, et se disant : « J'attendrmi ici que cette bataille soit terminée. » Elle était certaine de retrouver son mari, comme par enchantement, dés le dernier coup de canon. Aussi demeurait-elle tranquille à regarder l'eau couler. Mais comme il passait à toute minute des estafettes galQpant vers Ronco, elle leur deman* dait à chacune sans se lasser : « Est-ce que la bataille va bientôt être finie? » Des gens, autour d'elle, riaient.
Puis les Français revinretit en masse, repoussés d'Arcole, et les bruits de fusillade se rapprochèrent. Ermeline se réfugia dans la maison où elle avait dormi. « C'est pour l'enfant que vous venez ?to lui dit-on. Elle se rappela vaguement et répondit : '<( Non, rehfant n'est pas à moi. Moi je suis 'ici pour chercher mon mari. » Et elle regarda sans pitié ce
cadavre qu'on lui montrait. Elle était déjà blasée sur le spectacle de la mort. Tout le monde se tut : les balles sifflaient dans la rue. Et la bataille passa comme un grain.
Aussitôt après, Ermeline voulut sortir. Les gens qui étaient là lui défendirent de bouger. Elle obéit. La nuit tomba. Le canon ne grondait plus. Des pas d'homme retentirent sur le sonore pavé^ Elle voulut encore se lever et sortir. Mais on heurtait à la porte • C'était des soldats français harassés, qui cantonnaient dans le village ; ils exigeaient des lits. Ermeline dit au premier qui entra : « Vous ne connaîtriez pas le sous-lieutenant Louveau ? »
Elle fournit des indications précises. Le soldat ne savait point, mais sans doute le capitaine pourrait dire. Le capitaine n^était pas mieux informé, mais quand il vit une femme, les mains jointes, il se mit en quête de renseignements. Et vers neuf heures, il vint apprendre à Ermeline que la demi-brigade de Louveau bivaquait dans le voisinage du pont d'Arcole..
« Où allez-vous? dit-il, étonné qu'Ermeline le quittât sur-le-champ, sans un remerciment, sans un mot.
— J'y vais, répondit-elle simplement. Je connais le chemin. »
Elle refit la route d'hier, à pied. Elle n'avait peur de rien. La nuit était noire, et Ermeline allait à
tâtons. Elle marcha deux heures, mais elle ne sentait aucune fatigue. Elle marchait d'un pas égal. Elle re-r trouva le village d'Ârcole et le reconnut parfaitement. Elle reconnut aussi Fendroit où la voiture avait tourné à travers champs, et celui où Tenfant était mort. Mais elle continua tout droit sur la route.
Au bout, à l'endroit où la chaussée parait de loin rompue et effondrée, elle passa un pont de bois très petit, jeté sur un torrent d'une digue à une autre digue. Et de là elle vit enfin en face d'elle cette . plaine triangulaire, autour de laquelle depuis hier elle avait toujours tourné. Les feux de bivouac en repéraient le contour. Et cette immense figure de géométrie était d'une si frappante netteté qu'Ermeline, bien que son esprit fût ailleurs et dans les brouillards, comprit subitement toute la bataille. Elle comprit Teffbrt accompli sur ces trois digues par cette armée, qui à plusieurs reprises s'était enfoncée comme un coin dans les troupes ennemies, et avait fini par les disloquer, et maintenant dormait épuisée sur la place.
Elle sentit Theure venue de se faufiler dans cette armée, d'y prendre rang. Elle s'avança. La sentinelle qui gardait le pont, cria : ce Qui vive? » Elle demanda très doucement : « Dites-ipoi où est le pont d'Arcole. D Et quand elle sut que c'était là, ce pont fait do quelques poutres, elle s'étonna qu'on se fût battu \
durant trois jours pour si peu de chose*
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EUe dMoandâ où étaient k demi-brigade et la compagnie de Loorea». Elles aTaient (établi leurs feàk le.long de rAlpone, sur la digue; EiraEieliiio troàTait tout natirt>ri que les ohosies prémes s'^c»»»plifiseuit aveoeelte facilité; L'idée ne lui vînt même pas que Louveau pût être blessé tm mort.* : Mais il fallait encore le décourrir panai tous ces hommes étendus. Un officier faisait une ronde, pré* cédé d'un soldat qui portait un falot. U voulut bien venir en aide à Ermdine, et il ordonna au ^Idat d^'éclairer un à un les visages des dormeurs. Os allèrent comrbés , cherchant ainsi celui qui devait vivre, comme un mort parmi* des morts. Et pois, rofficier s'aperçut tout d'un coup qu'&meline ne suivait plus.
Elle avait reconnu Louveau, et sans même un cri de surprise, elle s'était agenouillée presse lui. Elle l'avait réveillé en lui mettant les deux mains sur les épaules. « Frédéric , murmurait-elley c est moi. Je suis venue. Il m'est arrivé bien des choses, et l'enfant est mort. Je suis fatiguée; mais tu dois être fatigué ïiussi; car, ajouta-t-elle avec une expression de lassitude infinie, tu t'es battu bien longtemps. » Et 'elle essayait dé distinguer dabs les ténèbres ses traits qu'elle trouvait si beaux. Lui aussi se soulevait pour la bien voir. Us se Irouvèrent si près l'un de Tautre que leurs lèvres se réunirent. Ils ne se parièrent plus. Ils ne bougèrent plus. On aurait pu croire qu'ils
étaient morts : ils dormaient. Et leur première nuit d'amour dans cette campagne silencieuse, au milieu de cette armée anéantie, ce fut un rêve.
Milan et Vérone, 4882-1888-1890.
pgpjg. Typographie Gaston Née, 1, rue Cassette.
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