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de leurs évolutions microscopiques. Il enveloppe tout dans les gloires de son présent immuable, dans la soudaineté terrible de son éclair éternel. Le penseur lève vers lui un regard, et le grand homme se sent fait à son image.
Au reste, pour connaître Hello, il ne faudrait pas voir que les tristesses de son vaste front ou les lueurs profondes de sa prunelle pensive. Sa bouche savait avoir des sourires, et son œil bleu des caresses. A côté du songeur austère et grandiose, du Pascal du xix* siècle que le xx* siècle (j'en émets le vœu) coulera en bronze,
Dans quelque attitude éternelle De génie et de majesté \
il y avait, nous l'avons dit, Thomme du monde éloquemment spirituel ; il y avait aussi l'homme charmant de l'intimité.
Par un phénomène de métamorphose admirable, bien que fréquent chez ceux de son espèce, ce géant devenait un enfant sitôt que la pensée s'éloignait. Ou plutôt elle était là toujours, mais peutêtre, aux heures où le roi s'amuse, cherchant, elle aussi, sa métamorphose, n'en trouvait-elle pas de plus digne d'elle que la simplicité et la candeur.
L'ombrelle de M""' Hello avait, paraît-il, la pro-
' Victor Hugo.
priété d'attirer les rouges-gorges, très familiers dans les jardins de Kéroman, et le Pascal moderne était là, immobile et ravi, craignant de faire envoler cette petite aile perchée au fm bout de l'ombrelle.
Parfois plus audacieux, ils entraient par la fenêtre ouverte, avec la brise et les rayons de soleil, laissant sur la page blanche commencée du gracieux conteur Jean Lander * la trace de leurs jolis pieds malpropres et délicats, en souvenir de l'aérienne visite. Peut-être n'osaient-ils pas se poser sur les manuscrits du grand philosophe, trop sublimes pour des rouges-gorges. Vous aviez tort, charmants indiscrets, car Hello ne vous eût pas chassés : il était trop grand pour ne pas aimer les petits oiseaux.
La preuve, c'est qu'il ne vous a jamais fait de mal. Et certes, au siècle des chasseurs, c'est méritoire. Mais Hello abhorrait la chasse. J'ai découvert dans ses manuscrits que sans doute, ce jour-là, vous effleuriez de l'aile une page très métaphysique sur ce sujet qui vous intéresse. Écoutez, alouettes et pinsons, et si vous ne comprenez pas, chantez :
« Le Mal est devenu dans leur pensée l'Être et l'Acte ; le Bien, le Non-Être et le Non-Acte. Pour consoler les condamnés de la vertu, qui senties forçats de l'inaction, il y a certaines choses indifférentes en elles-mêmes, mais fort utiles pour la vertu, car elles ont presque
* Pseudonyme littéraire de M""" Hello.
autant d'attrait que le Vice et peuvent, jusqu'à un certain point, le remplacer. Elles dédommagent les gens de la vertu par une apparence d'activité, de mouvement et de fête, qui, si elle est infructueuse, est aussi fort avantageuse.
« La chasse estla plus recommandable de ces consolations. Elle fait couler le sang dans une forme permise ; elle est cruelle et non défendue, c'est une passion non prohibée, qui se donne à la jeunesse vertueuse à la place du vin, des femmes et du jeu. C'est une fausse monnaie qui veut tromper la soif de l'or et de l'argent.
« La guerre est aussi une bonne chose, car on tue là avec permission de lautorité. jSIais on ne peut pas faire la guerre sans garantie du Gouvernement. La chasse est la fête des mauvais instincts qui se développent sans péché. Tuer un cerf qui demande grâce à genoux et qui pleure, ce n'est pas un péché...
« De là, la société actuelle. »
Vous comprendrez mieux cette théorie de la chasse (je parle aux oiseaux, car je ne doute pas de rintelligence de mes lecteurs humains), quand vous aurez lu ma deuxième partie : la philosophie d'Hello. Disons cependant qu'un jour, au mépris de sa théorie, sacrifiant à l'usage, à la camaraderie, à la sollicitation de ses frères, grands chasseurs, et, je pense, quelque diable aussi le poussant, le grand Hello sortit, le fusil sur l'épaule. Frémissez, fauvettes!... Mais il avait un livre dans sa poche et s'assit au pied d'un chêne. Un oiseau se fait entendre, le chasseur pose lentement son livre, s'apprête à épauler, mais l'oiseau est parti. Le philosophe
l'homme 167
alors pose vivement son fusil et reprend sa lecture.
La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
a dit Victor Hugo. Mais, de nouveau, un bruit d'ailes : Hello relève les yeux, et derechef ferme son volume, en faisant un pli au coin de la page, — une page superbe, à reméditer... Après quoi il étend le bras jusqu'à son arme déposée sur le gazon. 11 y avait beau temps que le bec-fin n'était plus là.
Après une matinée d'exercices de ce genre, Hello finit par s'apercevoir que les becs-fins s'amusaient de lui, et, poursuivant sa chasse aux idées, il rentra à la maison, enchanté du volume et heureux de n'avoir, jamais de sa vie, causé la mort d'un oisillon.
Son frère, Charles Hello, ne pouvait se rendre le môme témoignage. Vrai Nemrod celui-là, il apporta un jour à Kéroman un échassier magnifique, sorte d'ibis, tué au bord de la mer. Ernest jeta sur la victime un regard oiî l'admiration pour son plumage se mêlait à la pitié pour son sort : * Comment, fit-il à son frère, tu as vu ce bel oiseau qui se promenait majestueusement sur le rivage, au bruit de l'immensité de l'Océan, sous la splendeur du soleil, près des rochers oii il a son nid peut-être, — et tu n'as pas été ému ? »
<< La pitié pour les animaux révèle les délica-
tesses du cœur, » dit Marie Jenna. Elle révèle aussi quelquefois les délicatesses de la pensée. Peut-être tient-elle chez Hello (car en Hello tout se tient) à l'esprit philosophique lui-même. Vous avez vu de la métaphysique dans sa théorie de la chasse. Il y en a partout, de la métaphysique. Il y en a dans le respect d'un passereau. C'est qu'en effet tuei\ supprimer et nier sont synonymes. La vaste philosophie vivante et essentiellement positive de 1" Affirmation universelle, n'est la philosophie de la destruction en aucun genre, à aucun degré ^ Hello n'a pas supprimé un oiseau du ciel; il n'éteindra pas une idée, pas un rayon de l'esprit humain.
S'il est beau de voir cet homme, qui sait être terrible, à ses heures — mais seulement contre la négation et le mal, — avoir le respect de l'être et de la vie jusque dans leurs manifestations les plus légères, et sourire à un rouge-gorge, — il est plus beau de le voir, avec sa passion de splendeur, avec ses besoins de gloire et de magnificence, à genoux devant un pauvre.
Ce serait trop peu dire qu'Hello avait l'amour du pauvre ; il en avait le culte, et là encore le senti-
* Sauf la destruction pour la vie, pour la légitime défense de la vie et son entretien nécessaire. Il faut vivre (c'est le principe), — l'homme d'abord, l'animal ensuite.
ment, chez Hello. sans rien perdre pour cela de sa spontanéité généreuse et naturelle (car Hello est philosophe dans l'âme et vit instinctivement sa pe?îsée), se rattache à une conception intellectuelle, à la grande conception chrétienne qui fait du pauvre comme une incarnation du Christ, et laisse entrevoir la splendeur divine à travers les haillons de la misère.
Aperçu dans cette lumière de gloire, le pauvre est digne de l'agenouillement du génie. Et. puis, le génie est son frère : il est si pauvre ! « Il n'a à lui que son gémissement. » Tous deux, le pauvre et l'homme de génie (deux noms qu'Hello rapproche souvent), incarnent en eux, traversées de rayons divins, la misère et la souffrance. Tous deux sont à la fois (et cela leur met au front comme un reflet du Christ et du prêtre) les représentants de Dieu et les représentants de l'humanité.
Il y a ces deux choses dans le culte d'Hello pour le malheureux : une vénération religieuse, une compassion fraternelle. Et ce culte n'est pas seulement intérieur, il a ses manifestations, comme tout culte, llello avait dans sa chambre, au-dessus de sa cheminée, le portrait de saint Benoît Labre. S'il rencontrait un mendiant, il ne déposait pas son offrande dans cette main tremblante sans se découvrir et se recueillir dans le respect. De sa chambre entendait-il en bas la monotone com-
plainte du pauvre, il n'eût pas souffert qu'on lui jetât dédaigneusement un sou par la fenêtre, mais il descendait lui-même et faisait son offrande, chapeau bas.
A l'église, M""^ Hello s'était étonnée plus d'une fois de le voir rechercher avec une sorte de prédilection certain coin obscur où il y avait des crachats par terre. Elle lui en fit un jour l'observation. Il ne répondit pas et n'en continua pas moins : c'était l'endroit des pauvres. M"^ Hello ne tarda pas à le comprendre.
Inutile de dire qu'il donnait comme il pensait, avec cette abondance de cœur qui a sans doute avec la splendeur de l'esprit des affinités harmonieuses. Il donnait comme il pardonnait : « Pardonner, donner au delà M » La générosité est une grandeur qui devait séduire Hello, lui dont l'âme, comme le style, peut se résumer en deux mots : grandeur et éclat. Lisez dans l'Homme, au chapitre de l'Honneur, ce qu'il dit des magnificences de la Miséricorde. Vous verrez comme il
1 « Aujourd'hui jour de la Pentecôte iSfiO, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, je pardonne à tous ceux qui m'ont fait quelque mal.
« Je pardonne ; je donne par-delà hi justice.
il. Je prie Dieu de verser sur eux en pluie, en rosée, la grâce que je leur fais.
(« Dit au Seigneur à l'occasion de la descente du Saint-Esprit, et signé par moi Ernest Hello. »)
(Manuscrit des Piières.)
comprenait la gloire, la gloire de donner et de donner au delà, car il y a de Vau delà dans Hello.
Témoin le joli fait suivant :
Un jour, M"" Hello vit un homme qui, juché sur un des plus beaux chênes de Kéroman, abattait des branches à grands coups de hache.
— Mais, fit-elle en s'approchant, je vous ai donné le droit de prendre le bois mort, mais, si vous taillez en cette saison dans le bois vert, que deviendront nos chênes !
— Madame Hello, répondit le pauvre homme, c'est M. Hello qui m'a permis. Et c'était vrai.
Aussi les pauvres le vénéraient, et maintenant encore viennent prier sur sa tombe. Les mères viennent lui demander la guérison de leurs petits enfants, et plus d'une fois on trouva sur la grande croix de pierre sous laquelle il repose, de petits bas, de petits souliers, touchants ex-voto de la prière ou de la reconnaissance.
Le grand homme aimait les petits et les simples.
o L'homme de génie, dit-il quelque part, a pour adversaire l'homme de talent, pour ennemi l'homme desprit, pour ennemi mortel l'homme médiocre...
<( Il a pour auxiliaires en ce monde l'esprit juste et l'esprit simple...
« L'esprit simple respecte, admire et aime l'homme de génie, parce que le génie n'eut que la plus haute forme de la simplicité humaine. »
Et ne pourrait-on pas retourner cette admirable définition et dire que réciproquement « la simplicité n'est que la forme naïve de la grandeur ». La grandeur ! lui qui partout la cherchait, la trouvait parfois dans ces âmes ignorées et faussement dites ignorantes.
a Sur un rivage breton, raconte l'auteur de V Homme, où il y a quelques baigneurs en été, et en hiver personne (quelques rares familles de pêcheurs habitent ce désert où la nourriture même est rare et difficile) ; sur ce rivage, je causais un jour avec une paysanne, et elle me confia le désir qu'elle avait de quitter le monde. J'admirai la profondeur de cette parole, et la connaissance qu'elle avait du monde, dans le sens vrai de ce mot. Le monde pouvait être dans sa cabane, d'autant plus hideux peut-être que la grande mer était plus voisine. Peut-être le bourdonnement des hommes était rendu plus insipide encore par le bruit solennel des vagues *. »
Précisément à cause de sa grandeur, Hello n'avait rien de cette morgue aristocratique qui méprise les petites gens. Ce quil méprisait, c'était la petitesse, qu'elle se présentât sous la forme de l'homme médiocre et prétentieux, de l'idée sotte ou vulgaire, du pédantisme classique, de l'esprit étroit, ou même de l'erreur et du mal, car l'erreur et le mal au fond sont des petitesses
' L'Homme, p. 117.
L HOiMME 173
(et nous touchons là aux profondeurs de la philosophie d'Hello). C'est toujours sous la forme de la largeur et de l'éclat que lui apparaissaient la Vérité et le Bien.
« La malveillance et la sottise ont conspiré, dit-il, pour donner aux vertus l'aspect niais et terne, effacé et lamentable. Personne ne sait jusqu'où vont l'immoralité et le danger de cette erreur. Personne ne sait à quel point les hommes, affamés et altérés de grandeur, sont écartés de Dieu par les petits livres qui font Dieu petit *. »
Le manque d'élévation, la platitude, même littéraire, ne lui étaient pas moins antipathiques, et à cet égard il était impitoyable :
« Je connais des écrivains très remarquables, raconte son ami Henri Lasserre, qui aimeraient mieux jeter au feu tous leurs manuscrits, que de publier quoi que ce soit qui pût provoquer chez Hello ce jugement suprême et sommaire qu'il a coutume de formuler d'une façon souveraine, absolue, hors de toute contradiction : « Cela est bas ! » En telles matières, Hello ne discute pas : il prononce ; et son verdict s'impose irrésistiblement.
« Je me souviens qu'un jour je lui lus quelques vers d'un de nos grands poètes. Corneille : c'était une petite pièce intitulée, je crois, Stances à une marquise. Ces vers, d'une très fière allure, m'avaient charmé. Hello m'écouta, puis il me regarda et dit ce seul mot : « Cela
1 Non pas enfant, mais petit. — L'enfant peut être divin.
est bas ! » Et il avait raison. Et, à ma honte, je n'avais pas vu, sous la splendeur castillane de la forme, ce que le fond même du sentiment avait de peu élevé. Ce me fut une lumière, presque une révélation. Hello avait d'un seul coup haussé d'un degré considérable le point de vue de mon jugement. »
Hello est l'homme des contrastes, qui d'ailleurs s'harmonisent parfaitement dans l'unité de sa puissante nature. Ce terrible a des bontés exquises. On a dit de Victor Hugo, qui lui aussi était l'homme des contrastes puisqu'il a fait les Châtiments et VArt d'être grand-père : « Ce volcan lance des fleurs sur les têtes innocentes. » Mais que dites-vous du grand Hello priant pour le chat d'une pauvre femme ?
Eh oui! la pauvre vieille, infirme, misérable, n'avait pour tout ami, pour tout trésor, que son pauvre chat, non moins vieux, râpé et misérable. Le chat tomba malade, et la vieille pleurait. Hello survint et vit la scène.
Alors Hello dit simplement à Dieu : « Seigneur, voici une pauvre vieille, infirme, misérable, qui n'a pour tout ami, pour tout trésor, que son pauvre chat, non moins vieux, râpé et misérable. Et voilà que le chat est malade et que la vieille pleure. Seigneur, guérissez-le!... » — Le chat fut guéri. Eh bien, je trouve cela sublime !
L'homme médiocre n'eût pas fait cela; l'homme
l'homme 175
d'esprit ne l'eût pas trouvé, rhomme de talent ne l'eût pas osé. Il y fallait l'homme de génie !
Ou la naïveté candide de l'enfance, — car c'est le cas de redire la définition :
« Le génie n'est qae la plus haute forme de la simplicité humaine. »
Une âme est difficile à saisir ; le fond d'une âme, plus encore. Et, sijcette âme est spécialement grande et profonde, n'est-elle pas inexprimable?
Je serais tenté de le croire, si Dieu ti existait pas.
L'âme profonde ne se verse qu'à demi dans ses œuvres et dans ses paroles. L'âme profonde a d'ordinaire un secret, rigoureusement personnel, quelque mystère de faiblesse, de douleur ou de joie, qu'elle ne veut pas dire, qu'elle ne peut pas dire, parce qu'il n'y aurait pas d'oreilles pour l'entendre, pas de cœur pour la consoler. La mère ne comprendrait pas, et l'épouse n'y pourrait rien. L'âme se tait. Si elle ne croit pas à Dieu, l'âme ne s'exprime pas à fond.
Mais si elle peut se dire : Dieu existe. Celui qui sait tout, qui peut tout, qui s'est réservé le secret des âmes, est là. Si non seulement elle croit à son
existence, mais si elle croit à son amour, à cette « goutte (le sang » dont parle Pascal ; si elle ne se contente pas de croire, si elle prie; si elle ne se contente pas de prier, si elle parle... Alors seulement elle s' exprimera tout entière, alors seulement elle éclatera.
Mais ils sont rares ceux qui croient ; ils sont plus rares, ceux qui prient; ils sont très rares ceux qui parlent. Et d'ailleurs il y a peu d'àmes profondes. Et puis comment les entendre?
Aussi n'a-t-on pas souvent la bonne fortune de ce spectacle, effrayant et ravissant : le fond d'une âme.
Le fond d'une âme, c'est ce qu'elle dit à Dieu.
Mais ici je me sens pris d'un scrupule. N'y a-t-il pas une sorte de violation de sanctuaire, à péné- Irer de force dans l'intime d'une conscience humaine, à répéter les paroles surprises dans le silence sacré? Qu'Hello me pardonne! L'homme de génie — même à genoux — est propriété universelle. Et puis je ne dirai pas tout, je ne lèverai qu'un coin du voile.
Ernest Hello n'a pas écrit seulement /7/o??zme et les Paroles de Dieu^ Angèle ai liusbrockjes Contes extraordinaires et les Plateaux de la Balance ., Philosophie et athéisme. Il n'eut fait que cela s'il n'eût pas prié, et même, certes, il n'eût pas fait cola. Mais lo gr:ind ilello, au milieu de tant de petits
hommes qui ne s'agenouillent pas, s'agenouillait. Le penseur universel, l'esprit large ouvert à toute idée et à toute chose, à la Science comme à la Foi, au dogme immuable comme aux mouvements des siècles, lui qui ne niait rien, que la négation, qui n'excluait rien, que l'exclusion, lui qui n'a pas refusé un rayon du ciel ou de l'esprit humain, pourquoi eût-il biffé le genou de l'homme et le mot s'agenouiller du dictionnaire? Le genou existe, donc l'Adorable existe, et le genou doit se plier. Qui ne le plie d'ailleurs, ou dans la bassesse ou dans la gloire? Car l'homme, qui n'a toute sa petitesse qu'à genoux devant les créatures, n'a toute sa grandeur qu'à genoux devant Dieu.
Hello, dont la vie est une philosophie en acte, a dit ce que c'est que la prière, il l'a dit magnifiquement, et cela à propos de l'Art, et comme couronnement à sa théorie du style, car tout se touche en ce vaste et rapide esprit, supérieur aux distances des choses.
Après avoir, d'un mot, défmi divers styles de grands hommes, y compris Alexandre le Grand et Christophe Colomb (car le style pour Hello, c'est l'explosion, quelle qu'elle soit, par actes ou paroles, de l'intime d'un être), il se demande s'il n'y a pas un style liinnain par excellence. Écoutez :
« \\ me semble, dit-il, que la Prière estle style humain
par excellence, je veux dire Texpression de l'homme.
« Qu'est-ce qu'exprimer l'homme ? C'est dire sa misère et dire sa grandeur,
(f Or la prière affirme la misère, elle met l'homme à genoux, comme le mendiant de l'Evangile ! Elle l'affirme aveugle et pauvre, ayant besoin et suppliant.
« Mais elle affirme la grandeur d'une façon suréminente, elle nous la montre agissant sur les décrets de Dieu.
« Par elle. Dieu nous introduit dans le mystère du gouvernement, et l'instant où il nous introduit ainsi dans ses conseils est l'instant où il nous précipite la face contre terre ; la prière est à la fois le cri de la détresse et l'hymne de la gloire. Or, le cri de la détresse et l'hymne de la gloire, n'est-ce pas l'expression de l'homme, n'est-ce pas le style humain ? Le style humain, c'est la réponse de l'homme à la parole qu'a entendue Moïse :
« Je suis celui qui suis.
« 0 vous qui Êtes, écoutez donc ; écoutez et exaucez ^ »
Gela est beau! et beau par la profondeur du vrai, Mais le penseur, à la différence des petits philosophes de profession, prenait au sérieux sa théorie, et la traduisait en pratique. Hello priait. Il priait avec la puissance qui le caractérise. Il priait non pas debout, du bout des pieds etdu bout des lèvres, non pas à genoux sur un prie-Dieu confortable, mais prosterné ; il priait corps et âme, de tout son corps et de toute son âme, dans la plénitude de
^ZL'Homme, p. 427, 2" éd.
son être et Fabsorption de toutes ses facultés. On eût dit la statue de la Prière. Ce cri de détresse doublé d'un hymne de gloire qui est l'expression de l'homme, qui est le style humain^ éclatait en lui avec toute l'énergie de son style personnel; et il priait comme il écrivait.
Ces grandes choses ont néanmoins leur côté anecdotique.
« Ernest (nous parlons ici d'après M"^ Hello), Ernest avait beaucoup de négligence relativement à sa toilette et il n'était pas rare, quand il partait le matin pour la messe, d'y trouver un désordre tout à fait hors de l'ordinaire, personne à cette heure matinale n'ayant veillé sur son ajustement. En outre sa posture devant Dieu était très humble, très abandonnée. 11 arriva qu'un jour une dame, rentrant chez elle après la messe, dit à son mari :
« — J'ai vu à l'église un pauvre qui priait avec une si grande ferveur que j'ai vivement regretté de n'avoir pas d'argent sur moi. 11 occupait, du reste, une place que les pauvres ne prennent pas ordinairement. Je voudrais bien le retrouver, il avait l'air si malheureux et si absorbé en Dieu !
<c A quelque temps de là, la même dame, ouvrant précipitamment une fenêtre, appelait son mari pour lui montrer le pauvre qui passait.
« — Mon pauvre, disait-elle, le voilà ! c'est bien lui !
« — Mais, s'écria le mari, ce pauvre, c'est M. Hello!
« La méprise fut racontée à celui qui en avait été l'objet.
— Ah ! dit Hello, elle avait bien raison : je suis le pauvre des pauvres, car quel est le pauvre sinon celui
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qui a besoin ? Et mon besoin est immense, il est infini. »
Oui, mais ces pauvres-là sont nos grands hommes.
Par ce besoin de l'àme, par cette immensité de raspiration, Hello est bien moderne. « Hoffmann, « dit-il dans une étude sur ce romancier, Hoffmann « appartient au xix* siècle parce qu'il a beaucoup « désiré. Le désir est un l'ait qui donne le droit de « prendre place parmi nos contemporains. »
Hello a cette avidité, je dirai presque cette inquiétude de l'àme, qui caractérise le xix" siècle et constitue son progrès sur le siècle de Voltaire. Seulement chez Hello qui ne se trompe pas, comme trop de ses contemporains, sur le véritable Infini, cette avidité et cette inquiétude, sans cesse renaissantes comme la faim et la soif de chaque jour, sont constamment apaisées et rassasiées dans la véritable Adoration.
Que se passait-il dans ces entretiens mystérieux du génie avec Celui qui est la Splendeur, et du misérable avec « Celui qui est la Plénitude » ? Nous n'en savons que peu de chose. Car l'adoration, qui est l'acte suprême de l'esprit et du cœur élevés à leur plus haute puissance et transfigurés, s'accomplit dans le silence, comme les très grandes choses.
Le silence de l'Adoration ! Qu'Hello a de belles pages sur ce silence, qui est la Parole suprême !
« Quand, dit-il, les paroles humaines, appelées tour à tour par l'homme, se réunissent, se déclarant les unes après les autres incapables d'exprimer le fond de son âme, alors l'homme tombe à genoux ; et, du fond de l'abîme, le silence s'élève en lui. Et, comme il part du fond de l'abîme, le silence perce les nuages ! il monte au trône de Celui qui a pris les ténèbres pour retraite; il monte au trône de Dieu avec les parfums de la nuit ^ .
« Le silence ressemble à un hommage rendu à l'inexprimable. C'est l'abdication de la parole devant l'Insondable et devant l'Immense -. »
La plus belle des prières ne sera jamais connue, car la plus belle des prières, c'est le silence. Le silence et les larmes !
« Les larmes, dit encore Hello, sont le langage le plus profond du cœur, le signe le plus intime de l'intimité humaine. Or les larmes sont précisément, pour quelques âmes superbes, la langue qu'elles parlent, quand elles parlent à Dieu, quand elles parlent de Dieu. Langue magnifique et universelle, victorieuse de Babel et de la confusion !...
« Les larmes arrivent quand la parole cesse, elles expriment l'ineffable. C'est pourquoi elles conviennent spécialement quand c'est de Dieu qu'il s'agit ; et sainte Rose de Lima, qui ne savait peut-être pas à quelle hauteur philosophique était placée sa remarque, disait que les larmes appartiennent à Dieu, et qu'il faut les réserver pour Lui seul ''\ »
• Physionomies de Saints, p. 148.
* Philosophie et Athéisme, p. 164.
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Les larmes ni le silence ne peuvent s'écrire. Audessous d'eux seulement commence le domaine de la parole, et ici nous ouvrons le manuscrit des Prières d'Hello.
Car Hello a jeté sur le papier quelques-uns de ses cris d'àme. Pour parler à Dieu dans sa langue d'écrivain, peut-être pour se soulager lui-même, suivant le vers de Lamartine,
J'écris pour soulager ce qui gémit en moi^
il a trempé sa plume dans le flot débordant du cœur, et rempli secrètement, durant les matinées du pavillon, tous ces petits cahiers retrouvés après sa mort dans le mystérieux tiroir où il les cachait à tous les yeux... Car cela, c'était le fond de son àme, c'était ce qu'il disait à Dieu ; l'œil humain n'avait pas le droit d'entrer.
Sans doute, si la prière, expression de l'hamaine nature, style humain par excellence, est « un cri de détresse et un hymne de gloire », on peut dire que, vue à fond, l'œuvre entière d'Hello est une prière immense. Mais cette œuvre est en quelque sorte sa prière publique et son adoration intellectuelle ; il a mis ailleurs, dans l'œuvre intime, sa prière secrète, son adoration de cœur. Et, comme tout se tient dans Hello, cette œuvre intime qui est le fond de son cœur est aussi le fond de son intelligence et le dernier mol de sa philosophie.
Nous ne l'étudierons en ce chapitre qu'au point de vue psychologique et moral, réservant pour la deuxième partie Tétude intellectuelle et philosophique proprement dite.
Il est vrai que la distinction est malaisée. Car nous touchons ici à ce fond des choses, où toitt est identique, suivant la formule d'Hegel. Le dernier mot de la prière, qui est un appel de la faiblesse créée à la puissance et à la grandeur de Dieu, n'est pas autre que le dernier mot de la métaphysique qui est un appel du fini à l'infini, du néant à l'Etre. Et vous allez voir que la prière et la métaphysique sont aussi la poésie même, et que la poésie est le bon sens, et que le bon sens est l'éloquence:
« 0 Dieu, souvenez-vous que votre main a allumé les étoiles : donnez comme vous êtes, splendidement, immensément. Accablez mes désirs sous l'énormité de vos dons. Faites-moi dire : Dieu est grand, et je ne le savais pas. Dieu est Dieu, et moi je dormais...
« Ne me demandez rien, donnez-moi tout. Faites suivant nos deux natures. Versez à pleines mains. Vous êtes l'Être ; moi, le néant. Dieu qui êtes, donnez comme vous êtes, sans réserve, afin que je vous reconnaisse. Je suis celui qui ne suis pas. J'ai besoin de tout. Dieu qui êtes tout, donnez tout à celui qui n'est rien et qui a besoin de tout et qui se tient sous la table comme la Chananéenne. Vous n'avez pas été avare quand vous avez jeté les étoiles dans le ciel, etc. !... »
Et ce cri d'une âme qui a besoin du bonheur et
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qui, peut-être, un soir, sous le grand ciel, a tremblé :
« Magnificences, magnificences,... ne soyez pas en fête sans nous ! . . .
« L'enfant qui reçoit des étrennes, des œufs de Pâques, se réjouit pour peu de chose ; le jeune homme qui s'égare dans son amour se réjouit pour moins que rien. L'homme s'enivre avec un peu de vin. Le Dieu de gloire, Marie, sera-t-il moins fort pour enivrer qu'une petite créature qui trompe ?
« Père, le désir est venu des collines éternelles, et ma poitrine a éclaté.
« Délivrez V Alléluia qui veut monter vers vous, car mon cœur éclate et il ne se contient plus.
« ... 0 Dieu, qui tenez dans vos mains l'haleine de la création, recevez enfin comme un encens nouveau le cri suprêmedont je vis et dont je meurs.
« ... Les écluses sont ouvertes ! les cataractes sont vaincues. Ruisselez, torrents de joie, sur les désirs qui brisent les cœurs ! Ruisselez, torrents de gloire ! Alléluia... »
Au reste, il ne faudrait pas croire que cette solennité de ton, qui n'a rien de commun avec la rhétori([ue (Ilello avait horreur de la rhétorique), soit la note dominante des prièvea. A côté de ces grands éclats, au sein même de ces grands éclats de l'âme, il y a des mots d'une simplicité, d'une intimité charmante, pres([ue enfantine. Car Ilello, lier devant les hommes, était enfant avec Dieu, — et il le lui dit:
M Etreiat par votre immensité, et dilaté en Elle, ne comprenant rien, ni ne pouvant parler, et ne trouvant pas non plus le silence assez ^rofond^ il me reste à jouer comme un enfant sous les yeux de son père. Il me reste la ressource de la joie, et le cri de celui qui vient de naître : Abba, pater. »
Et peut-être, en effet, n'y a-t-il rien de plus profond que cette simplicité et cette enfance du cœur :
« Guérissez-moi, exaucez-moi ; je suis la créature la plus misérable qui soit sortie de vos mains, et je n'ai rien autre chose à dire. »
Ce dernier trait est d'une naïveté sublime.
Et cette plainte du grand homme, du pauvre enfant malade que « maman Zoé » ne suffit pas à guérir :
« Pitié pour le pauvre enfant malade qui n'en peut plus, qui ne sait plus comment faire, qui est le plus faible de vos enfants, qui voudrait donner à sa maman un peu de joie, et qui voudrait vous aimer!...
« (Exaucé le jour même.) Amen, Amen, Amen. »
Parfois la grâce se fait attendre, le secours imploré n'arrive pas. Alors, dans cette âme ardente, vibrante, affamée, qui demande son pain, « son pain aujourd'hui. » parce qu'elle n'en peut plus, parce qu'elle meurt, la prière devient ardente, vibrante, affamée comme la bouche d'où elle sort et où la salive va manquer parce que l'eau du ciel
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ne descend pas. Alors ce sont des accents superbes, parfois terribles. C'est l'humilité:
« Seigneur, le néant n'a ni droit ni pouvoir, je ne suis rien, je ne peux rien ! »
C'est l'éloquence :
« 0 vous, ne soyez pas invincible, puisque vous êtes Dieu. » y^'
C'est la poésie :
« Père, qui avez jeté les roses et les rayons à pleines mains dans les jardins, et les étoiles dans les nuits, pour encourager nos lèvres tremblantes ; Père, qui prenez plaisir à céder, étant la Toute-Puissance, à vous baisser, étant la Toute-Hauteur, à être vaincu, étant la Gloire !... »
Puis, soudain, il songe à ses fautes, qui le rendent indigne ; il s'écrie :
« Oh ! pourquoi, à cause de mes péchés, retarderiezvous l'explosion rayonnante de votre gloire magnifique? Veni^ veni, veni. Exaucez-moi sans inérite^ comme vous m'avez créé de rien. Amen. »
Chez nous la prière est formule. Dans Hello elle était vie. Sa prière, c'est lui, lui vivant, agissant, souffrant, pensant. C'est un drame et c'est le sien; c'est une philosophie, et c'est la sienne. C'est toute son âme, éclatant devant Dieu. De là, le charme puissant de ces pages, qu'offusquerait peut-être le jour cru de la publicité, mais qui entr'ouvrent au
pèlerin de Kéroman le fond d'une nature d'homme entre toutes originale et puissante, délicate à saisir en ses nuances morales, malgré la largeur de ses formes intellectuelles et l'énergie saillante d'un style qui se grave dans le premier regard. Le fond de la nature morale d'Hello, de ce grand et de ce fort, est un mystère de faiblesse, destiné peut-être, dans Tintention créatrice, à balancer au profit de l'humilité, plus sainte que le génie, le prodige de force de cet esprit fier et ardent.
J'ai dit que toute àme avait son secret. Le secret d'Hello (qu'il me pardonne de le trahir), c'est celuilà. Ce sont ses prières qui me le livrent, tandis qu'il le confie à Dieu :
« Seigneur, je ne peux pas porter votre Croix autrement qu'en lumière. » (J'ai remarqué à Lorient le bénitier de sa chambre, surmonté d'une croix qui disparaît sous des faisceaux de rayons.)
« Je suis si misérable qu'il m'a fallu quelqu'un qui paye à ma place pour mon passage.
« Je ne suis pas un homme, je suis un enfant.
« O Dieu, je ne puis ni agir, ni supporter, niattendre.
« Je suis un prodige de faiblesse.
« Vous savez que je suis trop faible pour vous servir dans la souffrance. Là n'est pas mon type... La joie donc 1 la joie ! »
El quelques pages plus loin :
« Seigneur, je suis un homme de désir ; j'ai cela et je n'ai que cela ; je vous offre mon encens, ma seule richesse.
LE FOND d'une AME 189
« Seigneur, je suis trop faible pour souffrir et pour mourir. »
Toujours la môme plainte.
« Souvenez-vous, ma mère, comme sa mère le soigne, le console, le caresse, le dorlotte, n'exige rien de lui, le soustrait à toute fatigue, à toute justice, le prend dans ses bras pour qu'il ne se fatigue jamais, le comble de privilèges et de douceurs... »
Et enfin ce cri suprême :
« Ma maladie, c'est moi ! »
« Ma maladie, c'est moi. » Quel mot! Mot profondément philosophique en un sens, mot immense, car il renferme, si l'on veut, toute la morale, toute la métaphysique; mais ceci, c'est le point de vue abstrait et général, le point de vue de la pensée. Mot terrible, si on le prend, au contraire, dans sa réalité concrète, tout rouge, jaillissant de la bouche du malade lui-même, comme un crachement de son propre sang, de sa propre chair vivante. Car les grandes pensées sortent de là : d'un déchirement du cœur.
Les grandes pensées, les philosophics, ont été vivantes dans une pauvre nature, et douloureuses avant d'être resplendissantes.
Ma maladie, c'est moi ! Ce mot, qui mérite d'être glorieux et célèbre, est le cri d'un être si profondément, si intimement malade, que la maladie n'est
plus seulement son accident, mais son essence. La faiblesse est l'essence de la nature morale d'Hello : « Je suis le néant, s'écrie-t-il, je le représente. » Et ici nous entrons sur un terrain sublime : la philosophie de l'Humilité; et pour ma part j'admire le lien qui peut rattacher une misère à la conception et à la pratique des plus grandes choses. Car l'Humilité, qui est le plus beau des rayons de la Gloire, l'humilité qui fait le saint, qui est la base de la charité, la racine de la foi et le couronnement de la science, l'Humilité qui en somme est non seulement la vertu, mais la vérité humaine, naît du sentiment de la faiblesse. Nous sommes tous faibles, puisque nous sommes bornés, mais nous ne le sentons pas tous, nous surtout hommes. Et c'est pourquoi la femme nous est supérieure en sentiment religieux, et, par conséquent, bien qu'elle ne s'en vante pas (peut-être parce qu'elle ne s'en doute pas), en science philosophique.
Gomme il est des oasis dans le désert, il en est dans la vie de ce monde. Rubigny fut pour Hello une de ces oasis reposantes qui font rêver de la patrie.
Rubigny est un petit village des Ardennes, où la grand'mère de M"" Hello avait laissé une mémoire bénie et vénérée. Aussi, quand M. et M™* Hello
vinrent s'installer pour quelques semaines dans la vieille maison qu'ils louaient pour rien à de pauvres gens, ce fut une fête dans le pays.
Ils trouvèrent leurs chambres meublées pauvrement, mais meublées, et, chaque matin, un panier de provisions déposé par des mains inconnues venait leur fournir la nourriture, rappelant à Fauteur des Parolea de Dieu quelque histoire de la Bible qui le ravissait; « et puis, disait-il à M"^ Hello, nous vivons d'aumônes, Zoé, et c'est là la plus belle manière de vivre, celle que j'ai le plus désirée... le pain apporté par l'amour! »
Il jouissait de ces dons mystérieux, comme il jouissait toujours de la bonté et du mystère. Le dimanche, tout le village s'ébranlait, et, les hommes conduisant M. Hello, les femmes entourant M"" Hello, on allait à l'église comme au sanctuaire de la famille. On était chez Dieu et l'on étaitchez soi. Puis, l'on passait la journée ensemble, et Gratry eût tressailli à ce reflet terrestre de la cité idéale entrevue dans le plus beau de ses rêves et où tout le monde s'aimait.
Hello passa à Rubigny, au milieu des paysans et dans l'amitié de l'abbé Lemoine, leur vénérable curé, un mois de parfait bonheur; et, le bonheur rajeunissant en quelque sorte les profondeurs de sa pensée, réveillant en elle la poésie des souvenirs et des espérances, c'est là qu'un matin, dans la
fraîche verdure de mai, il écrivit cette page qui ressemble à un testament de cette grande àme, livrant son propre mystère :
« 5 mai, Rubigny. In vianus tuas. Domine^ commendo spiritum meum. Per nianus Marix matris.
a Ce désir immense et indéterminé qui m'a toujours séparé de toutes les créatures, ce trait de feu qui passait entre moi et les enfants de mon âge, cet acte sans nom qui écrasait tous les actes nommés et me précipitait dans un hymne où personne ne me suivait, et où mourait le souvenir des joies connues et des beautés connues devant celui de la Joie inconnue et de la Beauté inconnue qui m'attendait quelque part, faisait battre mon cœur depuis l'éternité, comme à l'instant d'un rendez-vous ; cette impuissance de me satisfaire, ce dégoût inexprimable de la limite, même éloignée, tout cela, c'est le fond du cœur de l'homme, c'est-à-dire le désir de voir la Face de Dieu. Sa Face, c'est sa Gloire... Et sa Face, je vais la voir, sur la terre, car je l'ai désirée. Amen, Alléluia !
« Je vais la voir et tomber mort ; puis je me relèverai revêtu de sa ressemblance, et alors je parlerai. »
Sur la terre, il ne fit que Y entrevoir, cette Face divine, et c'est assez pour la terre, et ce fut assez pour son truvre. Mais, en mai 1885, il s'alita, souffrant d'un mal des os qui devait le conduire au tombeau.
Un matin, il reçut la lettre d'un missionnaire d'Amérique, ami inconnu et l'un de ses admirateurs enthousiastes, qui avait appris son nom aux
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échos de la Louisiane et de la Nouvelle-Orléans. La lettre était triste et pleine d'un pressentiment étrange :
<f Qu'y a-t-il ? s'écriait Tami, je regarde aux horizons, je vous cherche et je ne vous trouve plus. »
Hello comprit qu'il allait mourir.
Alors cet homme qui avait tant de choses à dire, mais qui savait que le silence peut être la parole suprême, entra dans un silence profond, que la douleur même ne pouvait rompre. Il n'en sortait que pour donner des consolations ou préparer des consolations futures à celle qui l'avait fait vivre trente et un ans et qui veillait depuis tant de nuits à son chevet.
Un gracieux détail se mêla à la solennité de la mort qui approchait. Cinq hirondelles, entrées par hi fenêtre ouverte, vinrent se pose?' sur le lit du malade ; elles y revinrent tous les jours; puis, le jour de la mort, s'élancèrent dans le ciel; on ne les revit plus. Ce n'était plus le rouge-gorge du jardin, c'était l'oiseau de haut vol, c'était l'oiseau du départ. Hello reçut les sacrements de l'Eglise avec sa foi et son amour, et attendit son heure. Quelques instants avant la fin, il prononça ce simple mot, qui est toute la philosophie :
« Je remonte au l'i-incipe ! »
Et sa lèvre murmura : « Adieu ! » qui est le
mot de la désolation. Puis, d'une voix forte, il dit: « A Dieu! » qui est le mot de l'espérance.
Les funérailles d'Hello furent simples comme sa vie et sa mort. On coucha son corps sous une vaste croix de pierre, grandiose et nue, portant ce seul titre : Ernest Hello. Il est là, dans le cimetière Lorientais, non loin de Brizeux, en face de l'Océan dont il aimait la magnificence. Ce n'est pas sans émotion que je me suis agenouillé sur cette tombe. Qu'importe que Brizeux ait sa statue et qu'Hello n'ait pas la sienne ? Qu'importe qu'il ne figure même pas dans ce Vapereau au milieu duquel se prélassent les derniers des vaudevillistes.
« J'ai lu, dit Drumont, des premiers Paris de quatre colonnes sur une figurante des Variétés qui venait de quitter la terre, sur des concubins qui s'étaient décidés à se marier, et c'est à peine si le grand Hello a eu trois lignes de nécrologie. »
Qu'importe?
Le plus sûr moyen d'obtenir la gloire, c'est encore de la mériter, — sans oublier toutefois la devise que je lisais, l'autre jour, dans la Reviie de la Jeunesse catholique : Rien de grand n'a de grands commencemenls .
Et, puisque je viens de citer sa Revue, je suis heureux de saluer ici cette vaillante jeunesse où couve, prêt à éclater, l'enthousiasme des grandes
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causes. Je lui signale Hello. — N'est-ce pas uu jeune homme qui, le premier peut-être, éleva la voix sur la tombe de l'illustre inconnu et prit, simple rédacteur au Nouvelliste de la Sarihe, l'initiative d'une conférence dont voici la péroraison :
« L'année où Ernest Hello est mort, on a conduit au Panthéon, avec des funérailles splendides, le corps d'un poète qui a connu le succès et à qui, de son vivant même, on a mille fois prédit l'immortalité.
« En présence de ce convoi superbe, mais païen, laissez-moi saluer le cortège qui passait avec les honneurs de la Croix, à deux mois de distance, sous les chênes de Kéroman, au fond de la Bretagne.
a En présence du monument profané, du sanctuaire d'où l'on a chassé une de nos saintes pour y placer les cendres de Victor Hugo, laissez-moi saluer la tombe solitaire, la tombe inconnue d Ernest Hello, sur laquelle j'ai voulu déposer l'hommage de mon admiration. »
Mais j'ai hâte, après avoir esquissé sa vie, d'aborder la pensée du Maître.