‹ Ernest HelloChapitre 3 sur 8 · SA VIE · texte numérisé non relu

SA VIE

Ernest Hello est né à Lorient, le 4 novembre 1828, dans la maison qui fait l'angle du Cours des Quais et de la rue de la Cale-Ory.

Cette maison était alors occupée et appartenait à M. J. Rotinat, son grand-père maternel.

Il est de mode aujourd'hui, dans les études psychologiques, morah's, littéraires et autres, de tout expliquer d'un homme ou d'une œuvre par le milieu natal et les influences de lair ambiant, comme il était d'usage, autrefois, de ncn tenir aucun compte. Un homme, une œuvre apparaissaient comme des créations libres de l'intelligence humaine ou divine; aujourd'hui, ce sont des produclions de la terre.

La vérité, comme toujours, est dans la synthèse et la conciliation des deux systèmes opposés.

Un homme est une création divine et une production terrestre ; le génie est à la fois une étoile et une fleur.

La fleur, vous pouvez la toucher et la suivre jusqu'à sa racine. Cet enfant qui vient de naître n'est pas né dans l'abstrait ; il est né en France, le pays du bon sens et de la clarté d'esprit, dont il réfléchira les rayons en les renforçant de sa puissance. Il est né en ce coin de France qu'un poète a nommé :

La terre de granit recouverte de chênes,

sous ce ciel habituellement voilé de mélancolie et de tristesse ; el, si un tempérament aussi universel, aussi catholique, dans le sens vaste du mot, que celui d'Hello peut être appelé breton, nous retrouverons dans cette àme quelque chose de la tristesse de ce ciel et de la granitique solidité de cette terre. Ce n'est pas que l'enfant naquit robuste ; sa santé était frôle, ses os menus, fragiles, et sa mère, justement effrayée par une atteinte de croup, qui, à l'âge de cinq ans, menaça cette tremblante existence, l'entoura de soins excessifs qui augmentèrent sa délicatesse. Cette susceptibilité constitutive, aggravée peut-être par l'éducation première, et qui allait faire de sa vie un long malaise et de ses moindres soulïrances des supplices, cette

fra^ililc physique, comme pour mirguer les thèses a priori de nos matérialistes, était Técorce d'une âme qui devait se révéler fière, indépendante, debout^ comme dit le poète.

Debout devant toutes les tyrannies, Pour Dieu seul à genoux.

C'est à Kéroman qu'Hello lit ses premiers' pas.

Kéroman est un assez vaste domaine, à quelques minutes de Lorient ; il se compose : d'une maison antique et modeste flanquée d'une grosse totir, c'est là le château ; de plusieurs jardins enfouis dans la haute verdure ; puis de basses-cours, de fermes où l'on parle breton, de belles futaies de chênes et de châtaigniers séculaires où le pauvre, en hiver, trouve du bois mort, l'été, de la cire et du miel déposés dans le creux des vieux arbres par les essaims des industrieuses abeilles, et parfois môme un abri, dans quelque maisonnette gracieusement concédée.

La mer est tout près ; les landes l'avoisinent et l'enserrent.

C'est dans ce milieu patriarcal, sur cette terre à la fois douce et sauvage, que grandit le petit Ernest, entre son père et sa mère, c'est-à-dire l'honneur et la dignité. Un simple trait nous les fera connaître :

M. Hello appartenait à la haute magistrature. En 1848, lors du procès Barbes devant la Haute-

Cour de justice de Bourges, l'éminent magistrat nourrissait l'ambition, bien permise et justifiée, d'ailleurs, par sa science et la sincérité de ses convictions politiques, d'être l'un des magistrats choisis pour composer ce tribunal exceptionnel. Mais, s'il avait ce désir, il avait aussi une crainte : celle d'arriver à son but par un chemin, je ne dirai pas déloyal, mais simplement habile. Il redoutait le bon vouloir de ses amis, autant et plus qu'il ne redoutait la malveillance de ses ennemis. Son ambition était dominée par la résolution inébranlable de ne point faire un pas, de ne pas dire un mol qui tendit à la satisfaire; ce n'était pas assez, il redoutait le zèle de ses amis et, prenant contre eux, à cet égard, des précautions d'un rare courage dans leur simplicité et leur droiture, il s'enferma chez lui, s'interdisant toute visite au dehors, n'en recevant aucune, fier de sa maladresse comme d'autres le sont de leur habileté.

Il fut élu, car son nom s'imposait, le mérite et l'honneur étant, en somme, l'habileté suprême.

Son fils Ernest le dira un jour et le pratiquera jusque dans son style et jusqu'à sa mort.

M"" Hello était une noble dame quelque peu solennelle, portant haut la tête, aussi bien que le cœur, fort distinguée, d'un grand esprit, fort instruite, très digne dans son attitude morale et physique et, d'ailleurs, fort jolie.

L ENFAJSfT 5

A la mort de son mari, sa qualité de veuve de conseiller à la Cour de cassation lui donnait droit à une pension qui lui fut offerte, en effet, par suite d'une estimation du domaine de Kéroman établie par son notaire et ses amis et quelque peu inférieure à la valeur réelle. M"* Hello se fâcha, rectifia les chiffres et perdit sa pension en sauvegardant la vérité.

Vivante image de l'honneur et de la dignité qui s'étaient penchés sur son berceau, qui lui avaient donné le sang de ses veines, Ernest Hello les manifesta de bonne heure dans sa puissante nature.

On cite de cet enfant des mots superbes, celui-ci, par exemple : son père, alors procureur général à Rennes, avait écrit au roi Louis-Philippe au sujet d'un condamné dont il demandait la grâce. N'ayant pu l'obtenir, il s'en affligeait devant sa famille, et son fils Ernest, lui, s'en étonnait.

— Gomment, papa, vous ne pouvez donc pas tout ? Vous ne pouvez pas faire grâce à ce pauvre homme ? (Faire grâce était un mot qui paraissait magnifique à cet enfant et faisait battre son cœur.)

— Non, mon fils, dit M. Hello, cela dépend du roi.

— Ah ! le roi est au-dessus de vous ? Et audessus du roi qu'y a-t-il ?

— Au-dessus du roi il y a la loi.

— Et au-dessus de la loi ? reprit Ernest.

— Ah ! au-dessus de la loi, re'pondit M. Hello, il n'y a plus que Dieu.

— Eh bien ! s'écria l'enfant, c'est à Dieu que je veux obéir.

Il a généreusement tenu parole.

Mais ne sentez-vous pas déjà le philosophe dans cet interrogateur ingénu qui veut aller au fond des choses et vers la puissance ? Ce besoin du dernier mot et de l'absolu, qui fit la gloire et le tourment de cette âme pour laquelle le mot de saint Augustin semble avoir été écrit, ce radicalisme d'une pensée qui creuse jusqu'à ce qu'elle trouve le divin, percent ici sous la naïveté enfantine comme un bouton près d'éclore.

La vraie philosophie est pratique : la vraie philosophie, c'est la sagesse ; la pensée n'est rien si elle n'est la prémisse intellectuelle d'une conclusion morale :

« Eh bien ! c'est à Dieu que je veux obéir. » Une des grandes thèses d'Hello sera celle-ci : l'idée la plus pratique, c'est l'idée la plus haute. Lamétaphysique est la plus pratique des sciences.

Mais de métaphysique il n'était point question encore dans le langage du jeune Hello. bien qu'il en fût question dans sa pensée, ou, tout au moins, dans son âme.

A cinq ans, ce petit cœur, déjà, avait une jias-

L EISFANT 7

sion : l'amour de la vérité. Sa prodigieuse mémoire faisait l'orgueil de sa mère, qui lui avait appris riiistoire avant qu'il sût lire. Un jour, jour de réception dans la famille, on était à table ; la conversation vint à tomber sur je ne sais quel fait historique dont on recherchait la date. Le plus docte des invités venait de renseigner les convives, quand le petit Ernest, qui s'agitait sur sa chaise au bruit de ces discussions, cria tout à coup, bravant sa timidité et les reproches certains de sa mère :

— Ce Monsieur se trompe ; et il donna la vraie date.

Le petit Ernest avait raison ; réflexion faite, on se rangea à son avis et on reconnut l'erreur commune. Mais qui fut grondé, le soir, par sa mère ? Ce fut Ernest.

— Mon enfant, tu ne devais pas reprendre un vieillard respectable.

— Mais, maman, puisque c'était vrai, puisqu'il se trompait ! s'écria Ernest.

Voilà l'homme. C'est bien lui qui écrira un jour : « La vérité ! mais c'est elle qui est la béatitude ! » Jamais le jeune Hello ne mentit.

Jusque dans ses manifestations les plus innocentes (lui, aurait dit les moins coupables), il abhorrait le mensonge, il en fuyait jusqu'à l'apparence, à ce semblant qui s'appelle la plaisanterie ou l'hyperbole.

Lui, qui avait le sens profond da ridicule et de la gaîté des choses, lui, qui plus dune fois poussa Tesprit et même le comique, naïf ou mordant, jusqu'à Téloquence. jusqu'à l'épopée, n'aimait pas le plaisant. Peut-être y sentait-il la trivialité, et, outre cette frivolité un peu perverse de l'esprit qui se complaît dans le faux et s'y amuse, une sorte de goût de la bêtise qui offusquait son besoin d'intelligence, son respect de la pensée, sa passion de lumière, ce qui revient encore (car c'est le fond de cette àme) au culte de la vérité et de la justice.

Cet amour jaloux et ardent dominait toutes ses amours. Le trait suivant en fait foi.

Ernest avait quatre ans et s'amusait fort à un exercice de sa façon qui consistait à faire le tigre.

Dans un accoutrement bizarre, le cou hérissé de longues plumes de paon en guise de crinière, le bambin se jetait à quatre pattes poussant des rugissements dont sa mère voulait bien s'épouvanter.

— Est-ce que je suis ellVayant ? demandait le petit monstre.

— Ah ! oui. tu es effrayant !

Et, devant un bond du fauve. M""*" Hello prenait la fuite avec des gestes de terreur.

Le tigre se prenait au sérieux, croyant à la frayeur de sa mère.

Un jour qu'il y avait du monde au salon, le tigre voulut expérimenter sa puissance et mettre

en fuite les visiteurs qui retenaient sa mère et l'empêchaient de s'occuper de lui autant qu'il l'aurait désiré.

11 s'habille, se hérisse, ouvre la porte et se j)résente en rugissant, puis fait un bond...

Tout le monde le trouve charmant, on s'extasie sur ses beaux yeux bleus, ses longs cheveux bouclés et ses joues roses; on accable de caresses l'animal féroce

Le tigre reste confondu et dit à sa mère :

— Maman, pourquoi m'avez-vous trompe, moi qui suis un petit enfant !

Sa voix, déjà harmonieuse et pénétrante, avait l'accent du reproche et d'un étonnement scandalisé. M"'' Hello mère a souvent raconté que jamais rien ne pénétra plus son cœur que ce juste reproche de son enfant.

Ce n'était pas seulement un rêve de puissance qui s'évanouissait pour Ernest, c'était la confiance en sa mère qui subissait une atteinte.

Elle ne lui avait pas dit vrai, et voilà ce qu'il ne pouvait comi)rendre.

La gloire ! autre idéal futur de la grande âme d'Hello, ou plutôt splendeur du même idéal : la vérité. Car cet homme dont l'esprit, nous le verrons, ne s'é|)ar])illait j)as dans nos petites catégories et nos mesquines séparations, cet homme dont

iO ERNEST HELLO

la vie fut un long rêve d'adoration de la chose unique et sublime en qui la gloire et la vérité et toutes splendeurs ne font qu'UN, Hello qui ne séparait rien ne séparait pas la Vérité de la Gloire. lia Vérité, à ses yeux, avait droit à la Gloire ; la Gloire était due à la Vérité.

Ce simple mot jette une lumière sur la vie de ce grand philosophe, et si, pour l'heure, la tête du petit enfant ne renferme pas encore ces associalions d'idées supérieures, si son esprit ne s'élève pas à ces hauteurs de la suprême Synthèse, déjà nous pourrions trouver épars dans sa jeune âme tous les rayons qui plus tard formeront son soleil.

Qui sait ? son jeu du tigre était peut-être un jeu de gloire, de gloire mal entendue, puisqu'il la ])laçait dans l'épouvante.

Un peu plus tard, l'écolier avait sur ce sujet des idées plus nobles déjà, plus vraies.

Sa mère entendait parfois, dans la petite pièce ofi il aimait à s'enfermer, un vacarme de démon. Les chaises étaient renversées, les meubles s'ébranlaient ; puis, c'étaient des cris, des trépignements d'enthousiasme ou de colère, des bruits de fer... et d'enfer.

Un jour, brusquement, elle ouvrit la porte

Ernest était là, au centre de la mêlée, rouge, essoufflé, l'éclair dans les yeux, le front rayonnant, les lèvres frémissantes...

l'enfant 11

— Que fais-tu là ? lui dit sa mère.

— Maman, dit-il. je suis les trois cents Spartiates !

N'est-ce pas épique, ce mot, ce rêve de gloire d'un écolier de huit ans !

Je crois le retrouver, ce même rêve, cette fois sous forme gracieuse, dans ce trait naïf d'une de ses petites lettres d'enfant :

« Nous nous promenions, en bande joyeuse, quand nous avons vu arriver ma cousine Elise et sa nourrice. Elise m'a distingué. Aous avons joué ensemble, toute la soirée, aux échecs et aux dames. Elle pleurait quand je disparaissais, et elle riait quand je revenais... »

Gela est fort touchant, mais c'est surtout très glorieux: « Elise m'a distingué!... »

Le reste de la lettre est d'une simplicité enfantine qui témoigne que les faveurs d'Elise n'avaient pas exalté outre mesure chez le jeune vainqueur le sentiment de lui-même :

« Mon cher papa, nous t'embrassons tous, ainsi que ma tante et Elise. Donne-moi des nouvelles de la caille d'Emile ; demande à Louise si elle a conservé les petits os de poissons qui servent à faire des fleurs.

Cette simplicité, sans laquelle on n'entre pas dans le royaume de la gloire, nous la retrouverons sous une forme supérieure dans le style et dans la pensée d'IIello. Carie génie et l'enfant se touchent,

comme les extrêmes, et peuvent se donner la main.

Dès sa plus tendre enfance, Ernest aima l'étude. Sa mémoire prodigieuse la lui rendait facile. C'est lui qui, un jour, chargé par son père de le remplacer à une réunion en Sorbonne où un discours en grec devait être prononcé, rapporta mot pour mot le discours à son père.

Une traduction, publiée par les journaux, montra que pas une virgule du texte n'avait échappé à l'indéfectible mémoire d'Ernest. C'est lui qui, ayant à faire une citation de Delille dont il avait feuilleté dans sa jeunesse les nombreux volumes, pria quelqu'un de la lui chercher. « Voyez, dit-il. tome VII, page 240 : » Et elle était là !

Ce fut à Rennes que le jeune Ernest commença ses classes, son père y étant procureur général. L'enfant prodige fut immédiatement remarqué pour ses aptitudes intellectuelles qui forcèrent cependant l'admiration plus que le respect de ses condisciples. Cette race est sans pitié, et le grand Hello eut. toute sa vie, besoin de rencontrer la bienveillante intelligence, celle qui devine ; mais, en général, les eufants ne devinent pas; ils ne ménageaient pas le pauvre petit.

Mais, déjà, la fierté luttait chez l'enfant contre une certaine gaucherie, naturelle à ceux de son espèce. Un jour, elle l'emporta. Maltraité par de méchants gaillards qui menaçaient d'en venir à

des brutalités, Ernest les regarda en face : « Vous êtes les plus forts, leur dit-il, vous pouvez me tuer, je ne me défends pas ; mais, moi, je vous méprise ! »

Le mépris d'Hello, paraît-il, était déjà quelque chose, car les agresseurs lâchèrent leur victime. Une chose pouvait cependant le rendre ridicule aux yeux de ces bambins, c'était la peur qu'il avait des chiens. Pour ne pas rencontrer un pauvre toutou, le toutou le plus inoffensif, il aurait pris un long détour ; il se serait écarté de sa route, et, si enfin il fallait braver la rencontre, ce n'était pas sans tremblement.

Cependant on vint vite à le respecter. Ses camarades l'estimaient pour sa bravoure d'esprit, pour sa vaillance, pour sa sagesse qui le fit, plus d'une fois, choisir pour juge et arbitre dans les querelles du lycée.

Plus tard il pèsera les réputations dans les Plateaux de la balance.

Son père ayant été nommé conseiller à la Cour f de cassation, le jeune Ernest termina ses études i à Louis-le-Grand, où son appétit de gloire, s'il en ; avait, dut trouver à se satisfaire, car ses succès y furent ininterrompus. Jamais second, toujours premier, sauf une fois.

Le second était un romancier des plus en vue de notre temps, qui a rempli les journaux de sa prose prosaïque et joyeuse, et qui a écrit des livres dont

on a fait grand bruit et desquels on ne parle plus...

Un jour, par bienveillance pour le brave garçon qui s'escrimait de son mieux, le maitre demanda au triomphateur Hello la permission de passer sur la tête du second la couronne du premier.

Hello, qui avait la passion de la justice, mais aussi l'enthousiasme de la miséricorde, surlaquelle il écrira plus tard de si grandes choses, n'hésita pas à faire un généreux abandon.

Voilà comment, une fois, Hello ne fut pas premier.

De grands prix obtenus aux concours généraux couronneront ses études, et peut-être, un matin, lisant Vauvenargues, le jeune vainqueur sourit-il à cette pensée : « Les rayons du printemps sont « moins doux que les premiers regards de la « gloire. »

A quinze ans, lauréat du prix d'honneur, invité par le ministre Villemain au grand bal de l'Instruction publique (son premier bal), il eut, dans cet éblouissement des lustres et des toilettes, un battement de cœar, au moment oîi, priant son père de lui indiquer sa danseuse, il s'entendit répondre : — Le choix t'est permis.

Son cœur battait-il pour l'épliémère plaisir de danser avec la danseuse de son choix? J'en doute. Mais il pouvait choisir !

l'enfant ii\

Ce palais était à lui pour un instant et il pouvait choisir sa reine!

Son cœur battit au sentiment de la beauté de la gloire, la gloire du choix et de la liberté dans la grandeur.

Les vacances du jeune Ernest se passaient à Kéroman, le manoir paternel perdu au fond de la Bretagne.

Peut-être, si le collégien n'avait pas quitté cette fourmilière qui s'appelle Paris, la pensée d'Hello n'eût pas eu toute sa grandeur. Mais, au sortir de Paris, il gagnait l'Océan. Il allait respirer sous les grands chênes.

Ces brusques passages de l'activité fiévreuse à la vie paisible, de la foule oii l'esprit s'excite, mais où le sens de l'unité s'émousse, à la majesté du désert, où l'âme reprend possession de sa propre majesté; ces alternatives d'agitation et de j'ccueillement, de société et de solitude, sont peut-être ce ([u'il y a de mieux pour la formation de la pensée. Les hommes peuvent aiguiser ïe.sp?'/t, mais VEsprit souffle dans le silence et l'espace.

Le détail aiguise le regard, les grands Isoi'izons le reposent et l'élargissent.

Hello l'écrira un jour: «La myopie physique est

très rare à la campagne, parce que la campagne étend le domaine du regard. » Il se passe pour la vue intellectuelle un phénomène analogue : la pensée a besoin du large pour s'y développer tout entière. Il suffit du bosquet à la fauvette, et de Paris au littérateur ; il faut l'Océan au penseur, même avant qu'il pense.

Noble et fier d'une fierté et d'une noblesse sucées avec le lait du berceau, avec le parfum des chênes de Kéroman et les souffles de l'Atlantique, l'àme fermée à tout ce qui est bas ou simplement puéril, l'esprit ouvert aux vastes espoirs, aux grandes idées.

Ayant devant les yeux l'azur de ses vingt ans. Et le sourire de l'aurore ',

le jeune homme entrait dans la vie en vainqueur, déjà chargé de couronnes. Voici comment le dépeint, au moment où elle le vit pour la première fois, celle qui devint sa femme après avoir été dix ans son amie, la confidente de ses joies candides et de ses peines déjà profondes.

« La candeur ardente de son visage le faisait rayon- « V. IIcoo.

18 ERNEST HBLLO

ner au milieu des autres hommes et son éclat rendait terne toute autre physionomie. Bien qu'il fût laid, il semblait beau ; son front et ses yeux étaient superbes ; le nez et la bouche défectueux ; mais l'innocence brillait sur ce. front d'une coupe large et hardie ; une ardeur fulgurante éclatait dans ses yeux bleus. Ses mouvements, son geste étaient vifs, décisifs, dominateurs. La douceur et l'harm.onie de sa voix saisissaient le cœur. Cette impression était si triomphante que ses plus cruels ennemis en ont subi le charme vainqueur. Ses cheveux bouclés, toujours en désordre, d'une belle couleur brune foncée, ajoutaient, par le pli que leur laissait prendre son insouciance, à l'étrangeté frappante et dominatrice de toute sa personne. »

Il était évident que ce jeune homme serait quelqu'un. Palpitant d'une vie intense, fougueuse, et ne voulant la dépenser qu'à la gloire du Vrai, il se sentait armé pour combattre et pour triompher. Se faire U7ie carrière, au sens courant du mot, lui importait peu. Pour condescendre au désir paternel, il fit son droit et fut reçu après les plus brillants examens.

Mais, un soir, il entra chez son père et, déposant sa robe devant le conseiller : « Je ne la porterai plus, dit-il ; j'en prends ici l'engagement irrévocable. Je sors de la Conférence ; on y a posé la question de savoir si un avocat, connaissant l'injustice d'une cause, peut la défendre en conscience. Ils ont voté l'aflirmative. Ils ne me compteront pas parmi eux ! »

Ce fut un bonheur. — Hello avocat ! Lui, l'ennemi mortel de la moindre atténuation du Vrai, l'intransigeant chevalier de l'Idée totale ; lui, qui dira un jour dans un cas difficile : « La question est délicate, donc le seul moyen de la résoudre est la franchise absolue; je ne connais ni ne veux connaître aucune autre habileté ^ ! » Ame toute de feu et de lumière, il se sentait attiré par une ambition plus vaste et plus haute ; il cherchait sa voie sans la trouver encore, mais rejetait d'instinct tout ce qui pouvait rétrécir Thorizon intérieurement contemplé. Avocat, il devra l'être, car l'homme profond est universel, mais avocat au sens superbe et philosophique du mot : avocat de la Vérité, à la barre de l'Esprit humain.

Il se mit. vers le même temps, poussé par son insatiable curiosité intellectuelle, à l'étude d'une science dont le seul nom eût fait sourire le scepticisme ignorant du siècle dernier, et ferait fuir à grandes enjambées nos jeunes étudiants modernes; mais Hello était intrépide. Cette intrépidité eut une récompense digne d'elle. La théologie catholique, ignorée et dédaignée, enfouie sous la montagne de nos railleries et de nos ignorances, fut pour ce jeune et libre penseur la révélation d'un nouveau monde. 11 fut ébloui. Il put dire : « Ciel! »

' Hf.llo, Lacordaire.

èO ERNEST HELLO

mais comme Colomb avait crié : « Terre ! » Car ce n'était pas un rêve, c'était une réalité, c'était une science qui apparaissait à ses yeux, et la plus belle, la plus lumineuse, la plus vaste et la plus sublime des sciences, la science d'En-Haut. Ces dogmes méprisés, où l'œil voltairien et superficiel ne voyait que de maigres étincelles clouées au plafond de la crédulité populaire comme les clous d'or du cercueil humain, ces étincelles étaient des mondes, étaient les soleils de l'Infini 1 Le firmament s'entr' ouvrait, ruisselant de splendeurs comme dans l'Astronomie moderne, déroulant comme elle jusqu'au-delà des bornes les plus lointaines où l'intelligence fatiguée puisse reposer ses ailes, les perspectives et les magnificences d'un Univers quelque peu plus large que la boule des chimistes et des physiciens. 11 s'opéra, dès lors, dans la pensée du jeune philosophe, une révolution analogue à celle qui, dans l'ordre astronomique, substitua au vieux système étroit de l'erreur et du préjugé la vaste et superbe conception de Newton et de Copernic. Je vous dirai que l'astronomie moderne m'est toujours apparue comme une image splendide de la philosophie véritable. J'aime tous ces horizons ouverts, cette largeur d'esprit pour qui la terre est petite, tant les cieux sont grands ! L'astronomie moderne, c'est le triomphe du ciel. C'est le triomplie du grand, du beau, de la poésie, de

l'enthousiasme, de raffirmation, de l'immensité.

Et voilà la philosophie d'ilcllo, en image ! Mais n'anticipons pas.

Et, d'abord, rendons justice. Deux hommes ont exerce à cette époque sur l'intelligence du jeune Ernest une influence lumineuse et fortifiante dont la trace est difticilement visible, car le génie est original et ne se souvient pas de ses maîtres — en a-t-il des maîtres ? — Il a du moins des amis ; saluons en passant Lacordaire et Gratry.

Gratry, le plus large, le plus synthétique, le plus catholique, après Hello, des penseurs du xix^ siècle.

Lacordaire ! le moine-roi dont le trône était à Notre-Dame. Écoutez l'enthousiasme du jeune auditeur des Conférences :

« Que de fois, le dimanche, à la sortie de Notre-Dame, le soleil m'a paru beau ! Que de fois j'ai conduit à Notre- Dame, de gré ou de force, les amis dont je voulais contraindre l'attention et l'admiration

M Je me prêtais à laclion oratoire du P. Lacordaire avec avidité. Quaiid on est affamé, on n'examine pas son pain, on le dévore.

« Je suis allé, un jour, à lui dans sa cellule ; je lui ai dit ; '< Mon Père, je vous remercie. » Je lui envoie encore aujourd'hui, de l'autre côté de la tombe, la même parole : « Mon Père, je vous remercie ! » . .

« Dans ma profonde et monstrueuse ignorance, j'asso-

ciais, je m'en souviens, la pensée du christianisme à la pensée de l'ennui... Je croyais que la beauté, Fémotion, la puissance, l'ardeur, la jeunesse, la force, l'action, l'amour, je croyais que toutes ces choses étaient les négations vivantes et brûlantes du christianisme. Je croyais que le christianisme était la pierre d'un tombeau posé sur la tête de l'homme... et qu'un chrétien était une brute dressée, le dimanche, vers midi, à aller dans une église pendant une demi-heure.

« ... Le P. Lacordaire m'obligea à modifier ce portrait... »

Mais Lacordaire lui-même, ce n'était pas assez pour Hello.

« Son demi-jour apprivoisa nos ténèbres, dira-t-il de l'illustre conférencier, et, s'il ne nous introduisit pas dans le sanctuaire, il habitua nos yeux à supporter les rayons qui environnent le temple. »

Mais l'esprit profond veut pénétrer. Le génie est intime avec la vérité, il veut entrer dans le sanctuaire.

Le sanctuaire, c'est la théologie.

Plus tard, jugeant le grand orateur du haut de son impartialité, il écrira ce qu'un autre n'aurait pas le droit d'écrire :

« Au point de vue de la pensée, le P. Lacordaire est extérieur et superficiel. Il a exprimé, à propos du christianisme, beaucoup d'idées intéressantes ; il n"a jamais rien sondé. 11 s'est promené autour du christianisme ; il n'a pas plongé ses regards dans l'intérieur des choses. En général, ses théories sont des tableaux, non

des doctrines, et ces tableaux, s'ils représentent la Vérité, peuvent certainement porter cette inscription : Vues prises du dehors. Il ne pénétrait pas dans la citadelle de la Lumière. »

Hello voulut pénétrer. C'est alors qu'il entreprit, sous la direction d'un théologien émérite, l'abbé Baudry, plus tard évoque de Périj^uoux, les fortes études dont nous parlions tout à l'heure.

L'érninent professeur de Saint-Sulpice s'intéressait fort à cet élève, qu'il instruisait seul chez lui, en dehors des cours du Séminaire, qui répondait à ses leçons avec une ardeur inspiratrice et auquel il témoigna toujours une grande amitié, voyant en lui, disait-il déjà, un homme parmi les hommes.

La théologie catholique, nous l'avons dit, eut sur l'esprit du jeune Hello une influence décisive. Il y trouva ce qu'il cherchait, ce qu'il fallait à cet ujil et à cette envergure : le sublime espace, la haute et vaste lumière.

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement,

a dit le prosaïque Boileau. Ce n'est pas seulement à sa pensée que cette habitude des régions supérieures, cette familiarité avec le soleil, donnera une force, une précision, une ampleur, une clarté magnilique ; c'est, par là môme, à son style. Car, plus on monte, plus la lumière est simple et, à la fois, plus universelle ; plus elle éclaire toutes

choses d'un unique et riche rayon ; l'ensemble s'illumine, et, du même coup, le détail, la phrase, le mot. Le soleil dans les cieux n'a qu'à lancer un regard, pour faire resplendir ici-bas tous les brins d'herbe.

Un autre résultat plus considérable encore, plus intime, de ses études de théologie transcendante fut de laisser dans l'âme du jeune homme une impression si puissante de la vérité et de la beauté du catholicisme que sa foi, trempée dans cette lumière, en sortira invincible. Hello connaîtra bien des douleurs, et jusqu'à des tentations peutêtre, mais jamais le doute n'eflleurera cette intelligence de sa mortelle piqûre. C'est que la grande source du doute, c'est l'obscurité de la Foi. Or, puisée à une certaine hauteur, la Foi devient lumineuse. Ce n'est plus la formule qui traîne à terre, épaisse et lourde comme le caillou du chemin, comme lui insignifiante et stérile. Ce n'est plus la lettre qui tue, quand elle n'est que la lettre. C'est un esprit vivant et ardent. Et cet esprit, le nôtre le reconnaît; il peut s'y mirer et y voir sa ressemblance. Et, plus ils montent tous deux, plus ils s'éclairent : ce n'est plus ce dogme noir qui faisait rire dans la rue, et ce n'est plus cette raison moqueuse prenant ses quolibets dans la boue du ruisseau. Ils s'expliquent en gravissant la montagne, font échange de regards et de reflets, — et

au sommet c'est la réconciliation, j'allais dire c'est la transli^uration. Le calvaire est devenu le Thabor. Chez Hello, la Raison est glorieuse, et glorieuse de la Foi. Car la Foi a changé de nom : c'est la Lumière.

Cela, c'est tout le problème des temps modernes et toute la philosophie de l'avenir : la réconciliation, sur les sommets, de la Raison et de la Foi transfigurées dans la lumière.

J'ai souvent pensé que cette philosophie conciliatrice et synthétique, cette grande philosophie humaine et divine, pourrait être d'une utilité suprême dans l'éducation de la jeunesse. Cette éducation, quand elle existe, est trop souvent superficielle, purement morale chez les uns, vaguement ou étroitement religieuse chez les autres. Ce jeune homme est bon, mais que sait-il? Un peu d'algèbre, un peu de physique — (c'est bien insuffisant, la physique et l'algèbre), — s'il est chrétien, un peu de catéchisme, sitôt appris sitôt oublié. 11 a fait sa philosophie^ ce qui veiit dire qu'il n'a point lait de philosophie, car puis-je appeler de ce nom auguste les pâles abstractions jargonnées sur les bancs d'école entre la chimie et l'allemand, et dont le résultat le plus clair est l'obscurcissement de la pensée ? L'âge de la liberté arrive, l'âge des passions, hélas ! A quelle profondeur l'idée morale est-elle enracinée dans cette âme pour qu'elle

résiste aux coups de vent ? — Il a la foi, ditesvous ? — Et si la foi est emportée avec le reste ? Je sais tel livre, tel article de revue qui peut, dans un esprit faible ou en une âme défaillante, tuer la foi peut-être pour jamais.

Si elle est faible ?

Oui, sans doute, mais n'est-elle pas faible, quelle que soit la bonne volonté, quand il faut lutter contre l'intelligence? Et c'est la lutte de tous les instants, en ce siècle oii les quatre vents de l'esprit mauvais sont déchaînés. Il faut être fort pour se jouer dans la tempête et planer sur l'ouragan. Qui te sauvera, jeune homme?

La Science ! La Science à l'état sublime, la Science même de Dieu !

Il y a entre le mariage d'un homme et av. destinée un rapport mystérieux ; on y voit le degré d'intérêt que Ditm prend à une existence.

« Ernest n'avait que dix-huit ans, raconte M"'" Hello, quand je l'ai vu pour la première fois. J'en avais vingt-quatre. Mon père et ma mère habitaient, en ce moment, la petite ville de Guingamp. M. Hello, conseiller à la Cour de cassation, sa femme et l'unde ses fils se trouvèrent, au temps des vacances, chez une de leurs parentes qui y demeurait aussi. Nous ne les connaissions pas, lorsque, un soir, une réunion où me conduisit mon père amena ma première rencontre avec celui dont la vie fut ma vie.

On dansait. Dès qu'Ernest entra, je fus frappée de sa physionomie.

Uien en lui n'était ordinaire : son regard était pénétrant, lumineux et doux ; toutes les audaces

de la jeunesse, toutes les audaces de la candeur, éclataient sur son front; laconfiance et l'ardeur de son attitude modeste fixèrent au plus haut point mon attention.

Certainement j'étais en face de Quelqu'un. Un intérêt puissant me subjuguait et, quand mon père vint, à minuit, me rappeler qu'il était l'heure à laquelle j'avais coutume de quitter le bal, je le priai de me laisser, sans lui en cacher la raison.

Il fut convenu que des amies me reconduiraient chez ma mère et je restai. Quant à lui, il ne m'avait pas remarquée, pas regardée, pas invitée à danser; je lui demeurai tout à fait inconnue.

J'avais appris qui il était, comment et chez qui il se trouvait à Guingamp, et j'avais su, en même temps, que la famille Hello devait repartir le lendemain même pour Paris.

Au moment où nous prenions congé, mes amis et moi, du maitre de la maison :

— Vous avez fait une conquête, me dit-il, devinez?...

— Ah ! qui donc?

— M. Hello... père.., ajouta-t-il avec malice. Il vous trouve un air d'intelligence et de réflexion peu ordinaire;... il vous trouve distinguée., mais il dit ce mot-là d'une manière bien flatteuse pour vous !

— C'est une conquête sérieuse, celle-là, répondis-je.

Une année s'écoula, que j'employai de mon mieux à faire la connaissance des parents de la famille Hello. Je fus bientôt en relation avec eux. On me lisait les lettres d'Ernest et Tintérêt que j'y prenais fit bientôt de moi Tamie de sa tante et de ses cousines.

Lorsqu'il revint aux vacances suivantes, il comprit l'intérêt que m'avaient inspiré ses pensées et ses projets et je devins la confidente de ses luttes et de ses tristesses. Ce jeune homme, presque un enfant, était dévoré d'une soif de vérité, d'un désir de voir le règne de Dieu triompher et s'établir sur la terre; il souffrait d'une douleur peu connue et bien incomprise à la pensée que Dieu est oublié dans le monde! Je le recevais avec l'assentiment de ma famille, qui. malgré quelques représentations, que j'écartai victorieusement, permit entre lui et moi cet échange d'expansion, de sa part, de conseils et d'encouragements, de la mienne.

A la fin des vacances, nous étions grands amis.

Il demanda la permission de m'écrire.

Ma mère gardait sur ce point un silence inquiétant... Mais mon père plaidait avec moi ma cause près de ma mère :

— Tu parles, lui disait-il, avec admiration des gens qui ont de vieux amis, des amis de vingt ans, de ti'ente ans... Eh bien! ma chère amie, pour avoir des amis de vingt ans, il faut s'y prendre

vingt ans d'avance... Ça, vois-tu, ajoutait-il plaisamment, c'est comme pour le gigot de mouton : quand on l'aime froid, il faut le faii-e cuire la veille... Soyons conséquents si nous voulons que notre fille ait, un jour, un vieil ami ; il est temps de s'y prendre... et elle ne saurait pas mieux choisir.

Il se plaignait et je le consolais; il m'exposait ses plans, ses efforts, ses douleurs ; sa vie était en haut, hors des proportions accoutumées ; il souffrait du contact avec les opinions vulgaires et se pliait difficilement au joug des idées courantes. Son père était magistrat distingué, haut placé, en vue par ses opinions. Ernest avait fait son droit, il était reçu avocat ; mais, saisi d'une indignation que soulevait en lui sa passion de la justice, il avait renoncé à embrasser une carrière que son père eût souhaité de lui voir adopter. Plein d'une foi ardente, Ernest me la montra dès nos premiers entretiens.

Fille d'un officier, élevée dans des principes d'honneur surtout humain, j'étais loin d'avoir la religion qu'il aimait et pratiquait hautement. Mais il y conquit mon âme et, quand dix ans plus tard, il m'eut offert de devenir l'inséparable compagne de sa vie : — « Je ne demande, me disait-il, que la seconde place en votre cœur, ma chère Zoé... La première appartient à Jésus-Christ. »

Tel était Ernest Hello à vingt ans. Mais continuons le récit de M""^ Hello :

« Ma mère faisait observer qu'Ernest faisait chez nous de trop fréquentes visites et que cela pouvait prêter à de fâcheux propos... — Car enfin, disait-elle, personne ne peut savoir à quel point ce jeune homme est exceptionnel et môme unique.

— Voyons, disais-je, je suis laide, je ne suis pas riche ; non vraiment, je ne suis pas riche ! Je ne me marierai donc pas, c'est plus que probable. Il faut bien cependant que la vie serve à quelque chose : je serai l'amie fidèle et dévouée d'Ernest Hello... Nous serons de vieux amis.

— Entendez cela ! disait ma mère en souriant à mon père : voilà les idées que vous mettez dans la tète de votre fille ! »

Quelques mots préliminaires sont nécessaires ici, pour expliquer comment furent possibles les rapports, absolument exceptionnels et hors de toute tradition, qui allaient s'établir entre Ernest Hello et M"" Zoé Berthier.

Douée par Dieu de facultés intellectuelles remarquables, d'un caractère droit, d'un cœur prédisposé aux plus exquises délicatesses, apte à tout comprendre, à tout supporter, à tout ressentir, M"" Zoé Berthier avait reçu une éducation fort dissemblable des éducations ordinaires et qui lui

32 ERXEST HELT.O

donnait, parmi les autres jeunes filles, une physionomie personnelle très accentuée. Elle tranchait entre toutes, comme trancherait, à côté des Heurs d'une serre, quelque plante agreste et puissante, éclose dans le sol vierge de la montagne, (îolorée par les rayons du soleil, ayant demandé son parfum à la brise qui passe et sa vigueur à ses propres luttes contre l'intempérie des saisons.

Elle était fille d'un officier supérieur, le commandant Berthier. Peu d'hommes, dans l'armée, possédaient le haut mérite, le savoir varié, l'imperturbable raison, l'esprit original, la philosophie pratique et l'heureuse humeur de ce militaire. Son mâle courage, à la fois bouillant et calme, son dévouement toujours prêt, sa présence d'esprit au sein du péril, faisaient de lui un homme de Plutarque. Devant le devoir à remplir et le danger à affronter, il avait le sang chaud, car sa décision était plus prompte que l'éclair ; dans l'exécution, il avait le sang-froid, car il se mouvait sans trouble au milieu des plus mortelles occurrences.

Digne épouse d'un tel mari. M"'' Berthier, la mère, était une très grande âme, — dans le sens purement naturel d'un tel mot, mais dans toute rétendue de ce sens. Si la foi ne l'avait point éclairée, rien n'avait altéré en elle cotlc clarté intime qui illumine toute créature humaine qui vient en

ce monde, et, comme les sages de l'antiquité, elle marchait à la lueur de ce flambeau, dans une voie sans détour. Elle y avait conduit sa fille, ou plutôt elle l'avait amenée à s'y élancer spontanément, se bornant à la relever, si elle faisait quelque faux pas. Les entretiens avec son père, maintes fortes lectures avaient formé l'esprit de Zoé ; l'exemple et les leçons de sa mère avaient forme son âme. L'école de la liberté avait formé son caractère, lui donnant le sentiment de sa propre dignité, lui enseignant le rapide et sûr discernement des choses et des personnes.

Son éducation se composa aussi de ce que, par insouciance ou dédain, on lui laissait ignorer. Elle connut peu cet ensemble de conventions qui forment le code des lois mondaines et se pénétra, en compensation, de l'amour de la vérité.

A la table de famille, dans le cercle des amis, voire môme des indifférents, on lui permettait de tout dire... Aussi, en plus d'une occasion, Zoé avait-elle été une enfant terrible. Mais, si elle eut, un jour ou l'autre, le malheur de choquer quel(|ue oreille susceptible, elle avait pris en même temps la coutume de parler pour exprimer sa pensée, telle que cette pensée naissait au fond d'ellemême, contenant (|uel([ucfois sa parole par charité, ne l'employant jamais pour mentir, jamais pour flatter, jamais pour se glorifier.

Faute d'une autre religion, on lui avait, dans le milieu militaire où elle vivait, inculqué le culte de riionneur. Elle avait d'instinct une horreur profonde pour tout ce qui n'est point honnête.

— Puisque tu dis à tout le monde tout ce que tu penses, sache ne rien faire non plus que tu ne sois prête à dire atout le monde, lui répétait souvent sa mère.

Dès l'enfance, elle allait seule dans la rue, sans être accompagnée.

— Eh quoi 1 s'écria un jour le colonel en la rencontrant qui trottinait loin du logis avec un panier à la main, vous voilà tout isolée dans la rue ! Oii donc est la personne qui vous garde ?

— Je me garde moi-même, répondit la petite Zoé, avec une majesté fière.

Elle grandit à cette libre école, justifiant ce principe de sa mère :

— Quand une fille a le cœur haut placé, elle peut sortir seule : elle sera respectée.

Zoé recevait également de M'"'' Berthier d'autres leçons d'une exceptionnelle nature.

A Fàge oii elle commençait à être une jeune fille, sans cesser encore d'être une enfant, elle aimait passionnément à courir et à jaser avec ses compagnes : elle était alerte ; elle était vive ; elle était pleine de saillies imprévues.

C'était à xVuch, où son père se trouvait alors en

garnison. Procédant un peu les parents, au pas moins agile, Zoé Bcrthier, en compagnie de quelques-unes de ses amies, allait entendre la musique sous les ombrages du cours d'Etigny, où se réunissait à cette heure la société fashionable de la ville. Or il advint que, sur le chemin de ce bourdonnant essaim de fillettes, un vieux pauvre en cheveux blancs, courbé par l'âge et les infirmités, suivait la môme direction. Il portait à son bras une misérable besace trop peu gonflée, hélas ! des aumônes reçues, lourde néanmoins pour sa faiblesse : ce bissac traînait de temps en temps sur le sol, par suite des secousses que lui imprimait la marche saccadée du mendiant, qui boitait inégalement des deux côtés. La tête de ce bonhomme Misère était coiffée d'un chapeau sans fond. L'un des pans, presque entièrement déchiré, d'une redingote en guenille lui faisait comme une queue qui balayait la poussière. Il était arrivé, lui aussi, au bas du grand escalier du cours d'Etigny et se disposait à le gravir.

A l'aspect de cet accoutrement bizarre, le petit groupe des jeunes hlles ne put s'empêcher de rire, et il s'en trouva qui, sournoisement, se mirent à imiter en charge et en parodie la démarche de l'homme en haillons.

ïoul à coup. M"" Berthier, qui suivait avec les autres parents à uue légère distance, presse le pas

âé ERNEST HELLO

et apparaît brusquement, en proie à une généreuse indignation :

— Gomment ! s'écrie-t-elle, vous vous riez des choses les plus respectables qui soient au monde : la vieillesse, la pauvreté, la souffrance, le malheur !

Et, avec un de ces accents qui triomphent de toute résistance, elle ajouta, s'adressant à sa fille :

— Allez, Zoé, allez à l'instant et faites-vous, s'il se peut, pardonner votre indignité. Offrez votre bras à ce pauvre. Aidez-le à porter sa besace ; aidez-le à monter cet escalier. Agissez de façon que je n'aie pas à rougir de mon enfant; — allez, hàtez-vous !

Les yeux de cette mère brillaient sans doute d'un irrésistible feu, car Zoé, sans hésiter une seconde, quitta le petit groupe, devenu muet; et, toute couverte de confusion, retenant ses larmes, elle courut au mendiant, prit sur ses bras la besace, et, saisissant, de sa main étroitement gantée, la main du vieillard, monta avec lui l'escalier.

Quand elle eut franchi la dernière marche, une de ses compagnes, tout à l'heure rieuse comme elle, la rejoignit, le visage tout ému et bouleversé, la regardant en silence. Et, au moment où, reprenant son fardeau, le pauvre s'éloignait en remerciant la « charitable demoiselle », celte jeune fille, la pressant dans ses bras :

— C'est bien, ce que tu as fait là, Zoé!... Oh! ta mère ! voilà une mère !

Et toutes deux, demeurant enlacées, fondirent en larmes.

Cette journée, cette grande journée, fut en effet une journée de larmes. La promenade ne put avoir lieu, Zoé et Laure ne cessant de pleurer. M™^ Berthier, retournée en sa maison, leur fit entendre les plus nobles paroles qui eussent jamais frappé leurs oreilles.

De quel vin généreux ces deux âmes furent-elles abreuvées ce jour-là?...

La nature de Zoé avait-elle une particulière ouverture à de tels enseignements ? Peut-être, car le soir de cette scène du pauvre se passa dans des effusions inoubliables, dont le souvenir, toujours vibrant, rend encore ses yeux humides toutes les fois qu'elle en parle, — après un demi-siècle écoulé !

Sans doute, il faut le dire, une grande humiliation, dans cette publique épreuve, avait envahi

le cœur de Zoé Mais, il faut le dire aussi, le

sentiment de la justice, subitement implanté en son âme d'une main ferme, avait prévalu; la grandeur de la bonté et de la charité, tout à coup entrevue, avait haussé son horizon et lui avait montré désormais des sentiers peu frayés et sublimes, que ne connaissent point les vallées du monde.

L'onfant. ainsi nourrie d'une pareille moelle de lion, nY'tait-elle pas préparée à comprendre, un jour, ce fort, pourtant si faible, Ernest Hello?

Quand ses amies échangeaient avec elle des rêves d'avenir :

— Moi, s'écriait Tune, j'épouserai un général.

— Moi, disaient les autres, j'épouserai un magistrat, un grand artiste, un poète, un millionnaire... Et toi, Zoé?

— Moi, répondait-elle, j'épouserai un pauvre homme que je trouverai malade au bord de la route.

Combien de fois, dans un lointain avenir, Ernest Hello devait-il dire à sa femme, dont on lui avait rapporté cette parole du temps passé :

— Et, en effet, Zoé, vous avez épousé un homme que vous avez trouvé malade au bord du chemin. Vous lui avez rendu et conservé la vie pendant plus de trente ans.

Nous serions incomplets si, voulant donner une idée de cette jeune Zoé Berthier, toujours par voies et par chemins, selon le hasard des garnisons où les ordonnances ministérielles promenaient le régiment de son père, nous omettions de parler de ce que celle âme si élevée avait, en même temps, de matériellement. pratique. Sa mère, sachant que

sa fille pourrait être sans forhme, car la famille ne possédait que la solde d'officier et quelque lopin de terre au pays maternel, sa mère avait voulu que Zoé pût vivre un jour de son travail et lui avait enseigné la plupart des métiers de femme. Elle coupait et cousait ses robes comme une habile tailleuse ; elle brodait comme une fée ; elle connaissait Fart de la tapisserie comni^ jadis la reine Mathilde; elle savait dresser un menu et exécuter un plat comme un maître queux. La même main, qui n'avait qu'à se promener sur les touches du piano pour en faire jaillir des flots d'harmonie, n'était pas moins remarquable à faire rôtir un poulet. Zoé avait appris à tenir la maison, à gouverner la basse-cour, le verger et le jardin. Rien ne lui était étranger. Entrait-on dans un magasin, elle- appréciait avec autant de compétence qu'un chef de rayon la qualité des étoffes. Au marché, elle jugeait sûrement d'un coup d'œil la valeur et le prix de chaque denrée. Etait-on malade? Elle était médecin, et, en dépit des lois qui défendent le cumul, elle était, en même temps, pharmacien et admirable infirmière.

L'ordre et l'économie lui permettaient d'avoir du temps pour tout et d'être généreuse envers tous.

Ce qu'il y avait de profondément caractéristique en celte puissante nature, c'est que Zoé Berthier,

comme ce roi fabuleux qui changeait en or tout ce qu'il effleurait de ses doigts, donnait un sens supérieur aux détails les plus vulgaires.

Henri Lasserre nous a raconté qu'il alla, un matin, à Auteuil, frappera la porte d'Ernest Hello. En traversant le vestibule, il aperçut dans la cuisine M"" Hello très aff"airée. Elle tenait à la main la chair encore crue d'un bifteck, qu'elle venait de tailler.

— Eh quoi ? dit Henri Lasserre avec surprise, vous dont les pensées sont si exquises et si empreintes de poésie, dont le style est si délicat, êtesvous. ainsi que Gendrillon au logis, une princesse de l'idéal se cachant, dès qu'elle rentre en son château, sous la vulgaire enveloppe d'une cuisinière?...

— Mon cher ami, répondit-elle gravement, la poésie et l'idéal peuvent parfois habiter la cuisine, tout aussi bien que l'atelier de l'artiste ou le cabinet de l'écrivain. Voyez ce bifteck ! Avec quel soin j'en ai enlevé tout ce qu'il pouvait contenir de muscles ou de parties cartilagineuses; je l'ai paré, pour employer l'expression du métier. Moi-môme, je l'ai coupé de l'épaisseur voulue ; je viens d'amener parfaitement à point le feu du fourneau. Je vais surveiller avec sollicitude cette cuisson, en même temps que les pommes se gonfleront à l'instar des beignets dans la friture bouillante...

— C'est fort bien ! dit Henri Lasserre en souriant, mais la poésie et Tidéal ?...

— La poésie et l'idéal, les voici. Si, au lieu d'apercevoir tout à l'heure ce bifteck succulent sur son assiette, Ernest y faisait la pénible rencontre d'une viande filandreuse, moitié incuite et moitié calcinée, avec laquelle il serait obligé de livrer une sourde et silencieuse bataille et qui opposerait à ses armes, à sa fourchette, à son couteau, à ses dents, une résistance passive, il sortirait de table fatigué de la lutte. Son estomac, juge sévère, lui répéterait à toute minute que la conquête ne valait pas le combat, et se plaindrait intérieurement comme une conscience physique. Et lorsque Ernest, après une promenade troublée par cette nature de remords, viendrait à prendre la plume, les idées ne trouveraient pas en lui un instrument préparé pour les recevoir : les cordes de la harpe trop tendues ou relâchées ne vibreraient point, et le génie du grand musicien serait, à cause de cela, impuissant à nous charmer et à nous élever par sa merveilleuse harmonie. Tandis (ju'avec le bifteck tendre et saignant qui bientôt lui sera servi, comme un objet d'art, dans son cadre de pommes soufflées, il n'y aura pas de duel dans le champ clos de l'assielle : mon mari sera tout entier à l'étincelante conversation que vous connaissez. La paix habitera dans son estomac. Son

oreille, durant la promenade, écoutera, avec un recueillement dont rien ne le détournera, les mélodies de la nature et la grande voix de ses propres pensées. Assis ensuite en son fauteuil, à sa table de travail, il sera merveilleusement disposé à écrire, à traduire dans son incomparable langue les plus hautes conceptions de l'esprit. Et moi, qui suis la gardienne de ce beau génie, j'aurai de )a sorte collaboré à son œuvre, j'aurai ma part cachée dans ses inspirations. Le couteau de cuisine que vous voyez entre les mains de la femme d'Ernest Hello est pour elle un moyen de tailler la plume de son mari. Et c'est ainsi que dans les mystérieux labeurs des créations de ce monde le plus humble peut servir au plus grand.

Henri Lasserre se plaît à raconter cette histoire. Il nous a semblé bon de la raconter à notre tour.

Nous avons, en cela, anticipé sur les événements, mais nous tenions à présenter la vraie physionomie de Zoé Berthier, qui devait occuper dans la vie d'Ernest Hello une place si grande.

Il semblait qu'elle eût été créée pour le comprendre, le compléter, le suppléer.

Vivant totalement dans le domaine de la pensée, Hello ignorait, comme un enfant, maintes choses de la terre, et il lui advenait, souventes et souventes fois, de ne tenir aucun compte de celles

qu'il n'ignorait point. Livré à lui-même, il ne se fût jamais aperçu, dans son unique prooccupation de ce qui est éternel, que ses vêtements n'étaient point inusables. S'attardant au banquet des idées, il eût ajourné, en plus d'une occasion, jusqu'à huit heures du soir le déjeuner du matin. Quant à ce que l'on nomme les « affaires », les « intérêts », les « marchés », les « ventes », les « achats », il éprouvait à s'en occuper, voire môme à en ouïr parler, une répugnance invincible, qui n'avait d'égale que son inexprimable incapacité en ces matières. A l'endroit précis de la tète où le comptable Barrêmc avait une bosse fort proéminante, Hello avait un creux très prononcé. Quoiqu'il possédât en maître la langue française, il ne parvenait pas à s'expliquer certains mots, employés d'une certaine façon. Alors que le mot « livre » signifiait pour lui « œuvre intellectuelle, poème, littérature, philosophie », il lui paraissait abominable de profaner ce nom sacré par des expressions comme celle-ci : les livres de compte, les livres de la maison, la tenue des livres.

D'une entière hardiesse dans les régions de la pensée, il était prompt à se décourager et à s'abattre devant les difficultés et les obstacles (|ue lui opposaient les mille incidents de l'existence, les intelligences ennemies, et les inintelligences

passives et obstinées. Quand il était malade, il se troublait et voyait tout au pis. Quand il se portait bien, il compromettait sa santé, abusant du travail.

Lorsqu'un jour, sur le chemin de la vie, Ernest Hello rencontra Zoé Berthier dont l'âme partageait ses enthousiasmes et ses aspirations, dont l'esprit s'harmonisait en tout à son propre esprit, dont le caractère et la force lui étaient un soutien, ils se trouvèrent l'un et l'autre si pleinement d'accord par leurs affinités et, par leurs contrastes, si intimement unis, si véritablement et si profondément de race et de sang identiques qu'ils se considérèrent, en effet, comme d'une même famille, c'est-à-dire comme frère et sœur, — la sœur, qui était l'aînée de trois ou quatre ans, regardant parfois autour d'elle pour chercher parmi les jeunes filles celle qui pourrait rendre Ernest hei> reux, tandis qu'Ernest se demandait aussi si, dans le monde qu'il connaissait, il serait possible de découvrir im mari digne de Zoé.

Ce bizarre malentendu devait durer plusieurs années.

Reprenons.

L'échange des lettres continuait plus assidûment que jamais, quand la famille Berihier dut quitter la Bretagne pour aller à Nancy.

« Je l'écrivis à Ernest, raconte M™" Hello ; nous devions traverser Paris, je l'avertis du jour où nous y arriverions. Il était là, nous attendant, à l'arrivée, ma mère et moi.

— Vous allez changer de toilette, nous dit-il, et vous viendrez chez ma cousine, M"'' de Gaspérini, elle vous attend à diner.

— Non, répondis-je, c'est impossible ; ma mère est fatiguée, nous n'irons pas.

— Mais, repartit Ernest, mon père, malade, s'est tenu debout pour vous recevoir !

— C'est autre chose, repris-je avec joie; je suis prête à l'instant.

M. Hello nous invita à dîner pour le lendemain. J'étais fort émue, je me demandais avec anxiété ce que pensait la famille Hello, je ne savais pas si M. Hello était au courant de ma correspondance avec son fils ni s'il en connaissait les termes. Je ne savais quelle opinion il se formait de moi. Le lendemain, après le diner qui eut lieu en famille, chacun déclara la manière dont il comptait employer la soirée.

— Quant à vous, nous dit Ernest, je vous conduis au Français. Rachel joue et je me fais une fête de vous la faire entendre.

Ma mère s'excusa sur sa fatigue passée et son voyage à venir, encore long pour arriver à destination, mais elle ajouta:

— Si VOUS voulez vous charger de reconduire ma lille à Fliôtel après le spectacle, je vous la confierai.

Ce fut ainsi convenu ; chacun pensa à ses préparatifs et se retira pour les faire. Ernest sortit aussi, ma mère était partie; je restai seule avec le conseiller ; il était fort malade ; nous étions dans son cabinet.

— Mademoiselle, me dit-il après un silence, vos lettres sont là (il ouvrait un tiroir) ; je les ai lues; je vous connais et je vais vous montrer l'opinion que m'ont fait concevoir de vous les lettres que vous écrivez à mon fils. Aimez-vous beaucoup mon fils Ernest?

— Oui, Monsieur, beaucoup.

— Ecoutez-moi. Vous voyez un mourant. Pour vous qui ne devez pas me revoir, je suis à mon lit de mort. Vous connaissez mon fils : il est jeune, ardent, sincère ; il a trouvé en vous une amie précieuse ; avec une nature comme la sienne, tout peut arriver. Il sera peut-être ingrat, léger; il peut s'écarter, il reviendra pour oublier encore; tout, tout est possible. Voulez-vous me promettre, quoi qu'il arrive, de lui garder votre amitié, de ne tenir aucun compte de rien et de lui être fidèle, comme un ami ?

Je le promis, non sans une émolion très vive. A ce moment de l'entretien que sa simplicité,

sa grandeur et sa solennité ont gravé pour toujours dans mon cœur, Ernest rentra.

La soirée s'écoula pour nous ainsi qu'il l'avait projeté, et, de retour à l'hùlel, je dis à ma mère:

— J'ai engagé ma vie.

— Tout au plus ton amitié, dit ma mère.

— Non, tu me connais, c'est ma vie. Je sais que je n'épouserai pas M. Hello ; tout me sépare de lui.

Alors, je racontai en détail la scène de la promesse par laquelle je m'étais liée et fis part à ma mère de ma résolution de consacrer ma vie au soutien et à la consolation de cette existence troublée par la seule ambition et la recherche de l'Idéal.

Quelques années après, nous habitions Paris ; les entretiens avaient pris la place des lettres ; avant cette réunion, j'avais revu Ernest à Niort, où mon père était en garnison ; puis, une fois encore, à Kéroman, oii sa mère m'avait invitée à passer un mois. La santé d'Ernest Hello s'ébranlait, son père était mort. Le voyant dans une situation de fortune modeste, M""' Hello souhaitait voir son fils embrasser une carrière où il ])ùt trouver honneur et profit ; mais son esprit n'était pas fait pour se prêter aux calculs de la vie, et ce seul mot: gagner de C argent., l'exaspérait.

H céda toutefois aux désirs exprimés par sa

mère et, pour lui prouver sa soumission, il accepta de donner des répétitions, en attendant mieux ; c'était pour lui une dure contrainte. Il souffrait et il s'inquiétait; sa tristesse devenait plus grande; il commençait à entrevoir les obstacles de la vie et la dureté des hommes.

Un soir que nous étions ensemble :

— Je voudrais, me dit Ernest, vous adresser une demande.

— Eh bien ! je vous écoute.

— Je voudrais être sûr que vous ne refuserez pas.

— D'oii vous vient tant d'hésitation?

• — C'est que ce que je veux vous demander est très difficile.

Il était sur le point de partir pour la Bretagne et je m'imaginais qu'il avait à me recommander la surveillance de l'impression d'un ouvrage qu'en ce moment-là il allait faire paraître.

— Mon hésitation vient du prix que j'attache à votre réponse, continua-t-il.

— ]Mais je n'ai pas coutume de vous faire désirer les services que vous pouvez réclamer de mon amitié. Parlez donc! Vous ne pouvez rien me demander de mauvais, et moi je ne veux rien vous refuser de ce qui est bon. Vous voyez que, si ce que vous voulez dépend de moi, vous êtes assuré de l'obtenir. Parlez-moi sans hésiter et sans craindre un refus. Que voulez- vous?

— C'est que la chose est grave ! J'ai à vous demander si vous consentiriez à vous marier avec moi !

— Mais c'est impossible! m'écriai-je, yavez-vous pensé ? Votre mère, avec beaucoup de raison, n'y donnera pas son assentiment : tout est contre moi. J'ai six ans de plus que vous, je suis loin d'être riche et je suis laide! Par son refus, je me verrai forcée d'écarter vos visites ; vous recevoir ne me sera presque plus possible, et voilà notre belle amitié compromise.

— Ah ! dit Ernest, si ma mère n'avait pas dû, demain, venir vous répéter la parole que, le premier, j'ai voulu vous dire, vous ne l'auriez pas entendue. Je vous en prie, répondez-moi !

— S'il en est ainsi, repris-je, oui, je le veux bien.

— Je suis certain, me dit Ernest, que vous êtes née pour éclairer ma vie.

M™* Hello vint en elTet, et nous eûmes, ma mère et moi, avec elle, un entretien sérieux: elle avait dû souhaiter, pour son fils, un autre mariage. J'étais sans beauté, sans fortune, et non plus de la première jeunesse. Ernest devait prétendre à une alliance plus considérable... et mieux assortie. Nous allâmes, ma mère et moi, au-devant de toutes les objections que pouvait soulever dans l'esprit de sa mère la résolution d'Ernest.

— Ce sont les raisons contre, nous répondit jyjme jjello, mais vous avez négligé de me parler des raisons /?o?/r; laissez-moi donc vous les faire connaître. Je me joins à mon fils pour vous prier d'accueillir favorablement sa demande.

Alors je priai Ernest de partir avec sa mère, ainsi qu'il en avait l'habitude en cette saison. Il était fort souffrant et, pendant son absence, il m'écrivait comme de coutume ; il me parlait de ses études, de ses tristesses, beaucoup de sa santé. Et, lorsque ma mère me demandait en riant si Ernest était galant comme un véritable chevalier français :

— Hélas! ma pauvre maman, lui disais-je, de chevalier français il n'est point question, et de galanterie encore moins 1

Je lui montrais les lettres bien faites pour la surprendre.

— Ce n'est pas ainsi, disait-elle, que les choses se passaient de mon temps ! Et je ne sais pas, ajoutait-elle, si tu as ce qu'il faut pour épouser un homme de cette valeur. Ce qu'il lui faudrait, ce serait une femme supérieure ; réfléchis bien, il lui faudrait une femme supérieure.

Avant la fin des vacances, Ernest arrivait et me pressait d'accomplir ma promesse. Il ne voulait pas de retard. Mais, lui disais-je en riant, il faut remplir les formalités, faire les publications; il faut donner à votre mère le temps de revenir. Au-

jourd'hui, il est déjà tard, ma mère attend à dîner un ami ; nous pourrons à peine parler de nos affaires.

— C'est un ami fâcheux, que je voudrais voir bien loin, dit-il ; de mon côté tout est prêt. Où sont donc vos papiers?

— Peut-être ici ou là; et j'indiquai la place.

Je m'occupai dans la maison. Ernest avait disparu ; il ne revint qu'à l'heure du dîner. Il avait oublié sa colère contre l'ami de ma mère, avec lequel il fut aimable, et, le soir, avant de nous quitter, il me dit :

— Nous sommes plus avancés que vous ne le pensez. J'ai trouvé vos papiers et j'ai tout emporté. Ma mère reviendra et nous nous marierons.

]y|me HqWq revint et le jour fut fixé; mais, avant ce moment, la mère d'Ernest me prit à part et me dit:

— Je crois de mon devoir, Zoé, de vous faire connaître le résultat d'une consultation sur la santé de mon fils : il est fort malade. Andral lui donne six mois de vie!

— Hélas! Madame, dans six mois je serai donc veuve ; mais rassurez-vous ; d'ici là, je vais donner tous mes soins à Ernest, et j'espère avec l'aide de Dieu prolonger sa vie.

— J'ai soigné Ernest, ma chère Zoé.

— Sans doute, mais trop, et de là sa faiblesse.

o2 ERNEST HELLO

C'est dans ces conditions (|ue, le i'-Z novembre 1857, dans l'église d'Auleuil, sans pompe, à Iniit heures du matin, avec une assistance qui ne s'étendait guère- au-delà des témoins, je fus mariée à Ernest Hello.

Un déjeuner eut lieu chez ma belle-mère, et à trois heures je rentrais chez moi avec ma mère et Ernestet je devenais garde-malade. Dieu bénit mes efforts : trente ans plus tard, le 14 juillet 1885, une des dernières paroles qu'il m'adressa fut celle-ci :

— Maman Zoé, vous m'avez fait vivre trente ans ! Vous avez été une mère pour moi, une femme bonne, un ange dans le vrai sens de ce mot.

C'est ainsi que, par une suprême bonté, il déposait dans ma mémoire des paroles qui devaient, plus tard, être une consolation ou. tout au moins, un adoucissement à ma désolation.

Un ange ! Hello en avait besoin, comme tous ces grands misérables qui s'appellent les grands hommes, plus que tout autre peut-être. Les forts sont si faibles ! Mais ce que Vcmge ne dit pas, c'est l'ingénieux dévouement, ce sont les petits riens, parfois sublimes, dont sont faits ces trente et un ans si vaillamment conquis sur la mort; c'est la façon dont elle sauva, dont elle sauvait, tous les jours, « son pauvre enfant » qui l'appelait : « Maman Zoé, » sentant bien qu'il lui devait l'existence.

ce sont tous les cailloux anguleux qu'elle excellait à écarter de son chemin, toutes les épines dont elle brisait la pointe sur ses doigts pour lui en éviter la piqûre. Dépuis que, le jour de son mariage, elle s'était engagée à vivre de sa vie, elle s'était emparée du soin de la gouverner. Après avoir rappelé Hello à lexistence, elle n'avait pas abdiqué. « J'avais hâte, dit-elle, de soigner à ma mode l'enfant malade qui depuis m'a toujours appelé maman Zoé, et ce mot maman Zoé fut toujours pour moi ce qu'il y eut de plus doux au monde. »

Sans entrer dans le détail de cette mission mater neU,e de l'épouse, il serait intéressant de constater l'influence exercée sur la vie et la pensée d'un grand homme par celle qui fut la compagne de sa vie et de sa pensée.

Ilello avait deux frères, dont l'un, l'aîné, de douze ans plus âgé que lui, est mort à Kéroman, le 2 octobre 1882. Il était conseiller à la Cour d'appel de Paris. Magistrat intègre, s'il en fût, raide et brusque dans son langage et ses manières, et cachant une compatissante bonté, facile pourtant à découvrir, avec le même soin que d'autres mettent à cacher leurs vices, fort estimé au Palais pour son inflexible droiture, et, de plus, très éloquent.

Son autre fVère vit encore. Il est prêtre.

Je devrais m'arréler là ptnir ne pas mettre sou

humilité et sa modestie à une trop rude épreuve. Mais les terribles événements de 1870 et 1871 ont rendu son nom, non pas célèbre, mais populaire. Sur les champs de bataille, pendant la guerre, et dans Paris, pendant la Commune, il exposa mille fois sa vie, au profit de nos soldats et. s'il put en sauver plusieurs, il ne fut ni moins dévoué ni moins heureux au milieu des terribles événements de Paris. Un grand nombre de ceux que la misère et l'égarement rendaient dignes de pitié lui durent la vie. Chose remarquable! Il ne quitta pas un seul jour Fhabit ecclésiastique.

— S'il faut mourir, ce n'est pas une affaire ! disait-il.

MADAME IIELLO

« Le nom d'une femme est l'histoire de deux vies : la sienne et celle de son mari. »

C'est notre philosophe qui a dit cela, parce qu'il le savait mieux qu'un autre. Nul ne fut à la fois mieux compris et mieux complété par celle que Dieu donne à l'homme pour le compléter et le comprendre.

Car telle est bien, ce me semble, résumée en deux mots, la double mission de l'épouse : en comprenant l'homme, elle entre dans sa vie; en le complétant, elle l'enrichit de la sienne.

Et j'observe en passant qu'il y a là de quoi préciser la règle des dissemblances et des ressemblances entre époux. Le mariage doit-il être l'union des contraires ou l'union des semblables ? Les deux. Mais dans quelle mesure? Dans la mesure exacte de la double mission que je viens d'indiquer. Car telle est la loi : différer assez pour se

compléter, se ressembler assez pour se comprendre.

Mais, si telle est la loi de tout mariage assorti, combien plus des mariages supérieurs, des mariages princiers. J'entends les princes de l'intelligence, car les autres se soucient peu de cette loi et obéissent à tl'autres convenances que les convenances philosophiques. Si le dernier des hommes a besoin d'être compris et complété, combien plus l'homme supérieur, inférieur aux autres à tant d'égards, et supérieurement inférieur, profondément incomplet et inégal, bordé de vides énormes, comme la haute montagne; — avec cela assoiffé d'intimité, aimant la gloire parce que la gloire peut-être est une intimité immense. Plus l'homme est grand, plus il a besoin d'être compris et complété, et plus aussi il est difficile à compléter et à comprendre. Delà, sans doute, le nuage qui assombrit le front des grands hommes.

Hello, qui rêvait d intimité universelle, de communion du genre humain à sa pensée, eut du moins la gloire, enviée parfois des plus illustres, d'être compris à son fover. Si, comme je le crois, celle-ci pour Hello n'est que le présage de l'autre, qui sait s'il ne devra pas l'honneur de faire vibrer le cœur des hommes, à cette intimité conjugale qui le soutint trente et un ans contre le découragement toujours prêt à l'envahir. Eugénie de

Guorin parle en son journal « d'un appui à hauteur d'àme » : M""' llello fut pour son mari cet appui à hauteur d'àme. Plus heureux que Jacob, il eut mieux qu'une pierre où reposer sa tète, sa tète lourde du poids de ses pensées, il eut un cœur ; mais cela peut-être ne lui eût pas suffi, il eut une intelligence.

Parcourant, un jour, quelques feuilles manuscrites d'Ernest Hello, tombées des plus hautes cimes de cet esprit, j'y lisais cette remarque sur les rapports de la raison et du sublime : « L'acte sublime n'est pas raisonné, l'acte raisonné n'est pas sublime. » Puis, au bas de la page, cette note : « Serait-ce parce que l'acte sublime est une directe impulsion de Dieu? » Signé: Zoé. La note était de M"" Hello.

Il est vrai que M°^ Hello se connaissait en sublime pour l'avoir pratiqué, mais un peu comme M. Jourdain dans Molière, sans le savoir. Le grand homme qu'elle appelait « son pauvre enfant » soulfrait, nous l'avons dit, d'une susceptibilité physique étrange et excessive, lui rendant très difficile le sommeil réparateur et profond qui était pour lui une nécessité et une impossibilité tout à la fois. Le moindre bruit, le cri d'un animal, un roulement inaccoutumé de voiture, le sifllct obstiné d'un gamin l'énervaient parfois au point de com})romellre sa nuit entière, et par là même la journée du lende-

main. En ces organisations exceptionnelles, où la moindre impression retentit jusqu'à l'âme, où, comme le dit le poète, un parfum éveille la pensée^ il semble que l'esprit soit en quelque sorte à Heur d'épiderme et sursaute au moindre choc. Nul ne sait ce que l'aboiement d'un chien peut nous ravir de chefs-d'œuvre !

]yjme jjgiio s'élevait-elle à ces considérations? Sans doute, car nous avons vu que la ménagère en elle était doublée d'un philosophe, et d'un philosophe très pratique : << Nul ne sait ce que peut une côtelette tendre sur l'esprit d'un homme, me ditelle un jour. C'est ainsi que j'ai collaboré aux œuvres d'Ernest, et j'ai toujours pensé à écrire un livre dont le titre eût été : Philosophie de la cuisine.

« J'amusais beaucoup Ernest avec ce livre, car ce livre, je le lui ai parle, si je ne l'ai pas écrit, et avec cela je l'ai bien amusé. Quand je le trouvais plus souffrant et plus triste que de coutume, je lui disais, avec beaucoup de gravité et un air capable, un chapitre de la Philosophie de la cuisine, et je le faisais rire comme un fou. Il avait un ami, M. Pradié, grand philosophe, lui aussi, et député de l'Aveyron, qui prenait beaucoup de plaisir à entendre cela et à voir de quelle façon je soufflais sur les nuages gris amoncelés sur le front d'Ernest. 11 me disait que je devrais écrire — ex professa —

un livre pour les femmes et sur les femmes. Oui, oui! disait Ernest ; mais son livre pour les femmes serait, en fmde compte, un livre pour les hommes. » Toujours est-il, ])Our en revenir au sublime — et aux chiens — (car tout se touche en ce monde, et comme le dira le réaliste Hello dans l'histoire si touchante du vieux Tobie : « La queue du chien remue, et le Saint-Esprit veut que cela soit raconté aux siècles futurs »), — toujours est-il que, certaine nuit, des hurlements plaintifs et prolongés menaçaient de troubler douloureusement le repos du cher malade. Que fait M""* Hello ? Elle descend, on était en plein hiver, traverse le chemin, se rend compte de la direction des cris, va droit à la maudite bête qui continuait derrière un portail ses aboiements furieux, et, prenant le morceau de viande dont elle avait eu soin de se munir, se met à lui en jeter de petits morceaux par-dtssous la porte mal jointe. L'effet fut prompt, mais c'était toujours à recommencer. Enfin, après avoir passé cinq heures de nuit, dans la neige, à amuser un chien, elle revint vers son mari qui s'éveillait dispos, après un de ces sommeils bénis qui rappelaient au biblique penseur des Paroles de Dieu le repos du septième jour : « Le sommeil est une certaine ombre du Sabbat qui tombe sur la terre '. »

' Paroles de Dieu, p. 5.

(jO ERNEST HELLO

Si j'ai cité ce trait, c'est moins à la louange de jyjme jjeiio, dont je n'ai pas à retracer la vie, qu'à la gloire de celui qui inspirait de pareils actes. Peutêtre faut-il, pour les accomplir, le contact habituel du sublime, et, pour ma part, je ne connais pas de penseur plus habituellement sublime qu'Hello. L'enthousiasme est l'air qu'il respire et qu'on respirait autour de lui. Hello est un héroïque de la pensée.

Sa femme était faite pour le comprendre^ mais elle était faite aussi pour le compléter. Sans elle, je ne sais si l'idée, l'enthousiasme, l'ivresse de la pensée pure et sublime, n'auraient pas emporté l'aigle, non certes à de plus hauts sommets, mais, au contraire, dans le précipice où le génie peut sombrer. Car la vérité est un superbe équilibre : Hello le dira un jour. Peut-être, jeune, livré à lui-même, eût-ilété exposé à rompre au profit de l'Inspiration et par conséquent au préjudice de l'Inspiration elle-même (les penseurs me comprennent), ce délicat équilibre.

Il semble qu'il y ait dans la vie des faits insignifiants et décisifs à la fois. Toute l'existence, toute la pensée d'Hello,ont peut-être dépendu d'une heure. Le jeune Ernest avait pour ami intime un certain M. de G... qui le fascinait par l'éclat d'un talent véritablement prestigieux. Car Hello, qui a dépensé contre la médiocrité et la routine de si

superbes colères, qui avait en exécration la médiocrité et la routine, avait alors en adoration le génie, ' comme il Teut toujours en vénération ; et l'éclat, la splendeur de la forme et de l'inspiration personnelle le séduisaient en sa jeunesse au point de se faire tout pardonner. Que n'eût-il pas pardonné à M. de G...? Je n'en veux pour preuve que ce simple mot, surpris à l'une de leurs conversations intimes. Adulé dans les salons, entouré d'un cercle d'admirateurs, et surtout d'adoratrices, M. de G... avait fini par se marier; mais il se plaignait de ce que l'amour de sa femme « ne suffisait pas à Vmspirer dans ses œuvres ». — « Eh bien, lui dit un jour Hello, eh bien ! pVf^Jids-en une avtre. » Voilà un mot monstrueux ! mot étrange dans la bouche de celui dont la vie était alors, ce qu'elle fut toujours, un modèle d'honneur et de pureté morale. Je veux bien n'y voir qu'une boutade, mais provoquée et quasi légitimée aux yeux des deux amis par le principe du droit divin de l'Inspiration, idole à .laquelle on pouvait tout sacrifier. Est-ce que l'artiste, l'écrivain, ont à se soucier des lois morales? Vous voyez poindre ici toutes les théories à la mode, théories de l'Art pour l'Art, de la Religion de l'Art,, du Dilettantisme, du Réalisme, etc., mots sonores qui se résument en un mot : l'Art séparé. Et, si l'on allait au fond des choses, l'Art séparé, c'est l'Art

détruit. Quant à la morale du système, elle est admirablement résumée par le mot brutal d'Ernest ; « Eh bien ! prends-en une autre. »

Nous ne suivrons pas M. de G... dans la voie des conséquences de son principe : sa vie perdue et stérile ne devait que trop justifier Tinquiétude maternelle qui veillait heureusement sur le jeune Hello et sut le détacher à temps d'une amitié dang:ereuse et séduisante, longtemps entretenue par l'apparente malveillance de sa mère, qui s'attachait à faire ressortir tout le mal sans vouloir tenir compte d'autre chose ; grande maladresse près de celui qui déjà disait : La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes.

Cette maladresse frappait beaucoup celle que M. Hello avait choisie pour amie à son fils... Elle aussi avait en antipathie M. A. de G... Elle ne le cachait pas à Ernest, mais, avec lui, elle admirait certaines choses fort belles qu'il avait écrites et disait tristement :

— Comment cet homme ne voit-il pas qu'il se perd et que le désordre avilira sa vie.

Avec une nature passionnée comme celle d'Hello, tout était possible, tout pouvait arriver, ainsi que l'avait prédit M. Hello père. Mais Ernest fut sauvé, et l'auteur de V Homme ne songera-t-il pas à cet épisode de sa jeunesse, quand il écrira au chapitre de la Charité et de la clairvoyance du cœur :

K Voyez une mère : je la suppose bonne et intelligente. Elle redoute pour son fils une certaine relation; il y a une fréquentation qu'elle voudrait rompre ; une approche qui la fait trembler. Et pourtant l'homme devant qui elle sent le malaise de la crainte semble Tami de son fils. Rien ne justifie en apparence cet avertissement sans parole qui ressemble à une antipathie capricieuse, qui menace et ne s'explique pas. En général, quand ce fait arrive, le moment ne se fait pas longtemps attendre qui justifie la terreur. L'enfant était menacé. La mère le sentait sans le savoir, et l'horreur d'une chose absolument inconnue était née en elle. Cette horreur était née sans connaissance ; elle était née pleine de lumière et vide de science. De quoi l'horreur du mal était- elle née? Elle était née de l'amour'. »

Mais est-ce bien de sa mère qu'il parle ici ? N'estce pas, plus encore, de celle qu'il appellera : « maman Zoé » et qui, déjà, à cette époque, l'entourait d'une sollicitude presque aussi maternelle et plus délicatement intelligente ? La mère était sage, mais entière, comme presque toutes les femmes, en ses façons d'apprécier hommes et choses, négligeant de faire en celui qu'elle redoutait pour son fils la juste part du bien et du beau, cherchant à s'imposer à ce dernier par la violence du sentiment plus qu'à l'attirer à la vérité par la persuasion de l'esprit et la claire vue des choses. Or llello, non par orgueil ou dureté de cœur,

' Vnomme, p. 82.

mais par besoin d'intolligence, ne cédait complètement qu'à ridée. Il ne refusait pas de se rendre, mais n'avait pas encore compris pourquoi il devait se rendre. Ce fut le rôle de l'amie de le lui faire saisir, et, connaissant Ernest Hello, je crois deviner que ce fut dans un éclair philosophique que s'opéra ce que je pourrais appeler sa conversion. Non pas qu'on lui parlât philosophie proprement dite ; mais un mot suffit aux penseurs, ce mot ouvre un horizon qui ne se referme plus.

Quel est le mot qui, enrichissant tout à coup l'esprit d'Ernest d'une idée nouvelle et féconde, va, non pas certes rétrécir, mais, au contraire, agrandir son âme, ouvrir à sa pensée des perspectives immenses et créer en quelque sorte la moitié de cette àme et de cette pensée ?

C'est, je crois, ce simple mot : Tordre.

Une parole amie, sans le lui dire peut-être, lui avait fait entrevoir ceci : que l'Inspiration n'est pas tout, que le Génie n'est pas tout, que la Splendeur n'est pas tout. Qu'y a-t-il en outre? Il y a l'Ordre, il y a la Loi : la Loi de l'Inspiration, la Loi du Génie, la Loi de la Splendeur. Non pas l'arrêt, non pas la règle, la vieille règle classique et morte des pédants et des littérateurs, mais la Loi, la Loi vivante et éternelle qui a ses racines dans les profondeurs des choses et, loin de gêner leur ex])ansion splendide, en est la condition essentielle.

Tout ceci s'éclaircira par la suite. En attendant, voici une page de la lettre à la fois profonde et touchante qu'Hello converti adressait à son ami perdu :

« ...Je te répondis : « Eh bien! prends-en une autre, n C'est ainsi que j'étais. Je no savais pas que la condition de l'amour^ c'est tordre. Je ne savais pas que la musique, la plus émouvante des splendeurs, est en mêïne temps la jpias mulhéinatique^ et qu'en dehors de l'ordre il n'y a rien, et que l'inspiration, qui est d'autant plus pure qu'elle est plus calme, est l'affirmation vivante et brûlante de Vordre éternel au lieu d'en être la négation.

« En apparence je méprisais la forme. En réalité, je l'adorais, puisque je sacrifiais ton âme, terrain vivant d'où devait sortir ton œuvre, au profit de cette œuvre, forme morte si on la sépare de l'âme dont elle n'est que l'expression. Quand je voyais en toi un défaut bien étrange, je m'agenouillais devant comme si cette bizarrerie eût été de la grandeur. Pauvre malheureux enfant que j'étais ! J'aurais voulu régenter le genre humain, et je ne savais pas que la grandeur réelle est de penser, de dire, de faire la vérité depuis le moment où l'on met ses bas le matin, jusqu'à celui où on les quitte le soir. Je ne savais pas que ce qui est (jrand^ c'est le courage de faire tous les jours son devoir^ si plat qu'ilsoit^ et que celui qui étouffe une mauvaise pensée est bien plus souverain que s'il rcmuaiL le ciel et la terre sans être maître de lui.

« Je suis changé, j'espère. Et toi, mon amiy... »

L'Ordre dont elle avait réchaullé l'idée et l'amour dans le cœur d'Ernest, M""* lleilo ne se contenta

pas de l'avoir suggéré à l'inspi ration du grand homme, elle en fit la base de la vie de son mari et l'appliqua en règlement pratique. Car, si l'Ordre dans la pensée est une des splendeurs de la philosophie, l'Ordre, dans la vie et dans les mômes détails de la vie de chaque jour, fait la force et la valeur de l'existence. On peut même dire, en ce sens, que l'Ordre, c'est la santé, et que la première loi de la métaphysique est aussi la loi première de l'hygiène. C'est à lui peut-être que le pauvre malade de 1857 dut ses trente et un ans d'existence, tant il est vrai que l'Ordre et la Force, ces deux manifestations opposées d'une chose unique en son essence suprême, l'Ordre et la Force (qu'elle soit intellectuelle ou physique), bien loin de s'exclure, comme cela semble au vulgaire, sont faits pour s'embrasser et s'unir pour le bien-être, comme pour l'honneur de l'homme, et qu'au lieu d'entraver l'élan de la sève libre de la nature, la Loi, la Loi vraie, qui en V ordonnant la renforce^ est un des éléments essentiels de la conservation des êtres et de l'équilibre vital. VOrdre, qui fait la puissajice des armées rangées en bataille (remarquez ces antithèses), fait aussi dans les luttes de la vie, depuis la vie organique jusqu'à la vie glorieuse de la pensée, la puissance des combattants et leur victoire délinitive. M. de G..., qui peut-être aurait eu le génie d'Hello, a disparu sans laisser

d'autres traces qu'un faible et fugitif souvenir dans l'esprit de rares amis. Hello a vécu, et il vivra.

C'est qu'en lui, sous le penseur débordant et enthousiaste, sous l'homme du monde fin et spirituel, il y avait le bénédictin austère. Je ne parle pas de dignité morale : pour ceux qui le connaissent, son nom est synonyme de dignité morale et chrétienne. Je parle de régularité pratique. Ses heures étaient réglées comme des heures de couvent, mais sans raideur inflexible. Levé tous les jours à six heures, il priait et entendait la messe de sept heures (le grand Hello allait à la messe, et tous les jours) ; puis, après un frugal déjeuner, il se retirait dans son cabinet pour prier encore, méditer, écrire et lire. Il en sortait à midi, déjeunait avec sa femme, et restait jusqu'à trois heures auprès d'elle, causant et aussi se plaignant, car, s'il ne fut pas toujours malade, toujours il fut souffrant.

De trois à six heures, il faisait des visites ou en recevait, le plus souvent en compagnie de sa femme. Ils étaient fort connus et les gens du peuple, en les voyant passer au bras l'un de l'autre, disaient, avec un sourire où dominait le respect :

— C'est Paul et Virginie; — et si des amis le rencontraient seul, leur premier mot était : — Où donc est M"" Hello ?

Rarement il veillait au-delà de dix heures, distrait par les entretiens intimes avec M""* Hello qui

excellait dans l'art de conter agréablement et qui s'appliquait à fixer son attention sur les choses gracieuses de la nature, afin d'y reposer son esprit trop tendu.

— Vos récits sont pour moi comme un bain salutaire et parfumé, lui disait-il; j'y puise la paix et le repos.

Quelquefois, des admirateurs et des amis se joignaient à eux. Jamais il n'écrivait ou ne lisait le soir ni la nuit ; la sollicitude très tendre et très sévère de sa femme exigeait qu'il se couchât et qu'il dormît.

A Kéroman, il travaillait dans un pavillon situé au fond d'un grand jardin et perdu dans la verdure. Ce pavillon, dont le rez-de-chaussée sert de remise aux outils de jardinage, a, au premier étage, deux pièces : une assez grande et une très petite. C'est dans ce réduit qu'Ernest llello priait et écrivait toute la matinée. Les fenêtres du pavillon sont ouvertes sur la mer, au midi et à l'ouest. Au nord et à l'est, elles ouvrent sur le jardin ; un escalier extérieur en pierre conduit au premier étage. De très vieux ormeaux l'abritent de leurs rameaux couverts de mousse. C'est là, au fond de cette Bretagne que les Anciens nommaient la fui de la

terre (dont nous avons fait Finistère), entre un bois de chênes et l'immensité de l'Océan, que furent écrites ces pages où se reflètent à la fois, dans la pensée et dans le style, la profondeur des horizons et la précision des habitudes. On sent que, plus d'une fois, en ces matinées du pavillon, l'imagination du grand Hello, ou plutôt son intelligence (chez lui les deux ne font qu'un), ont dû suivre de leur regard idéal l'écume de gloire du vaisseau de Colomb, parti à la conquête d'un monde :

Ces Colombs dans leur main profonde Pèsent la terre et pèsent Tonde Comme à la balance du Ciel, Et, voyant den haut toute cause, Sentent qu'il manque quelque chose A l'équilibre universel ' !

Mais la vie aussi est un équilibre, et le penseur ne tardait pas à s'en apercevoir, car raidi sonnait, et il venait d'entendre la voix de sa femme l'appelant à dîner, tandis que le vieux chat de la maison, venu au-devant de son maître, lui sautait sur l'épaule et le ramenait au logis, qui, lui aussi, est une réalité comme l'Amérique.

Aussi jamais Hello, nous le verrons, ne se perdra dans le vague, ne s'évanouira dans ses pensées, comme les fameux désé([uilibrés de la raison

i V. Hugo.

j)ure^ de la raison abstraite et séparée ; et, de même que M""' Hello, unissant en elle Marthe et Marie, la ménagère consommée et la femme intellectuelle, écrivait de la mqme main qui venait de jeter le grain aux poules, ces charmantes nouvelles où l'idéal est précisément dans la réalité de chaque jour, et la poésie dans la prose du devoir simple et vulgaire, — la philosophie d'Hello, à la fois très réaliste et très idéale, sera toujours pratique sans cesser d'être profonde; et n'est-ce pas à son propre mariage qu'il devra l'union et le mariage, dans les hauteurs de sa pensée, de la grandeur et du bon sens? Seul, il eût eu la grandeur, — bien que diminuée par son enflure même et appauvrie par ses excès. Seul, il eût compris le génie, au moins cette moitié du génie qui s'appelle la puissance :

« Le génie est un certain coup d'aile et un certain coup d'œil. Il est un coup d'œil fixé sur un éclair et plongeant dans un abîme...

« Un des caractères du génie, c'est d'être extrême en toutes choses. Il est violent par nature et intolérant par essence... »

Puis, rejetant avec mépris le mot de Buffon, de « BulFon qui parle du génie comme un aveugle des couleurs » et ose l'appeler une lonQue patience :

« Parler de patience à propos de génie, c'est une erreur qui touche au prodige... Autant vaudrait engager un dindon à devenir un aigle. »

Après avoir essayé lui-même de l'enfermer en mille définitions, après l'avoir comparé au désir :

« Le désir est une des forces qui ressemblent le plus au génie. Peut-être le désir est-il le génie en puissance, Peut-être le génie est-il le désir en acte. — Mais, s'écrie-t-il, le génie fait éclater toutes les formules. Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut supporter d'autres. Son nom est le Génie, son atmosphère est la Gloire.

« Il brise tous les cadres. Il est le Samson du monde des esprits ; et, quand vous avez cru le circonscrire, il fait comme le héros juif : il emporte avec lui sur la montagne les portes de sa prison. »

Hello n'avait besoin de personne pour sentir ces choses et admirer le génie. Mais, seul, eût-il compris le bon sens? Eùt-il écrit la page suivante?

« Qu'est-ce que le bon sens ?

« C'est l'équilibre.

«... La justice tient une balance à la main. Il a toujours été impossible de la représenter autrement.

« Le bon sens (si jamais on fait son portrait) devra tenir, lui aussi, une balance à la main.

« Car le bon sens est une sorte de justice intellectuelle exercée vis-à-vis des choses.

« Le bon sens pèse et mesure.

« Il tient compte de tout, voilà son caractère.

« Bâtissez la plus haute des tours, inventez une architecture qui ait le sublime lui-même pour essence.

« Créez des hommes de génie pour dresser le plan des monuments que vous rêvez et qui vont être exécutés suivant cette architecture.

« Créez des ouvriers de fer, sans négligence et sans fatigue, dignes des artistes que vous venez de créer.

« Créez une matière nouvelle, un marbre tel que n'en avaient jamais vu ni rêvé ceux qui ont construit le Parthénon. Procurez-vous un marbre idéal.

« Je vous place dans de belles conditions. Vous pouvez; vous voulez; vous aimez ; vous pensez.

« Vous pensez à tout, une seule chose exceptée.

« Vous oubliez Y équilibre.

« Et l'enfant qui, pour se reposer d'une leçon de lecture, fait, sur sa table, un château de cartes, en retenant son haleine, a fait plus que vous, »

Ecoutez encore :

« D'où viennent les fautes contre le bon sens ?

« Elles viennent de la prédominance exclusive et jalouse d'une de nos facultés au préjudice des autres.

« L'orgueil, qui tire tout à lui, ruine la justice, parce qu'il méconnaît les droits d'autrui. C'est le rayon qui veut se faire centre.

« La folie vient presque toujours d'une idée fixe qui méconnaît les droits des autres idées.

« 1/ imagination, qui doit donner aux objets, dans l'âme et dans le style, leur couleur, l'imagination qui prépare aux souverains rêvés leur manteau de pourpre et d'or, l'imagination qui donne à l'intelligence la richesse et la splendeur, pourvu que l'intelligenee existe, saine, robuste, active et nourrie, peut aussi, si l'intelligence est trop faible pour supporter ses dons, l'étouffer, au lieu de l'orner, sous des parures écrasantes.

« La loi de l'équilibre a été violée. Le bon sens manque...

« Le bon sens, qui ressemble dans l'ordre intellectuel à ce qu'est dans l'ordre do la mécanique l'équilibre,

ressemble aussi à ce qu'est dans l'ordre physiologique la santé.

« La santé est l'équilibre des forces ; la maladie est la diminution de l'équibre ; la mort est sa rupture.

Ainsi le bon sens, c'est la santé intellectuelle. Quant au génie, il n'est autre chose, d'après Hello, que la force môme de cette santé et ce que les physiciens appelleraient son maximum. Le génie n'est que la splendeur de l'équilibre et du bon sens.

C'est désormais à toutes les pages de la pensée d'Ernest Hello que nous retrouverons cette idée de l'équilibre et du bon sens. Il est juste de remonter aux sources des idées, comme à celles des fleuves, et les sources portent bien souvent des noms féminins. Cherchez la femme, disent les psychologues. Cette chose exquise, le sentiment de la mesure^ peut-être Hello ne l'aurait-il pas eu seul! J'ai dit qu'il avait apporté la foi du Christ à sa fiancée en don de joyeux avènement, mais eûtil compris sans elle tout ce qu'il y a ^'équilibre dans cette foi et dans cette croix, jusqu'à l'équilibre des excès? L'homme, depuis la chute, est un déséquilibré misérable.

« Tantôt l'homme adore sa raison, dira notre penseur, tantôt il la méprise. Il va par soubresauts, parce qu'il est le jouet du temps et des accidents.

« Dans lo premier cas, le christianisme lui défend de s'adorer, dans le second cas de se mépriser... Quand

l'homme veut se découronner, c'est le christianisme

qui lui garde sa couronne.

« Et ce qui arrive pour la raison est vrai de la volonté :

là aussi le chef-d'œuvre est l'équilibre.

« Le découragement et l'orgueil se succèdent et

s'engendrent avec une facilité épouvantable. Tantôt

l'homme croit qu'il peut tout, même sans l'aide de Dieu ;

tantôt il croit qu'il ne peut rien, même avec l'aide de

Dieu. Cependant le christianisme, de sa voix immuable, dit toujours à la nature humaine combien elle est grande et combien elle est misérable.

« La négation fatigue le christianisme sans le troubler, elle le fatigue de ses cris vagues et contradictoires. Mais jamais elle n'a eu, jamais elle n'a, jamais elle n'aura l'impossible consolation de voir la parole de Dieu faiblir, ou la parole de Dieu exagérer^ . »

Pour clore ce chapitre avec un peu de magnificence, laissez-moi vous citer une page, inédite, je crois, sur la chose oii l'on s'attendrait le moins à trouver la mesure du bon sens et la rectitude de la loi. Je veux parler de la Magnificence même, de l'Exubérance, du Sublime. Vous verrez que, là encore, l'Ordre, un Ordre supérieur, se cache sous la beauté.

« L'exubérance est chose superbe, mais la beauté qu'elle étale est le secret d'une loi qu'elle cache... Les nuits étoilées parlent de magnificence. Quand le regard s'évanouit au milieu des soleils, sans pouvoir les comp-

' Extrait d'un article intitulé Décembre.

ter, l'esprit s'abîme avec profondeur dans le sentiment d'une richesse inouïe.

« C'est alors que nous sommes en face de la suprême exactitude ! Ces astres de feu, qui jouent dans leurs plaines énormes, règlent ici nos horloges. Quand il est temps de s'endormir, ce sont eux qui nous préviennent, et la complaisance parfaite avec laquelle ils nous disent l'heure rend plus belle, plus splendide, plus attendrissante, la traînée de feu qu'ils font dans le ciel. L'homme est si bien fait pour la loi que la découverte ou le sentiment d'une loi nouvelle remue en lui la source des larmes. Nos paupières se mouillent quand la magnificence veut bien nous montrer quelque chose de sa paix intérieure... »

L'Ordre? Il est jusque dans la tempête:

« Rien n'est mathématique comme une tempête. Ces branches et ces feuilles, qui semblent tournoyer à l'aventure et exécuter, sans que personne marque la mesure, une danse échevelée, obéissent à des lois rigoureuses comme une addition. L'orage est un fidèle qui obéit à un signe, dès que son maître commande. Le mouvement, l'électricité, l'Océan qui se soulève, les fureurs du vent qui a l'air d'avoir perdu la tête, comme dit Victor Hugo, tout cela travaille dans le poids, dans le nombre et dans la mesure, et il n'y a pas d'horloger qui fasse une montre avec plus de précision que les astres ne font la lumière et que le tonnerre ne fait la terreur...

« Les choses les plus extrêmes trouvent leur beauté quand elles font la paix, et quand, par leur nature, elles répugnent éternellement, comme par exemple le bien et le mal, la paix résulte de cette répugnance éternelle-

ment garantie, éternellement satisfaite par Féternelle séparation. C'est pourquoi la considération de l'enfer est pacifique au plus haut point.

Mais ne nous perdons pas sur ces hauteurs. Vite, redescendons du sublime, car voici M. Renan. Hello a trente ans. Son premier livre va paraître.

Le 4 avril 1858, à l'heure où les airs retentissaient du bruit joyeux des cloches pascales, deux jeunes gens se rencontraient à la sortie de la messe sur les parvis de Notre-Dame de Paris. L'un, aux traits accentués, au teint pâle, ascétique, n'avait pas encore atteint sa trentième année. L'extraction celtique s'accusait vigoureusement en cette jjhysionomie énergique et rêveuse. Le regard pénétrant, doux, singulièrement vif, fouillait l'àme avec une rare puissance ; on était vu, on était deviné. L'autre, un éphèbe de vingt-quatre ans, Normand d'origine et Parisien de tempérament, présentait le singulier contraste d'une ligure candide, naïve, éclairée par deux yeux où brillaient la malice, l'étincelant esprit, que la bouche railleuse accentuait encore. Les premières paroles du Celte subjuguèrent le Normand, et ils se mirent à causer sous ce ciel de Pâques, avec cet accent de fête et

cette abondance de cœur que donne la jeunesse, quand la jeunesse est sous le feu d'une grande idée.

Deux jeunes hommes et une idée: cela suffit pour bouleverser le monde. Car, pour être fort, il suffit d'être jeunes et d'être trois, comme la Trinité éternelle. Etre deux, ce n'est pas assez, il faut qu'au-dessus des deux amis plane l'idée aux ailes frémissantes, la céleste colombe qui est l'aigle de l'enthousiasme ; il faut entre eux le souffle procédant de l'un et de l'autre comme une respiration sublime et mutuelle : alors c'est l'union, alors c'est la force.

Quelle était donc la grande idée qui passionnait les deux jeunes hommes et jetait entre eux, au sortir de la cathédrale, le germe d'une de ces associations fécondes d'où naissent les œuvres et les révolutions ?

Etait-ce donc une question sociale? artistique? littéraire ? scientifique ? religieuse ?

C'était plus qu'une question sociale, artistique, littéraire, scientifique ou religieuse. C'était la QUESTION (n'est-elle pas unique?), la grande question actuelle et éternelle, une et multiple, à la fois religieuse et sociale, artistique et littéraire, théologique et scientifique.

Ce n'était pas une idée, morcelée et spéciale, c'était l'Idée, l'idée universelle et catholique. Car

remarquez le mot : catholique veut dire universel.

Ce qui passionnait ces jeunes gens, au sortir de la cathédrale en fête, c'était le catholicisme, mais le catholicisme entrevu dans une lumière nouvelle, immense et splendide, dorant toutes les sphères de la pensée. Ce qui les passionnait, c'était totit, c'était le monde, le monde des lettres et des sciences, le monde des arts et des idées, le monde de l'Art vu, non pas dans le pêle-mêle des détails, à la façon de Térudit ou du chimiste, mais dans l'ampleur de cette Unité aux mille faces et aux mille harmonies qui n'a que deux noms capables de l'exprimer tout entière :

Univers; Catholicisme.

Ils cheminaient sous le soleil d'avril, nos deux jeunes penseurs, éblouis de la grande idée. La capitale s'éclipsait à leurs yeux. Ils ne voyaient plus que leur rêve ; et ce rêve, c'était la réalité suprême, car c'était la Vérité, la Vérité dans une nouvelle splendeur. Eclairs joyeux de l'intelligence ! Si les rayons d'aurore sont moins doux que les premiers regards de la gloire, quel lever du soleil vaut ce lever de lumière inondant l'esprit étonné de sa soudaine illumination ?

Le rêve se précisait : il prenait la forme d'un journal, distribuant, chaque matin, la parole éclatante au public enthousiasmé, émiettant la vaste

idée aux humbles et aux petits, ou la jetant en blocs superbes aux puissants et aux aigles. La capitale s'abreuvait à ce lleuve de haute pensée qui, par elle, se répandait dans la vie du monde. Et là-bas, dans le lointain bleu, le monde apparaît transformé.

Illusions divines de la jeunesse, que vousmanquet-il bien souvent pour devenir des réalités ? Peu de chose ; et de ce peu de chose parfois dépendent les destinées universelles !

Assurément, je ne vais pas prétendre que le journal d'Hello et de son ami, Georges Seigneur, eût transformé le monde, même avec le temps qu'il n'a pas eu. Il faut s'attendre au déchet que le réel ne manque jamais de faire subir à l'idéal. Mais je vois que, sous l'enthousiasme de ces illusions juvéviles, plus judicieuses, plus perspicaces que nos sagesses de vieillards moroses, se cachait une vérité profonde.

Le vrai journal existe-t-il? Il y a des journaux, certes ! Il y a beaucoup de petits journaux, à grand format, si vous le voulez. Mais n'en sommes-nous pas au temps dont parle M. Lasserre en sa préface de r Homme ?

« Il y avait un grand journal, le plus grand qui eût jamais para, car c'est par millions et par millions qu'il comptait ses lecteurs parmi le plus grand des peuples, et ce grand journal du grand peuple, c'était le Pelil Journal. »

— Non, certes, qu'il n'y ait dans le journalisme contemporain de sérieux mérites, — trop sérieux parfois, car la jeunesse, l'enthousiasme, manque. Je parle de la jeunesse des idées. Les idées d'ailleurs ont peu de profondeur ; on reste dans les surfaces, on îdÀi de la politique : on est conservateur, royaliste, républicain, — pendant que la Vérité catholique et universelle, aussi républicaine que royaliste, aussi progressive que conservatrice, agonise sous les coups les plus profonds, les plus radicaux qui lui aient été portés depuis le commencement des siècles.

« Nos ennemis, dit fort bien Hello [Courrier de Bruxelles, 16 août 1882), nos ennemis nous attaquent radicalement par le fond des choses. Ils visent au cœur : ils savent que là se distribuent les coups mortels.

Les conservateurs, au contraire, sont très souvent portés à croire que le point principal du combat, c'est le détail. Ils ne voient pas toujours qu'en toute occasion, en toute lutte, en toute crise, ce qu'il y a de jirincipal c'est le principe.

Le principe sauvé, l'application locale viendra toute seule.

Voltaire a renversé la société chrétienne et même la société humaine.

Comment s'y est-il pris ? Est-ce que, par hasard, il a violemment attaqué les gouvernants et les gouvernements ?

Mais, au conlrairi; ! Il a été le plus plat des valets et le plus commode des llatteurs.

Voltaire n'a jamais articulé une parole contre les puissances établies. Seulement il a ébranlé les principes sur lesquels repose la société, et la société s'est écroulée .

Si Voltaire avait employé sa vie à lutter sur un point, son nom serait oublié.

Mais il s'est attaqué à la foi chrétienne elle-même, et la société s'est sentie atteinte et endommagée dans le principe de vie. »

Soyons juste : il en est parmi nous pour faire à la Religion l'honneur que lui faisait Voltaire, et la défendre pour elle-même : il est des journaux religieux. Mais, je ne sais si je me trompe, je trouve en ceux-là même quelque chose de petit, d'incomplet, d'effacé, qui ne laisserait pas soupçonner que ce qu'ils défendent, c'est l'objet de l'enthousiasme du génie, c'est la cause universelle, c'est l'Idée totale faite de toutes les splendeurs. Ils sont « catholiques », mais au sens étroit de ce mot qui est la Largeur même, au sens terne de ce mot qui est la Lumière et la Synthèse des lumières. En est-il un qui, marchant à la tête de son siècle, guidant ses élans, lui parlant de la Vérité dans la langue même de ses passions transfigurées, fasse dire du Catholicisme incarné en lui: « Voilà le Proarrès ! voilà la Liberté et la Science ! voilà le xix" siècle idéal ! » Car la vérité, qui contient toutes les idées, contient tous les siècles; le christianisme n'est pas un pieux suicide, mais la vie universelle. VAve-

nir de Lamennais et de Lacordaire avait inaugure ce programme, en y mêlant l'hérésie : le Croisé n'eut pas le temps de le remplir.

N'importe, gloire aux deux audacieux qui allaient tenter une grande œuvre ! Gloire à Hello et à son ami, Georges Seigneur, qui rêvaient la vaste croisade intellectuelle des temps modernes et partaient à la conquête du siècle pour y planter la Croix.

N'avez-vous pas remarqué ceci : les grandes choses sont, d'ordinaire, non seulement annoncées, mais essayées longtemps avant l'heure? Ces traits précurseurs sont comme les ébauches de l'œuvre. En avant des triomphes, il y a des essais de triomphes et des essais malheureux souvent ; précédant les armées victorieuses, il y a les avantgardes sacrifiées. Le Croisé, dont je vais retracer la courte mais glorieuse carrière, a fait comme le héros de Morat ou de Salamine : il a crié : Victoire! — et il est tombé mort.

Il semble parfois, dans les affaires de ce monde, et peut-être de l'autre, que tout dépend d'un point insignifiant et essentiel à la fois. Ici le point insignifiant, mais essentiel, était l'union des deux amis que nous avons rencontrés sur le parvis do Notre-Dame: Ernest Hello et Georges Seigneur, qui différaient assez pour se compléter, qui se ressemblaient assez pour se comprendre, étaient probablement prédestinés à faire ensemble de

très grandes choses. Le saint curé d'Ars, que Georges Seigneur était allé consulter au sujet de leur idée, les lui avait prédites; mais, par un instinct remarquable, l'homme de Dieu avait subordonné toutes ses promesses à une condition, à laquelle il paraissait attacher une importance excessive : « Soyez fidèle, lui avait-il dit, à l'amitié qui vous lie et qui doit toujours vous lier à M. Hello. Sovez unis. » Georges Seigneur lui avait lu une page d'Hello intitulée : la Croix ; le curé d'Ars avait été vivement impressionné, car Hello, qui semble bizarre aux lecteurs vulgaires, a ce privilège d'émouvoir quiconque a dans l'esprit ou le cœur, comme l'a bien dit M. Lasserre, « quelque quartier de noblesse », — ne fût-ce qu'une belle simplicité. Quant à la sainteté, elle ressemble trop au génie pour ne pas le comprendre, et le bon curé avait été ému : « C'est très beau, c'est admirable ! » répétait-il quand la lecture fut achevée.

Il encouragea vivement les projets des deux amis, insista sur l'union qui fait la force et qui ferait le succès, et demanda, joyeux, à être inscrit, premier abonné du nouveau journal. Hélas ! le bon curé mourait quand parut le premier numéro, le 4 août 1859.

Grâce à l'activité des fondateurs, les premières difficultés furent rapidement aplanies. Cependant les fonds manquaient encore. Dans la chambre où

lesdeux jeunes gens délibéraient sur cette question vitale, un enfant de quatre ou cinq ans, Edmond Hello, le neveu d'Hello, fils de son frère aîné, Charles Hello, alors conseiller à la Cour d'appel de Paris, vit leur embarras et, après avoir bien réfléchi, à la manière des enfants, finit par en comprendre la cause. Il sortit aussitôt, courut dans la pièce voisine :

— Grand'mère, donnez-moi dix sous, je vous en prie !

— Pour un jouet?

— Non, pour un pauvre.

L'aumône obtenue, l'enfant vint la déposer, grave et souriant, dans la main de Seigneur. Ce fut le premier capital du Croisé.

Je ne sais si le petit donateur attira sur le journal les faveurs du public; mais, à partir de ce jour, les fonds ne manquèrent plus. Les abonnements ne tardèrent pas à arriver, puis à affluer, après lecture des premiers numéros et des articles du rédacteur en chef.

On ne s'attendait pas à un tel éclat de pensée, à une telle magnificence de conceptions et d'expressions. Hello, du coup, 3.\B.\i empoigné ses lecteurs. D'ailleurs, Hello et Seigneur avaient su grouper autour d'eux des collaborateurs de mérite : qu'il nous suffise de citer les noms de Léon Gautier, Jean Lander, P. Ventura, L. Veuillot, Marie Gjerz,

Dubosq de Pesquidoux, Oscar Haward, Paul Vrignault, Firmin Boissin, Louis Moreau, Marc Viguié, Louis de Juvigny, etc. etc., et enfin un homme, un profond penseur, resté inconnu, dont les écrits, sans nul doute, jjaraîtront un jour pour le bien de l'humanité et pour la gloire de son nom. Numa Boudet ne fut pas seulement l'admirateur d'Hello, il fut et il est resté son ami, il lui a été fidèle jusqu'à la tombe et au-delà de la tombe. Le respect de l'un fait escorte à la mémoire de l'autre pour l'honneur de l'un et de l'autre, sans altération, sans défaillance et sans oubli.

Une ébauche d'association de la jeunesse catholique et philosophique, un cercle enthousiaste et lumineux se formait spontanément autour de la grande Idée, qui commençait à jeter de beaux rayons.

Hello publiait sur l'Art et le Style des articles éclatants de cette netteté superbe qui est le vernis des maîtres, comme l'exactitude est la politesse des rois. Tous les sujets modernes s'illuminaient tour à tour, creusés à des profondeurs oii l'accord de toutes les questions, l'harmonie de toutes les sciences, apparaissaient dans l'unité de la science universelle et de la question catholique.

Les amis du Ci^oisé se réunissaient souvent. Hello était l'âme de ces réunions familières, où la magnificence de sa pensée éclatait en mille traits d'esprit.

Il ressemblait sur ce point, non sur d'autres, à Lamennais, dont Maurice de Guérin disait à sa sœur : « Les saillies les plus vives, les plus perçantes, les plus étincelantes s'échappent de lui sans nombre. Son génie s'en va comme cela quand il ne travaille pas : de sublime il devient charmant. »

Une autre attraction des soirées d'Auteuil, grâce à Hello, c'étaient les lectures. Il lisait admirablement ; son organe était harmonieux, tendre, pénétrant, vibrant, passionné. Il aimait à lire des pages inédites de ses amis morts inconnus, à les venger de leur vie obscure et de l'indifférence du vulgaire, en les offrant à l'admiration d'un public d'élite. Ces lectures étaient une véritable fête pour l'esprit, mais surtout quand il consentait à se lire lui-même, ou à lire Victor Hugo, dont il égalait la magnificence.

C'était le beau temps du Croisé, le beau temps d'Ernest Hello.

« A travers la fumée du combat, s'écrie un ami de ce glorieux moment (Oscar Ilaward, feuilleton du Monde, 4 août i88o), au milieu de la mêlée contemporaine, nous apercevons encore et nous apercevrons longtemps cette Tour d'ivoire d'où Hello et Seigneur, plongés dans leurs rêves divins, voyaient l'Unité de Dieu s'emparer delà terre, et la terre rajeunie s'ensoleiller de miracles. Songes sacrés, visions surnaturelles qui éblouirent notre jeunesse et dont notre âme, après vingt ans de désillusions, n'est pas encore désenchantée ! »

Gomment l'édifice a-t-il croulé, qui s'élevait si beau? Qunmodo ceridisti?... — Question mystérieuse, à la fois mesquine et profonde. Hello ne pensera-t-il pas au Croisé quand il écrira plus tard :

« Les bâtiments qui s'élevaient s'écroulent, quand l'Amour-Propre se glisse par une fente entre deux pierres. /'««' été témoin de cette catastrophe. L'Amour- Propre arrête et empêche I'Edificatiox, dans le sens précis de ce mot. L'Amour-Propre détruit les monuments. Il rase les temples et les palais. En style oriental, je l'appellerais: le Père des ruines. »

Quel fut le coupable ?

Le coupable ne fut pas Hello. Le coupable fut celui-là même qui avait appris de la bouche du saint curé d'Ars la condition du succès : « Soyez fidèle à l'amitié qui vous lie et doit toujours vous lier à M. Hello. Soyez unis. »

Tant que l'union avait duré, le succès était allé grandissant. L'union cessa, et ce fut la chute. L'auteur de Philosophie et Athéisme put voir là une triste confirmation de sa théorie métaphysique : qu'en tout ordre d'idées la séparation c'est la mort.

J'ai dit que le coupable avait été Georges Seigneur. Mais peut-être n'est-ce là qu'une vue superficielle, car, si nous allions au fond, nous toucherions à des choses étranges. Les coupables

sont parfois des victimes. Plus haut que l'homme, disons mieux, plus has que l'homme, plus bas que nos amours-propres mêmes, et plus bas que nos folies, au-dessous de nos erreurs et de nos sottises, se cache un ennemi — Providence du mal. — • C'est lui, c'est elle, cette Providence horrible, mais supérieurement habile et puissante, qui constamment tient en échec la force illuminatrice et christianisatrice du monde, et se met en travers des grands efforts et des grandes œuvres qui pourraient amener ici-bas le règne de Dieu. Notre siècle a vu tous ses beaux élans paralysés et rompus par elle. Creusez notre histoire contemporaine, vous Ty trouverez tapie dans les profondeurs secrètes. C'est elle qui a séparé le moine Luther de l'union catholique et a ruiné la république chrétienne. C'est elle qui dit tout bas moi't et néant ^ en criant tout haut : Vie et progrès ! Nous la retrouvons entre Hello et Seigneur préparant de loin la séparation des deux amis d'une façon mystérieuse que je n'ai pas mission de redire ici et sur laquelle M. et M"" Hello ont gardé le silence.

Ce qui peut se dire, c'est le chagrin d'Ernest Hello. J'ai souvent pensé que les grands hommes et surtout les grands chrétiens devaient exciter, dans l'invisible monde de méchanceté qui nous enveloppe, des haines spéciales : de là, une persécution occulte, et ces coups surprenants qui, par-

fois pour toujours, mutilent leur vie. Du choc qui brisa leur union, leur vie à tous deux fut mutilée. Seigneur, oublieux des sommets, alla échouer dans la politique et ensevelir sa pensée dans les plis d'une feuille bonapartiste.

Hello supporta-t-il mieux l'épreuve ? se demande Oscar Haward dans l'article déjà cité.

« Sans la digne et noble femme qui apaisait ses rancœurs et calmait ses révoltes, la nostalgie du Croisé l'aurait de bonne heure emporté. »

Ceci manque d'exactitude, car, si le Croisé emportait quelque chose de la jeunesse d'Hello et de son enthousiasme extérieur, il lui laissait sa grandeur intacte et la puissance de sa pensée devenue plus profonde. Il lui laissait son âme, en ce qu'elle avait de plus sérieux et de plus pathétique, et, si la rupture fut un deuil pour Hello, elle ne fut ni une chute ni un amoindrissement. Un nuage en resta sur le front du grand homme, mais pas une flétrissure!

Je puis même dire que ce cœur resta jeune, comme en témoigne le dernier mot de cette belle et triste histoire, mot généreux comme l'àme de celui qui l'a prononcé. C'est de Kéroman qu'averti par un ami, Hello l'adressa à Seigneur mourant, à Seigneur qu'il avait pleuré longtemps avant sa mort et qui, en ses derniers instants, eut le désir de recevoir une assurance de pardon et d'oubli.

Voici la lettre par laquelle Ernest Hello répondit à l'expression de ce désir :

« Mon cher et ancien ami, mon cher Seigneur, j'apprends par Laverdant que vous souffrez beaucoup. Je saisis celte occasion, quoiqu'elle soit triste, pour vous envoyer mes remerciements. Vous avez été mon compagnon d'armes, à cette époque de ma vie dont le souvenir me fait monter les larmes aux yeux, l'époque, malgré tout, glorieuse du Croisé.

« Je me souviens toujours, je me souviens avec plus de profondeur que je ne puis le dire, je me souviens de vos efforts et de votre dévouement. Je me souviens du petit cahier rouge, le Croisé de la seconde année, que vous m'apportiez le vendredi, et de nos promenades au bois de Boulogne, et de nos conversations qui étaient, malofré tout, malg-ré l'état actuel des choses, malg^ré l'apparence plus puissante sur nous que la réalité, qui étaient très souvent pleines de lumière et de vérité.

« Revoyez-moi, retrouvez-moi, souvenez-vous de votre ancien ami. Que l'ennemi qui nous a séparés cesse de se réjouir de son triomphe, qu'il tombe dans son piège.

« Vous souvenez-vous du chêne qui était le rendezvous de toutes nos promenades ? Vous souvenez-vous, Georges Seigneur, des paroles que nous avons dites et des soupirs que nous avons poussés? Vous souvenezvous des prières que nous avons faites ensemble ?

« Rentrez, si vos souffrances vous le permettent, dans l'esprit de ces heures de lumière et sachez que ce sont les seules heures de notre vie dont je veuille me souvenir désormais. »

Seigneur put lire cette lettre dans un moment de

lucidité, et, avec un sentiment d'indicible émotion, il dit, après l'avoir lue, qu'il mourait heureux.

Ayant, dans un de ses articles, décrit les splendeurs de l'éloquence de Lacordaire, Hello termine en nous disant quel est à ses yeux « le titre de noblesse et la plus sûre grandeur de ce prêtre : Rome, un jour, parla contre son désir, et le P. Lacordaire s'agenouilla «.Hello, sauvé toujours de toute hétérodoxie par la profondeur même de sa pensée et de son bon sens philosophique, n'a pas eu la gloire de s'agenouiller dans l'humiliation volontaire. Il n'a pas eu la gloire du repentir, mais il a eu celle du pardon, et, à mon avis, la preuve la plus haute de sa grandeur, ce n'est pas d'avoir écrit l'Homme^ c'est d'avoir pardonné.

Le Croisé mort, Hello eut pour tribune la presse entière, ne voulant s'inféoder à aucun parti politique ni à aucune nuance du catholicisme dont l'intégrité lui était à cœur comme celle de la F^ensée elle-même. II y a dans le parti quelque chose d'étroit qui gênait l'envergure de cet esprit fait pour planer au-dessus de nos divisions toujours plus ou moins mesquines. A la Chambre, il eût fait probablement comme Lamartine, il eût siégé « au plafond », si ce mot, qui convenait bien à la légèreté du poète, n'était une offense à la gravité du philosophe. Je m'imagine difficilement, d'ailleurs, IIcllo député, ou même orateur, bien qu'il eût dans la conversation l'éloquence de l'idée. C'est assez de se le représenter journaliste et dans le très grand sens du mot, car les professions de ce bas monde ne pouvaient convenir à cet homme que dans leur acception la plus haute et seulement

par leurs sommots. Le classique reporter, le vulgaire chroniqueur, « faisant chaque matin la récolte des riens, qui courent par milliers pour servir cette pâture à cinquante mille affames », comme il dit avec son ironie, ne sont ses confrères que de nom.

Cette industrie qui consiste à nourrir de néant l'humanité, cet art de parler pour ne rien dire, il les ignore profondément. Ce qui ne lui est pas moins étranger, ce sont les coteries mesquines, les cancans de bureaux, les mille petites ta([uineries, les milles petites infamies qui s'agitent dans Farrière-boutique d'un journal. Il eût plus d'une fois à en soutfrir, si peu qu'il entre-bâillât la porte.

Veuillot lui-même, l'héroïque Veuillot, « qui n'a jamais tremblé devant rien, dit Barbey d'Aurevilly, excepté devant les talents qui auraient tenu à honneur de combattre à coté de lui pour la cause de l'Eglise », Veuillot, ou, pour mieux dire, son entourage, prit peur un jour du talent d'Ernest Hello, dont il avait pourtant magnifiquement salué l'aurore. « Il est dangereux d'être trop grand ; cela rend l'abonné rebelle, «disait Veuillot. Hello, dont la nature ne se courbait pas, comprit qu'il n'était pas fait pour pratiquer le journalisme autrement qu'en amateur éclectique. Dès lors, cherchant l'espace et l'air libre, refusant de s'emprisonner

LE JOURNALISTE UNIVERSEL 9o

en aucun moule, sa voix jeta un peu partout quelque fragment de ses éclats sonores, et si en France, terre classique de la frivolité et de la routine, cette voix, d'ailleurs trop rare, ne conquit pas la célébrité, elle n'en impressionnait pas moins, chaque fois qu'elle retentissait entre un premier-Paris et un fait divers, tout lecteur capable de ne point passer, sans un frisson, dans le voisinage du génie. Car Hello, le penseur Hello, est un journaliste supérieur, et je ne sais si ses articles, recueillis des mille coins de la presse et groupés en volume, ne constitueraient pas, aux yeux du public, son plus beau titre de gloire.

Ici, en effet, l'idée, sans être moins puissante que dans les œuvres philosophiques, apparaît néanmoins dans une lumière plus accessible, plus près de terre en quelque sorte et plus humaine, moins sidérale et moins transcendante.

L'article intitulé : La Ville où Con n'a pas le temps a pour thème une pensée profonde, mais il la prend sur le ton léger :

Je n'ai pas le temps !

Il n'a pas le temps !

Nous n'avons pas le temps !

Vous n'avez pas le temps !

'Voilà le cri de Paris.

Et, dans l'article sur George Sand, celle réilexion sur le mariage:

a Ce pauvre mariage est admirablement placé pour être écrasé d'ennemis... Dans le grand combat universel, le mariage joue le rôle que jouait le cimetière d'Eylau dans la bataille d'Eylau. »

Et cette fin d'article où le sublime se cache sous le familier :

« Je causais avec un peintre naturaliste

— Comment avez-vous choisi ce modèle ? Avez-vous trouvé cela beau ?

— Beau? me répondit le peintre ! Qu'est-ce que cela? Avez-vous jamais vu le beau ? C'est comme si vous veniez me parler de Dieu.

Ceci est le mot de la fin. »

Cette familiarité dans le grandiose est un des charmes d'Hello journaliste.

Un autre caractère très remarquable et très rare de ces inspirations au jour le jour, c'est leur éternelle actualité. Ceci, je le sais, est un mérite commun à toutes les œuvres du même auteur, dont l'intérêt sera plus vif peut-être pour la postérité que pour les contemporains. Si je le note dans les articles, c'est qu'on ne s'attend pas à l'y rencontrer. Le journalisme vit d'actualités, et, d'ordinaire, les actualités passent. Peut-être appartientil au génie de dégager des actualités qui passent l'Actualité qui ne passe pas. La question d'Orient, par exemple, est une question très actuelle; mais c'est, en même temps, une des questions éter-

nclles de THistoire vue des sommets. Ecoutez Ilello :

« Dans les moments les plus vulgaires de Thistoire humaine, l'Orient et l'Occident semblent s'oublier.

Dans les moments les plus solennels de l'histoire humaine, l'Orient et l'Occident se regardent.

Dans les moments décisifs, l'Orient et l'Occident se touchent.

... Napoléon P"" eut de vives aspirations vers l'Orient: « Constantinople, disait-il, c'est l'Empire du monde. »

Et il ajoutait : « J'ai manqué ma destinée. »

... La question qui unit et qui divise les Orientaux et les Occidentaux est bien supérieure à une question politique. Elle est du nombre de celles que la Providence s'est réservées. Elle a les caractères d'un secret, et je dirai presque qu'elle a les proportions d'un mystère.

En général , l'analyse est plus spécialement le domaine de l'homme ; la synthèse touche de plus près les choses divines...

L'Orient et l'Occident s'appellent. S'ils s'unissaient, rOccident entrerait dans le repos, TOrient dans le travail.

Les iîls de Noé se retrouveraient en présence, à genoux sous la même bénédiction, »

Voilà hi question d'Orient envisagée dans toute sa grandeur.

L'Orient ! le penseur y voit la solution, non seulement de hi question politique, mais de la question sociale, de la question ouvrière. L'article intitulé : Les Embarras de l^Europe va nous montrer

98 ERNEST HRLLO

de quelle façon magnifique et supérieure ce large esprit traite les questions du jour.

« LEurope pèse sur elle-même parce que le temps est venu pour elle de se donner et de se répandre.

Voici une loi générale : l'individu qui ne pense quà lui se ruine, s'affaisse, se consume, se détruit...

Or il y a en ce moment, dans le xix"^ siècle, quelqu'un qui s'affaisse, c'est l'Europe.

L'Europe penche la tête parce qu'elle s'affaiblit. L'Europe s'affaiblit parce qu'elle ne fait pas tout son ouvrage.

Son ouvrage, c'est la civilisation du monde entier...

Elle pèse sur elle-même, parce que le temps est venu pour elle de se donner et de se répandre.

Pour se sauver, il faut quelle tende la main à ceux qui meurent faute de nourriture, il faut qu'elle fasse à rOrient l'aumône de la civilisation. Son égolisme serait son arrêt de mort. Elle n'a pas de travail à donner à tous les bras qui en demandent, parce que l'Occident ne suffit pas, et les bras qui demeurent inactifs devraient se tourner vers l'Orient. En Orient, tout est à faire. L'Orient demande pour se régénérer les hommes dont l'Occident ne sait que faire et que l'Europe ne sait comment nourrir.

Toute la loi morale a son retentissement dans le monde matériel.

S'il est clair au point de vue des idées que l'Europe doit civiliser l'Orient, cela est nécessaire au point de vue des faits, et si cette vérité devient évidente pour les penseurs, c'est que la pratique de cette vérité devient nécessaire pour les hommes.

Et qui sait si l'économie politique ne trouverait pas en Orient la solution des problèmes qui l'agitent'?

De toutes; parts on clierche du travail. Regardez donc la Mappemonde, si vous voulez trouver la place du travail ! Qui donc en Europe serait encore inoccupé, si les Européens cultivaient l'Orient ? Les bras de l'Europe, comme sa tête, sont chargés de cultiver le monde et ne peuvent trouver qu'à cette condition, dans un large et fécond exercice, la santé et le développement. »

Tout cela est magistral de simplicité et d'unité, car tout est embrassé, et d'un regard.

Un recensement de population est un fait assez prosaïque, et celui de décembre 1881 n'a rien de spécialement digne de l'attention de la postérité. Voyez pourtant comme lamaind'Hello sait agrandir ce qu'elle touche. Et tout d'abord il est impressionné par la beauté d'un fait banal et insignifiant pour l'œil vulgaire :

« Le recensement, dit-il, a un caractère sérieux et même solennel. Ce sont les nations qui font leur inventaire. Il me semble voir le général des généraux passer en revue son armée... La vie est un combat, et personne n'en peut douter au xix" siècle. Le recensement oblige chaque individu à dire son nom devant le genre humain ; chacun de nous répond : Présent, et cette revue militaire ne manque pas d'une certaine grandeur. »

Mais cette grandeur ne suffit pas à Hello.

Hello possède au suprême degré ce que Gratry nomme si bien Vélan philosophique, le bond de l'esprit vers les sommets. D'un coup d'aile il est

en Judée. Ce recensement banal de décembre 1881 le reporte, à travers les 1881 ans qui nous en séparent ou plutôt qui nous y unissent, au recensement fameux du décembre divin.

Il y a 1881 ans qu'une femme se présentait au recenseur, et le recenseur se posait peut-être la question s'il devait inscrire l'enfant. Oui sans doute, « il faut qu'il compte, lui comme un autre... Qu'aurait dit le recenseur s'il avait été prophète? » Qu'aurait-il dit s'il avait vu les siècles s'ouvrir au berceau de cet enfant, et l'incroyant de nos jours, par cela seul qu'il date une lettre, avouer qu'il est chrétien ! L'œil d'Hello se plaît à ces grands spectacles. L'Empire romain lui apparaît dans la majesté de sa paix universelle : l'Orient et lOccident se touchaient. Dans l'universelle hôtellerie, il y avait place pour tous les peuples, il y avait place pour tous les dieux, « mais il fallait à cet enfant une place si énorme que les panthéons des dieux et les hôtelleries des hommes se fermaient à son approche instinctivement ». Alors, dans ce bout d'article qui est un coin d'épopée, Hello voit « Rome dans sa placidité victorieuse , la Grèce dans la curiosité brillante de son travail intellectuel, la Judée dans sa fierté intérieure et dans sa tristesse immortelle, toutes trois travaillant du même travail, toutes trois oubliant du même oubli cet enfant qui allait naître ». Cet enfant qui allait naître ne

préoccupait personne : « Les siècles se disposaient à dater de sa naissance, et les hôtelleries ne se disposaient pas lui à offrir un refuge. »

Cela est beau et sera toujours beau, car cela, c'est Dieu.

Nous voilà au cœur des choses, au cœur de l'Histoire, et de la Religion, et de l'immortelle Poésie de la Religion et de l'Histoire ; — tout cela à propos du recensement banal de 1881. Voilà comment dans le fait du jour on peut mettre de l'éternité.

J'ai intitulé ce chapitre : le Journaliste universel. [Jniversel il le fut, il l'est (car j'aime à parler d'Hello au présent) dans tous les sens de ce mot. Il l'est non seulement par la diversité des journaux auxquels il collabore : l'Univers., le Monde., le Constitutionnel, le Moniteur, Paris -Journal, la Civilisation, le Gaulois, le Courrier de Bruxelles, le Propagateur de la Nouvelle-Orléans , eurent tour à tour l'honneur de publier sa parole. Il l'est, non seulement par le caractère de son inspiration, essentiellement universelle et catholique, et par sa façon d'approfondir les sujets qui leur donne l'actualité de tous les temps. Il l'est encore par la variété des questions traitées et la souplesse d'une voix qui sait parler dans toutes les gammes.

Une nouvelle Année, la Fête des liois, le Car/iaval, le Carême, Pâques, le mois de Mars, la Petite-

côte^ les Ouvriers de Babel, l'Actualité, les Actualités de l'Erreur, le Sens du mot « laïgue », le Sens du mot « Libe?'té », les trois Sociétés, la Ville où Coîi Il a pas le temps, les Devoirs de la Critique, la Paix, la Presse, Rencontre de la Science et de l'Art, un Regard à tOrienl, les Embarras de l'Europe, la Réalité, Laissez les Morts ensevelir leurs Morts, le Libéralisme, la Caricature, la Folie, les Grands Hommes, le Dimanche, le Suicide, les Journaux, M. Pasteur à l'Académie française, les Hommes pratiques, la Revue des Deux Mondes, le Saint Homme de Tours, le Denier de saint Pierre, M. Taine. Victor Hugo, Xapoléon, Alfred de Musset, etc. etc. ; — peut-être n'est-il pas une idée, pas une question grave, pas un homme illustre en ce siècle, sur qui Hello n'ait dit son mot, et toujours ce mot est le mot décisif, parce que c'est le mot profond. Pour ma part, je sais tel alinéa de ce journaliste penseur qui, sur les problèmes enchevêtrés dont la discussion embrouille le monde moderne, a, d'un trait, jeté en mon esprit plus de clarté que des volumes. L'article sur la Liberté, par exemple, est magnifique de précision et de lumière. L'article sur le Libéralisme est un morceau magistral, dont nous reparlerons. Les Actualités de l^ Erreur, le sens du mot « Laïque », sont décisifs de netteté et d'évidence.

« Plus de religion ! partout des laïques ! w C'est comme si l'on disait :

« Plus de régime militaire, plus d'armée, partout des soldats ! »

Le dernier Aveu de M. Renan [Courrier de Bruxelles^ 25 février 1882) est pétillant d'ironie éloquente :

« Il n'y a pas d'exemple, dit M. Renan, qu'une pensée ou un sentiment se soient produits sans cerveau.

« C'est absolument comme s'il disait : 11 n'y a pas d'exemple qu'un homme ait existé sans corps. »

Et, plus loin, résumant l'œuvre entière de M. Renan, il la met dans le mot de Théophile Gautier : « Rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien. Cependant tout arrive, mais cela est bien indifférent. »

L'ironie atteint les proportions de l'épopée et de la philosophie de l'histoire dans l'article qui a pour titre les Ironies de Dieu :

« La philosophie du siècle dernier était sentimentale au dernier point. C'était une bergère de Vateau. Elle aimait les champs, les prés... Elle n'avait à la bouche que des paroles d'amour. Elle bégayait aussi fort agréablement le doux nom de l'innocence. Elle rêvait la fraternité. Oh! comme elle aimait tous les peuples, cette douce Philosophie ! Elle n'eût jamais écrasé une mouche. Un insecte soulfrant lui eût arraché des larmes. Elle n'eût pas contemplé la détresse d'un papillon sans verser des torrents de pleurs.

« Toutes ces douceurs réunies n'empêchèrent pas M'S d'éclater.

« Tout au contraire !

« Toutes ces douceurs réunies firent éclore 93, comme le bouton fait éclore la rose.

<( Plus de Dieu, plus de maître ! L'homme est affranchi. Il ne relève que de lui-même. Les peuples sont frères. Plus de guerres ! plus d'armées! plus de tyrans! Des philosophes en pleurs célébrant la liberté, la fraternité, la paix universelle. On s'embrasse à s'étouffer. Les échos de la terre ne répéteront plus que le baiser des nations se jetant au cou les unes des autres.

(( 0 bergers ! ô bergères ! 0 Paul ! ô Virginie !

« Tout à coup, un jeune artilleur très silencieux prend Toulon, puis l'Italie, puis la France, puis l'Europe... La terre fait silence devant lui comme devant Alexandre, et, dans ce silence épouvanté, une voix brève retentit qui prononce des phrases courtes :

« Soldats, je suis content de vous. »

C'est de ce même Napoléon qu'Hello a dit ce mot solennel: « Il a montré aux hommes ce que ces gens-là voient rarement: l'attitude gigantesque. » Hello aimait l'attitude gigantesque, car il a luimême dans l'esprit quelque chose de cette attitude. De là peut-être sa sympathie pour Victor Hugo, avec lequel il a de grandes affinités artistiques. » [Paris-Jourfial, 7 mars 1882.)

Le lendemain des quatre-vingts ans suffirait à en faire preuve.

« Le jour même d'une fête, on n'apporte que des fleurs.

« Le lendemain, il est permis d'apporter des réflexions.

« La fête est chose gaie, mais elle est chose grave.

« Le premier jour, la gaieté domine ; le lendemain, la gravité.

« Le premier jour, c'est la fête du jour présent.

« Le lendemain, c'est la fêle du jour éternel.

« Le premier jour appartient aux petits enfants. La voix de Jeanne et de Georges est la musique de ce jour-là.

« Le lendemain appartient à l'âme humaine. Si elle a des regrets et des désirs, elle est admise aies exprimer.

« Le premier jour est la fête de l'homme tel qu'il est.

« Le lendemain, c'est la fête de l'homme tel qu'il devrait être.

« Le premier jour, on le regarde.

« Le lendemain, on le contemple. »

Une seule chose enthousiasme Hello plus que le génie, c'est la sainteté.

« Essayez de dire saint Napoléon. Impossible! La langue humaine ne veut pas.

« Cependant, sur l'ordre de l'Eglise, on va dire : saint Benoît-Joseph Labre. Et la langue humaine ne va pas se cabrer. La langue humaine obéira.

« ... J'appelle tous les hommes, tous les écrivains, tous les journaux, depuis les Débats jusqu'à l'Intransigeant^ et je les supplie de m'expli({uer ce fait :

« Comment se fait-il qu'ils connaissent aujourd'hui le nom de Benoît-Joseph Labre? »

Hello, dont rintelligence est ouverte à tout ce qui est lumière, a sur la Science moderne des vues

splendides. L'article intitulé : Rencontre de la Science et de CArt, prouve qu'il sentait la poésie de la vapeur et de l'électricité. Par instants un souffle épique passe à travers son admiration qui en devient grandiose,

« Le genre humain a déclaré la guerre à l'espace, et, l'espace vaincu, l'homme marche à pas de géant. L'espace se défend, il recule d'un pas, puis d'un pas, puis d'un autre pas. La vapeur s'est tournée contre lui et il s'est senti perdu. L'électricité est venue au secours de la vapeur, et l'espace s'est senti désespéré. L'homme est vainqueur. »

Ceci ne l'empêche pas de voir le Défaut de la Cuirasse : c'est le titre d'un très joli article {Univers, 6 juillet 1883), car Hello a de jolis articles, bien qu'en môme temps très beaux.

« La science discute sur les microbes, je l'en félicite et l'en remercie. Mais l'homme continue à mourir de la fièvre typho'ide.

« Effroyable ironie ! L'homme visite l'homme et lui parle. Le chemin de fer rapproche les corps, le téléphone rapproche les voix. Et l'homme touche l'homme pour le frapper, et l'homme coudoie l'homme pour le haïr de plus près. Les hommes s'embrassent, mais c'est pour s'étouffer.

« La science facilite et précipite les agglomérations humaines, mais elle est impuissante à réconcilier deux ennemis, et même, et surtout, deux amis. Les engins de mort sont multipliés et perfectionnés mille fois plus que les instruments de vie. L'art de tuer est mille fois

plus sûr du succès que l'art de guérir. La vraie émulation, la vraie fraternité, c'est la fraternité des artilleries. L'artillerie peut se passer du christianisme ; aussi sa prospérité est sincère.

« Mais, par ailleurs, la fraternité, en dehors du christianisme, est un mot qui cache un piège. Hors du christianisme la fraternité est simplement la chose qu'on réclame des autres. Au lieu d'être un don, elle est une exigeance. Elle est la fureur de l'égoïsme qui crie, et que crie-t-il ? Il crie : Dévouez-vous, dévouezvous ! adorez-moi, ou je vous tue ! »

Pour achever de faire connaître Hello sous la variété de ses aspects de journaliste universel, je termine par ce charmant croquis, plus profond qu'il n'en a l'air et que l'occasion qui Ta fait naître (car ce fut simplement le passage d'un M. Caraguel du Charivari aux Débats) . Vous verrez qu'il y a dans Hello un La Bruyère, mais un La Bruyère penseur, philosophe jusqu'au bout des ongles, qui n'en sont pas pour cela moins aiguisés :

Le Charivari et le Journal des Débats

« Qu'est-ce que le Journal des Débats, sinon le Charivari revêtu d'un masque tragique?

« Le Charivari, c'est le Journal des Débats qui se déshabille ; le Joxirrtal des Débals, c'est le Charivari qui fait toilette et qui va en soirée.

« Le Charivari eile Journal des D^lèate représentent le même individu à deux âges différents, la même plante à deux degrés divers d'épanouissement.

Le Charivari, c'est la jeunesse ; le Journal des Débats^ c'est la maturité.

« Le Charivari, c'est la fleur; le Journal des Débats, c'est le fruit. Et voilà ce qui explique la destinée de M. Caraguel.

« Sans le Journal des Débats, le Charivari manquerait d'aplomb. Sans le Charivari, le Jowmal des Débats manquerait de légèreté. Le même esprit les anime.

« La caricature qui orne le Charivari révèle la substance cachée derrière la philosophie qui orne le Journal des Débats. Sans cette caricature, cette philosophie serait inintelligible ; c'est la caricature qui, en montrant son principe, révèle sa nature. En étudiant la caricature du Charivari, on surprend la philosophie des Débats dans le travail de sa formation. Le Charivari, comme un enfant terrible, révèle les secrets de la maison. Les choses qui dans le Charivari se passent des fantaisies de caricature se passeront plus tard dans le Journal des Débats des fantaisies de philosophie... »

Mais c'est trop considérer Hello par le petit bout de la lorgnette. Le journaliste, c'est l'auteur en miniature, j'allais dire c'est l'auteur en pièces. Il est temps de jeter sur les grandes œuvres, où sa ressemblance peut se refléter plus largement, un coup d'œil non point encore de penseur, mais d'historien et de bibliographe.

En 1858, on voyait aux vitrines de toutes les librairies catholiques un ouvrage intitulé: Benan, l' Allemagne et l'athéisme au xix" siècle. C'était le premier livre d'Hello. Il avait alors trente ans, et le coup d'essai était un coup de maître.

« Je me souviens encore de l'émotion qu'excita ce livre parmi certains groupes parisiens vers 1858, dit M. B. dans le Polybiblion. iNl. Renan, déjà au plein de sa réputation, venait de publier les Études d'histoire religieuse. Un jeune homme se levait et le terrassait par la simple et profonde acuité du regard. Hello, ce jour-là, sentit tomber sur lui comme un premier rayon de la gloire. »

Georges Seigneur, qui avait corrigé les épreuves du glorieux volume, chantait, à son tour, dans Fm Question divine, la défaite du dragon Renan par l'archange Hello...

Puis ce fut tout.

« Regardez les ennemis de l'Eglise, s'écrie Hell»)

dans une noble tristesse. Quels triomphes leur sont ménao-és ! Comme Voltaire et Rousseau, Victor Hugo a été exalté par les siens, au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à sa nature de donner. Il a été multiplié par l'admiration... Et M. Renan! Son léger talent, fait de finesses et de nuances, ne semblait pas fait pour une si grande fortune ; mais il attaquait l'Eglise et il a été porté aux nues. Il est peut-être étonné lui-même de la grandeur de ses succès, et compare le sort qu'il a eu au sort qu'il aurait eu, s'il était resté fidèle ! Cette comparaison est épouvantable. Lecteurs conservateurs, lecteurs catholiques, je vous le dis en vérité : Vous avez parmi vos écrivains des hommes de plus haute taille que M. Renan. Vous avez ce qu'il fallait pour le confondre. Mais vous ne l'avez pas confondu ! Vous avez oublié vos amis, vos défenseurs. Ceux qui ont écrasé M. Renan en principe et en droit ne l'ont pas écrasé en fait, parce que vous les avez abandonnés. Vous n'avez pas mis en évidence les aînés de votre famille. Vaincu en droit, M. Renan est vainqueur en fait, et il se félicite probablement d'avoir choisi pour amis ceux qui distribuent les triomphes. »

Parmi les hommes qui, à la première heure du moins, ont rendu justice à Hello, n'oublions pas d'en mentionner un qui bientôt allait l'abandonner comme les autres, mais qui ne l'abandonna pas sans l'avoir reconnu et acclamé :

« Le moment des revers nous semble arrivé pour l'auteur des Etudes d'histoire religieuse^ écrivait Louis Veuillot dans V Univers du 12 janvier 1839. Voici un jeune homme avec un tout petit livre de moins de 200 pages in-8°, qui, dans la moitié de ce court travail,

LES ŒUVRES lH

réduit à très peu de chose * l'essence philosophique de M. Renan.

M. Hello est jeune, il débute; la critique peut s'exercer sur ses idées et sur son style. Méconnaître sa valeur comme penseur et comme écrivain nous paraît malaisé...

Il y a de grands coups donnés d'une main prompte dans les nuages de la sophistique moderne, qui en font sortir, non pas des éclairs, mais de beaux torrents de belle clarté. Nous aimons cet esprit vaillant, cette parole hardie, ce dédain des demi-vérités qu'une apologétique intimidée oppose comme en demandant pardon aux audaces de l'erreur. »

Le rude polémiste ne fait qu'un reproche au jeune écrivain, c'est d'être trop bon pour M. Renan en avouant « le charme de cette parole humaine qui s'est tournée contre la Parole éternelle », Hello, en effet, qui avait le culte de la justice et le sens exquis de l'art, n'aurait eu garde d'ôteràM. Renan son seul et vrai mérite : le charme de la phrase. Ne faut-il pas quelque chose pour recouvrir le néant?

Hello, qui, sans avoir besoin des séductions de la phrase (car il n'a pas, lui, à recouvrir le néant, il n'a qu'à exprimer l'être), n'en est pas moins un styliste de premier ordre, publia en 1861 un petit volume intitulé (e Style. C'était la collection des

* A rien même ; car voici la conclusion : « Que nous reste-t-il donc à adorer ? Le néant. C'est du néant que M. Renan affirme ce que nous alTirmons du Verbe : Omnia in ipso constant. »

très remarquables articles parus dans le Croisé sur ce sujet creuse magniliquement par sa plume.

Le Style est un chef-d'œuvre. Aussi sommesnous tout à fait de l'avis du journal le Monde (7 juin 1861) :

« Ce livre, dit-il, devrait être entre les mains de tous les professeurs. Il mérite de remplacer toutes ces rhétoriques^ où l'on apprend, avec tant d'ennui, à dissimuler sa pensée sous le vêtement de la phrase, au lieu de la présenter dans la belle franchise de son austère nudité. »

Tout le programme du style est dans ces paroles d'Hello :

« Jusqu'ici l'esprit humain a cru très souvent que, pour réaliser le beau, il fallait se déguiser, et le déguisement qu'il a pris s'est nommé l'Art. L'Art a été le jeu qu'il a joué, quand il a voulu parader devant luimême, suivant certaines conventions.

Il faut qu'un homme de génie se lève, parle, soit écouté et dise :

Je veux que désormais l'Art soit sincère.

Je veux que l'Art cesse d'être le déguisement de l'homme, pour devenir son expression.

■ Je veux que l'Art soit l'explosion simple, naïve et sublime des splendeurs de l'intelligence. Pour que l'Art soit beau et que sa beauté soit vraie, je veux que l'Art désormais dise les choses comme elles sont.

Dieu voudra, si je ne me trompe, que cette voix soit entendue^. »

1 L'Homme, p. 423.

LES CËUVRES 113

Les deux opuscules dont nous venons de parler, Renan et le Style^ sont fondus aujourd'hui dans des ouvrages plus vastes : le premier, dans Philosophie et Athéisme ; le second, dans la troisième partie de iHomme.

En 1868, Hello, qui est un philosophe complet et, par conséquent, un mystique et un contemplateur, un mystique à grand vol, un contemplateur au profond regard, publia une traduction de la bienheureuse Angèle de Foligno, celle qu'on a appelée la Thérèse de l'Italie et dont Hello dira dans Philosophie et Athéisme :

« Si Ang'èle de Foligno, au Heu d'être la bienheureuse Angèle, avait le même génie dans une direction profane, toutes les nations seraient pleines de sa gloire. »

Pour ma part, je ne sais rien de plus divinement suggestif que ces pages qui nous ouvrent sur l'inaccessible splendeur, et aussi sur l'humaine nature, des échappées que ne soupçonne pas la myopie matérialiste du siècle. Parfois un mot, un cri de cette âme privilégiée vous révèlent tout un monde. Hello aimait ces confidences pleines d'éclairs sur l'infini et sur l'homme, ces drames de l'âme aux prises avec Dieu, toute cette vie supérieure de la Sainteté, où l'Amour, la Métaphysique, la Foi, la Raison, la Poésie, toutes nos gloires se donnent rendez-vous sur un sommet.

Parlant d'un autre ouvrage d'Hello, /^.v Physionomies de Sainls, Barbey d'Aurevilly se plaint, comme jadis Tadmirateur de Démosthène, de la brièveté de ces esquisses :

« Pourquoi un jour, dit-il, ne s'élèverait-il pas de la miniature historique jusqu'à la grande peinture d'histoire. La flamme qu'il a dans l'esprit, je ne voudrais pas la voir passer si vite sur des sujets qu'elle pourrait magnifiquement dévorer — 11 doit y avoir, ajoutait-il, dans l'histoire de l'Eglise, des sujets tentateurs pour une plume si cathol quement osée. »

Eh bien, Angèle de Foligno, dont nous parlons, et Rusbrock dont nous allons parler, sont précisément ces sujets tentateurs, ces motifs de grande peinture psychologique qui attirèrent la main d'un traducteur de génie. Ce sont de véritables épopées philosophiques.

u Ces épopées, dit un publiciste, ne sont pas le récit fatigant de combals matériels comme dans Homère, c'est la psychologie vivante de la conscience humaine, ce sont les drames réels de l'âme en lutte avec ellemême pour la conquêle de l'Infini. »

Hélas ! il a suffi d'un mot pour faire oublier les auteurs et les héros de ces épopées spirituelles. (( Ce sont des mystiques, » a-t-on dit, et tout a été dit. Des mystiques ? Ce sont des philosophes ! Voilà la vérité. De grands philosophes et de grands poètes, comme doivent l'être des possédés de Dieu.

L'année suivante (4869), notre sublime chercheur ouvrit à la pen'^ée philosophique une seconde mine d'or par la traduction d'un livre inconnu, dont M™" Hello, fort habile en ce genre dé négociations, parvint, non sans peine, à obtenir pour son mari l'exemplaire unique enfoui sous la poussière jalouse de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Voici comment Louis \ euillot, dans V Univers du 3 février 1869, signale cette œuvre et cette traduction. Ce jugement peut étonner, mais il ne dit que la vérité :

<( M. E. Ilello nous donne une magnifique suite de son beau travail sur la bienheureuse Angèle de Foligno ; c'est la traduction des Œuvres choisies de Rusbrock. Nous avons dans Angèle le drame tragique et la conquête de la vie contemplative ; ici, nous en possédons le tableau tranciuille et rayonnant, ([uoiqu'au fond peutêtre plus émouvant encore.

« Rusbrock (l'ermite de la Vallée Verte) était illettré. C'était un humble prêtre llamand du xiv"' siècle. Néanmoins, si l'on considère l'ordre des génies, l'inculte Rusbrock comme théologien, partant comme philosophe et comme poète, surpasse Bossuet autant que Dante, par exemple, surpasse Boileau. Devant les mystères de l'homme etde Dieu, Bossuet cherche, raisonne et, pour dire le mot, tâtonne ; Rusbrock connaît, décrit ou plutôt chante et contemple. Ce mysti<|ue illettré de l'âge obscur est chez lui dans le sublime, parle de ce qui lui est familier ; le docteur du siècle savant reste dehors. C'est Bossuet qui n'entre pas, qui n ouvre pas, qui ne voit pas. Bossuet tisse des mots. Rusbrock jette

à flots les lumières. Il semble que Bossuetsoit ce grand vent qu'on entendit du Cénacle ; les courtes paroles de Rusbrock sont les langues de feu, le feu vivant et enseignant.

« Nous n'entreprendrons pas l'analyse de ce petit volume, où tous les mots sont des flammes, et toutes les flammes des idées... M.Helloa traduit Rusbrock comme il avait traduit Angèle. C'est la même vigueur et la même habileté, le même éclat naïf, étrange et puissant. Pour un ordre de pensées que le langage vulgaire ne porte pas, il s'est créé une langue qui est tout à la fois parfaitement à son auteur, parfaitement à lui-même et parfaitement française. »

Habitués que nous sommes à nos petites séparations superficielles et mesquines, nous pouvons être surpris qu'un philosophe, un des philosophes les plus indépendants, les plus personnels, les plus clairvoyants des temps modernes, ait débuté par des traductions, et des traductions d'auteurs mystiques perdus dans les brumes du passé. Nous ne voyons pas le rapport entre les hauts problèmes de la théologie chrétienne et la critique philosophique ou littéraire, entre les méditations d'un moine ou les visions d'une sainte du moyen âge et la réponse aux dernières questions du jour. Nous n'avons pas l'air de nous douter que le fleuve où nous buvons, qui passe entre nos quais, porte nos bateaux et lave notre linge, a sa source dans les montagnes abruptes d'où coulent la vie et la fécon-

dite de la terre. Nous ne savons pas que la science, la science actuelle, épanouie en merveilles d'industrie, de bien-être et de civilisation, était tout entière en germe dans le cerveau synthétique et profond de quelques génies du xvii^ siècle qui tous étaient des théologiens, et qu'une méditation sur la Trinité a mis Kepler sur la voie de l'Astronomie moderne. Ecoutez Hello répondre à ceux qui pensent avoir mieux à faire dans les terribles complications de notre xix^ siècle que de la théologie et de la mysticité.

« Le vulgaire croit que les grands principes éternels sont bons à amuser, pendant les jours de paix et de tranquillité, quelques docteurs armés d'un bonnet qui argumentent les uns vis-à-vis des autres.

« Eh bien ! voilà l'absolu contraire de la vérité.

« Les principes éternels, les vérités primordiales sont l'actualité suprême des jours de crise et de danger. Ils possèdent le secret du salut. Le salut est là, non pas ailleurs.

«... Mais, malheureux, c'est avec la lumière, la chaleur et le blé qu'on fait le pain ! Les Ilots de soleil qui tombent sur la moisson dorée ne ressemblent pas précisément à un morceau de pain. Et cependant qu'est-ce qu'un morceau de pain, sinon un rayon de soleil pétri dans la matière terrestre par le travail de l'homme?

« Tel livre qui est l'œuvre d'un penseur et qu'on a oublié parce qu'il était l'œuvre d'un penseur, contenait peut-être la solution de mille difficultés pratiques, contre lesquelles on se heurte vainement parce qu'un regarde d'en bas, au lieu de contempler d'en haut.

« Aujourd'hui, comme du temps de David, le salui vient de la montagne '. "

Cette habitude, théologique et mystique, mais très pratique par cela même, très stratégique, de regarder du haut des monts donne au regard de certains penseurs une étendue et une portée qui en fait parfois des prophètes. Un ami d'Hello, M. Lasserre. conte à ce sujet une anecdote qui va couper agréablement les longueurs de cette nomenclature bibliographique.

« C'était aux plus beaux jours du second Empire et d'une corruption morale qui peut-être nous a valu nos défaites, et ce qui les a suivies. Corruption dorée, qui souriait à l'Europe dans les fêtes splendides de l'Exposition de 1867, en pleine prospérité, en plein triomphe. « Travaillant dur, semaine et dimanche ; vendant cher ; o-ao-nant o-ros ; contents de sentir le sol solide, sous leurs pieds, les laboureurs labouraient, les commerçants commerçaient, les agioteurs agiotaient. Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes.

« C'est alors querrantun jouravecun camarade dans les jardins cosmopolites de l'universelle Exposition, je rencontrai un homme. Oui, c'était un homme. Sa tête, étrange et fulgurante, sa tête aux cheveux légèrement épars, était illuminée par deux yeux qu'on ne peut oublier. Ils étaient tout remplis de cette flamme semidouce et terrible, de cette lumière supérieure que les

1 « La nécessité suprême de l'esprit, qui est la justice et la vérité, devient la nécessité suprême de la vie. Le christianisme n'est plus seulement la nécessité morale du monde; il est devenu la nécessité matérielle. »

hommes ont appelée le Génie. Le front était vaste comme la pensée. T^e dos, légèrement voûté comme celni d'Atlas, semblait courlié sous le poids de (pielque invisible Univers.

« Cet homme m'aborda, et, faisant un j^este fatidique, me dit gravement ce seul mot :

« — Mon ami, je m'étonne.

<f .lele regardai comme pour lui demander ce qui causait sa stupeur, car cétait bien la stupeur que traduisaient manifestement les traits assombris de sa vivante physionomie. 11 reprit :

« — Je viens d^. piss;,n' levant l'^s Tuileries, et elles ne brûlent pas encore !

« Cet homme, c'était Hello.

« — Il est fou, me dit mon compagnon.

« Hélas ! le fou était un prophète. »

Cotte profondeur du regard qui vient de son élévation, nous la retrouvons, aiguë et vibrante, dans toutes les œuvres du traducteur à" Angèle et de Rmbrock. Trempé de bonne heure dans la haute lumière qui est la lumière de Dieu, la lumière catholique et universelle, l'aigle aura l'air de descendre quand il se posera, éclatant, sur nos sommets. Le chef-d'œuvre dHello, fHomme^ porte à chaque page la trace de cette serre lumineuse, qui se souvient des soleils.

L'Homme d'Hello, aussi bien que l'homme luimême, est divisé en trois parties, qui embrassent tout dans leur amj)leur : la Vie, la Science, l'Art,

— comme les dieux d'Homère en trois pas faisaient le tour du monde. L'univers des idées, des grandes idées actuelles et éternelles, s'agite dans ces pages, ou plutôt s'y éclaire d'un unique et triple rayon. C'est simple, c'est magistral. « Plus de lumière ! » demandait le vieux poète mourant. Hello a répondu, et de façon digne du grand poète. Il a donné la lumière royalement.

Détail que je note en passant : ce livre était sous presse à Paris, lors du siège de 1871 et des horreurs qui suivirent. Il est né dans les crises et les douleurs de la patrie ; peut-être y a-t-il eu, mêlées à son encre d'imprimerie, quelques gouttes de sang. A la hauteur où il plane, il n'a pas l'air de le savoir. Seul un mot de la préface trahit l'émotion patriotique de l'auteur :

« A l'heure où je parle, dit-il, il y a quelque chose d'étrange et de terrible à parler. "Entre le moment où j'écris et le moment où vous lirez, que se passera-t-il ? Le secret de Dieu est entre ma plume et vos regards. La destinée de ce livre dépendra des événements que Tavenir garde. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret qu'il est terrible, ce qu'il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m'étonne de parler. Quand le poids de l'air, quand les tourbillons de la poussière, quand la couleur du ciel et de la terre, cette couleur particulière qui précède l'orage, quand ces signes se produisent, un certain silence se fait non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, j'allais dire

sur les plantes. On dirait que la sève circule plus silencieusement sous Técorce des chênes menacés, et les oiseaux n'osent plus faire entendre leur voix légère. Une certaine obscurité oppresse leurs petits cœurs. »

Mais, ajoute Hello, « la Parole est un acte : c'est pourquoi j'essaye de parler ». Et le philosophe, comme le soldat, comme la sœur de charité, fit son devoir de citoyen. Qui sait si les plaies les plus profondes ne se pansent pas avec de la lumière ?

Au-dessus de l'homme, il y a le Saint, qui est l'élévation divine de l'homme. Les Physionomies DE Saints parurent en 1875. Certes, le sujet n'était pas neuf, qu'importe ? Hello l'a dit à propos du génie :

« L'homme de génie n'est pas celui qui pense ou du moins qui pense toujours autre chose que les autres hommes; mais, quand il pense les mêmes choses, il les pense autrement... 11 peut dire ce que tout le monde a dit avant lui et dire une chose étonnante. Comment cela ? C'est son secret. La griffe du lion laisse son empreinte '. »

Les Vies de Saints ahondent. Mais, très souvent, les pieux auteurs de ces pieuses biographies nous présentent des héros monotones et uniformes, tous parés des mêmes vertus, recouverts du même manteau et tous vêtus du même habit de con-

' Plateaux de la Balance, p. 245.

122 ERNRST HELLO

vention taillé dans le même drap et coupé sur le même patron.

(( Une des gran.les erreurs du monde, dit Hello dans sa préface, consiste à se figurer les saints comme des êtres complètement étrangers à l'Humanité, comme des figures de cire toutes coulées dans le même moule. C'est contre celte erreur que j'ai voulu particulièrement lutter.

« Le monde surnaturel comme le monde naturel contient l'unité dans la variété, et tel est le sens du mot : Univers.

« J'ai essayé de rendre ces deux choses fidèlement... J'ai essayé de montrer que plusieurs saints sont plusieurs hommes et qu'il n'y a qu'un seul Evangile. «

Ajoutons que, pour montrer le côté humain de la Sainteté, Hello n'en diminue en rien le côté surnaturel.

(i Là même est la plus grande beauté de ce livre, « aussi original, dit Barbey d'Aurevilly, de christianisme que de talent, car par ce temps de mœurs incrédules et superficielles, le christianisme entendu à cette profondeur semble une prodigieuse originalité ». Sans souci de ceux « qui cherchent dans l'histoire des faits à la taille de l'humanité, de ces faits parfaitement incapables de déconcerter le train-train ordinaire de leurs petites facultés », l'auteur Aes Physionomies « n'a pas embourgeoisé les Saints, ce qui est pis, je crois, que de les encanailler ! Les Saints de M. Hello ne ressemblent nullement aux saints juste milieu de MM. Augustin et Amédée Thierry, ces iconoclastes tempérés, qui n'en brisent point les grandes images, mais qui les liment. »

Dédaigneux du rire de Voltaire, il « n'a pas cauteleusement usé de cette rubrique de limpartialité moderne qui est de mettre les faits miraculeux embarrassants sous le couvert lâche et traître de la légende. Mais, comme on prend le taun^au par les cornes quand on n'en a pas peur et qu'on se fie à sa force, il a pris les saints par leur auréole pour nous les montrer mieux, et cela lui a porté bonheur, car il semble qu'il lui soit resté sur les mains de l'or pur de leur auréole.

« En cela, il a eu ce qu'il a mérité, M. Hello. Le surnaturel de sa foi a surnaturalisé son talent. Les choses du ciel ont donné à son genre d'imagination des teintes célestes. D'ailleurs, il n'y a de vraiment beaux que les livres braves. »

A cet égard, d'Aurevilly ne craint pas de mettre Hello au-dessus de Lacordaire :

« Quand on compare la Vie de saint Dominique à ce livre, qu'elle vous paraît décharnée !... Le laïque Hello est autrement ardent de foi et superbe d'enthousiasme que ce moine blanc qui, littérairement, a aux doigts de la rhétorique et — prélude de l'Académie future 1 — de la rhétorique de Villemain !... Hello ébauche du pouce seulement quelques traits, mais, partout où le pouce a pa&sé, il est resté de la lumière !

« Ces notices étranges et terrassantes de nouveauté, par ce qu'elles contiennent d'aperçus et d'illuminations inattendues, sont d'une rapidité étincelante. C'est une succession d'éclairs.

« 11 y en a trente-deux, et de toutes l'habile physionomiste a fait jaillir le trait, indiscerné jusqu'à lui et saisissant... Lavater voyait dans les visages là où les autres ne voyaient pas. M. Hello a de cette divination féconde. C'est le Lavater de la sainteté.

« 11 vient de toucher d'un effleurement de feu trentedeux têtes de saints qu'il a rendues flamboyantes. »

Après cela, je ne jurerais pas que tout le monde fût de l'avis du grand critique, que je partage pleinement. Hello a ses aveugles. Son « flamboiement » est austère, intérieur, immobile vibra?is. Certains yeux ne le voient pas.

Après le Saint, il n'y a plus que Dieu. Les Paroles de Dieu, parues en 1878, sont, pour ainsi dire, le livre sacré d'Hello. C'est le livre des grandes ombres mystérieuses et des grandes clartés, des profondeurs les plus profondes et des hauteurs les plus hautes.

« Nous voudrions, s'écrie un Américain (car Hello a des lecteurs en Amérique et des lecteurs fanatiques), nous voudrions pouvoir lire, étudier, méditer et approfondir cet ouvrage mystérieux en face du Niagara dont l'aspect et la voix sublimes nous mettraient dans le diapason où nous devrions être pour en admirer la biblique splendeur ! [Propagateur catholique de la Nouvelle- Orléans, 1878.)

Le lyrisme nous met toujours, à nous autres Français, un sourire au coin des lèvres. Ici, pourtant, le lyrisme n'est que l'explosion ardente d'un enthousiasme sincère. Car, s'il est peu de penseurs et d'écrivains plus inconnus, plus méconnus qu'Ernest Hello, il en est peu, en revanche, qui

LES (ËUVRES l2o

aient suscité des admirations plus vives, plus débordantes, plus spontanées aussi, je vous assure, car, si Hello faisait payer ses articles, jamais il ne paya ceux des autres. L'achat des louanges est un commerce où mettre un centime lui eût semblé monstrueux. J'admets bien que celui qui a défini les Paroles de Dieu « une voie lactée de sublimités et de profondeurs » ait pu dépasser la prudente réserve qu'impose le goût ; mais je gage qu'il n'a rien dit de plus que son sentiment, — et peut-être que la vérité.

Le titre lourd et classique : Commentaires de l Écriture sainte conviendrait mal à cette suite de variations éclatantes sur quelques textes sacrés. Car Hello, qui n'est pas dans ses Vies de Saints « un historien au nombre et au détail », comme dit Barbey, n'est pas non plus un commentateur au verset et à la ligne. Ses Paroles de Dieu sont, comme ses Physionomies, de simples esquisses, mais des esquisses qui font jaillir l'éclair de la physionomie et de la parole.

L'Ecriture est pleine de magnificences ; mais ces magnificences sont voilées sous une simplicité telle qu'on ne les aperçoit pas. Comme dit Hello, « l'Ecriture ne daigne pas se faire admirer ». 11 faut que quelqu'un vienne nous dire : Regardez, il y a là des splendeurs. Il faut que quelqu'un dégage l'éclair.

Hello est excellemment l'homme de ce rôle.

Son génie, fait d'intimité et de grandeur, est chez lui en quelque sorte dans la magnilique simplicité de l'Ecriture. Ecoutez comme il en parle :

« L'Ecriture est un abîme qui g-arde au fond de lui des prodiges de mystère. Une des choses qui m'épouvantent le plus dans la Bible, c'est sa simplicité. Si elle semblait profonde, sa profondeur serait moins elfrayante. Mais cette simplité ! des paroles sans ornement, des faits sans ambition, des personnages sans prétention, des vertus sans enflure, des crimes sans déguisement ; et puis, derrière tout cela, des profondeurs à donner le vertige aux anges, à faire mourir le regard de l'aigle ! Ces paroles si simples, si brèves, semblent dédaigner l'admiration et s'exposeï" volontairement au mépris de l'homme stupide ; ou plutôt elles semblent, dans un oubli complet de l'admiration ou du mépris, tomber les unes après les autres sur une terre indigne d'elles, sans souci de l'accueil qui les attend...

« L'Écriture parle de tout du même ton... Elle nous dit du même ton qu'Alexandre fit la conquête du monde et qu'il se mit au lit.

« Pour elle ce sont deux choses aussi simples l'une que l'autre. Entre l'un et l'autre l'œil de Dieu ne voit pas de différence essentielle.

{( Mais ce decicUl in lectum, « il se met au lit, » est effrayant de brièveté.

(( Et jamais toutes les dissertations des philosophes n'ont exprimé la misère lunnaine comme ce mot jeté là avec la bi-ulalilc du fait, sans réflexion : Il se niel au lit '. »

llello, qui est essentiellement occidental, fran-

çais, moaerue, parla précision du style et de Tidce, par la finesse perçante de l'analyse, par toutes les intentions savantes du penseur et de l'écrivain, a dans son génie des affinités de magnificence avec le pays de la lumière, de l'Himalaya et du Paradis perdu. Son culte du grand et du simple l'attire à ce berceau du monde, à cette poésie des époques patriarcales et primitives,

Où rien n'était petit (|uoique tout fût enfant,

comme dit Victor Hugo, qui lui aussi avait le sens biblique.

« Tout était jeune encore dans la mémoire, dans l'inteliigence et dans le cœur de riiomme. Les forêts et les roses, l'océan et le tonnerre disaient de leurs voix diverses le nom du même Dieu et les oreilles de l'homme savaient encore entendre '.

«... L'humanité s'attendrit conmie un homme en face de ses souvenirs d'enfance. L'Ecriture présente à l'humanité des souvenirs d'enfance. Qu'ils sont graves, qu'ils sont profonds ! et quelle proximité de Dieu ! Les champs où Ruth glanait ressemblent-ils à d'autres champs ? n'ont-ils pas un parfum céleste ? la lumière qui les éclaire n'est-elle pas mystérieuse ^ V. . »

Il faut lire dans Hello ces grandes pages calmes ou terribles qui s'appcdleut le Sommeil cCAdam, Rtûerca à la foulai ne, Moïse et Cinléricui du iJùseii,

Salomon dans sa gloire, Job ; Job, son cri; Job, sa parole et son silence ; il faut lire Mane Thécel Phares, l' Abîme ; David, les deux et les Étoiles ; David et le Nid de Tourterelles, le Symbolisme dans l'Ecriture ; il faut lire: les Larmes dans C Ecriture, ^omt voir battre le cœur de la Parole sacrée et goûter ce qu'on pourrait appeler les profondeurs du charme divin.

Je citais Victor Hugo qui, lui aussi, a senti la Bible; mais il l'a sentie, en quelque sorte, par le dehors ; il en avait le sentiment extérieur et Imaginatif, j'allais dire décoratif et artistique. Hello en a, déplus, le sentiment vrai, le sentiment intime et religieux. Il ne porte pas seulement la magnificence et la simplicité comme un vêtement ; il est dans l'âme de la simplicité et de la magnificence. « Ce n'est pas un livre, dit M. des Houx dans le Constitutionnel, c'est une adoration. » Hugo a écrit Cain comme il a peint les Orientales. Les Orientales vraies, ce sont les Paroles de Dieu.

Il nous reste à parler des deux dernières œuvres d'Hello : les Contes extraordinaires (1879) et les Plateaux de la balance (1880).

« Voici un livre de contes, dit l'auteur dans sa préface. Il fait suite à mes autres ouvrages. Il n'arrive pas en qualité d'exception, comme un travail d'un genre à part. Il dit, en un autre langage, ce que j'ai déjà dit ; il

escorte, il accompagne, il commente, il résume mes pensées et mes écrits.

« Ceux qui me connaissent me reconnaîtront.

« J'ai voulu donner le corps d'un récit aux vérités que j'exprime habituellement : ceux qui, dans mon livre de V Homme ^ ont lu le Veau dor ne seront pas étonnés de lire Ludovic dans mon livre de Contes.

« La science sans Dieu et la science avec Dieu, étudiées aussi dans le livre de l'Homme, seront reconnues par le regard intelligent qui se fixera sur les Deux étrangers^ etc. etc.

« Le conte est la parole humble et solennelle, mystérieuse et bienveillante, des grandes vérités. »

C'est dire que les Contes d'Hello ne sont que rincarnation plus vivante de sa plilosophie. Je dis plus vivante, car le style d'Hello donne par lui seul la vie aux idées. Les Contes ne font que leur donner une vie plus dramatique.

« Ce livre commence et finit par la recherche du nom de Dieu. » Malebranche disait diAthalie : a Qu'est-ce que cela prouve? » Hello veut que ses Contes prouvent sa métaphysique.

Barbey d'Aurevilly, le grand critique farouche, tout en admirant cette nouvelle forme prise par la pensée du grand homme, « ce tour de souplesse dans le talent, dont la force n'est pas toujours capable » et qu'on pouvait ne pas attendre d'un philosophe, se montre sévère pour quelques-uns de ces contes. Il trouve Hello inégal.

« La force en lui — une force intellectuelle par moments immense — tout à coup se fond en faiblesse ' . Où Fhomme aigu, perçant, incroyablement, surnaturellement intuitif, a-t-il passé? Il procède par zigzags comme l'éclair. Son talent, c'est une vision qui foudroie et qui disparaît. Après la lumière, beaucoup d'ombre ! Plus qu'aucun écrivain, il fait penser aux deux vers de Quinault :

Il est beau qu'un mortel jusques au ciel s'élève, Il est beau même d'en tomber !

« lia, aussi, cette dernière beauté: la beauté delà chute. Fait d'inégalités, il va haut et il tombe, — et parlois il se démantibule en tombant, mais il reste un démantibulé sublime.

«;.. Seulement cette inégalité, qui est le pied d'argile de la tête d'or, et qui existe entre ces contes, différents de sujet, n'existe plus dans ceux-là qui l'emportent nettement sur les autres. Ici le talent de l'auteur ne défaille pas une seule fois et il y plane au niveau de lui-même, toujours ! »

Barbey en trouve trois transcendants : Ludovic, les Deux Étra?ige?'s ; Caïn, çu as-tu fait de ton frère? Mais surtout et sur tous Ludovic ! Ludovic, qui est peut-être ce qu'Hello a écrit de plus fort ; Ludovic cette prodigieuse étude « qui s'est fait drame comme le Verbe s'est fait chair » ! Nous reproduisons ailleurs le jugement tout entier de l'auteur des Œuvres et des Hommes, de l'impitoyable pourfendeur dont l'enthousiasme vaut de l'or.

* « Corneille l'avait, cette inégalité terrible. »

Les Plateaux de la balance (1880). — « Je voudrais que la Critique vint s'asseoir sur la montagne très solennellement. » Ce mot de l'auteur dans sa préface pourait servir d'épi-graphe au volume. Il s'agit de critique dans ce livre.

« Mais cette critique, a dit quelqu'un, « est si grande et si haute qu'elle perd presque son nom sur la hauteur d'où elle regarde le monde. Elle trouve, pour parler comme Bossuet, sa sérénité dans sa hauteur. Elle combat énergiquement, mais le lieu du combat est si élevé que cette grande guerre ressemble à une grande paix. Les erreurs qui jonchent ce grand cliamp de bataille semblent célébrer les vérités devant lesipielles elles expirent. La Vérité chrétienne rayonne de tous les côtés, sur l'Art, sur la Vie, sur la Science, et les erreurs meurent presque avant d'être touchées ; elles meurent sous les rayons du soleil. »

Barbey parle, quelque part, « du côté divin de cette critique... » — « Je n'en connais pas, dit-il, qui voie les choses sous un angle de lumière plus hardiment ouvert et plus large. » Par ce temps de banalités plates, oii tout est abaissé, les fronts comme le style, on est étonné de cette impartialité superbe oii l'on sent la souveraineté du regard. « Plusieurs de ses jugements surprendront le lecteur ordinaire, » observe fort bien M. Adrien Duval dans sa Notice sur les Plateaux de la Balance. « Avec Ilello on sort du convenu, on est arraché à

ses préjugés; il trouble notre quiétude intellectuelle, mais on l'écoute, il s'impose. » Lisez ce qu'il dit de Shakespeare, de la scène du balcon dans Roméo et Juliette. Son portrait de Goethe est magistral : en quelques traits, en un trait, il nous donne l'esquisse philosophique de Goethe (tâche malaisée) ; il nous peint ce qu'il a été, ce qu'il aurait dû être, car Hello, en vrai philosophe et en vrai poète, remonte toujours du personnage réel au type idéal du personnage : la grande critique vit d'admiration et sa colère elle-même n'est que son admiration indignée. Lisez le chapitre de la Charité intellectuelle, un des plus beaux du volume. Lisez ce fameux morceau sur la Réputation et la Gloire, qui à lui seul prouve le génie d'Hello ; et les Sables ynouvants, où je cueille au hasard ces définitions profondes :

« ... Le romantisme est le désir de l'infini, destitué de Celui qui est Infini.

« ... L'homme a besoin de pâture: quand il n'a pas de pain, il s'empoisonne.

« ... Se convertir, c'est se tourner vers l'amour.

« ... L'homme a perdu la foi, il pleure: voilà Rousseau. Trop léger et, d'ailleurs, trop bas pour porter le sentiment de son malheur, il rit : voilà Voltaire. Voltaire et Rousseau sont les deux grimaces du désespoir. »

Et, plus loin, ce parallèle des deux siècles :

« Le XIX* siècle est affamé... On croyait, il y a cent ans, que l'homme pouvait vivre avec rien ; le xviii* siècle s'est passé de nourriture; maintenant nous sentons que l'homme en a besoin. Il est clair qu'il ne peut vivre de rien, il est clair que Diderot et Voltaire ne rempliront pas son vide énorme!... Le xviii* siècle était dans son élément quand il était dans le vide. Le XIX* siècle n'a pas encore fait l'effort qu'il faut pour soulever la cloche pneumatique, mais au moins il étouffe, c'est déjà quelque chose. «

Citons aussi le chapitre sur l'Esprit de contradiction^ qui nous ouvre une échappée sur la philosophie d'Hello, la grande philosophie de l'esprit large.

« Paul voit une chose d'un certain côté ; il la voit blanche.

« Pierre voit la même chose d'un autre côté ; il la voit noire.

« Tous deux ont raison, tous deux ont tort, car la chose est blanche d'un côté et noire de l'autre.

« Elle est blanche ! s'écrie Paul.

« Elle est noire! s'écrie Pierre.

« Et voilà deux ennemis^. »

La Lettre quun docteur^ homme très sérieux, dut écrire à Christophe Colomb au moment oùce lui-ci s'embarquait pour l'Amérique est encore une personnification très piquante de l'esprit étroit, l'ennemi-né du génie et du progrès.

« Outre les volumes qui ont paru de son vivant, Ernest Hello, nous dit son éditeur, a laissé en quittant ce monde divers travaux à moitié inédits : des études, tantôt complètes et tantôt inachevées ; des articles, publiés çà et là dans de nombreux recueils ; des manuscrits plus ou moins considérables.

Si certaines de ces pages semblent ne plus avoir à l'heure présente tout leur intérêt d'actualité, elles n'en doivent pas moins survivre à telle ou telle circonstance qui les inspira. Car il en est peu qui ne contiennent des vérités profondes, des aperçus de génie, des splendeurs de forme, qui sont de tous les temps et de tous les lieux. Les laisser perdre nous semblerait une faute envers l'esprit humain.

« De là, la publication des œuvres posthumes d'Ernest Hello.

« Toutes les intelligences, toutes lésâmes supérieures nous en remercieront. »

Les œuvres posthumes d'Ernest Hello formeront trois volumes, qui seront édités séparément :

Le premier a paru : c'est Philosophie et Athéisme, qui est comme la condensation de la pensée du maître, sa systématisation méthodique, si l'on peut parler de système à propos d'une philosophie qui est la largeur d'esprit même, nous le verrons.

Le second volume se composera d'articles publiés dans des journaux et des revues, sur les sujets les plus variés ; nous en avons cité plus haut quelques passages.

Le troisième, entièrement inédit, sera extrait de ses manuscrits.

J'ai eu l'honneur de feuilleter ces manuscrits, fragments épars d'une grande pensée , pages intimes, religieusement recueillies, recopiées et mises en ordre par les soins de M™" Hello, dont la main intelligente et l'œil exercé pouvaient seuls accomplir la tâche et sauver pour nous et pour la postérité toute une part des œuvres, la plus helle peut-être, d'un des plus puissants esprits du xix° siècle. J'ai cueilli au hasard dans ce « Musée secret », comme dit l'article du Nord, quelques parcelles, celle-ci par exemple, où s'entr'ouvre le mystère de la Création :

« Si j'étais infini, mes pensées deviendraient à mon gré des substances.

a Si j'étais infini, tout-puissant, mes pensées prendraient feu dans l'immensité. Elles l'embraseraient, elles seraient les astres du firmament. Leur réalité objective me montrerait en dehors de moi mes conceptions faites chair et flamme. Et si dans mon éternité je pensais le temps, je le verrais apparaître au sein de mon éternité.

« Je pense le néant, au fond de mon impuissance. Le néant reste le néant et rien n'arrive. Mais, si mes pensées étaient des puissances portant la foudre là où elles tombent, qu'arriverait-il le jour où elles heurteraient le néant?... »

Et ce portrait, vraie perle littéraire, oh le génie

s'émiette en esprit, et en esprit d'Hello. ce qui est une espèce à part :

« Petit, petit, petit, mais non pas microscopique! Car le microscope donne des idées de grandeur ! Petit sans excès, sans violence, sans extrémité. Petit comme un ')nonsleur et non pas comme un insecte. La petitesse en habit noir, en cravate blanche. Non pas la petitesse inexprimable, non. Il est à égale distance des deux pôles de l'Infini. Tout entier exprimable, limpide, évident, sans mystère et non pas sans secret. Absence totale de réalité ou divine ou humaine ou infernale. Pas d'homme ! Un monsieur. Il devrait être préfet à Orléans ou directeur des postes, mais directeur général, directeur à Paris. Pas un pli dans ses gants blancs ! Personnage discret. 0 médiocrité sans tache, blancheur éblouissante de la nullité absolue. Pour comble, il sait la grammaire! lia non pas du style, mais de la facilité. De la facilité et de la moralité. Ah ! perfection du monsieur ! Catholique par profession, correct comme une page d'écriture faite par un maître d'écriture, ou comme un quadrille dansé par un maître de danse. Au courant des affaires. Mesurant les choses et les personnes suivant Timportance qu elles ont au Palais ou à la Bourse, ou dans les journaux ! Pas un mot de trop, en aucune occasion. Il égorgerait bien une colombe ou un aigle: mais sans s'en apercevoir; et cela ne nuirait en rien à cette innocence parfaite qu'il porte en tout lieu, au journal, à dîner, à l'église, au ministère. 11 égorgerait ce qui est sublime et ce qui est faible, mais sans jamais se compromettre. Voilà la chose dont il est incapable ! et, s'il assassine quelqu'un, ce sera pour ne pas aller trop loin dans une direction quelconque ! Ah ! faites ce que vous voudrez, soyez prophète ou galérien;

couvrez-vous de gloire, couvrez-vous de honte, vous ne ferez pas un pli dans sa cravate ou sur son front ou sur sa lèvre; vous ne le ferez pas sortir de sa modération. Il est très doux. Vous ne ferez pas sortir de ses lèvres une expression plus vive qu'à l'ordinaire. Vous ne ferez pas entrer en lui une vérité quelconque ou une erreur non patentée. Car c'est un garçon bouché à l'émeri. Rien ne coule là par méprise. L'erreur en lui porte l'uniforme de la vérité. Elle est unie, plane, sans secousse, sans accès, sans violence. Elle est impeccable et officielle. Il est uni au faux hypostatiquement. »

Cette haine du monsieur, de la médiocrité en cravate blanche, n'empêchait pas Hello d'être — à ses heures — un homme du monde plein de gaîté, d'aisance et de réparties, si bien que ses conversations étaient, au dire de tous ses amis, plus étonnantes que ses œuvres,

« De très bonne maison, dit d'Aurevilly, il a le ton de ceux qui ont le bonheur — car c'en est un encore — d'être bien nés. A le voir passer dans la rue, distrait parce qu'il est préoccupé, traînant son infortuné pardessus qiii croule de son bras vers la terre, le chapeau en arrière comme un Anglais — ayant la seule piété qu'eût jamais Sainte-Beuve, la piété de son éternel parapluie, — la tète au vent dans ses longs cheveux ébouriffés, on ne dirait jamais ce qu'il devient le soir dans un salon. Spirituellement laid, quelque peu voûté et la tête de côté comme Villemain avec son nez à l'ouest^ illustré par Balzac, il n'a pas la méchante physionomie de cet affreux cuistre, parvenu en trois temps, mais la bonne humeur qu'on n'attendrait pas

l'homme 139

d'un homme qui n'arriverait peut-être pas en trente-

six.

M. Charles Buet complète cette esquisse par le croquis suivant :

« D'une taille moyenne, fort maigre, les épaules très larges et un peu courbé, un profil très net, parfaitement découpé et qu'on dessinerait, semble-t-il, d'un trait; le nez long, droit, carré du bout ; la bouche large, les lèvres charnues qui trahissent la bonté, le menton proéminent et rond, qui annonce la volonté ; le front développé, les tempes unies et sans rides, encadrées des boucles flottantes de cheveux bruns, et les yeux, sous des sourcils épais, d'un arc très pur. Mais ces yeux, ne les peindrait pas Concourt, le plus raffiné des analystes; des yeux gris d'opale, ou plutôt couleur d'aiguemarine, ternes parfois, et parfois reluisant d'un éclat surnaturel, ayant comme un reflet d'or ou de gemme ; des yeux regardant en dedans et non plus miroirs de l'âme, mais miroirs po^^r l'âme qui s'y contemplait; des yeux candides d'enfant ignorant les choses de la vie, innocent des fautes d'autrui... Et lorsque d'aventure le regard de ces yeux daignait se poser sur les choses extérieures, on y lisait un perpétuel ébahissement ; il devenait vite profond, scrutateur, fouilleur; il pressentait le mensonge, devinait la parole à peine éclose sur les lèvres.

« La voix aussi n'était point ordinaire. Tantôt basse, grave, très vibrante, et tantôt gréle, aiguë, vociférante. Hello psalmodiait certaines phrases, en glapissait d'autres à tue-tête ; et le geste accompagnait le verbe éloquent : un geste unique, ramenant, par un croisement des mains, des épaules, un manteau royal ; ou le bras étendu, avec autorité, ponctuant de grandes

estafilades dans le vide, les mots toujours véhéments et toujours précis.

« Car le langage d'Hello ne cherchait aucune fioriture dans la rhétorique. Sa qualité maîtresse était la précision. Froidement, nettement, tout ainsi qu'un mathématicien zélé à la démonstration d'un théorème, il parlait, par périodes saccadées, poursuivant au vol son idée, malgré les interruptions et les incidents. On eût alors tiré le canon, qu'il ne l'eût pas entendu. Obsédé par la pensée, il allait tout droit comme le boulet de ce même canon, sans que rien pût le distraire... Il m'a bien souvent regardé^ puisque je fus un moment de ses familiers : je suis sûr qu'il ne m'a jamais vu... »

Dans un discours au Lycée de Lorient (le 2 août 1887), M. Arthur d'Haucour nous fait de son glorieux compatriote, du Pascal de Kéroman^ comme il l'appelle, le curieux portrait que voici :

« Cet homme extraordinaire avait dans la physionomie je ne sais quoi d'étrange qui éveillait la curiosité et commandait le respect : ses yeux, bien que d'une douceur extrême, lançaient parfois des regards indignés, même vers les étoiles, et cela parce qu'elles portent des noms de démons; sa voix, grêle et perçante, prenait tout à coup d'harmonieuses et persuasives inflexions, quand il s'animait et voulait convaincre ; son dos était légèrement voûté, comme s'il portait un fardeau sur les épaules : c'était le poids de ses profondes méditations.

« A Paris, où il passait l'hiver, on faisait cercle et silence autour de lui pour l'écouter. Ici, pendant l'été,

dans une anse de notre rade, et sous l'ombre des vieux chênes, il écrivait ces livres étonnants... »

En effet, Parisien et Breton, il y a des deux dans Hello.

« Les habitants de la rive gauche, nous dit Drumont, qui, lui, n'est que Parisien, connaissaient cette étrange figure d'Ernest Hello ; ils regardaient cheminer ce passant bizarre, avec ses cheveux en broussailles, son crâne énorme, ses yeux brûlant d'un feu intérieur, cet ensemble singulier qui lui donnait l'air d'un personnage d'HofTmann. »

Cet aspect avait, paraît-il, fortement impressionné le lutur auteur de la France juive, qui ne refuse pas, à ses heures, d'admirer l'auteur àe. l'Homme et des Plateaux de la Balance^ mais le voit surtout sous son aspect de passant.

« Pour moi, dit-il, je reverrai longtemps Hello passant par les rues avec celle qui fut la compagne dévouée de sa vie ; elle aussi a été un écrivain de talent \ ei la Liberté a publié d'elle une Nouvelle émouvante que nous avait envoyée Dumas. »

Ce qui manque aux penseurs, c'est l'adresse...

« Avec un lingot d'or, on peut être embarrassé pour prendre un fiacre », dit encore Driimont, à propos d IIcUo. Telle est bien la situation du génie dans les petites aflaires de ce monde. Ce qui lui manque, c'est la pctile monnaie.

' Le Chemin de la vie. Marguerites en fleurs, Récits villageois, etc , par Jean Lander.

Si là, d'ailleurs, se fût bornée en notre philosophe la contradiction bien humaine de la grandeur et de l'infirmité, elle ne dépasserait pas les proportions normales et vulgaires chez ceux de son espèce. Newton, qui pesait les mondes, ne savait pas faire cuire un œuf. En somme, n'y a-t-il pas quelque chose de gracieux, de touchant, en cette naïveté des grands hommes, en cette gaucherie du génie qui, comme l'aigle, ne sait pas marcher !

« La première fois que je vis Hello, raconte spirituellement M. Lasserre, c'était chez un maître de danse, — et Hello tombait. »

Le grand homme surprit un jour, en cet ordre d'idées, et sur son compte, un joli mot d'un paysan breton. L'auteur des Paroles de Dieu travaillait dans son pavillon désert, au bout du jardin de Kéroman, et dans le chemin deux paysans passaient :

— C'est ici chez M. Hello, fit l'un, en indiquant la muraille.

— M. Hello ? répliqua l'autre ; ah ! oui, ce M' sieur qui a l'air si bote et qu'on dit qu'il a tant d'esprit. — Le brave homme n'avait pas wi, levé sur lui, l'œil du penseur aux heures d'inspiration; il se rappelait le promeneur distrait des rues de Lorient, traînant « son infortuné pardessus qui croule à terre » ; l'original des bords de la mer, sa

l'homme 143

vieille canne à la main, entrecoupant sa méditation de quelque geste immense.

Les grands esprits ont presque tous (Dieu le veut sans doute pour sauvegarder en eux la première des grandeurs, l'humilité) une tache de ridicule quelque part ; c'est le haillon qui perce à travers le manteau de pourpre, trahissant la misère humaine sous la splendeur royale. Chez quelques-uns et, peut-être y a-t-il là l'indice d'une exceptionnelle grandeur, la misère prend des proportions plus vastes, et cesse alors d'être ridicule pour devenir effrayante. Le fils de Dieu, qui, naturellement, n'était pas soumis à cette loi terrible de la disproportion humaine, le Fils de Dieu ne l'a-t-il pas divinisée quand il a voulu être appelé ver de terre ? Ver de terre et Dieu ! Le génie après cela n'a pas à se plaindre de ses misères. Mais l'une de ses misères, c'est de s'en plaindre.

Heilo, qui est un des esprits les plus puissants du siècle, fut une des âmes les plus souffrantes, ou plutôt (car l'àme qui vit dans la lumière et l'amour, qui plane, comme celle d'Hello, dans la haute lumière et le grand amour, ne saurait être foncièrement malheureuse) eut une des vies les plus souffrantes, les plus gémissantes de notre époque. Ce gémissement qui, dans ses œuvres, est étouffé sous la force et la magnificence de sa pensée, mais qui fait le fond de

sa personne, car M"^ Hello lui demandant un jour :

— N'est-ce pas, Ernest, que vous sentez votre valeur ?

— Oui, répondit-il, je la sens et je la sais. Mais l'homme ajouta:

— Je sais aussi qu'elle n'est pas de moi, 7^ n'ai à moi que mon gémissement.

Ce gémissement avait plus d'une cause, sortait de plus d'un abîme.

Et tout d'abord (car le corps aussi est un abîme), des profondeurs physiologiques d'une constitution exceptionnellement organisée pour la sensation douloureuse des moindres épines de la vie. Il sentait le cri de la faiblesse jusque dans la moelle de ses os, comme le prophète. On peut rire du génie incapable de supporter un mal de dents ou, la nuit, le tic-tac d'une pendule ; moi, je trouve beau qu'il y ait, dans le grand homme, sous les splendeurs de l'intelligence quelque misère exquise, et sous les raffinements du luxe les raffinements de la pauvreté.

Mais Hello a, dans son âme même et dans les hauteurs de son àme, d'autres sources de tristesse et de souffrance. Il a été soumis aux douleurs, non soupçonnées du vulgaire, que souffre l'être doué du privilège de voir plus haut et plus loin que la foule. « L'ange de l'isolement frappe tout ce qui

s'élève, » a dit quelque part notre philosophe : « Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du cœur ^ » C'est lui aussi qui a écrit : « Toute souffrance supérieure trouve les hommes impitoyables » et « quiconque ne parle pas la langue commune est mis hors la loi ».

Il fut accusé d'orgueil, d'ambition, d'égoïsme ; et rien n'était plus loin de lui, affirme quelqu'un qui l'a vu de près.

« Ses chagrins avaient le tort d'être de trop haute lignée : on n'y croyait pas, mais il était simplement triste, son âme était traversée d'un glaive, à la vue de l'avilissement où tombaient les hommes, ses semblables^ en outrageant la vérité, en méconnaissant la beauté.

« Des cris d'indignation s'échappaient des lèvres de cet enthousiaste penseur, continue le même témoin 2, quand il entendait exprimer une idée basse ou vulgaire,

• « Plus il est homme de génie, plus il est homiLe.

« En tant qu'homme, il est sujet à la souffrance. En tant qu'homme de génie, il est. mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la souffrance.

« En tant qu'homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être maladive, certainement incommensurable à vos pensées.

« Et le fer dont sont armés vos peti;s bras font des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre, et les coups redoublés que vous frappez sur ces blessures béantes ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, ne coule pas comme le sang d'un autre.

« Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des déchirements singuliers.

« Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas. » {Plateaux de la balance, p. ^93.)

2 M'"" de Casteiian, aut(?ur d'une notice sur Ilello.

et, lisant dans un journal cette phrase qu'il estima criminelle : « Le malheur de notre temps, c'est qu'il ne meurt pas assez d'hommes de génie à l'hôpital, » sa douleur fut immense. « Comment ! s'écriait-il, il y a un être à visage humain qui a pensé cela, et moimême je suis un homme ! Entre cet être et les autres hommes il y a une parenté ! Ah ! je voudrais être anéanti ! »

Et, en fait, l'injustice le faisait mourir, soit qu'elle écrasât lui-même ou les autres, ceux qu'il appelait ses frères, les hommes à grandes idées. Il en a rencontré quelques-uns qui sont morts inconnus, absolument inconnus.

« A proprement parler, disait-il, l'injustice me tue, j'en suis mort ; dans un sens très intime, cela est vrai, on a tué en moi ce qui est moi, ce qui eût été moi ! »

Qu'il y ait dans ce dernier cri une part de sentiment et de ressentiment personnel, au sens étymologique du mot, c'est vraisemblable. Hello avait conscience de son génie, et ce génie, fait pour la lumière et pour la gloire, subit trente ans, quarante ans, le supplice de l'obscurité et de l'oubli. Car, en dépit des rares cris d'enthousiasme poussés çà et là par quelques esprits d'élite, et des alinéas laudatifs perdus dans les bibliographies des journaux, les œuvres et le nom même d'Hcllo sont restés inconnus du grand public, inattentif aux magnilicences de pensée et d'expression mises au

l'homme 147

service de la plus sainte des causes. L'inconnu en a souffert, et l'écho de sa souffrance a retenti dans quelques-unes de ses plus belles pages: la Charité intellectuelle ; Caïn^ qu'as-tu fait de ton frère? l'Indifférence.

« Les deux victimes les plus ordinaires de l'Indifférence sont le Malheui' et le Génie.

« Le Malheur et le Génie parcourent le monde en mendiants: nulle part, ils n'ont droit de cité. Peureux, la foule est un désert, c'est à eux qu'il faut demander comment tue l'homicide par omission.

« La passion est la mère des crimes par action. L'indifférence est la mère des crimes par omission.

« Il n'y a que ces deux mendiants, le Malheur et le Génie, qui sachent apprécier la tournure de ce passant pressé qui s'appelle l'Indifférence. L'Indifférence est une personne qui n'a pas le temps. Elle a toujours d'autres affaires.

« La Charité est celle qui a le temps...

« Si on priait une toupie ronflante de s'arrêter par complaisance, de peur de blesser quelqu'un, elle répondrait: — Je n'ai pas le temps. Voyez quel bruit je fais et comme je tourne vite !

« Dans le conflit des affaires, la chose qu'on oublie le plus, c'est l'importance respective de ces différentes affaires. Les hommes ne daignent pas y réfléchir, mais leur intérêt les pousse à donner leur attention aux choses en raison inverse de leur importance. Une aventure du demi-monde remplira Paris, qui n'aurait pas, pour les plus grands événements de la pensée, une seconde d'attention. L'indifférence lui permettra de raconter en détail les toilettes d'une courtisane et la

couleur de ses cheveux. L'indifférence écrira et lira avec attention les détails de sa dernière aventure et de sa dernière moquerie. L'indifférence dévorera cette aventure sans lendemain : car l'indifférence est capable de passions, pourvu que le néant soit seul en jeu.

« Mais qu'un grand acte s'accomplisse le même jour et sollicite une place au soleil, la plus petite, la plus humble, car la grandeur est timide... l'indifférence n'a pas le temps. Elle est impitoyable...

« Elle a pour ceux qu'elle égorge une haine instinctive, elle leur reproche d'être égorgés. Elle trouve que les gens assassinés sont ennuyeux, ils crient. Et même s'ils étouffent leurs cris dans leur poitrine, on devine encore qu'ils ont envie de crier : c'est déjà beaucoup trop, et l'indifférence qui les assassine ne leur pardonne pas cette tentation de crier qu'elle leur suppose et qui la gêne.

« Si l'assassiné parle, il a tort ; s'il crie, il a tort ; s'il se tait, il a tort ; s'il trouvait le moyen de n'être plus, de n'avoir jamais été, de supprimer son existence dans le présent, dans l'avenir, et même dans le passé, alors l'indifférence lui reprocherait son anéantissement comme bizarre, exceptionnel et peut-être orgueilleux ! »

Le cri d'une âme profondément blessée éclate en ces lignes. La justice sera tardive, mais nous ne doutons pas qu'elle ne soit rendue.

« Regardez, dit encore Hello, regardez les noms de tous ceux qui sont parvenus non pas à la réputation, mais à la gloire : lisez leur histoire. Interrogez-les ; ils vous répondront qu'ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place, plus de force qu'il n'en fallait pour créer mille chefs-d'œuvre. Ils ont passé des heures, qui

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auraient pu être belles et fécondes, à subir le supplice de l'injustice sentie ; ils ont dépensé le plus pur de leur sant^ dans une lutte extérieure et stérile qui arrêtait le travail fécond de l'Art ; le découragement leur a volé mille fois, à eux et au monde, leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes ardeurs ; que d'heures, qui auraient pu être des heures de g-énie, des heures de lumière, qui auraient rayonné dans le temps et dans l'espace, qui auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles de tristesse et d'accablement ! Or cela a peut-être été l'ouvrage de la petite critique qui restait indifférente. Elle a pris pour tâche d'éteindre le feu sacré qu'elle était chargée d'entretenir. Puisset-elle être enterrée vive M »

Et ceci encore :

« Ignorez-vous que l'artiste qui veut créer souffre toujours horriblement ? Songez-vous qu'il ne réalise jamais ce qu'il voulait réaliser ? Songez-vous que tout chef-d'œuvre est nécessairement un sacrifice ? Songezvous que le grand artiste livre une bataille avec la certitude de la perdre, qu'il est condamné à manquer toujours son but, son but étant la beauté absolue qu'il lui est ordonné de poursuivre et défendu d'atteindre dans son œuvre. User sa vie, et se demander si on ne l'use pas inutilement ; commencer son œuvre et douter d'elle; tout craindre, et marcher comme si l'on ne craignait rien ! V inspiralion exige le bonheur, et il y a pourtant des hommes qui ont travaillé dans la tristesse, dans la nuit, dans la douleur, qui ont imposé silence à leurs cris, qui ont négligé leurs souffrances, pour ne pas

> L'Homme, p. 294, 2' éd.

devenir stériles, qui ont produit, parce qu'ils voulaient produire, alors même qu'ils ne le désiraient plus.

« En vain le grand artiste essayerait d'ailleurs, de se répandre autour de lui. Ses pairs ne sont pas de ce monde. II. faut qu'il traverse les terrains glacés de la solitude.

« Quand elle le voit de loin, la petite critique (je veux bien reconnaître qu'elle ne sait ce qu'elle fait) le pique avec mille épingles, pour voir, en jouant, combien de gouttes de sang il lui reste encore à verser ' . »

On s'est mépris sur cet amour de la gloire qui est un des traits saillants de la physionomie d'Hello et forme avec son obscurité un des plus frappants contrastes de cette étrange figure, à la fois étincelante et éteinte, où la splendeur du regard se noie dans la mélancolie du front. On a cru voir dans cette passion de la célébrité une petitesse, et dans l'insuccès de cette passion constamment malheureuse un ridicule qu'on n'attendait pas de cette grande âme. Hello serait-il un orgueilleux ? se demandaient les gens à courte vue.

Un de ceux qui ont le mieux compris sa nature intellectuelle, Barbey d'Aurevilly, a été trompé lui-même — et longtemps — sur ce point de sa nature morale. Les hommes comme Hello ne prennent pas la peine de s'expliquer sur euxmêmes. Ils ressemblent à l'Ecriture sainte « qui

> L" Homme, p. 309.

l'homme 151

parle do trop haut pour justifier son langage », dit l'auteur des Paroles de Dieu^ et manque des habiletés, lui dit : des lâchetés de la rhétorique. Eux aussi sont trop hauts pour justifier leurs actions. On les accuse, les pauvres grands, et ils ne s'en doutent même pas.

« Pensifs, ils reg-ardent ailleurs, »

comme chante le poète. Donc Barbey d'Aurevilly s'étonnait avec les autres et ne se gênait pas pour faire part de son étonnement.

« Un penseur de sa force, disait-il, aurait de la grandeur à dédaigner la gloire, et un mystique comme lui devrait l'oublier ou ne pas même se douter qu'elle existe, et il raffole de cette misère. »

A diverses reprises, il revient à ce reproche. Mais voici ce que je lis dans le dernier de ses articles du Constitutionnel sur Hello :

« Il ne prend pas, lui, si haut qu'il soit, son parti de cette accablante destinée. L'influence qui pourrait s'échapper de lui, repoussée, revient sur lui et l'écrase... 11 est souvent descendu — et dans quel trouble ! — de cette colonne où ne monte pas vers lui le regard des hommes, pour se livrer à la recherche violente, haletante, presque furieuse, d'une renommée sur le désir ambitieux de laquelle tout le monde s est mépris^ et moi-même. D'aujourd'hui seulement on ne s'y méprendra plus ! Le livre d'aujourd'hui vient, en effet, de révéler dans un de ses plus beaux chapitres — le cha-

pitre de la Charité intellectueUe , — le secret de cette ardente préoccupation de la gloire, opposée si longtemps dans M. Hello à Thumilité calme du chrétien ; et, en le lisant, ce chapitre, on comprendra enfin que ce qui semblait un vulgaire sentiment humain traînant encore dans une grande âme dévorée de christianisme, était, au contraire, tout ce qu'il y avait au monde de plus chrétien, puisque c'était le sentiment exaspéré d'un apostolat impossible '. »

Le grand critique, qui n'était pas un sainte avait mis du temps à comprendre l'étrange amour d'une publicité « qui nest pas, dit-il, comme pour nous profanes écrivains, la publicité de Famour-propre, mais celle de la charité ». N'est-ce pas lui pourtant qui avait dit tout d'abord : « Le caractère du talent de M. Hello, c'est de ne rien faire comme personne. » Il aurait pu deviner que c'était aussi le caractère de son âme.

Hélas ! cette originalité n'est que le devoir même. La publicité est le premier devoir de l'écrivain, parce que son premier devoir est la charité. La publicité, c'est la charité de l'écrivain. Hello avait vu cette chose très simple (mais il n'y a que les grands esprits qui voient les choses très simples), et, par une harmonie très simple encore, il conformait son acte à cette évidence, avec l'ardeur qu'il mettait à tout. Dire le Vrai et le répandre,

1 ^ion possumus non loqui, dit l'Apôtre.

telle fut la flamme de sa vie. Après avoir avec enthousiasme fait son devoir de vérité, il allait avec le même enthousiasme faire son devoir de charité. Il voulait jeter son or à la foule. Au rebours de l'égoïste Fontenelle, auteur de cette phrase qui eût fait bondir Hello: « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir, » il voulait ouvrir la main et nous enrichir tous. Cette splendeur qu'il sentait en lui, sous son front, dans sa pensée, dans son style, ces magnificences de la vérité éternelle exprimée par le génie pour les hommes du xix* siècle, il aurait voulu les verser sur eux ; ne pas crier dans le désert, comme Jean-Baptiste ; ne pas parler aux pierres, au sable, aux nopals rabougris, aux maigres sauterelles, mais qu'il y eût des oreilles pour entendre et des mains pour applaudir le mot (\vCaujourcrhui il faut dire au monde.

Car l'homme supérieur a l'intuition savante du besoin de son époque : il est assez haut et assez profond pour puiser dans l'éternité le mot du présent, le mot actuel par excellence que l'homme du jour ordinaire serait incapable de prononcer, le mot psychologique qui répond à un état d'àme universel et, d'un trait, éclaire tout. Hello, lu et compris, illuminerait l'esprit moderne.

Voilà pourquoi il voulait la gloire : non par égoïsme, mais par amour. « Il faut, a-t-il écrit,

lo4 ERNEST HELLO

que les passions soient remplacées chez nous par l'ardeur de la vérité. » Et ce qu'il a écrit, il le pratiquait.

A ce mobile se rattache le culte qu'il avait pour le génie. Il a dit du génie de superbes choses. Lisez, dans les Plaleaux de la Balance^ Les uns et les autres, l'Bomme médiocre, dans VEomme^ et un de ses plus beaux articles : « Un homme de génie est quelque chose de plus que des milliards d'hommes de talent, etc. » Hello a l'enthousiasme du génie, comme de la gloire. Mais pourquoi? Sans doute, parce qu'il en sent profondément la beauté, vivante en lui-même, et que, suivant le mot, retourné, de Raphaël, égaler c est comprendre. Mais aussi, mais surtout, à cause du poids que pèse dans les destinées du monde la mission sociale de la pensée confiée à un homme pour le compte du genre humain. L'homme de génie porte dans les plis de son manteau de pourpre la vie ou la mort d'un siècle, car tôt ou tard l'idée s'impose et la philosophie fait l'histoire. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour saisir l'importance dans la pensée d'Hello — importance pour le bien ou pour le mal — des encouragements donnés au génie :

« Un homme de génie, dit-il, ne travaille pas pour lui seul. 11 est, par le seul fait de son existence, le bienfaiteur du genre humain.

« Il lui prépare le pain et le vin. Il lui ouvre des sources. Il lui découvre des sentiments nouveaux. Christophe Colomb n'est pas seulement le bienfaiteur dunouveau monde. Il est aussi le bienfaiteur de l'ancien monde.

(( II est le bienfaiteur de ceux à qui il demande, pour découvrir IWmérique, l'aumône d'un navire. Et ceux qui lui refusent l'aumône demandée se donnent la mort à eux-mêmes, encore plus qu'à lui-même. Et remarquez que ceux qui donnent la mort à un homme de génie, à un acte de génie, à un livre de génie, donnent la mort à toute la postérité qu'aurait cet acte et qu'aurait ce livre. Comptez toutes les grandes pensées, comptez tous les sentiments généreux, qui peuvent naître d'une œuvre de génie.

« Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime postérité.

« Vous qui découragez le génie, vous êtes l'homicide de toutes les âmes qui auront besoin de lui dans le présent et dans l'avenir. Vous égorgez tous les aigles qui l'attendaient pour ouvrir leurs ailes, vous égorgez toutes les colombes qui attendaient son souffle pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs ^ ! »

Des ejicouragements au génie ! Est-ce que la nature morale, j'allais dire la nature physique du grand homme à la fois si fort et si faible, n'apparaît pas dans ce mot? L'encouragement suprême, c'est la gloire, et voilà pourquoi, outre le motif que nous disions plus haut, Hello voudrait la

> Plateaux de la Balance, p. 396.

gloire : comme une excitation sublime ' à remplir plus splendidement sa mission. Vous avez lu ce qu'il dit de Renan et de Victor Hugo, qui ont été « multipliés par l'admiration, exaltés au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à leur nature de donner ».

« Oui, s'écrie-t-il, ceux qui ont encouragé Voltaire et Rousseau ont fait Voltaire et Rousseau, ont fait leur talent et fait leur œuvre. »

Déplorant dans ses tristes résultats l'indifTérence habituelle des catholiques pour leurs grands hommes, il ajoute :

a Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du mal, ont donné tout ce qu'ils pouvaient donner, soutenus, encouragés, vivifiés par leurs amis.

« Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du bien, sont morts de chagrin, assassinés par l'indifférence de leurs amis.

« Et ce crime a pour châtiment la diminution de la vérité parmi les hommes, et tous les malheurs qui sortent de ce malheur. »

Ici Hello pousse un cri splendide, un des plus terribles qui soit sorti d'une bouche humaine. Mais, comme il exprime, à mon avis, plus le penseur (jue l'homme, je préfère, en ce chapitre, vous

1 11 ne s'agit pas dexcitation de la vanité, mais d'excitation de l'esprit.

l'homme 157

citer cette jolie colonne de son article sur les Journaux, où se trahit la nature impressionnable, avide d'encouragement et dappui, et d'intimité intellectuelle, de cette àme pourtant si fièrement trempée :

« Une belle page est écrite. A qui est due cette belle inspiration ? A vous peut-être, lecteur, qui ne vous en doutez pas. Vous avez peut-être, dans une autre occasion, encouragé l'homme qui était chargé de porter la parole devant vous et pour vous et pour la vérité.

« Cet encouragement retourne vers vous aujourd'hui sous la forme d'une inspiration superbe, dont vous avez été vous-même l'instigateur. La flamme que vous avez allumée revient à vous, plus a.rdente et plus glorieuse.

« Si vous aviez nég^liofé dans une autre occasion le noble et grand devoir de fournir le bois à la flamme qui veut éclairer, cette flamme serait morte d inanition, et elle ne viendrait pas aujourd'hui vers vous, fière et brûlante, vous rendre avec usure la vie que vous lui avez donnée.

« Toute vie est un échange. La vie universelle est un échange universel. Le règne végétal et le règne animal se communiquent l'un à l'autre l'air respirable, c'est-à-dire la vie. 11 faut que chacun donne, il faut que chacun reçoive, il faut que chacun se sente responsable de tous les autres. 11 faut (|ue les passions qui peuvent soutenir ailleurs d'autres hommes soient remplacées chez nous par l'ardeur de la vérité, par l'autorité de la justice, par les munificences de la solidarité. »

Qu'aurait été le génie d'Hello dans une atmosphère de sympathie universelle, sous le feu des

regards de tout un peuple? Qu'eût-il été dans une atmosphère de gloire? Il prétend, dans un de ses articles, qu'un des plus grands penseurs catholiques des temps modernes, celui dont il a dit à propos des triomphes de Voltaire :

« Au commencement de ce siècle, Joseph de Maistre exposait avec une grande profondeur et une grande magnificence les plus hautes vérités de l'ordre universel.

« Quel accueil a-t-il reçu des conservateurs ?

(c Ses livres ne trouvaient pas d'éditeurs, et luimême grelottait à Saint-Pétersbourg, sans manteau. Ses livres, que tous auraient dû se disputer l'honneur de faire connaître au monde, ne semblaient ni aussi importants, ni aussi intéressants, ni aussi actuels que le moindre événement de cette époque agitée.

« Si cependant les conservateurs avaient fait aux Soirées de Saint-Pétersbourg l'accueil qu'elles méritaient, qui sait s'ils n'en auraient pas été singulièrement récompensés depuis soixante ans.

« Si les croyants avaient reçu de Maistre comme les incroyants ont reçu Voltaire, que serait-il arrivé? »

Mais tout ceci est en parenthèse... Hello, disaisje, prétend que Joseph de Maistre, dans un milieu d'inditïérence semblable au sien, « n'a fait que le squelette de son œuvre, n'a dressé que le plan du monument qu'il était chargé de bâtir » : Hello n'aurait-il fait, lui aussi, que le squelette de son œuvre ?

C'est probable, car « le triomphe seul, dit-il, donne à un homme la plénitude de son génie...

l'homme 159

Les hommes de la vérité périssent parce qu'ils ne développent pas les germes de lumière et d'ardeur qui ne fleurissent, qui ne s'épanouissent chez l'homme supérieur que sous l'influence auguste, victorieuse et puissante de la joie. » La joie! la joie et le triomphe, la joie et la gloire ! les deux grands besoins de l'àme d'Hello ; — comme les deux grands besoins de son esprit, trahis et traduits par son style, sont la splendeur et l'enthousiasme, l'enthousiasme qui est la joie de la pensée, la splendeur qui en est la gloire. Et dans Hello, remarquez ceci, les deux ne font qu'un : la gloire c'est la joie.

Mais il faut saisir à fond cette nature originale d'Hello, qui a pu sembler orgueilleuse, égoïste même, aux yeux qui n'ont pas sondé cette âme, je dirai presque cette philosophie... Car cette âme est une philosophie vivante ; c'est une synthèse très haute, où les mots n'ont plus le sens étroit, et les choses la place exclusive, et les personnes même les limites jalouses, sans lesquelles ne saurait les concevoir notre intelligence médiocre, trop éloignée du point central où tout se tient dans l'unité. L'âme d'Hello, comme son langage, est une vaste synthèse où joie, triomphe, amour de la vérité, amour de l'humanité, sont synonymes; où l'intérêt de l'un, c'est l'intérêt de tous, et le succès d'une idée le salut du genre humain;

OÙ la poursuite de la gloire est l'acte de charité du génie, et la joie du grand homme le sourire universel. On a dit de Dieu qu'il a fait tout pour sa gloire : Dieu ne serait-il qu'un égoïste ? Eh non ! Dieu est la bonté môme, parce que sa gloire c'est notre bonheur. La gloire d'Hello, qui est encore celle de Dieu, eût été le bonheur d'un siècle.

Ah ! si Hello avait aimé la gloire en égoïste et pour elle-même, il avait assez de génie pour l'acquérir. Il lui suffisait d'apostasier, de passer dans le camp « de ceux qui distribuent les triomphes ».

« Alors, lui dit Barbey avec éloquence, vous verriez le sourire s'arrêter sur les lèvres impertinentes des sceptiques, et l'éclat de rire bête ravalé par la bouche ouverte des incrédules et des blasphémateurs. Alors, continue le grand critique, alors Hello, ce fanatique de gloire, non pour lui, mais pour ses idées, parce que la gloire serait pour elles une toute-puissante propagande, aurait de cette gloire, désirée, convoitée, poursuivie en vain, autant qu'il en faudrait pour satisfaire l'orgueil d'un homme, qui n'aurait que de l'orgueil.

«... Mais il restera le mystique Hello, avec son amour, son enthousiasme et sa foi. 11 restera méconnu, inconnu ; et de ce que la gloire qu'il a attendue si longtemps ne lui vient pas, il se mettra à genoux une fois de plus, et ce sera tout !... Il en souffrira, mais qu'y faire ? Il faut avertir toute la litlérature chrétienne quelle est livrée aux bêtes, et à des bêtes qui n'en veulent pas. Pour les attardés qui parlent encore de Dieu, et qui bourrent leurs livres de ce vieux fagot avec lequel

l'homme 161

les hommes ne veulent plus se chauffer, il n'y a désormais, par ce temps sans Dieu, que l'enterrement vivant du silence et le sacrifice des œuvres les plus belles et les plus pleines de lui à brûler comme un dernier encens sur l'autel secret des catacombes ! »

Voilà de grandes tristesses. Je sais bien que les catacombes ne sont pas un cercueil, mais un berceau, et qu'on en sort pour monter à la lumière... et au trône des Césars. Je sais bien que la pensée catholique, qui aujourd'hui a ses martyrs, est prête à envahir le monde, et qu'après la grande discussion des temps modernes elle apparaîtra victorieuse avec la Science, avec la Raison, avec la Lumière, à tous les horizons de l'esprit humain. Alors les martyrs auront leur tour. « Je crois à l'avenir de M. Hello, disait d'Aurevilly, qu'il sache attendre ! » Malheureusement Hello ne savait pas attendre. Il avait la magnifique impatience de la vérité et de la justice immédiate, comme les âmes du Purgatoire ont la brûlante impatience de la vision divine. La comparaison est plus juste qu'elle n'en a l'air, car Hello souffrait en ce monde, dont il a dit dans un sublime paradoxe : « L'indifférence voit Dieu partout, l'amour ne le voit nulle part; » et, si nous creusons sa souffrance, nous touchons ici à la cause suprême de la tristesse de cette grande âme : le besoin, pressant et poignant, de l'Infini et de ses magnificences.

Car Hello avait, au plus haut degré, ce sens qui est celui des philosophes et des poètes, des chrétiens et des artistes, qui fait le fond de la raison et de la foi, de la poésie et de la logique, et de toute âme et de toute intelligence : le double et unique sens de Finfini et du fini, du parfait et de l'imparfait, de l'être et de la limite. Et ce sentiment n'est pas chez lui vague et émoussé comme dans l'homme ordinaire : il sent l'être et l'infini jusqu'à l'enthousiasme, il sent la limite et l'imperfection jusqu'à la souffrance,

« L'homme supérieur, dira-t-il lui-même, incessamment tourmenté, déchiré par l'oppositiGn de l'idéal et du réel, sent mieux qu'un autre la grandeur humaine, et mieux qu'un autre la misère humaine. Il se sent plus fortement appelé vers la splendeur idéale, qui est notre fin à tous, et plus mortellement endommagé par la vieille déchéance de notre pauvre nature : il nous communique ces deux sentiments qu'il subit. 11 allume en nous l'amour de l'être, et éveille en nous sans relâche la conscience de notre néant ' . »

Dans sa brillante introduction au livre de l'Homme, M. Henri Lasserre voit une faiblesse d'àme en cette impatience d'Hello en face de nos misères d'ici-bas, en face du mal et de la laideur, de la médiocrité et de la bassesse.

a Métaphysiquement, dit-il, il comprend d'une façon

1 L'Homme, p. 66.

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admirable et exprime lui-même, en un splendide langage, comment toutes ces dissonances aboutiront à la divine harmonie du règne éternel... Mais c'est en vain que son esprit est pénétré de ces vérités, son caractère ne l'est pas et réagit avec impétuosité, je dirai même avec fureur, contre certaines imperfections de ce monde déchu. Son esprit sait parfaitement que le vrai, le beau, le bien, auront la gloire définitive ; mais son caractère ne se résigne pas à attendre et voudrait que ce fût tout de suite. Son esprit voit clairement que le triomphe des méchants et des sots, des hommes médiocres, est éphémère et s'évanouira comme la brume du matin ; mais son caractère s'exaspère de cette victoire momentanée comme si elle devait être éternelle ^ . »

Ce que M. Lasserre ne dit pas, c'est la beauté de cette impatience, et la force qui est dans cette faiblesse. Trop souvent nos résignations viennent de nos indillerences. Le sens de l'idéal est si puissant dans Hello que la résignation devient difficile. Esprit fait, en quelque sorte, pour la vie instantanée et divine [tota simul existens, comme dit saint Thomas), il s'étonne du temps^ cette langoureuse attente. On a dit de Dieu qu'il est patient parce qu'il est éternel : mais c'est plutôt le contraire qu'il faudrait dire : Dieu neat pas patient^ car il est éternel. Sa vie est au-dessus du temps et de ses morcellements misérables; il voit à terre ce ver et tous ses tronçons, et n'a rien à attendre

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