ER H ELI NE
le regard ébloui de Louveau ne dépassa point cei barrière.
Mais il s'aperçut après coup que, de cette aclual: vivante, surgissaient de tous les côtés les magnifiqi débris d'autrefois : au centre, une tribune, support par quatre colonnes, plus loin, une fontaine si viei que la main des femmes qui s'y étaient appuyées tirant :de l'eau, avait fini par crtuser la pierre. S les façades inégales, saillaient de capricieuses ti rasses et des balcons ventrus. Plusieurs maisc étaient décorées de sculptures, dont ta masse infon subsistait seule ; d'autres montraient à nu la co! truction de leurs murs, à travers les déchirures fresques rapetassées comme des haillons. Frédé remarqua surtout, en haut d'une façade très hau une superbe nudité de femme à qui la tête manqui Et il vit encore au-dessus, dominant l'ensemble, u de ces tours crénelées qui demeuraient pour lui type de cette architecture et le symbole de Véroi
Les soldats rompirent les rangs, et s'en allèn soit au château, soit à des logements en ville. U veau, abandonné à lui-même, libre, s'engagea hasard dans une courte rue, et déboucha presc aussitôt sut la place des Seigneurs, où aucun bruit vie actuelle ne troublait plus le sommeil, ne tn blait plus Ift mort du passé. C'était plutôt une ci intérieure, enclose entre des palais rouges, élev sévères, sans ouvertures, témoins des époques où
guerre se faisait à même les rues. Un seul, parmi ces sombres édifices, était blanc et souriait d'élégances fines, de décorations éteinteis, d'ors amortis. Des statues défuntes, au tournant de la voie prochaine, dormaient allongées sur des sarcophages, à l'abri de baldaquins de pierre déchiquetés et^ajourés comme des reliquaires précieux.
Un café s'ouvrait sur la silencieuse place : mais les gens qui s'y attablaient, prenaient leurs glaces paisiblement et sans faire d'éclats de voix. Louveau y rencontra des officiers, qui Taccueillirent. Il apprit d'inquiétantes nouvelles; mais sa gaieté l'emportait, et il était heureux de sentir que son individualité, séparée depuis trop longtemps, allait enfin se reperdre dans le tout vivant de l'armée. Ses nouveaux camarades l'emmenèrent dans Vérone. Ils traversèrent avec lui l'Adige, qui fait des méandres comme un fleuve et qui roule comme un torrent, baignant des moulins, baignant des masures mélangées à des palais. Une épaisse brume émanait de l'eau lourdement. Alors ils montèrent sur une colline, et du sommet, ils regardèrent la vieille cité s'endormir dans les brouillards de novembre. La colline était plantée de cyprès , et tous les campaniles de Vérone, rigides, aigus, noirs, semblaient prolonger jusqu'à l'horizon cette plantation d'arbres funèbres. Bientôt, la masse empourprée des maisons d'où ils surgissaient disparut dans les brouillards; et ils res-
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tèrent suspendus, coupés à la base. Puis ils furent eux-mêmes enveloppés, on ne distingua plus rien, mais longtemps encore les vapeurs mates luttèrent avec l'obscurité de la nuit.
Louveau resta dans cette ville plus d'une semaine sans pouvoir s'installer ni s'établir, en la fièvre continuelle d'une veille de bataille, dormant à peine la nuit. L'armée était tour à tour, et par de brusques soubresauts, héroïque, insouciante ou démoralisée. Des bruits couraient. Des nouvelles circulaient, contradictoires. Frédéric, en vérité, ne savait rien. Seulement il était sûr de toucher à une action décisive ; et comme son esprit simple faisait malaisément la distinction logique de deux choses simultanées, cette action devait, à ses yeux, être décisive tout ensemble pour la guerre et pour son amour. Il ne doutait pas de la victoire : sa foi môme ne Qéchit point, quand le 14 novembre au soir, il apprit qu'une partie de la garnison avait déjà évacué le château, et se retirait par la porte de Milan.
Ce soir-là, il se jeta tout habillé sur son lit, prévoyant une alerte. Il s'endormit pourtant vers minuit, mais d'un sommeil lucide, presque attentif. De sorte qu'il fut réveillé tout de suite par les grondements, cependant très lointains, des tambours. Il se dressa, écouta. Oui, on battait la générale dans les rues. Il se jeta à bas du lit; écouta encore un instant, debout puis descendit; écouta, arrêté contre la
porte de la maison; puis l'ouvrit, cette porte, et se mit à courir sans savoir où il allait.
D'abord, il ne vit rien que la nuit. Puis il vit des ombres qui se glissaient, qui passaient vite. Et bientôt il fut entraîné dans le mouvement des hommes qui marchaient tous vers la même direction. Et les trois battements réguliers du tambour scandaient leurs pas. Frédéric se trouva porté par le flot sur la place deà Herbes où était le rassemblement.
Toutes les maisons venaient de s'illuminer. Les habitants, réveillés par le bruit, avaient ouvert leurs fenêtres, et sortaient sur leurs balcons en brandissant de longues chandelles qui coulaient et fumaient au vent. D'autres levaient en lair des torches qui incendiaient les fresques, et on ne pouvait reconnaître les personnages peints des vivants, qui étaient comme eux à moitié nus, malgré le froid piquant de novembre.
Mais tandis que les hauteurs s'éclairaient, la place même restait sans une lumière, et les compagnies s'y groupaient en tâtonnant, en criant, pour se retrouver, des noms, des grades et des numéros. Elles partaient en avant, aussitôt formées, et leur place était aussitôt reprise : la multitude se renouvelait continuellement.
Louveau, ayant fait à son tour l'appel de ses hommes, se mit en marche. On lui ordonna un détour par la place des Seigneurs, qui était vide et muette.
Il passa près des tombes gothiques, toutes blanches de lune ; puis il retourna vers le corso.
A de$ distances régulières, jusque très loin, les j
compagnies y étaient alignées, immobiles. Quelques instants après que celle de Louveau eut pris position, la tête de colonne se mit en marche. Et à mesure qu^elle avançait, on se réveillait aussi dans tous les palais du corso. Les fenêtres s'allumaient une à une, et les lumières semblaient courir après Tarmée. Cette fantastique poursuite fit impression sur Louveau, qui, pour la première fois, soupçonna que Ton battait en retraite.
Soudain, il aperçut la porte Borsari qui se dressait à quelques pas. Elle était d'une noirceur telle qu'à travers les six trous de ses arcades la nuit, par contraste, semblait d'une grande clarté. Des gens de Vérone s'étaient embusqués là pour voir passer les régiments. Même, des gamins avaient grimpé aux sculptures, comme aux marches d'un escalier. L'un d'eux, plus hardi et plus adroit, s'était niché dans l'arcade du milieu. Ainsi détaché sur le vide, il apparaissait très grandi, mais on voyait bien que c'était un enfant. Il se tenait tout droit, avec les deux bras levés, sans doute s'accrochant de ses doigts crispés à quelqi^Q saillie de la pierre. Et toute Tarmée passait sous lui.
^0(]veau courba la tête en passant, et comprit G^Qt^ /rue tout espoir était perdu, que l'on fuyait. Il
vit avec une infinie lassitude la route jusqu'à perte de vue. Il éleva un instant son âme vers l'ingrate et radieuse image d'Ermeline, en murmurant : « Pourquoi m'avez- vous abandonné? »
Mais il l'accusait injustement : la correspondance des sentiments était au contraire si exacte entre son Ermeline et lui, que tout ce temps, elle avait rêvé de lui sur les rives du lac de Gôme, tandis que lui rêvait d'elle sur les rives du lac de Garde : et de même en simplifiant, en épurant son souvenir que ne surchargeaient plus les détails d'un commerce quotidien, en réduisant cette chère image à l'unité essentielle et à la chimérique perfection.
Elle ne pensait qu'à lui. Elle oubliait qu'elle n'était point seule et qu'elle dépendait un peu de Borgone : si parfois sa conscience lui représentait qu'en acceptant de faire cette retraite avec le poète, elle sem* blait s'être engagée à lui^ Ermeline prenait aussitôt les attitudes hautaines et ambiguës d'une personne bien déterminé à ne pas tenir ses engagements.
« D'où vous vient cet m soutenu? » lui demanda gatment Borgone, le premier jour. Il se croyait au
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début d'une lune de miel, et se faisait fôte surtout de soigner leur commune installation dans le pavillon élégant que le duc Serbelloni lui prêtait. Ermeline ne lui répondît que d'un geste évasif et dédaigneux, et ne s'inquiéta pas de lui davantage. Ils erraient ensemble cependant parmi les labyrinthes et les grottes à surprise de ce jardin puéril et merveilleux. Ils suivaient les longues allées, au bout desquelles on aperçoit toujours un point de vue arrangé du lac de Gôme, ou bien la menaçante sauvagerie des montagnes nues et glaciales, taillées en dents de scie^ qui . ceignent le lac de Lecco. Mais les spectacles de la nature n'intéressaient pas Ermeline : elle était occupée tout entière à son travail intérieur.
Toutes les séductions de Louveau qui, jusqu'ici, chacune à part et en détail, avaient agi sur le cœur d'Ermeline, se systématisaient à présent. Elle rappelait à son imagination cette idée de l'ofiicier jeune, héroïque et irrésistible, qu'elle avait eu naguère tant de peine à concilier avec le souvenir de Louveau: maintenant au contraire, elle ne la pouvait plus concieivoir que personnifiée en lui. Elle créait sous son nom le dieu que devaient adorer toutes les femmes de la génération suivante : le beau guerrier, l'aimable vainqueur. Elle s'agenouillait la première devant cette idole ; et son admiration tournait au culte.
Elle ne lui gardait plus de rancune pour les plaisirs trop étrangers à l'amour qu'il avait su lui faire
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KRMELINE
goûter autrefois, et dont la fâcheuse récidive longtemps fut le plus sérieux obstacle à leur définitive entente. Il n'en était plus de trace dans la mémoire d'Ermeline. Aussi ne songeait-elle plus à disputer sa possession. Elle s'ofi^rait. Elle attendait d^ôtre prise. Elle n'avait plus aucun effroi des désirs qu'elle sentait bouillonner dans son cœur, à la pensée toujours présente de celui qu'elle chérissait.
La manière d'aimer de Borgone lui facilita le jeu du rôle double où les circonstances l'obligeaient. L'impersonnel poète se servait toujours d'expressions générales. Ce n'est pas sa maîtresse qu'il chantait, c'est l'amour. Elle s'y trompait de bonne foi, et lui répondait sur le même ton. Ils ne se disaient jamais une parole qui les touchât particulièrement l'un ou l'autre. Ils discouraient de sentiments ou de paysages. L'éloquence de Borgone enivrait Ermeline. Il se laissait prendre à ses visibles extases, et pouvait la croire amoureuse malgré sa résistance inattendue. Souvent ils se promenaient en barque. Le lac de Côme n'a pas, ainsi que le lac de Garde, le silence et l'immensité. Sa forme allongée est celle d'un grand fleuve, dont le regard instinctivement cherche la direction et le cours. Sa couleur môme n'est pas une, «t le papillotage des nuances vives qui s'y heurtent divertit l'âme comme un bruit. Tnpp de villas peuplent les coteaux, trop de barques sillonnent le lac. On entend de loin les chutes rythmées des rawies
dans Peau. On entend de loin des chansons. Ce n'est pas un décor sévère comme celui où Louveau rêvait religieusement. La sensualité est partout, et elle envahissait Ermeline. ^
Renonçant à ces trop hautes spéculations où jamais une femme ne se trouve à Taise parmi des abstractions et des généralités, elle redescendit sur la terre; elle réduisit son culte imaginatif et son chimérique servage à l'idée de pratiques plus humaines. Ce désir l'assaillit un soir qu'elle était couchée au fond de la barque. Elle souhaita que par un miracle il vint, il se penchât sur elle, qu'elle n'eût pas la peine de bouger et qu'il la saisît dans ses bras. Sur le ciel, sur l'eau frissonnante, sur les feuillages tremblants, la lune était partout éparse et multipliée.
Ce ne fut pas Louveau, ce fut Borgone qu'elle vit tout à coup près d'elle, pleurant sur elle, disant : a Pourquoi ne veux-tu pas de moi? » Elle tressaillit. Elle dit : c< Rentrons. » Ils abordèrent. Mais tout le temps qu'ils remontèrent le très long sentier, elle marchant devant, lui la poursuivait, disant tout bas, de tout près, son martyre, ses nuits sans sommeil, criant merci, stigmatisant avec une farouche éloquence l'égoïsme monstrueux d'Ermeline. Ce reproche la stupéfia, l'inquiéta, mais elle ne voulait pas avoir pitié, et elle mont<ait toujours plus vite; et lui la poursuivait toujours, haletant, essoufflé, sanglotant.
En arrivant à un petit bois de pins, Borgone, comme s'il n'avait pu la suivre davantage, la saisît par le bas de sa robe blanche, très légère. Elle ne s'arrêta point, et lui, comme si toute force lui eût manqué, tomba. Alors elle fit halte et le regarda. II était à genoux, renversé en arrière. Il était d'une sublime beauté. Ermeline faillit lui tendre la main ; mais brusquement elle s'échappa, rentra dans la maison, s'enferma dans sa chambre. L'expérience était faite : elle appartiendrait à Louveau, jamais à celui-ci.
Alors elle vit clair : elle vit enfin qu'elle avait fait la plus inconcevable des folies en venant se cacher ici, dans une retraite d'amour, seule avec un homme qu'elle n'aimait pas. Elle voulut avouer aussi qu'elle agissait mal; mais il lui fut impossible d'éveiller un remords dans son cœur, et elle se trouva d'une férocité qui elle-même l'épouvantait. Le comble de ses incohérences fut qu'après cela sa conduite ne se modifia nullement. Au lieu de partir sans plus de retard pour Milan, où son devoir, où ses sentiments l'appelaient, elle traîna plusieurs jours encore, elle traîna plusieurs semaines à Bellagio. Elle avait accueilli Borgone, au lendemain de la nocturne scène^ comme si rien ne se fût passé entre eux ; et ils ày^^^j^i recommencé à se promener comme des g^^s q^. g^aîtnenti parmi les enchantements du lac ^"^^hrdin Serbelloni.
Mais Ermeline à présent ne détournait plus de leur sens littéral les paroles de Luigi Borgone, et n'écoutait plus ses hymnes d'amour impersonnels comme un écho de la passion secrète qu'elle ressentait pour un autre.
Revenue à des idées plus nettes et positives, elle se voyait simplement, comme tous les soirs naguère, dans sa loge, à la Scala, placée entre deux hommes très différents ; et elle recommençait, comme alors, une quotidienne, une continuelle comparaison.
Borgone, qui, à Milan, avait triomphé si facilement et si vite, n'obtenait plus le moindre avantage, dans ce nouveau duel avec un absent. Ermeline se faisait un malin plaisir de vérifier que tous les attraits du poète n'avaient môme plus sur elle leur effet coutumier de superficielle séduction. Elle. n'avait plus peur maintenant des formes originales et hardies qu'affectait sa passion pour Louveau : elle s'était enfin élevée à rintelligence de cette esthétique supérieure, et du même coup elle était devenue insensible aux classiques manifestations de Tart d'aimer tel que Borgone le pratiquait.
Parfois elle contemplait ce visage admirable; elle se rappelait l'expression de prière et de désespoir qu'il avait su prendre l'autre nuit, et elle éprouvait une grande fierté à se dire que,^ même ainsi transfiguré, ce visage ne l'avait point émue. Elle remarquait aussi, avec irritation, les termes généraux qu'em-
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ployait cet amour pour se déclarer : et il lui semblait que le poète récitât une leçon. Celui qu'elle avait vénéré comme un maître, elle le méprisait aujourd'hui comme une espèce d'imitateur, dont les sentiments et les paroles ne jaillissent point des entrailles.
Il faut reconnaître que l'inspiration du Borgone se tarissait. Il avait besoin d'être secondé pour rester égal à lui-même. La «résistance d'Ermeline avait fouetté d'abord son imagination. Mais la corde, toujours tendue au même degré, se fatiguait de répéter la même note. Il devenait évident que l'habitude seule et une excellente éducation du cœur, permettaient à Borgone de se soutenir encore. Ermeline, avec une jolie subtilité, découvrait on ne sait quoi d'harmonique entre cette idylle ainsi réduite à la pure convention et le conventionnel décor de ce lac partout arrangé. Ce lac de Côme, elle finit par le prendre en horreur, en même temps qu'elle prenait en horreur Borgone. Elle exigea que la voiture ni les barques ne la conduisissent plus de ce côté. Elle préféra celui de Lecco : c'était un scandale, car le sauvage lac de Lecco n'agrée point aux âmes ita- Mennes, qui n'admettent les paysages que d'une riante
aoiénité.
En se retrempant dans une plus mâle nature, ^^^eline décupla ses énergies amoureuses et son <^Oin»^gre. L'inspiration de Borgone s'y éteignit au
contraire tout à fait. Ermeline l'écrasait de son dédain. Il ne trouvait plus une parole, et elle s'exaltait en silence. Après cinq ou six jours, elle lui dit : « Nous partirons demain matin pour Milan. » Il n'es- 1
saya point de lutter : il était las. Et puis la saison des villégiatures était close ; octobre finissait. Cette étrange lune de miel avait duré plus de deux mois.
Dès son arrivée à Milan, Ermeline, si âpre, si mau* vaise depuis plusieurs semaines, eut une pensée de douceur : elle fit prévenir Souberbielle. C'était bien pour se mettre au fait des nouvelles, mais c'était aussi pour le voir. Henri eut peine à la reconnaître, tant elle avait l'air implacable. Elle l'embrassa, mais avec plus d'emportement que de tendresse ; et tout d'un coup, songeant comme il eût été meilleur de l'avoir J
là-bas auprès d'elle, à la place de l'autre, elle lui dit inconsidérément : <( Tu m'as bien manqué pendant ces deux mois. »
Lui, avait saisi les deux mains d'Ermeline. Il la voyait avec ravissement. Mais il sut se rappeler à temps qu'il ne comptait point pour elle. Cela lui atténua le coup qu'elle ne lui ménagea pas ensuite, car elle lui demanda aussitôt : « Et mon mari ? »
Il la regarda fixement. Il comprit tout, et s'enorgueillit d'avoir deviné si juste. Il fit malicieusement attendre la réponse à Ermeline; puis enfin il lui annonça le départ de Frédéric pour Desenzano. Elle ne pleura point comme Frédéric il y a deux mois
quand elle avait fui. Elle cria de rage. Elle repoussa les mains d'Henri. Elle se reprocha ensuite ce mouvement, redevint femme, et se mit à pleurer sur son épaule avec toute la tendresse d'autrefois.
« Que vas-tu faire? » dit Souberbielle.
Son geste répondit qu'elle ne savait pas. Puis elle prit : « J'irai ce soir au corso. Viens. » Il entendit 1^ qu'elle voulait rester seule et qu'elle n'osait pas le
v^ renvoyer plus explicitement. Il partit.
Le soir, quand ^il arriva au corso, presque toutes les voitures étaient encore en mouvement et faisaient leur tour des bastions. Ermeline avait déjà fait arrêter la sienne. Elle appela Souberbielle d'un geste impatient. Il comprit qu'elle l'appelait en hâte pour occuper sa portière et pour en écarter Borgone. Il accourut. Mais Ermeline était distraite; ils se parlèrent à peine.
La voiture de la Monticelli passa; Ghita n'aperçut
point Ermeline, et lorsqu'elle eut, suivant l'usage,
parcouru deux fois toute l'avenue, elle se fit arrêter,
sans y prendre garde, à quelques pas de son ennemie.
CharJi^u vint la joindre aussitôt, et ils se parlèrent
avec ai)andon. Ermeline les regardait, surprise; Sou-
^erijf^lj^ en deux mots, lui apprit que Charlieu était
^^l^^ent vainqueur, car sa maîtresse l'aimait.
^^tte nouvelle mit Ermeline en fureur. Elle fit le
^^^^ihkli> pour attirer sur elle les regards de Ghita.
^^^ Monticelli était bien trop occupée. Alors,
avisant Borgone qui passait, M"*° Louveau Tappela, dans une pensée de défi; et elle dit à Souberbielle : « Allez... Allez retrouver M. de Charlieu. » Il y fut. Au même instant, Ghita, distraite enfin par cette importune arrivée, tourna les yeux; et elle vit tout près d'elle Ermeline, penchée affectueusement sur Borgone, qui ne pouvait croire à tant de bonheur. Puis nonchalamment Ermeline se releva, regarda son ancienne rivale, put voir qu'elle venait de porter un coup terrible au précaire amour de Ghita et de rallumer toutes seâ jalousies. Au même instant, la comtesse cria : « Partons! » d'un tel accent que plusieurs femmes se retournèrent. Le cocher manœuvra parmi les quatre files de voitures, toutes maintenant stationnées, et prit la route du palais Monticelli, bien que Ton fût encore à plus d'une heure de VAve Maria.
Le soir Ermeline ne manqua point l'Opéra. La loge de Ghita ne s'ouvrit point. Seulement, le lendemain, un peu avant l'heure du corso, comme Borgone prenait une glace devant Thôtel de la ville, il remarqua un matelot qijii circulait entre les tables, et qui avait l'air de chercher quelque visage de connaissance. C^était un de ces matelots de Gênes que des particuliers payaient alors pour jeter le couteau à leurs ennemis. Il s'arrêta juste en face de Borgone, à une distance de plusieurs pas. Heureusement le poète, paralysé par la peur, ne chercha pas à fuir : il eût
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été poursuivi, rejoint et poignardé. Il fit seulement une retraite de corps, et le couteau lancé ne lui traversa que le bras. « C'est manqué >, dille matelot, et il s'éloigna tranquillement sans que personne osât l'inquiéter. On s'empressa autour deBorgone qui ne semblait pas trop grièvement blessé. On l'emporta. Et la nouvelle se répandit.
Ermeline arrivait pour le corso, avec Souberbielle dans sa voilure. Henri l'entretenait du siège de Mantoue, et lui expliquait la situation critique de l'armée. Ermeline s'aiïolait, pensant à son mari : on pouvait se battre demain, et lui mourir, sans qu'elle l'eilt revu. La voiture fut arrêtée par le rassemblement des piétons devant l'hôtel de la Ville. On se répétait à voix haute, avec émotion mais sans surprise, que Luigi Gorgone venait d'être frappé par un assassin aux gages de quelque femme.
« Qu'y art-il ? » dit Ermeline, se penchant. Souberbielle, qui avait entendu, essayait de lui apprendre la nouvelle avec ménagement. Mais elle n en fut qu'élonnée. Elle comprit d'ailleurs d'oîi venait le ''''"Pi et qu'elle-même en était la cause indirecte, ^''fie Cette fantaisie qu'elle avait eue de rallumer la J^'ousie de Ghita. Mais elle n'eut aucune cons- ^®'*Ce Je responsabilité, aucun remords. Sa conclu- ^"^'^ Tut simploQiBnl^ que les mœurs italiennes lui *ït g(jtipat'''<]ues. Cet assassinat de cinquième ^"'^ r7(inouait bien un classique imbroglio. Cela
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devenait de la tragédie banale, et décidément elle se dégoûtait du Borgone.
(( On Va transporté chez lui? demanda-t-elle.
— Oui. »
Elle ajouta froidement : ce II est convenable que j'y aille. Henri, accompagnez-moi. » Mais une peur qui lui vint de voir du sang et des bandages^ la ramena en(in à un peu plus d'humanité. Elle s'attendrit et murmura : « Pauvre garçon, » Souberbielle, plus littéraire, dit avec émotion : « C'est un grand homme. »
- Ce rappel du génie de Borgone ne préparait à Ermeline qu'une désillusion de plus. Grand homme, Luigi ne l'était guère pour le moment. Les vertus positives et l'égoïsme pratique de l'italien reprenaient le dessus. Cet élu, en qui une divinité parlait à certaines heures, ne présentait plus aujourd'hui que l'enveloppe vidée du poète, c'est-à-dire un être assez plat et assez vulgaire. Il trouvait un peu fort et très sot de se faire assassiner pour une femme qui venait de passer deux mois en tête à tête avec lui sur le lac de Côme, sans même lui abandonner le bout de ses doigts. Il fut avec Ermeline d'une froideur dont il ne lui dissimula point les motifs. Cette mesquinerie la révolta. Quelle différence entre cette peur des coups et l'héroïsme d'un Louveau 1 Elle se représenta les blessures que pouvait recevoir Frédéric. Quant à celle de Borgone, c'était une plaisanterie : les linges
ERHELÎNE SR
qui l'enveloppaient n'étaient même pas tachés de sang Le poète n'avait pour lui qu'une chose : c'est qui renversé dans son lit, et tout pâle, il était prodigieu sèment beau. Mais Ërmeline le regardait sans troubli et se disait en elle-même : « Je l'ai vu encore plui beau, il ne m'a pas fait impression. »
Quand elle sortît, elle dit à Souberbielle, d'un aii dégagé : « En somme, il n'a rien du tout de sérieux. » Et elle remonta dans sa voiture avec la satisfaction du devoir accompli. -
A peine s'y trouva-t-elle seule qu'elle eut l'idét d'uD autre devoir, bien mieux fondé en raison : n« devait-elle point voler au secours d'une autre victime, au secours de celui qui était son mari? Ce qu'elle prenait pour un ordre de sa conscience n'était que l'expression déguisée d'un secret et violent désir. Gï projet hardi exalta les instincts romanesques d'Erme- - line, et elle ne put alors se défendre d'observer qu'il n'était guère noble d'abandonner le poète blessé, assassiné pour elle. « Et pourquoi donc? se répliqua-t-elle avec hauteur. Nous ne sommes rien l'un à l'autre et nous ne nous aimons pas. » Heureusement, elle inventa un prétexte moins discutable : « Je suis un danger pour Borgone. Cette femme est folle de jalousie : elle récidivera. On le tuera si je reste. Je dois me sacrifier, «
Ce fut une décision prise, et Ërmeline ne la raisonna plus. Une impulsion toute physique dont elle
ne savait plus les origines, l'obligeait de quitter Miian et de partir à la recherche de son mari. Cette force magnétique resta quelques jours encore à l'état virtuel : Ermeline, bien qu'elle en subît l'influence latente, ne cessa point de vivre sa vie coutumière, de voir Souberbielle et même Borgone, de paraître au corso et à la Scala. Puis un jour, ce fut le vendredi suivant, sans qu'elle pût démêler pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier, elle fit appeler un voiturin et résolut de se mettre en route deux heures plus tard.
Elle fit peu d'apprêts : elle n'emportait avec elle que des bijoux. Elle se hâtait cependant, n'ayant que deux heures : car elle voulait écrire une lettre d'adieu à Souberbielle. Elle ne voulait dire adieu qu'à lui. Elle ne pensait à personne autre. Et tout en allant, en venant, elle méditait sa lettre : elle n'en trouvait pas encore les mots; mais elle en avait le sens général dans la pensée, et la musique dans les oreilles. Elle pressentait qu'elle y saurait mettre toute la complication, la subtilité, la fausseté, l'exquis et l'inintelligible du sentiment qu'elle éprouvait pour Henri.
Mais quand elle fut assise devant sa table, tournant sa plume entre ses doigts, elle ne put davantage préciser. Elle n'écrivit que le nom d'Henri, en haut de la feuille blanche. Et tout à coup elle s'avisa qu'elle ne pouvait partir pour les aventures, avec cette
EBMELINE
incommode robe de femme. Si elle redemandaii Henri ces vêtements qu'il lui avait prêtés autrefo Et elle pensa qu'il lui serait doux de les revêtir nouveau.
Elle courut au bureau de Souberbielle, et lui signe, dès la porte, qu'elle désirait lui parler secret dans sa chambre. « Henri, dit-elle, je pan l'instant même pour Brescia et pour Desenzano. P sonne que toi ne le s'ait. J'ai voulu te dire adieu. > ne répondit rien, courba la tête. Elle le baisa au fro Puis elle reprit tout bas avec timidité : « Rends-n les vêtements. » Il leva sur elle ses yeux qui bi laientde larmes, et lui dit : a Tu les veux? » Il om une armoire et les lui montra. Ils étaient bien us bien las. Quelle folie de partir ainsi équipée ! M . c'était la fantaisie d'Ermeline. Sa main tremblait peu en les touchant. Elle ne savait comment fai n'osant prier Souberbielle de la laisser seule. Mail comprit l'embarras de la jeune femme ; il s'assit chevet du lit, cacha sa têle dans l'oreiller, et bougea plus. Elle hésita d'abord, puis vile se dévêl se revêtit, mais si maladroitement qu'Henri dut rajuster. II lui dit, la regardant encore de ses ye humides : a Tu me les as repris pourtant!
— Je te laisse les miens en échange », répond elle, et elle l'embrassa, puis elle s'enfuit, cachant! travestissement sous un manteau. Il put à son a pleurer dans la robe qu'elle lui donnait.
Quand vint l'heure du corso, Henri ne se sentit point le courage d'y aller. Il aima mieux faire une visite à Borgoue. Il avait une grande admiration pour le poète, et à l'âge de Souberbielle, de telles admirations ne vont point sans une certaine tendresse. Il voulait se charger d'apprendre au poète, et avec ménagement, la désertion de celle qu'il aimait. Ne fallait-il point pour cela quelqu'un d'habile, et qui pût ensuite consoler Luigi, quelqu'un d'intelligent, qui pût aussi lui donner des explications? Car il importait avant tout de justifler Ermeline.
Souberbielle trouva Borgone debout. Le blessé était guéri depuis deux jours; mais il n'osait encore se montrer, jugeant la Monticelli fort capable de recommencer son coup. Il déclara cependant que, tant pis! il ne manquerait pas le bal ce soir à l'hôtel , de la Ville. Ce soir en effet, comme c'était vendredi, l'Opéra faisait relâche, mais il y avait bal et conversation au Casino. Souberbielle, qui n'y songeait plus, en fut tout attristé. Il s'était promis de passer la soirée tout seul dans la loge d'Ermeline. Au bal, comme il sentirait plus cruellement l'absence de son amiel Et il se disait avec naïveté : « Pourquoi n'a-t-elle pas attendu jusqu'à demain? )>
Il redevint maître de lui. Il annonça au Borgone qu'Ermeline avait quitté Milan. Il entreprit de lui faire comprendre tout ce qui s'était passé au fond de ce cœur tumultueux. Mais il vit avec étonnement
que le poète, qui avait du génie, n'entendait rien à ses subtiles analyses. Borgone fut stiperbe dans son courroux. En vérité, celle qu'il avait chantée deux mois l'abandonnait sans un mot d'adieu! Il avait dans ses manuscrits tout un volume de sonnets amoureux adressés à Ermeline et datés de Bellagio : quel volume de rageuses palinodies il allait composer à présent! Et il en fit une sur-le-champ presque sans y penser* Lui, le fougueux partisan des Français, en présence de ce jeune Français, il se mit à improviser l'ode célèbre qui marqua l'une de ses nombreuses et légendaires volte-face : <ic Italie! Italie! Les dominateurs étrangers sont vaincus : tu es libre ! Devant l^s vieilles troupes de Sa Majesté Impériale, ils vont fuir pitoyablement, les sans-culottes, les sans-souliers! » L'inspiration lui revenait, et le vent avait tourné, Souberbielle, enthousiasmé par la verve lyrique de ce poème que Borgone lui dicta presque au courant de la plume, ne prenait pas garde à l'impertinence de l'apostrophe et à la versatilité de cet homme.
Il termina la journée chez Volumnie, dîna chez elle. Et le soir ils allèrent au bal. C'était dans une salle vraiment grandiose, comme une salle de palais. Il y avait peu de dorures et point de luxe de détail, mais de grands contours, des arcades en carton-pâte imitant le marbre ; pour tous meubles, des banquettes et de vastes sièges commodes comme des bergères. On causait par petits groupes. Toutes les femmes en
interrègne d'amant s'ennuyaient ensemble dans un coin.
Henri aperçut le chevalier, qui lui apprit que Ghita était souffrante : mais elle avait exigé qu'il vint et ne retournât point chez elle après. Souberbielle profita de l'occasion pour lui confier Volumnie, et resté seul, il s'installa dans un grand fauteuil à rêver. Cette attitude n'avait rien d'insolite, et nulle importune curiosité ne venait déranger Henri. 11 regardait fixement une place qu'Ermeliné avait occupée souvent à ces bals du vendredi ; et il pensait : « Peut-être que je ne la reverrai jamais. » 11 avait eu la même pensée en disant adieu à Philippe. A ce poignant souvenir, il s'abîma dans la plus noire mélancolie, il se prit lui-même en pitié, il se dit : c J'ai trop souvent pour mon âge celte sensation d'irréparable et de jamais plus. » Il prit alors, ce qui lui arrivait rarement, conscience de son extrême jeunesse, de sou insuffisante maturité: il reconnut qu'il n'était pas encore à l'épreuve de pareils chagrins.
Il vit Borgone qui passait. Il se leva pour le saluer respectueusement. Le poète lui dit : « Je pars. Je souffre beaucoup de mon bras. » Souberbielle fit quelques pas et s'aperçut que Charlieu s'était également retiré, laissant Volumnie toute seule. Il courut à elle et lui dit : « Je suis vraiment un bien maussade compagnon. » Puis, plus bas: « Partons, je t'en prie.
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j'ai trop de peine. » Elle se leva et lui prit le bras.
« D'ailleurs, dit-elle, à la porte, il est déjà plus de onze heures. » Ils attendirent quelques nriinutes leur voiture qu'on ne trouvait pas. La nuit était très froide et très obscure. La circulation se trouvait empêchée par quelque chose qu'ils ne virent point; et ils durent faire un grand détour, suivre l'avenue de châtaigniers du bastion. D'un bout à l'autre de l'allée déserte, pas un réverbère n'était allumé ; et le cocher conduisait avec précaution, n'ayant pour se guider que la lueur de ses lanternes.
Dans la voilure, Henri ne disait rien. II avait reposé sa tête sur l'épaule de Volumnie, et pour se tromper à cette caresse, il fermait les yeux, il se disait : « C'est Ermeline. » Soudain, ils entendirent un grand cri de détresse, et au même instant les chevaux, enlevés d'un coup de fouet, partirent au galop. « Arrête! » cria Volumnie. Le cocher n'obéit pas. « Arrête, brute ! » répéta Souberbielle, baissant la vitre. Alors Volumnie, avec sa poigne virile, saisit des deux mains le cocher par les deux basques de son habit, et tira : il perdit l'équilibre, culbuta, roula jusque par terre, levant du même coup les guides et arrêtant coqrt l'attelage.
< Qu'y a-t-il donc? demanda Volumnie, aussitôt descendue.
— Sainte Madone ! cria le cocher, je suis perdu.
262 ERlfELIKE
J'ai m un homme qui lultait sral contre trois sins. »
Souberbielle anacba one des lanternes de la Toiture et partit en reconnaissance, tirant Yolonmie par la main. Le codier se lamentait : « Ne me laissez pas seul! » Ils allaient promenant leur lanterne à ras de terre, ne distinguant rien; lorsque tout i coup, Henri glissa, tomba dans du sang a genoux, et portant ses mains en avant éclaira le visage de Borgone évanoui, reconnut en même temps qu'il vivait : mais il avait encore un couteau planté dans Tépaule.
Henri essaya de le soulever. Il ne put. Il appela le cocher désespérément; mais ce poltron n'eut garde d'entendre. Volumnie alors prit les jambes moUes et lourdes du blessé, Souberbielle la téte^ et à grand'peine ils le transportèrent jusqu'à la voiture, sous laquelle ils trouvèrent le cocher blotti. « Monte sur ton siège, cria Souberbielle exaspéré, ou je conduis , moi-même et je t'abandonne sur la route. »
Ils ramenèrent Borgone à son logis. Volumnie resta pour le veiller, Souberbielle retourna au Casino, où il eiit la chance de trouver encore un des chirurgiens de l'armée. Il le conduisit jusqu'à la maison du poète, mais n^y rentra pas avec lui : il avait hâte de prévenir Chariieu. Le chevah'er dormait déjà. Henri secoua la porte de sa chambre. Le dormeur s'éveilla en sursaut, ouvrit. Souberbielle, hors d'haleine,
balbutia : « M"^® Monticelli vient de faire assassiner Borgone. Je l'ai ramassé sur le bastion. »
Gharlieu fit : « Âh! » et le regarda comme sans comprendre; puis machinalement il s'habilla, posant des questions sans suite, faisant répéter plusieurs fois le bref récit. Dès qu'il fut prêt, il se rendit avec Souberbielle au palais Monticelli. Ils trouvèrent Ghita dans sa chambre pleipe de lumières. Elle était tout habillée, debout, folle. Elle se jeta sur Gharlieu, <i Que vas-tu croire? lui dit-elle. Quejeraime encore? Je te jure que non. Mais je n'ai pu le revoir avec cette femme. J'ai perdu la tète.
— Elle est partie, lui dit Souberbielle, et ils se détestent tous les deux.
— Mon Dieu! et j'ai fait tuer un homme pour cela !
— Un homme! répéta ironiquement en lui-môme Souberbielle, relevant le mot : car le sang-froid de son intelligence ne se démentait point. — Elle sait qu'elle n'a plus lieu d'être jalouse, et aussitôt elle n'aime plus : ce n'est, plus son amant infidèle, c'est un homme qu'elle a fait tuer ! »
C'îar/ieu s'empressait auprès d'elle. Il la consolait ^omixi^ une malade. Voyong, qu'allait-elle faire? Gar ^^''eiï^çjjt la chose s'ébruiterait. On y mêlerait de la
P^^^ tique Borgone étant connu pour un fougueux
P^^f^k^fx de la France, ^c V^^s ignorez son poème d'aujourd'hui, interjeta
Souberbielle : Italie I Italie ! les dominateurs étran* gers.... »
Mais les autres ne l'écoutaient guère. « Vous viendrez demeurer chez moi, disait le chevalier, vous n'aurez rien à craindre sous ma protection. » Et il reprenait son projet favori d'un établissement définitif à Milan.
« Vous êtes bon, disait-elle. Comme je me sens mieux ! » Et ils s'oubliaient dans les bras l'un de l'autre, à faire des rêves pour l'avenir. Souberbielle voyait avec envie ce merveilleux égoisme de l'amour. Voilà, s'il avait pu choisir, le bonheur qu'il se fût souhaité. Une plus noble destinée l'attendait ; mais quel serait l'aliment de son cœur, quelles seraient les douceurs de sa vie ?
La porte s'ouvrit. Volumnie entra. Son apparition fut comme une réponse. Henri, comme s'il n'y avait pas eu de témoins, lui tendit les bras en souriant. « Eh bien I dit-elle, il échappera encore cette fois. » Personne ne songeait plus à Borgone. Mais Gharlieu ne manquait jamais d'à-propos.
<K Ma foi, tant mieux ! déclara-t-il.
— Vous êtes un noble cœur, lui dit Souberbielle non sans quelque ironie : vous ne souhaitez pas la mort de votre rival.
— Eh! mon cher, c'est que s'il mourait, on ne l'oublierait plus. Le remords est le plus tenace des souvenirs. »
Souberbielle ne se démonta point : « Est-ce, dit-il, une vérité profonde, ou un mot d'esprit? »
Mais Charlieu n'était point en humeur de disputer. Il renvoya Volumnie et Souberbielle. On se sépara de bonne amitié, avec cet entrain de vivre, avec cette allégresse qui nous vient indistinctement de toutes nos émotions excessives, joyeuses ou douloureuses, et qu'on est surpris de ressentir à la fin des plus sombres journées où les événements lugubres se sont | entassés dramatiquement.
En revenant dans la voiture avec Volumnie, Souberbielle ne pouvait s'empêcher de lui faire mille enfantillages et mille malices. Il n'avait plus vingt ans, il en avait quinze. « Si notre cœur, pensait-il, est parfois étrange, que dire des fantaisies de notre tempérament ? Après tant de secousses, comment puis-je être si gatment animé ?
— Oh ! regarde donc ta robe, » dit-il à Volumnie comme elle se débarrassait de son manteau. La robe blanche avait en bas une large bordure de sang. Henri prit négligemment un mouchoir, en mouilla le coin, et nettoya le bout de ses doigts, qui étaient aussi tout sanglants. Puis il jeta le mouchoir, et mit ses bras autour du cou de Volumnie, longtemps, comme un enfant qui a sommeil et qui s'oublie ainsi. Et cette nuit fut la plus calme qu'il eût dormie depuis bien des mois.
Ermelipe fit en un jour, et presque saris arrêt, les vingt lieues qui séparent Milan de Brescia. Elle ne sentait point la fatigue : non qu'une virile énergie la soutînt ; .plus femme que jamais au contraire, puis-* qu'elle devait à un pur sentiment et à une pensée fixe la surabondance de cette force nerveuse, et ces ressources physiques hors nature. A Brescia, son premier souci fut de s'informer si Desenzano était loin . Quand elle sut qu'il n'y avait d'ici là que sept lieues, elle voulut poursuivre sa route. Le refus seul du voiturinl'en empêcha.
Elle n'insista pas. Agie comme un objet inerte par une force extérieure et toute matérielle, elle se butait stupidement au moindre obstacle, et d'ellemême ne bougeait plus. Elle serait au besoin restée dans sa voiture toute la nuit, attendant qu'il plût au cocher de repartir. Mais celui-ci ayant dételé le cheval et remisé la voiture, elle fut bien obligée de
prendre une chambre dans Tauberge. On lui demanda si elle voulait manger : elle n*y songeait pas, mais elle fit signe que oui. Et elle mangea des choses qu'on lui servait. Elle but un peu de vin blanc qui la réconforta : elle s'aperçut, se sentant mieux, qu'elle avait dû être fatiguée. Alors elle but beaucoup, puis se coucha, et s'endormit aussitôt, poursuivant sa route dans son rêve.
Elle s'éveilla aux premières lueurs du jour ; mais le jour à cette époque paraissait déjà ford tard. Elle eut beau secouer son voiturin, elle ne put quitter Brescia qu'à huit heures, et l'allure du cheval fut si lente qu'elle n'arriva, pas à Desenzano avant midi. Durant cette course de quatre heures, elle n'ouvrit pas la bouche et ne vit absolument rien : elle n'eut, à la lettre, que deux sensations, celle du temps qui passait et celle du chemin parcouru. Quand elle mit pied à terre, ce village aux tortueuses rues dont l'aspect misérable avait serré le cœur de Louveau, cette place entourée d'arcades, tous les objets enfln ne l'affectèrent d'aucune émotion. Seulement, comme Desenzano était le but de son voyage, elle avait décidé, dans la simplicité de son raisonnement, que Louveau serait la première personne qu'elle y rencontrerait^ ou, pour mieux dire, qu'il n'y avait à Desenzano que lui.
Quand elle se trouva sur la place, toute seule, la nécessité de chercher ranima son intelligence, et
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elle consentit à réfléchir, mais avec mauvaise volonté. D'abord elle mangea. Puis elle imagina, mais à grand'peine et après de longues temporisations, un moyen praticable et simple pour s'informer de son mari.
Elle interrogerait le premier soldat venu ; et dans ce dessein elle se mit à errer par le village : elle n'y aperçut pas un seul uniforme. Elle chercha donc parmi les gens du pays à qui elle oserait parler. Mais sentant sur elle la curiosité des passants, elle s'intimida. Elle ne voulait point s'adresser aux honimes parce qu'elle était femme, ni aux femmes à cause de son costume. Elle guetta les enfants^ mais encore exigeait-elle une figure qui lui inspirât confiance. Il ne lui vint pas à l'idée qu'elle gaspillait un temps précieux. Heureusement, tous les riverains du lac de Garde ont les yeux clairs et sympathiques ; et elle ne tarda pas à rencontrer un jeune garçon qu'elle put dévisager sans effroi. Elle lui dit : « Que sont devenus les soldats français ?
— Partis... » Et d'abord l'enfant refusa de s'expliquer davantage; mais il prit confiance, lui aussi, parce que ce jeune homme qui l'interpellait avait une voix douce et parlait suffisamment l'italien. II déclara toutd'un coup, avec une volubilité haletante, qu'îl y avait eu un Français chez ses parents ; et qu'alors on y savait peut-être pour quel endroit les troupes étaient parties ; et qu'au moins sa sœur pourrait le dire, car le soldat en question était son ami. Il
ajouta naïvement : « Je le sais, moi, parce qu'il y a trois jours, quand il est parti, ma sœur l'a embrassé beaucoup de fois, et aussi parce que je couchais dans la même chambre. »
Il voulut absolument qu'Ermeline montât chez lui. Elle y trouva une jeune fille taciturne, qui enfin, pressée de questions, déclara, en fronçant les sourcils : « Le mien s'en est allé à Vérone.
— Son nom ? » dit Ermeline.
La jeune fille rougit, fit signe qu'elle ne répondrait pas. Ermeline reprit, suppliante : « Est-ce qu'il ne s'appelait point Louveau? » Le nom de Louveau est difficile à prononcer pour des Italiens, à cause de l'accent déplacé. La paysanne fit répéter ce nom, le prénom aussi, et finit par dire : a Je crois que c'est celui des Gambero.
— Conduis-moi chez les Gambero, petit, » dit Ermeline. C'était dans la môme rue, deux maisons plus loin. A la porte, l'enfant dit : a C'est aussi à la fille qu'il faut parler, parce que le Français était aussi son ami. »
La Gambero était bien celle que Frédéric avait
aimée un jour, en l'honneur d'Ermeline absente. Il
^^ lui avait pas demandé son nom, mais elle con-
M/ss^jj^ celui de l'officier. Et elle ne fit point de
^^ftîcultë pour apprendre à la voyageuse que Lou-
^®^U comme tous les autres, s'était retiré sur Vérone.
Ce jilerci >>, dit Ermeline, simplement, et elle